Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 27
Au mois de juillet de l’année 1577 une bande de huguenots, conduits par le sieur «du Touchet,» s’approchèrent du Mont à la faveur de la nuit. Sur les huit heures du matin, vingt-cinq d’entre eux placèrent des armes sous la selle de leurs chevaux et pénétrèrent dans la place déguisés en pèlerins; les autres, cachés sur la rive d’Ardevon, attendaient le moment favorable pour voler au secours de leurs compagnons d’armes. Les huguenots, après avoir entendu la messe et visité le monastère, se réunirent sur le Saut-Gautier, et, de là, se répandirent dans la ville pour accomplir leur dessein. Au signal donné, ils désarmèrent les soldats, en tuèrent un qui refusait de rendre son épée, et frappèrent plusieurs moines et pèlerins. Jean Le Mansel, secrétaire de l’abbaye, reçut un coup de sabre sur la tête. En même temps le sieur «du Touchet sortit de son embuscade avec ses cavaliers et se dirigea au galop vers les portes de la ville.» Déjà les calvinistes criaient: «ville gaignée, ville gaignée.» Les habitants étaient dans la consternation et n’avaient d’espoir que dans la protection de Saint-Michel.
Le lendemain on vit apparaître à la tête d’une poignée de soldats Louis de la Moricière, seigneur de Vicques, et enseigne du maréchal de Matignon. Il triompha des huguenots, les fit sortir de la ville et rentra dans la forteresse au milieu des acclamations des Montois qui le regardaient comme un libérateur. En récompense d’un tel service, le roi de France, Henri III, le nomma capitaine du Mont, à la place de René de Baternay et lui donna le titre de _gouverneur_ du château. Le brave officier repoussa pendant dix ans les attaques réitérées des calvinistes. En 1589, le sieur de Montgommery accompagné des capitaines Corboson et La Coudraye, surprit la ville et la livra au pillage; mais tous ses efforts échouèrent devant la résistance de la citadelle dont il ne put jamais s’emparer. Le gouverneur alors absent du Mont-Saint-Michel, accourut en toute hâte et pénétra dans la place par une entrée secrète; il rallia autour de lui une poignée de braves, fit une vigoureuse sortie contre les huguenots et les rejeta loin des remparts. L’année suivante, le héros chrétien mourut au siège de Pontorson victime d’une lâche perfidie. Les moines transportèrent sa glorieuse dépouille dans la basilique de Saint-Michel, et, après lui avoir rendu tous les honneurs funèbres, ils l’inhumèrent dans la chapelle Sainte-Anne, où reposaient déjà plusieurs guerriers célèbres. Au-dessus de la tombe on suspendit «la lance, le guidon, le casque et la rondache» dont l’illustre capitaine se servait dans les combats. Sa digne épouse, Esther de Tessier, mourut trente ans plus tard et reçut la sépulture à l’ombre du même autel. Leur fils, Jacques de la Moricière, doyen de la cathédrale de Bayeux, donna quarante-cinq livres de rente au monastère pour une fondation de trois messes annuelles; l’une devait être chantée en l’honneur des saints anges, le 23ᵉ jour de juillet; à la procession tous les moines portaient un cierge de cire blanche, afin de témoigner leur reconnaissance «à Dieu, à la Vierge et à saint Michel» qui s’étaient servi de l’épée du bon et pieux gouverneur, pour délivrer la ville de l’oppression des huguenots.
Louis de la Moricière fut remplacé par le sieur de Boissuzé. Les calvinistes occupaient alors une partie de l’Avranchin, et le Mont-Saint-Michel leur offrait seul une sérieuse résistance. Pendant plusieurs années, ils employèrent tour à tour la force et la ruse pour s’emparer de cette place, mais toujours ils furent pris dans les pièges qu’ils tendaient eux-mêmes aux catholiques. Dom Huynes raconte en ces termes une des tentatives de Montgommery: «Les huguenots tenant une grande partie de cette province de Normandie sous leur puissance et particulièrement les villes et chasteaux des environs de ce Mont, dressoient des embusches pour envahir ce sainct lieu. Et dès aussy tost qu’ils pouvoient attraper quelqu’un de cette place le tuoient sur le champ ou le réservoient pour le mener au gibet. Il arriva un jour en autres qu’ils prirent un soldat et luy ayant desjà mis la corde au col luy dirent que s’il vouloit sauver sa vie qu’il leur promit de leur livrer cette abbaye, et que de plus ils lui donneroient une bonne somme de deniers. Cet homme bien content de ne finir sitost ses jours, et alléché de l’argent qu’ils luy promettoient, dit qu’il le feroit et convint avec eux des moyens de mettre cette promesse à exécution, qui furent que le soldat reviendroit en ce Mont, espiroit sans faire semblant de rien la commodité de les introduire secrettement en cette abbaye et leur assigneroit le jour qu’il jugeroit plus commode pour cet effect. Le soldat leur ayant promis de n’y manquer, ils luy donnèrent cent escus, et, bien résolu de jouer son coup, revint où il fut receu du capitaine de ce Mont et des soldats, sans aucun soupçon, puis se mit en devoir d’exécuter sa promesse. Pour donc la mettre à chef, il advertit quelques jours après ces huguenots de venir le vingt-neufiesme de septembre, à huict heures du soir, jour de dimanche et de la dédicace des esglises Sainct-Michel, qu’ils montassent le long des degrez de la Fontaiyne Sainct-Aubert; qu’estant là au pied de l’édifice, il se trouveroit en la plus basse sale de dessous le cloistre, ou se mettant dans la roue il en esleveroit quelques-uns des leurs qui par après luy ayderoient en grand silence à monter les autres. Ainsi par cet artifice, ce Mont estoit vendu. Mais ce soldat considérant le mal dont il alloit estre cause, fut marry de sa lascheté et advertit le capitaine de tout ce qui se passoit. Iceluy luy pardonna et se résolut avec tous ses soldats et autres aydes de passer tous ses ennemys au fil de l’espée. Quant à eux ne sçachant le changement de volonté de cet homme, et se réjouissans de ce que le temps sembloit favoriser leur dessein, tout l’air estant ce jour là rempli d’espaisses vapeurs (comme nous voyons arriver souvent), qui empeschoit qu’on les put veoir venants de Courteil jusques sur ce rocher, ne manquèrent de se trouver au lieu assigné à l’heure prescrite. Alors le soldat faisant semblant qu’il estoit encore pour eux, se mit dans la roue et commença de les enlever l’un après l’autre, puis deux soldats de cette place les recevoient à bras ouverts, les conduisant jusques dans la sale qui est dessous le refectoire, où ils leur faisoient boire plein un verre de vin pour leur donner bon courage, mais les menant par après dans le corps de garde, ils les transperçoient à jour, se comportans ainsy consécutivement envers tous. Sourdeval, Montgomery et Chaseguey, conducteurs de cette canaille, s’esmerveillans de ce qu’ils n’entendoient aucun tumulte, y en ayant desjà tant de montez, demandoient impatiemment qu’on leur jettast un religieux par les fenestres afin de connoistre par ce signe si tout alloit bien pour eux, ce qui poussa les soldats de céans desjà tout acharnez de tuer un prisonnier de guerre qu’ils avoient depuis quelques jours, lequel ils revestirent d’un habit de religieux, puis luy firent une couronne et le jettèrent à ces ennemys. Mais entrant en soupçon si c’estoit un religieux, Montgomery voulant sçavoir la vérité, donna le mot du gué à un de ses plus fidelles soldats et le fit monter devant luy; estant monté en haut et ne voyant personne des siens, il ne manqua de s’escrier: trahison! trahison! et de ce cry les ennemys prenant l’espouvante descendirent au plus fort du rocher, se sauvèrent le mieux qu’ils purent, laissant quatre vingt dix huict soldats de leur compagnie, lesquels on enterra dans les grèves à quinze pas des poulins.» Cette tentative eut lieu en 1591.
Le Mont-Saint-Michel triomphait des ennemis de l’Église; mais la discipline religieuse s’affaiblissait au milieu du tumulte des armées. Le cardinal de Joyeuse, qui porta le titre d’abbé de 1588 à 1615, ne fut pas aimé des bénédictins; en retour, il parut insensible aux intérêts du monastère et négligea les réparations même les plus urgentes. En 1594, un onzième incendie allumé par le feu du ciel renversa la flèche et fondit les cloches. Le sieur de Brévent, gouverneur de l’abbaye, et Jean de Surtainville élevèrent la tour massive qui existe aujourd’hui; mais cette belle «pyramide» qui «estoit, au dire des annalistes, l’une des plus hautes du royaume,» ne fut pas reconstruite et l’on ne vit plus l’image de l’Archange dominer sur le pinacle de l’édifice.
La trahison se joignit encore aux horreurs de la guerre et de l’incendie. Jacques de Boissuzé, jaloux de voir le sieur Vaulouet nommé à sa place capitaine du château, jura de tirer une vengeance éclatante et tourna ses armes contre la cité de saint Michel. Après plusieurs tentatives il pénétra dans la ville en 1595; mais il ne put se rendre maître de la citadelle, et quelque temps après il fut tué par les habitants du Mont. Un an plus tard, le marquis de Belle-Isle voulut se faire ouvrir les portes de la forteresse, en sa qualité de gouverneur de la Basse-Normandie, et, «aussy, disait-il, pour prier l’Archange saint Michel.» Henri de la Touche, frère et lieutenant du capitaine Julien de Quéroland, qui venait de succéder au sieur de Vaulouet, sortit du corps de garde et alla représenter au marquis de Belle-Isle, qu’il n’était pas prudent de pénétrer dans l’intérieur du château avec sa suite nombreuse. Il fut convenu que cinq hommes seulement le suivraient. Julien de Quéroland, gentilhomme breton aussi loyal que brave, reçut le traître avec tous les honneurs possibles, sans soupçonner sa perfidie; mais comme tout le monde entrait malgré les conventions, le caporal de garde ferma la porte. Le sieur de Belle-Isle dit alors que si sa suite n’entrait pas il allait sortir. Aussitôt, par ordre du capitaine, la porte fut ouverte de nouveau. Le traître mit la main à l’épée, se précipita sur le caporal et le tua; puis, se tournant vers Henri de la Touche, il l’étendit mort sur le pavé. Ceux de sa suite armés de pistolets et d’épées attaquèrent le sieur de Quéroland, massacrèrent sept hommes de la garnison et s’emparèrent du corps de garde; mais le capitaine rallia ses hommes et revint au combat. Le marquis de Belle-Isle tomba mort, et parmi ses gens les uns furent tués ou blessés, et les autres prirent la fuite. Le brave de Quéroland restait maître de la ville. Les annalistes disent qu’il reçut dans le combat «dix-huit coups tant d’espée que de pistolet.» Après avoir triomphé d’un traître, il périt victime d’un infâme complot. Un jour, il était sorti de la place et chevauchait sur les grèves suivi de son valet; celui-ci soudoyé par la famille de Belle-Isle, s’approcha de lui, le tua d’un coup de pistolet et prit la fuite à toute bride. Le héros breton fut inhumé avec son frère dans la basilique de l’Archange auprès de la tour.
Les mêmes scènes se reproduisaient dans le reste de la France, et partout saint Michel était vénéré comme le vainqueur de l’hérésie; il suffira d’en citer un exemple. Avallon, perchée à la cime de son rocher de granit, était au pouvoir de la Ligue. Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1591, les assiégeants y pénétrèrent après avoir pratiqué une large brèche dans le mur d’enceinte. Ils croyaient la ville prise, quand le maire et le syndic accoururent à la tête des habitants et les repoussèrent avec vigueur. Ce triomphe, coïncidant avec la fête de saint Michel, fut attribué à la protection du glorieux Archange, et, l’année suivante, les magistrats de la ville, de concert avec les chanoines de Saint-Lazare, arrêtèrent que l’on ferait en l’honneur du prince de la milice céleste une procession générale à laquelle assisteraient les habitants d’Avallon «jusqu’aux escoliers, deux à deux, honestement vestus, ayant chacun ung cierge ardent, accompagnés et conduits par le principal du collège et ses subalternes;» et tout celà, disaient-ils, parce que «l’Archange, monsieur saint Michel,» les avait protégés contre les efforts de «Sathan,» et s’était montré sur la «braîche» de la place pour en défendre l’entrée «aux hérétiques» et à leurs suppôts; de même que jadis, au «temps de Jehanne la Pucelle,» il parut sur le pont d’Orléans et préserva la ville contre les attaques des Anglais.
Toutes ces luttes ajoutèrent plus d’une page émouvante à l’histoire de saint Michel. D’un autre côté, la perfidie et la cruauté des huguenots n’arrêtèrent pas complètement les manifestations religieuses. Les rois de France, il est vrai, ne visitaient plus le sanctuaire national depuis la mort de Charles IX; mais ils favorisaient la dévotion du peuple envers le saint Archange: par lettres patentes de 1585, 1588 et 1601, Henri III et Henri IV confirmèrent les privilèges de la confrérie établie dans la capitale pour les pèlerins du Mont-Saint-Michel. Cependant l’abbaye était en décadence. François de Joyeuse avait réduit à treize le nombre des religieux et plusieurs articles de la règle primitive étaient tombés en désuétude; mais l’Archange veillait à l’honneur de son sanctuaire et l’on vit bientôt se lever des jours plus calmes et plus prospères.
II.
SAINT MICHEL ET LE SIÈCLE DE LOUIS XIV.
Le dix-septième siècle était à son aurore. La vérité avait triomphé de l’erreur. Louis XIII, dit le Juste, siégeait sur le trône de France. Quelle place le glorieux Archange devait-il occuper dans la pensée des fidèles, au milieu de ce grand siècle, qui fut comme une halte entre les guerres religieuses et les horribles scènes de la révolution? Saint Michel resta sur le trône que la piété de nos pères lui avait élevé, immédiatement au-dessous du Sauveur et de sa divine Mère; les sciences et les arts, l’éloquence, la poésie, la peinture, l’architecture publièrent à l’envi sa puissance et sa gloire; des paroisses érigèrent en son honneur de nouvelles confréries; le titre de chevalier fut regardé comme la récompense de la bravoure et du _savoir_; de nombreux pèlerins fréquentèrent les chemins montois, et plusieurs d’entre eux furent témoins des merveilles que le ciel ne cessait d’opérer dans la vieille basilique du mont Tombe. Toutefois, les beaux jours du moyen âge ne devaient plus refleurir. Sous Louis XIII, saint Michel perdit son titre de premier patron du royaume; peu à peu la popularité de son nom diminua; la magistrature, l’armée, les écoles, les corporations se choisirent des protecteurs particuliers; les protestants ne crurent pas mieux faire pour se débarrasser d’un tel ennemi que de nier son existence personnelle, et Bossuet, le plus grand génie des temps modernes, dut prendre la défense du prince de la milice céleste.
Le principal sanctuaire de l’Archange inaugura cette ère nouvelle par une réforme que l’affaiblissement de la discipline avait rendue nécessaire. En 1615, Louis XIII choisit pour remplacer François de Joyeuse un descendant de la maison de Guise, Henri de Lorraine. A la demande du souverain Pontife, l’administration de l’abbaye fut confiée au général de l’Oratoire de France, Pierre de Bérulle, qui devait être honoré plus tard du titre de cardinal (fig. 112). Aussitôt un prêtre de cette congrégation, appelé Jacques Gastaud, se rendit au Mont-Saint-Michel, et travailla de concert avec le duc de Guise à réparer les bâtiments qui tombaient en ruine, et à ramener les moines à la stricte observance des règles de saint Benoît. Pour consolider à l’ouest de la montagne les
constructions de Robert de Torigni, il éleva le contre-fort marqué aux armes de l’abbé. L’année suivante, il fit orner le chœur de la basilique et achever les lambris de la nef.
La réforme des moines offrit de plus grandes difficultés. D’après les historiens du temps, la princesse de Guise, mère du jeune Henri de Lorraine, apprit avec peine que plusieurs pèlerins du Mont parlaient «en mauvaise part» de l’abbé commendataire et des religieux; elle n’omit rien pour faire accepter à ces derniers un prieur d’un autre monastère. Ils y consentirent, et reçurent successivement dom Noël Georges et dom Henri du Pont. Ce remède n’étant pas proportionné à l’étendue du mal, il fallut songer à une réforme complète. Des tentatives furent faites pour introduire au Mont-Saint-Michel des prêtres de l’Oratoire, ou des bénédictins anglais de Saint-Malo; elles échouèrent devant l’opposition des religieux. Alors un des membres de la congrégation de Saint-Maur, Anselme Rolle, alla secrètement étudier la situation de
l’abbaye. Dom Martène rapporte, dans l’histoire manuscrite de son ordre, que ce bon religieux passa la nuit dans l’église du mont Tombe et fut favorisé d’une vision céleste: un personnage mystérieux lui apparut et lui dit: «Votre voyage ne sera pas inutile, vous réussirez dans votre entreprise et Dieu sera servi sur cette montagne par les bénédictins de Saint-Maur.» En effet, après de longs pourparlers, douze religieux de cette congrégation s’établirent au Mont-Saint-Michel, le 27 octobre 1622. Ainsi, grâce au duc de Guise et à sa noble épouse, l’antique abbaye, fondée par Richard Iᵉʳ, en 966, voyait naître une ère nouvelle, 656 ans après l’arrivée des premiers enfants de saint Benoît. La ferveur des anciens jours allait revivre, et des années de prospérité s’annonçaient pour la cité de l’Archange. On attribua une large part au chef de la milice céleste dans cette œuvre de rénovation; aussi, quand la petite colonie arriva au Mont, conduite par l’évêque d’Avranches, elle monta directement à l’église et entonna «un respond de saint Michel,» immédiatement après le chant du _Veni Creator_. Le même jour et au même moment, dit dom Huynes, le duc de Guise «deffit l’armée navale des impies et rebelles Rochelois,» et sa victoire «bien marquée sur les tablettes du Mont» fut attribuée à l’archange saint Michel, protecteur de la France, qui voulut de la sorte témoigner le «grand contentement qu’il recevoit de cette nouvelle réforme sur ce rocher esleu et choisy par luy pour estre réclamé et invoqué de toutes les nations ennemyes des heretiques.»
A la mort de l’illustre gentilhomme, l’héritier de son nom, Henri de Lorraine, renonça pour toujours à ses droits sur l’abbaye du Mont-Saint-Michel,
et en 1644, le souverain Pontife ratifia l’élection de Jacques de Souvré, chevalier de Malte et commandeur de Valence. Il était, disent les chroniqueurs, «homme de grande vertu et prudence,» il aima ses religieux et soutint leurs intérêts avec énergie contre Jacques de Montgommery, seigneur de Lorges, et Roger d’Aumont, évêque d’Avranches. En 1670, la crosse passa aux mains d’Étienne Le Bailly de Hautefeuille, chevalier de Malte et commandeur de Villedieu (fig. 114). Il sut gagner l’affection des religieux par l’aménité de son caractère; mais sa prélature n’eut rien de remarquable. Il mourut à Paris, le 4 mars 1703, à l’âge de soixante-dix-sept ans.
Parmi les prieurs qui gouvernèrent le Mont, pendant l’absence des commendataires, un certain nombre, comme Charles de Malleville, Augustin Moynet, brillèrent par l’éclat de leurs vertus; Placide de Sarcus, Bède de Fiesque, Dominique Huillard, Pierre Terrien et Joseph Aubrée travaillèrent à la restauration de l’abbaye; d’autres, à l’exemple de Michel Pirou et de Maieul Hazon, rétablirent les hautes études et restituèrent au mont Tombe une partie de son ancienne réputation. Il existait pour les religieux des chaires de rhétorique, de philosophie et de théologie. Dom Hunault professa la rhétorique avec succès; dom Pirou commença en 1633 un cours de philosophie, et les RR. PP. Jérôme d’Harancourt et Philibert Tesson enseignèrent la théologie à «quinze profès de la congrégation.» De 1635 à 1640, dom Huynes, natif du diocèse de Beauvais, écrivit dans son style naïf l’_Histoire générale du Mont-Saint-Michel_. Elle fut annotée et complétée par Louis de Camps et Étienne Jobart. En 1647, un autre bénédictin du même monastère, Thomas le Roy, commença le livre des _Curieuses recherches du Mont-Saint-Michel_ depuis l’an 709 jusqu’au 24 février 1648. Le plus sérieux de ces annalistes, dom Huynes, mérite l’éloge que lui décerne M. E. de Robillard de Beaurepaire: il est «consciencieux jusqu’au scrupule, exact jusqu’à la minutie et d’une absolue sincérité.» Comme Guillaume de Saint-Pair, il a composé son ouvrage pour répondre à la juste curiosité des pèlerins: «Si vous désirez en faire la lecture, leur dit-il dans sa préface, vous pourez voir apertement quel est et a esté de tout temps ce Mont-Saint-Michel, en quel estime les fidelles l’ont eu, ce qui s’y est faict et passé et combien ce rocher est agréable aux anges, mais particulièrement à l’Archange st Michel, lequel vous veille un jour présenter devant le Throsne du Roy des roys pour jouir à jamais avec luy de la présence de Dieu.» A chaque page, le pieux auteur nous donne des preuves de sa dévotion envers les saints anges et spécialement envers le prince de la milice céleste; il leur demande avant tout de guider sa plume et de ne pas permettre qu’il s’écarte jamais de la vérité: «Soyez, je vous prie, o esprits célestes, conducteurs de cette mienne entreprise et gardez tellement mon esprit et ma plume qu’en tout ce que j’escriroy, je ne m’esloigne nullement de la vérité.»
Les constructions de cette époque n’ont plus la grandeur, ni la beauté des édifices du moyen age. Il faut l’attribuer en grande partie à la décadence de l’art au dix-septième et surtout au dix-huitième siècle. Dom Placide Sarcus bâtit sur la tour Gabrielle un moulin dont il existe encore des traces; le sanctuaire fut enrichi de vases et d’ornements précieux; Jacques de Souvré donna pour la chapelle de l’Archange un tableau d’une grande valeur; de concert avec le prieur dom Moynet, il fit exécuter des travaux importants pour isoler l’abbaye de toute communication avec la place dont il avait été nommé capitaine et gouverneur. Quelques moines s’occupèrent avec succès de la culture des arts, et laissèrent des œuvres qui n’étaient pas sans mérite. Si nous en croyons Louis de Camps, l’écusson du monastère portait toujours: «d’argent chargé de coquilles saint Michel de sable sans nombre, au chef d’azur à trois fleurs de lys d’or.» D’après un manuscrit fort curieux
_sur les Monuments des abbayes de Bayeux et d’Avranches_, les armoiries définitivement arrêtées se lisaient ainsi: «de _sable_ à dix coquilles, ou navets d’_argent_ posées 4, 3, 2, 1, au chef d’azur chargé de trois fleurs de lys d’or, surmonté d’une mitre et d’une crosse d’or.» Des archéologues distingués veulent, au contraire, que l’émail soit d’_argent_ et les coquilles de _sable_ (fig. 115).
Dans le cours du dix-septième siècle, plusieurs pèlerins visitèrent le Mont-Saint-Michel. L’un des plus célèbres, Charles de Gonzague, donna pour l’autel un tableau qui représentait la «cheute du démon.» L’an 1631, dit dom Huynes, «Henri de Bourbon, prince de Condé, lors la première personne de ce royaume de France après le roy, et Monsieur frère unique de Sa Majesté» allèrent au Mont et y passèrent la nuit pour entendre la messe le lendemain, avant leur départ. Le vénérable père Montfort visita aussi le sanctuaire du mont Tombe et plaça ses grands travaux sous la protection de l’Archange.