Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 26
même des cachots à l’ouest du mont Tombe. Il prouvait par là que sa piété envers l’Archange n’était pas sans mélange d’intérêt personnel.
Cependant l’institution de l’ordre militaire fut suivie de plusieurs années glorieuses pour l’histoire de saint Michel. Le chevalier de cette époque passait pour le vrai type de la bravoure française, et, dans les circonstances périlleuses, il figurait toujours au premier rang; pour lui, reculer sur un champ de bataille était un acte de félonie que rien ne pouvait excuser; sa vaillante épée était au service de Dieu, de l’Église, de la veuve et de l’orphelin. D’autre part, l’ancienne abbaye, avant d’accepter le régime de la _commande_ et de se soumettre à une juridiction étrangère, jetait un vif éclat et montrait que la vie n’était pas épuisée dans son sein.
Plusieurs religieux se livrèrent à l’étude avec ardeur. Il faut rapporter à cette époque le manuscrit intitulé: _Varia ad historiam Montis Sancti Michaelis_. Ce volume, orné de longues lettres gothiques, est l’œuvre d’un moine du Mont-Saint-Michel. La vérité historique n’y est pas toujours respectée avec assez de scrupule; cependant nous y trouvons plusieurs détails qui méritent d’être rapportés. L’auteur raconte en style naïf la légende «du benoist archange, Monseigneur saint Michiel;» puis il cite les «oroisons aux angels de paradis, et premièrement à l’ange qui de nous est garde.» A la fin de son ouvrage, le moine bénédictin nous a laissé des pièces de poésie remarquables à la fois par l’onction de la piété et les grâces du langage; par exemple qui ne serait touché en lisant cette prière au Sauveur et à la Vierge?
«Doulz Jhésus Crist, doulz créateur «En qui j’ay toute m’espérance, «Doulz roy, doulz Dieu, doulz Sauveur, «Qui n’as ne fin ne commensance, «Doucement me donne t’amour, «Et de ta gloire cognoissance, «Et m’ottroy par ta douceur «Vraie confession et repentance..... «Sainte Marie, dame, royne, genitrix, «Glorieuse pucelle, porte de paradis, «Se vous onqs oytes par la vostre merci «La voix d’un pécheur qui vous criast merci... «Si vraiment com Dieu prist en vous chair et sans, «A trestous mes besoings me soiez vous aidant...»
Tandis que le trouvère exerçait sa verve dans le silence du cloître, la crosse était portée par des hommes dont les brillantes qualités contribuaient à faire aimer et vénérer le principal sanctuaire de l’archange saint Michel. Le cardinal d’Estouteville était mort à Rome, en 1482. Après lui, les quatre neveux du capitaine de Baternay, André de Laure, Guillaume de Lamps, Guérin de Laure et Jean de Lamps gouvernèrent successivement le monastère à titre d’abbés réguliers. André de Laure, originaire du Dauphiné se distinguait par l’étendue de son savoir et la noblesse de sa naissance; de plus il avait pour lui la faveur de son oncle, le comte du Boschage de Baternay, chambellan du roi et successeur de Jean d’Estouteville dans la charge de capitaine du Mont. Les religieux, qui désiraient vivement élire eux-mêmes leur abbé et recouvrer les droits qu’on leur avait enlevés lors de l’élection du cardinal d’Estouteville, se réunirent en chapitre dès qu’ils apprirent la mort de ce dernier; ils procédèrent au vote sous la présidence de Guillaume le Maire, prieur claustral de l’abbaye, et portèrent leurs suffrages sur André de Laure. Ils espéraient avec raison que le comte de Baternay ferait ratifier cette élection. Le nombre des moines était alors de 25. Le nouvel abbé, qui possédait le prieuré de Pontorson et remplissait les charges d’archidiacre et de chantre du monastère, ne voulut renoncer à ces titres qu’après avoir reçu les lettres du roi et s’être assuré que son élection ne serait pas invalidée.
André de Laure était docteur en l’un et l’autre droit; cependant il passa une partie de son temps à Paris pour se livrer à l’étude. Vers la fin de sa vie, il résida plus régulièrement dans son abbaye où il mourut le 25 mars 1499. Les bénédictins l’inhumèrent dans la chapelle de la Sainte-Trinité, devant l’autel du Sauveur qu’il avait lui-même érigé et qui fut dédié depuis à Notre-Dame de Pitié. Malgré ses longs séjours à la capitale, André de Laure ne négligea pas les intérêts de son monastère dont il augmenta les revenus; il mit en particulier tous ses soins à orner la basilique de l’Archange. D’après dom Huynes, il enrichit les chapelles de vitraux, dans lesquels «il fit peindre ses armes, celles du cardinal d’Estouteville, comme aussy l’histoire de la fondation du Mont et le sacre des roys de France. Plusieurs depuis ce temps là ont adjousté leurs armes à ces vitres.»
Guillaume de Lamps est resté célèbre parmi les abbés qui travaillèrent le plus à la gloire de saint Michel, et ses historiens disent qu’il brilla comme un «astre luisant,» à l’aurore du seizième siècle. Nous lui devons une partie duchœur, le grand escalier, la plate-forme appelée Mirande ou Saut-Gautier, une partie du logis abbatial, l’aumônerie, la grande citerne, le pont qui unit l’église et le quatrième étage du logis; il acheta des vases précieux et fit bâtir la chapelle qui touche le jardin de l’abbé. Pendant les onze années de sa prélature, de 1499 à 1510, il n’employa pas moins de quatre-vingts ouvriers pour les travaux du monastère et de ses dépendances. En 1509 la foudre renversa la flèche, fondit les cloches, et exerça de grands ravages dans la basilique; c’était la dixième fois que le Mont-Saint-Michel devenait
la proie des flammes. Guillaume de Lamps était occupé à réparer ce désastre, et déjà il avait construit, dans le transept du midi, le pilier décoré de ses armes, quand la mort vint le ravir à l’affection des religieux, le premier mars 1510. Il fut enterré dans la chapelle du rond-point, dédiée à la bienheureuse Vierge, du côté de l’évangile (fig. 107).
Guérin de Laure, cousin de Guillaume de Lamps et frère d’André de Laure, dut en partie son élévation à la faveur du comte de Baternay,
capitaine du Mont, et à la recommandation du roi Louis XII, qui engagea ses «chers et bien amez» religieux à le choisir pour abbé à cause de ses «bonnes mœurs, vertus et honnesteté,» et pour la «seureté et bonne confidence» que le monarque avait «en sa personne.» Il gouverna l’abbaye l’espace de trois ans et mourut au château de Brion en 1513. Il reçut la sépulture à côté de son prédécesseur, dans la chapelle de la Vierge.
Jean de Lamps, frère de Guillaume de Lamps, montra une grande sagesse dans l’administration du monastère et donna aux religieux l’exemple de toutes les vertus; il continua la construction du chœur, fit placer aux voûtes les armes de France et de l’abbaye, et acheva la basilique,
c’est-à-dire le dernier chef-d’œuvre que l’art chrétien ait produit au Mont-Saint-Michel en l’honneur de l’Archange. Il mourut le 4 décembre 1523 et fut enterré dans la chapelle de la Vierge Marie, du côté de l’épître. «Pour tesmoigner leur reconnoissance en son endroict, dit dom Louis de Camps, et en conserver plus longtemps la mémoire, (les religieux) firent poser son effigie sur un pilier, comme on voit encore à présent (fig. 108). Ce qui n’a esté accordé à d’autre qu’à luy, et à la vérité est une chose assez remarquable; car si après luy nous n’avons eu aucun abbé, qui ait porté l’habit de Saint-Benoist; au moins, nous pouvons dire qu’iceluy nous est resté qui le porte jour et nuit en peinture. Ses armes se voient en divers endroits de l’église.»
Pendant ces prélatures qui terminent la troisième période de l’histoire de saint Michel, le culte de l’Archange avait atteint son apogée; les pèlerinages se succédaient sans interruption; un grand nombre de seigneurs firent à l’abbaye des donations en terre et en argent; le souverain pontife approuva par un bref solennel l’ordre des chevaliers; François Iᵉʳ, marchant sur les traces de ses ancêtres, fit un pèlerinage au Mont avec plusieurs personnages de la cour. Un historien rapporte que l’abbé Jean de Lamps reçut le monarque «avec tous les devoirs et plus grande soubmission qu’il put, allant processionnellement au-devant en habits pontificaux, imprimant par sa modestie des tendresses de dévotion au cœur du roy.» La basilique avec son abside merveilleuse et sa flèche élégante était achevée; sur le sommet dominait la statue de l’Archange, dont l’épée flamboyante menaçait les ennemis de la France et le pied foulait le dragon infernal; le règne de la chevalerie avait commencé et les enfants de saint Benoît se montraient toujours les dignes gardiens du sanctuaire de saint Michel.
CHAPITRE IV
SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES TEMPS MODERNES.
I.
LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LES GUERRES DE RELIGION.
Lorsque Jean de Lamps descendit dans la tombe, l’abbaye fut soumise au régime de la _commende_ et une ère nouvelle commença pour le Mont-Saint-Michel; d’un autre côté, l’Église venait de lancer ses foudres contre Luther, et, avec la grande hérésie des temps modernes, le culte de l’Archange revêtait un nouveau caractère. Le paganisme ancien avait disparu et les Anglais ne conservaient plus sur notre territoire que la ville de Calais; mais d’autres luttes ni moins acharnées, ni moins dangereuses, les guerres de religion s’annonçaient menaçantes. Saint Michel devait prendre part à ces combats, et mériter le titre de vainqueur de l’_hérésie_ que les siècles lui décernèrent, surtout depuis la défaite des Albigeois et des autres précurseurs de Luther et de Calvin. Il ne sera pas sans intérêt de voir l’Archange aux prises avec cet ennemi toujours vaincu, mais toujours vivant, toujours irréconciliable, avec cet antique serpent qu’il chassa du ciel et combattit dans la synagogue, au sein de l’Église et chez les nations chrétiennes, qu’il poursuit sans cesse et sur lequel il remportera une victoire décisive, au dernier jour, quand Dieu aura complété le nombre des élus. Le Mont-Saint-Michel devait être encore le principal théâtre de ce nouveau combat.
Depuis son origine, l’abbaye eut souvent à lutter contre les ennemis de l’Église et de la France, ou à défendre ses intérêts contre les empiétements des seigneurs féodaux; mais elle conserva toujours son indépendance, et, pendant plus de cinq siècles, la règle primitive fut observée sans modifications importantes. A l’intérieur, les religieux partageaient la journée entre la prière, l’étude et le service des pèlerins. De temps en temps des fêtes de famille venaient rompre l’uniformité de la vie habituelle. Quand un moine avait cinquante ans de profession religieuse, on célébrait son _jubilé_. Il était conduit au chapitre où l’abbé le relevait de ses fonctions; ensuite tous les bénédictins l’accompagnaient devant le maître-autel de la basilique. Le chantre entonnait le répons de saint Michel, et, après l’oraison, le président du chapitre offrait de l’eau bénite au frère _jubilé_, montait avec lui les degrés de l’autel et lui donnait le baiser de paix. Le reste de la journée se passait en pieuses réjouissances. Les principaux mystères de la religion étaient représentés sous des formes sensibles. A Pâques, un des moines figurait Notre-Seigneur ressuscité; il était vêtu d’une aube marquée de gouttelettes de sang; une longue barbe descendait sur sa poitrine, un diadème ornait son front, et il portait une croix à la main; à l’heure des matines, il passait dans le chœur devant tous les religieux, au moment où les jeunes frères qui jouaient le rôle des _anges_ chantaient l’hymne de la résurrection. Les liens de fraternité qui unissaient tous les moines ne se brisaient point à la mort. Plusieurs fois l’an, des services funèbres étaient célébrés pour les morts, et chaque jour trois prêtres offraient le sacrifice de la messe dans la chapelle des Trente-Cierges aux intentions des bienfaiteurs défunts. A l’extérieur, le Mont-Saint-Michel formait une association intime avec plus de soixante abbayes et un grand nombre de prieurés, dont plusieurs étaient sous la dépendance de l’abbé. Celui-ci devait être élu par le suffrage des moines et choisi dans une maison de l’ordre de Saint-Benoît; en vertu d’un privilège accordé à Richard Toustin, il avait le droit de porter la mitre et l’anneau; de plus il était ordinairement archidiacre du diocèse d’Avranches. Sauf de rares exceptions, tous s’étaient fait un bonheur de vivre parmi les religieux comme des pères de famille au milieu de leurs enfants. Quelques-uns même, à l’exemple de Pierre le Roy, avaient employé les moments de loisir à enseigner aux jeunes frères les sciences profanes et les arts libéraux.
Au moment où cette union devenait plus nécessaire, pour se prémunir contre les dissensions qui allaient éclater au sein de l’Église de France, les gardiens du sanctuaire de Saint-Michel furent contraints de renoncer au privilège d’élire leur abbé; bien plus, on les soumit au régime de la _commende_ dont ils étaient exempts aux termes du concordat passé entre Léon X et François Iᵉʳ. A la mort de Jean de Lamps, en 1523, les religieux essayèrent en vain de lui donner un successeur; la cour de France rendit tous leurs efforts inutiles, et, malgré leurs vives réclamations, le roi fit agréer en 1524 la nomination de Jean le Veneur, évêque de Lisieux, grand aumônier du royaume et cardinal de la sainte Église romaine. «Ainsy, dit dom Louis de Camps, cette sainte et dévote maison fut mise en _commende_ et abandonnée à la discrétion d’une domination estrangère.»
François Iᵉʳ avait fait le pèlerinage du Mont; cependant il ne comprenait pas encore la nécessité de recourir au puissant Archange et de protéger son sanctuaire. Il ne tarda pas à être instruit à l’école du malheur. Le désastre de Pavie avec ses tristes conséquences ne suivit que d’un an l’élection de Jean le Veneur; aussitôt la France, menacée d’une nouvelle invasion implora son céleste défenseur; le roi lui-même, après avoir été captif sur un sol étranger, voulut donner une preuve de sa confiance envers le protecteur du royaume: il fit remplacer la salamandre qui était sur ses armes par la coquille de Saint-Michel. De son côté Gabriel du Puys acheva les fortifications du mont Tombe, en élevant la fameuse tour qui porte son nom (fig. 111), et il prémunit la place contre les surprises du dehors; en même temps des pèlerins nombreux visitaient la basilique de Saint-Michel; de ce nombre furent les chanoines de Bayeux, qui, à leur retour, emportèrent différents objets confiés à la garde des bénédictins. Après la mort du lieutenant, Guillaume du Solier, qui reçut la sépulture dans la chapelle Sainte-Anne-du-Circuit, le roi nomma le sieur d’Estouteville d’Aussebosc capitaine du château à la place d’Imbert de Baternay. Le monarque travailla aussi avec zèle à la réforme de l’ordre militaire de Saint-Michel. On rapporte qu’il fut excité par une fine allusion de Raphaël à recourir au belliqueux Archange, afin d’arrêter le progrès de l’hérésie. Comme on faisait des tentatives pour attirer le grand artiste à la cour de France, celui-ci refusa, mais il envoya au souverain le tableau du Louvre, qui représente la victoire de saint Michel sur le dragon infernal, ou le triomphe du défenseur de la vérité sur le prince de l’erreur. Malgré tout, François Iᵉʳ ne rendit pas aux Bénédictins le droit de choisir leur abbé; car à la mort de Jean le Veneur, en 1543, Jacques d’Annebault, cardinal du titre de Sainte-Suzanne, évêque de Lisieux et grand-maître de la chapelle royale, prit possession de l’abbaye en vertu des bulles qu’il avait reçues de Rome le 18 août 1539. Il séjourna quelque temps parmi les religieux; mais il quitta bientôt la vie du cloître pour retourner à la cour. Il mourut en 1558, et, l’année suivante, le roi choisit pour lui succéder François le Roux d’Anort, qui porta la crosse jusqu’à l’année 1570.
Les événements se précipitaient et la France, divisée par des haines profondes, était à la veille d’une grande catastrophe. A mesure que l’hérésie devenait plus menaçante, la confiance envers le glorieux Archange grandissait dans le cœur des véritables Français. Grâce aux dons généreux des pèlerins, les moines élevèrent dans la basilique du Mont un maître-autel couvert de lames d’argent du prix de dix mille livres. A la même époque, le roi Henri II présida dans la ville de Lyon une assemblée de l’ordre de Saint-Michel (fig. 98). Rien ne fut négligé pour donner à cette réunion toute la pompe que les circonstances réclamaient. «La veille de Saint-Michel, dit un auteur, le roy assista à vespres, et célébra le chapitre des chevaliers de l’ordre, qui n’avoit de longtemps esté fait en France. Par ainsy Sa Majesté fut oüyr les vespres en l’ordre qui s’ensuit: après les Suisses, leurs tabourins et fiffres sonnans, et les cent gentilshommes avec leurs haches, marchoit premièrement l’Huissier de l’Ordre, vestu d’une robe longue de satin blanc, et d’un chaperon à bourrelet, comme les advocats de Paris, lequel estoit de satin cramoisi rouge, la cornette autour du col et le chaperon estendu derrière et attaché sur les espaules, portant une grosse masse d’argent doré, le dessus fait avec les armories du roy couronnées; après luy le Hérault de l’Ordre, le Greffier et le Maistre des Cérémonies,
tous d’un pareil accoustrement, chacun sa coquille _d’or_ pendante au col, et tous au devant de M. le cardinal de Guise, qui marchoit en ce rang comme Chancelier de l’Ordre, vestu par dessus son roquet d’un manteau rond de veloux blanc attaché sur l’espaule droite, et rebrassé sur l’autre, son chaperon de veloux cramoisi rouge; les Chevaliers de l’Ordre venoient suivamment, deux à deux, suivant leur rang et qualité, avec chacun son manteau rond pendant jusques à terre, tout de drap d’argent, attaché et rebrassé semblablement comme dessus, tout autour un rang de riche broderie de croissans se joignans oppositement dessus et dessous, à l’imitation d’une nuë, à force rais et flammes d’or entre lesdits croissans, et au dessous un autre rang de l’Ordre, de semblable riche broderie, le chaperon de veloux cramoisi, bordé pareillement de belle broderie de l’Ordre, tout l’accoustrement de dessous de veloux ou satin blanc, et estoient en nombre de dix-huit, Messeigneurs de Vendosme et de Guise les derniers: Puis venoit Sa Majesté, vestu de mesme les autres, excepté que son accoustrement estoit enrichi davantage de merveilleusement grosses perles, et quelque frange d’or tout autour de son manteau; Messeigneurs les Cardinaux de Bourbon, Vendosme, Lorraine, et Ferrare, revestus de leurs roquets et grandes chapes de Cardinal de camelot rouge: Tous lesquels en cette pompe entrèrent au chœur de la grande Église Saint Jean bien en ordre et richement tapissée: Sa Majesté se mit à la place du Doien, les autres selon leur rang, laissans les places de leurs compagnons absens vuides: Et au dessus de chaque place estoient attachées les armoiries et noms des Princes absens, et des présens seulement les armes. Auprès du grand Autel fut dressé un parquet haut élevé, et richement paré, pour la Reine et les Dames. Le samedy matin, _jour de Saint Michel_, le Roy et les Chevaliers de l’Ordre furent ouïr la grande Messe en pareil ordre que du soir; mais avec si _grande foule de peuple_, qu’à peine pouvoient-ils passer: Et la grande solemnité fut à l’offerte, en observant les anciennes cérémonies belles à voir. Au sortir de là ils vinrent tous disner ensemble dans la grande salle du logis du Roy, la table de Sa Majesté au milieu; puis ils continuèrent les Vespres dudit jour, vestus toutesfois de grandes robes de deüil, le chaperon à bourrelet et tout le reste de leur vestement de drap noir, le Roy semblablement, mais d’écarlate violette, célébrant la mémoire de leurs Compagnons trespassez. Le jour suivant, qui fut Dimanche, ils furent aussy ouïr la grande Messe comme le jour précédent et en habit du soir; où au sortir _Sa Majesté toucha les malades_, puis disnèrent encore ensemble.» (_Statuts de l’Ordre de Saint-Michel._)
La fraternité qui régnait entre les chevaliers de Saint-Michel contrastait singulièrement avec la division qui désolait la France. Les dévots serviteurs de l’Archange avaient besoin de fidélité, d’union et de dévouement, pour soutenir les intérêts de l’Église et de l’État; car, bientôt après, la guerre éclata et couvrit le royaume de sang et de ruines. Le prince de Condé se mit à la tête des hérétiques et se déclara l’ennemi juré de Charles IX, son souverain, et de tous les catholiques de France. Comme en toutes les calamités publiques, les regards se portèrent aussitôt vers le prince de la milice céleste. Paris donna l’exemple. Le 29 septembre 1568, jour de la fête de saint Michel, on fit dans la capitale une procession solennelle pour implorer la protection de l’Archange vainqueur de Satan; la cour, plusieurs évêques, les ordres religieux, une foule innombrable de fidèles assistaient à cette pieuse cérémonie; au milieu des rangs pressés de la multitude, on portait les reliques insignes de toutes les églises de la ville. Jamais Paris n’avait organisé une manifestation plus imposante en l’honneur de saint Michel. L’année suivante, les ennemis furent taillés en pièce à Jarnac et à Moncontour, et, en 1570, la paix fut signée à Saint-Germain.
De son côté le mont Tombe recevait chaque jour de nombreux pèlerins. Ceux-ci venaient, à la suite de l’évêque et des chanoines d’Avranches, déposer leurs trésors sous la garde des moines; ceux-là priaient le saint Archange de les protéger contre les attaques des hérétiques, et de les délivrer des embûches du démon; d’autres imploraient des grâces surnaturelles ou demandaient la santé du corps. Le roi de France, Charles IX, voulut se mêler à cette foule de pieux visiteurs, et, en 1561, un an après avoir reçu le titre de chevalier, il vint en pèlerinage au Mont avec son frère, le prince Henri. Le 3 avril 1565, il modifia, comme nous l’avons dit, certains articles des statuts primitifs, et réduisit le nombre des frères à cinquante. D’après les manuscrits du temps, et au témoignage des autorités les plus graves citées par S. Prévost, Feuardent et dom Huynes, cette époque fut signalée par des faits miraculeux.
Bientôt les pèlerinages allaient devenir plus difficiles et plus périlleux, à cause des attaques continuelles qui devaient être dirigées contre le Mont. En 1570, François le Roux se démit de sa charge en faveur de l’évêque de Coutances, Arthur de Cossé-Brissac. Pendant que ce dernier vidait ses démêlés avec Jean de Grimouville, prieur claustral, et le parlement de Normandie, les disciples de Calvin, nommés huguenots, levaient de nouveau l’étendard de la révolte et dévastaient une partie des campagnes. En l’année 1576, le Mont-Saint-Michel embrassa contre eux le parti de la ligue et résolut de leur opposer une vigoureuse résistance. Alors, comme au temps de la guerre des Anglais, la cité de l’Archange devint le boulevard de la France en Normandie, et l’épée victorieuse des chevaliers repoussa les attaques des calvinistes.