Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 28

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Dom Louis de Camps et dom Étienne Jobart nous fournissent des détails curieux sur les pèlerinages de cette époque. En 1644, il arriva au Mont une compagnie d’Argentan, composée de cent vingt hommes «avec quatre bons tambours.» Deux ans plus tard, trente-cinq femmes de la ville de Beaugé, en Anjou, exécutèrent à pied le voyage du mont Tombe. L’une d’elles marchait en tête, portant un guidon d’une main et de l’autre un chapelet. «Un petit garçon de 10 à 12 ans leur battoit la caisse.» Elles entrèrent dans l’église deux à deux, se confessèrent, reçurent la sainte communion et accomplirent leurs dévotions à saint Michel. Au sortir de la ville, elles rencontrèrent une procession de cent vingt hommes de leur paroisse; ceux-ci les firent passer entre leurs rangs et gravirent à leur tour la pente de la montagne. L’année suivante, cinquante jeunes gens, «dont le capitaine, le lieutenant et le porte-enseigne estoient de fort honnestes gentilshommes,» arrivèrent du diocèse de Séez et se trouvèrent au Mont avec quarante pèlerins d’une paroisse du Mans. Le lendemain une compagnie de cinquante-cinq hommes, aussi du diocèse du Mans, firent leur entrée dans la ville avec bannière déployée et «tambour battant.» Deux mois après, les villes de Bayeux et de Vire envoyaient au Mont plus de deux cents pèlerins, dont plusieurs appartenaient aux premières familles du pays. Au dire des annalistes, l’année 1663 vit se renouveler les grandes manifestations du moyen âge. Dans une seule semaine, les moines reçurent «deux compagnies dont la moindre estoit de six cents personnes. En l’une il y avait plus de quatre cents chevaux.»

Monsieur de Montausier, gouverneur de Normandie, vint à la même époque prier devant l’autel de l’Archange. Les religieux lui firent une brillante réception, et l’invitèrent à s’asseoir à leur table. Deux ans plus tard, le duc de Mazarin, lieutenant du roi pour la province de Bretagne, fut accueilli avec les mêmes signes de distinction. La communauté, «revêtue en froc,» l’attendait au bas du Saut-Gautier; le R. P. prieur, accompagné de deux chantres en chappe et de deux acolytes en aube, présenta de l’eau bénite au duc et lui fit «une harangue.» Avant de quitter ses hôtes, le pieux gentilhomme se confessa et s’assit à la table sainte.

Les pèlerins devaient quitter leurs armes à l’entrée de la ville; les chevaliers de Saint-Michel et les princes du sang avaient seuls le privilège de franchir les portes du château l’épée au côté. Cet usage occasionna souvent de fâcheuses collisions. Un jour, Henri de la Vieuville, commandeur de Savigny, voulut traverser le poste des gardes sans se soumettre à la loi commune; les bourgeois de la ville lui fermèrent le passage; aussitôt le jeune cavalier dégaîna et dit avec colère: «On me laisse pénétrer ainsi dans le Louvre;» puis, il donna sur un portier plusieurs coups de plat de sabre. «Après quoi, dit une chronique, il se fit un grand tumulte à la porte, et peu s’en fallut qu’on ne le canardât. Mais bien lui en prit que cela arriva de bon matin et que les cervaulx de nos bourgeois n’estoient point encore eschauffez du cyldre de Normandie.»

Alors comme au moyen âge, la puissante protection de l’Archange se manifesta par des prodiges éclatants. Dans un fléau qui décima la ville de Pontorson, la rue saint Michel fut seule épargnée. Une famille du diocèse de Coutances reçut par l’entremise de l’Archange une grâce signalée. Au milieu d’un incendie des enfants furent trouvés sains et saufs sous les débris d’une maison; ils racontèrent qu’un ange au visage radieux était venu les secourir et les avait arrachés à la mort. Tous ces faits merveilleux furent contrôlés avec soin par les moines et relatés dans les annales de l’abbaye.

La dévotion envers le glorieux Archange n’était pas éteinte dans la maison de France. Au commencement du dix-septième siècle, Mˡˡᵉ Marie de Montpensier, comtesse de Mortain, fit bâtir sur le rocher qui domine cette ville un oratoire dédié à saint Michel. Au milieu des désordres qui accompagnèrent la minorité de Louis XIV, la reine mère, Anne d’Autriche, fit vœu d’élever un autel en l’honneur de l’Archange et le pieux fondateur de Saint-Sulpice, M. Olier, composa pour elle cette formule de consécration: «Abîmée dans mon néant, et prosternée aux pieds de votre auguste et sacrée majesté, honteuse dans la vue de mes péchés de paraître devant vous, ô mon Dieu, je reconnais la juste vengeance de votre sainte colère irritée contre moi et contre mon État; et je me présente toutefois devant vous au souvenir des saintes paroles que vous dîtes autrefois à un prophète: J’aurai pitié de lui et je lui pardonnerai, à cause que je le vois humilié en ma présence. En cette confiance, ô mon Dieu, j’ose vous faire vœu d’ériger un autel à votre gloire, sous le titre de saint Michel et de tous les Anges; et, sous leur intercession, y faire célébrer solennellement, tous les premiers mardis des mois, le très saint sacrifice de la messe, où je me trouverai, s’il plaît à votre divine bonté de m’y souffrir, quand les affaires importantes du royaume me le pourront permettre, afin d’obtenir la paix de l’Église et de l’État. Glorieux saint Michel, prince de la milice du ciel, et général des armées de Dieu, je vous reconnais tout-puissant par lui sur les royaumes et les États. Je me soumets à vous avec toute ma cour, mon État et ma famille, afin de vivre sous votre protection, et je me renouvelle, autant qu’il est en moi, dans la piété de tous mes prédécesseurs, qui vous ont toujours regardé comme leur _défenseur particulier_. Donc, par l’amour que vous avez pour cet État, assujettissez-le tout à Dieu et à ceux qui le représentent.»

Bientôt la paix succéda aux horreurs de la guerre civile et le règne glorieux de Louis XIV fit oublier les mesquines rivalités de la Fronde. Le jeune roi reçut le collier de Saint-Michel en 1643 et le porta soixante-douze ans. Le 12 janvier 1665, il entreprit la réforme de l’Ordre. Dans ce but, il réduisit à cent le nombre des chevaliers, et ordonna de les choisir parmi les hommes de naissance et de mérite; de plus, il joignit treize articles aux statuts primitifs. Le sceau de l’ordre était perdu. Le marquis de Torcy fit exécuter plusieurs dessins, et les proposa au monarque; «Sa Majesté choisit celuy qui avoit esté fait d’après le fameux tableau de Raphaël (fig. 116).» Louis XIV voulut aussi favoriser les pèlerinages du Mont-Saint-Michel, et, par ses lettres patentes du 15 janvier 1669, il confirma les privilèges de la confrérie dont le siège était à Paris, et lui donna l’autorisation de nommer tous les ans, à la manière accoutumée, deux maîtres et administrateurs, qui devaient avoir fait le voyage du Mont-Saint-Michel. A cette époque nos rois et les princes du sang étaient encore jaloux de «rendre le pain bénit à cette confrérie.» Les pèlerins, de leur côté, avaient conservé l’habitude de faire prier pour les confrères décédés dans le cours de l’année; à cette intention une grand’messe était célébrée dans la chapelle du palais le dimanche qui suivait la fête de saint Michel, et une messe basse était dite, le lendemain, ainsi que les seconds dimanches de chaque mois.

Au point de vue stratégique, l’abbaye-forteresse eut son importance sous ce règne, comme sous les précédents. En 1661, Louis XIV envoya au Mont trente soldats dont dix étaient pour le fort de Tombelaine; mais comme cette garnison imposait à la ville des charges trop onéreuses, l’abbé de Souvré réduisit à cinq le nombre des soldats; c’est pourquoi, dit dom Louis de Camps, les religieux lui souhaitèrent «toute prospérité en ce monde et la gloire en la vie éternelle.» Cependant, comme la guerre devenait de plus en plus imminente avec les Anglais, le sieur de la Chastière, qui espérait, selon l’expression d’Étienne Jobart, «monter sur la roue de la Fortune,» et rendre sa personne «plus considérable,» fit venir au Mont-Saint-Michel une compagnie de piétons. Ils s’installèrent dans la ville et le château, le 10 janvier 1666. Mais ce capitaine se rendit odieux par ses vexations, au point que les moines invoquèrent solennellement contre lui l’assistance «du glorieux Archange saint Michel.» Il mourut peu de temps après, et, le 13 juillet 1667, l’abbé commendataire, Jacques de Souvré, obtint le titre de gouverneur. Cette nouvelle fut accueillie avec reconnaissance par les habitants du Mont, «lesquels, dit dom Jobart, en feirent des feux de joye avec les salvades et descharges de l’artillerie tant de la ville que du chasteau, ce qui fut encore réitéré avec joye et allégresse le 25 du mesme mois, jour de saint Jacques, apostre, patron de M. nostre abbé et gouverneur.» Maieul Hazon, prieur claustral, fut chargé de la garde du mont Tombe en qualité de lieutenant; il divisa toute la bourgeoisie en six escouades de 9 à 10 hommes, et les chargea de veiller tour à tour aux portes de la ville, et de fournir trois hommes pour garder le château avec les portiers de l’abbaye.

Tel était le Mont-Saint-Michel sous le règne de Louis XIV. A cette époque fameuse dans l’histoire, la cité de l’Archange apparut encore «orgueilleuse et fière» selon la belle expression de Mᵐᵉ de Sévigné. La vieille basilique fut, comme au moyen âge, le centre et le foyer de la dévotion des peuples envers le prince de la milice céleste. Plusieurs pèlerins, après avoir visité le sanctuaire du mont Tombe, élevèrent des chapelles ou des autels en l’honneur du saint Archange; d’autres établirent des confréries ou firent de pieuses fondations. La paroisse du Sap, dans le diocèse de Séez, nous en offre un exemple remarquable. En 1688, plusieurs bourgeois de cette localité, entreprirent un voyage au sanctuaire «du bienheureux Archange saint Michel par esprit de dévotion,» afin d’obtenir sa puissante protection «pendant et après le cours de leur vie.» De retour au Sap, ils fondèrent «à l’honneur de Dieu, sous les auspices et intercession» du glorieux Archange, «une messe solennelle à diacre, sous-diacre et chappiers.» Elle devait être célébrée tous les ans et à perpétuité le jour de la fête de saint Michel, «le 16 octobre.» Cette messe était précédée d’une procession où l’on chantait les litanies de tous les saints anges; elle se

terminait par le chant du _Libera_ et la récitation du _Pater_ pour les fondateurs défunts, leurs parents et leurs amis. La solennité était annoncée par quatorze coups de cloche, suivis du carillon. Pour cette fondation annuelle, les bourgeois du Sap versèrent entre les mains de Jean Lesage, trésorier, la somme de cinquante livres. Les membres de la confrérie devaient choisir tous les ans l’un d’entre eux pour «roy,» à charge de présenter à la messe du 16 octobre un pain à bénir, avec deux cierges blancs. Le roi veillait aussi à l’exécution des règlements et poursuivait les membres qui voulaient s’y soustraire.

Les autres confréries n’étaient pas moins prospères. Un ouvrage intéressant, l’_Explication de l’institution des règles et des usages de la confrérie électorale de Saint-Michel archange_, nous fournit des détails curieux sur l’association érigée en 1693 pour les _agonisants_ à Joseph-Bourg en Bavière. Le but de l’œuvre était d’imiter la douceur et l’humilité de Jésus-Christ en se dévouant au service des agonisants et des défunts. La devise était le cri de guerre de saint Michel: _Quis ut Deus!_ L’esprit dont les confrères devaient donner l’exemple, était exprimé par quatre lettres: F. P. P. F.: _force_, _piété_, _persévérance_, _fidélité_. Un archichapelain, un prédicateur et deux autres prêtres administraient la confrérie. Chaque membre devait porter la médaille qu’il recevait le jour de son entrée dans l’association (fig. 117). Le costume variait selon les circonstances: il y avait l’habit _solennel_, l’habit _ordinaire_, l’habit de _pénitence_, l’habit de _funérailles_, l’habit de _pèlerinage_ (fig. 114 à 129). Chacun de ces costumes était accompagné d’une croix particulière comme marque distinctive: la croix _double_ pour l’habit solennel, la croix _simple_ pour l’habit ordinaire, la croix _recroisée_ pour l’habit de pénitence, la croix _orbée_ pour l’habit de funérailles, la croix _en sautoir_ pour l’habit de pèlerinage. Tous les confrères portaient le bourdon à la main (fig. 118). Cette pieuse association s’établit à Freisengen, à Bonne, à Cologne, à Liège et en plusieurs autres localités; elle était très florissante au commencement du dix-huitième siècle, et, en 1706, elle recruta trois cent quatre-vingt-quinze membres dans la seule cité de Lille. Elle comptait alors cent mille affiliés.

Cependant, comme nous l’avons déjà dit, le culte de saint Michel trouva des contradicteurs à cette époque. Des catholiques, par exemple à Malines, avancèrent hardiment que le chef des anges en sa qualité de pur esprit ne pouvait être représenté sous des formes sensibles, et

qu’il n’était pas permis de porter son image en procession; d’autres, parmi les protestants, osèrent nier l’existence personnelle de saint Michel, malgré l’enseignement unanime de l’Écriture sainte, de la tradition et de la théologie. Bossuet dans son langage énergique vengea le nom et la gloire du saint Archange: «Il ne faut point hésiter, dit-il, à reconnaître saint Michel pour défenseur de l’Église, comme il l’étoit de l’ancien peuple, après le témoignage de saint Jean... conforme à celui de Daniel... Les protestants qui par une grossière imagination

croient toujours ôter à Dieu tout ce qu’ils donnent à ses saints et à ses anges dans l’accomplissement de ses ouvrages, veulent que saint Michel soit dans l’Apocalypse Jésus-Christ même, le prince des anges, et apparemment dans Daniel le Verbe conçu éternellement dans le sein de Dieu; mais ne prendront-ils jamais le droit esprit de l’Écriture?»

Les disciples de Luther et de Calvin essayèrent de faire disparaître l’Archange en le confondant avec le Fils de Dieu. Les disciples de Voltaire et de Rousseau devaient nier à la fois la divinité de Jésus-Christ et l’existence de saint Michel.

III.

LA DÉCADENCE ET LA CATASTROPHE DE LA RÉVOLUTION.

A la fin du siècle de Louis XIV, la France conservait encore son prestige et occupait le premier rang parmi les nations chrétiennes; cependant les nuages s’amoncelaient à l’horizon et des symptômes alarmants faisaient craindre une grande catastrophe; les dissidences religieuses, les passions politiques, et le débordement des mœurs grandissaient de jour en jour et menaçaient d’engloutir l’Église et l’État dans un commun naufrage. L’abbaye du Mont-Saint-Michel ne fut pas la dernière à ressentir les effets de ces commotions violentes; et telle fut toujours sa destinée dans le cours des siècles. Comme monument national, elle a été soumise à toutes les vicissitudes dont la trame souvent mystérieuse compose l’histoire de notre pays; comme centre de la dévotion à saint Michel, elle a éprouvé le contre-coup de toutes les luttes que le paganisme, l’hérésie et l’impiété ont dirigées contre l’Église. Nous allons donc assister à une décadence dans ce siècle où le sensualisme, comme une plaie hideuse, va s’étendre sur nos provinces et envahir une grande partie du monde civilisé. De distance en distance, nous verrons la cité de l’Archange jeter un dernier éclat; mais, partageant enfin le sort de la France, elle disparaîtra pour un temps sous le flot de la révolution.

De 1703 à 1719, l’abbé commendataire qui avait succédé à Étienne le Bailly de Hautefeuille, s’appelait Jean Frédéric Karq. Il était né à Bamberg, en 1648. Jeune encore, il mérita la confiance de son évêque et reçut le titre de doyen de Munich; il entra plus tard dans les conseils intimes de l’électeur de Bavière, et fut nommé grand chancelier de l’électeur de Cologne. Ses brillantes qualités et sa haute noblesse lui valurent le titre «d’abbé très illustre.» A l’exemple de ses prédécesseurs, il laissa aux religieux du Mont l’entière administration du monastère et se montra pour eux d’une bonté vraiment paternelle; mais il ne veilla pas aux intérêts de son abbaye et ne signala sa prélature par aucun acte important. Une lettre datée du 8 avril 1706, et écrite à Mabillon par le prieur Julien Doyte, nous révèle la véritable situation du Mont-Saint-Michel à cette époque. Mabillon avait demandé le dessin de l’abbaye avec les renseignements qui pouvaient lui servir pour ses _Annales_. Julien Doyte lui écrivit à peu près en ces termes: «Je ne sais si j’ai répondu à la lettre que Votre Révérence m’a fait l’honneur de m’adresser au sujet de notre monastère. Dans le doute où je suis, j’aime mieux lui écrire deux fois que de manquer à une. Je dois lui avoir dit que j’ai cherché le dessin de notre abbaye fait par nos pères; mais inutilement.» Il avouait ensuite qu’il n’avait personne assez habile pour refaire ce travail; ce qu’il regrettait vivement, parce que le Mont-Saint-Michel méritait sans contredit de figurer à la première place dans l’œuvre du savant bénédictin. Il ajoutait plusieurs détails dont voici les principaux: «La fontaine de Saint-Aubert est au bas d’un grand escalier qui descend au pied de notre bâtiment sur la grève. Elle se trouvait autrefois renfermée dans une tour que la mer a détruite; c’est un grand puits élevé de quinze à vingt pieds de la grève. Au premier étage de la Merveille sont de grandes salles voûtées; au deuxième étage est le réfectoire, la cuisine, la salle des chevaliers, au bout de laquelle est l’escalier qui descend à la fontaine de Saint-Aubert; au troisième étage, est un dortoir avec le cloître; au quatrième étage, un deuxième dortoir, au-dessus du premier, et surmonté lui-même d’un cinquième étage, où est la _classe_ d’un bout et de l’autre un grenier.»

A ces renseignements curieux, Julien Doyte en ajoutait d’autres qui n’ont pas moins de valeur: «Du côté du midi, dit-il, on a joint à ce bâtiment un autre petit corps de logis qui ne commence qu’au deuxième étage, c’est-à-dire au plain-pied du réfectoire. Il y a quatre étages; le premier sert de lavoir, le deuxième est la chambre des hôtes; les autres n’occupent qu’une petite partie du bout du dortoir joignant le cloître, parce que, s’ils s’étendaient tout le long du dortoir, ils en déroberaient le jour et les _cellules_ en seraient inutiles; ils en occupent trois qui ne servent de rien. Le troisième étage est une chambre commune et le quatrième, la bibliothèque. Il n’y a qu’une espace de six à sept pieds entre le rond-point de l’église et ce petit corps de logis qui sert d’entrée au monastère.» Julien Doyte terminait sa lettre en s’excusant de ne pouvoir contribuer à l’œuvre de Mabillon: «Il seroit trop juste, ajoutait-il, que notre monastère contribuast à la gravure des planches, et si j’en avois eu la nouvelle quand notre premier procureur étoit à Paris, je l’aurois chargé de donner quelque chose à votre révérence; mais il me seroit plus facile de tirer de l’eau de notre rocher que de l’argent de nos officiers. Et en vérité, quand ils le voudraient, ils ne le pourraient pas à présent; la _misère_ est si grande que cela passe l’imagination (Bibl. Nat., f. fr., n. 19,652).»

Il faut conclure de cette lettre que le niveau des études avait déjà baissé au Mont-Saint-Michel. Outre que le frère Doyte lui-même n’était pas familier avec la langue française, il ne se trouvait pas dans le monastère un homme capable de fournir à Mabillon le dessin qu’il

désirait; toutefois, il existait encore une classe reléguée au dernier étage, à côté du grenier. Nous voyons aussi combien est fausse l’idée que plusieurs écrivains modernes se sont faite de la richesse des moines du Mont-Saint-Michel. Les revenus de l’abbaye, il est vrai, atteignaient encore le chiffre de quarante à cinquante mille livres; mais il fallait en défalquer vingt-sept mille pour le titulaire de la commende, plus douze à quatorze mille pour les charges annuelles. Si l’on ajoute à cela les vexations de tout genre, les difficultés avec les fermiers, les procès ruineux, on comprendra que la modicité des ressources fut plutôt un écueil pour les religieux que le faste et l’opulence.

De 1721 à 1766, un homme, issu d’une illustre famille, Charles-Maurice de Broglie, quatrième fils de Victor-Maurice de Broglie, maréchal de France, porta le titre de commendataire du Mont-Saint-Michel, et en perçut la mense abbatiale. Sa prélature, l’une des plus longues de cette histoire, est loin d’être l’une des plus riches en souvenirs pour le culte de l’Archange. Louis XV sembla marcher d’abord sur les traces de ses glorieux ancêtres. Il reçut le collier de l’Ordre le 1ᵉʳ septembre 1715; l’année suivante, il chargea le maréchal d’Estrées de présider en son nom les assemblées générales et d’user de toute son autorité pour réformer les abus, faire observer les règlements et veiller à l’honneur de la chevalerie; en 1722, il fit à l’église de Reims un présent digne de la magnificence royale: «C’est, dit Piganiol, un soleil d’argent doré, du poids de cent-vingt-cinq marcs;» il est soutenu par deux anges: l’un, qui est saint Michel _protecteur_ de la France, offre à Dieu l’épée royale, et l’autre lui présente la couronne. Au milieu s’élève un socle, auquel sont agrafés deux cartouches, ornés des armes de France et remplis par l’inscription suivante: «Louis XV, roi de France et de Navarre, couronné à Reims en la XIIIᵉ année de son âge et la VIIIᵉ de son règne, le XXV d’octobre 1722, par Armand-Jules de Rohan, archevêque, duc de cette ville, premier pair de France, fit au jour de son sacre ce don à l’église de Reims.» Le monarque parut aussi s’intéresser au Mont-Saint-Michel. Par ordre de Sa Majesté, le sieur de Caux, ingénieur en chef sur les côtes de Normandie, fut chargé en 1731, de faire le devis des réparations que nécessitait l’état des remparts. Ce devis atteignit la somme de 37,146 livres que l’on préleva «sur tous les habitants taillables des trois généralités de la Province.»