Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 25

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rois d’Espagne et d’Angleterre, de Suède et de Danemarck, les princes, les guerriers et les savants les plus illustres ambitionnèrent le titre de chevalier de Saint-Michel. Cinq rois de France: François Iᵉʳ, Henri II, Charles IX, Henri III, et Louis XIV modifièrent les règlements de 1469. François Iᵉʳ remplaça «le double lacs» du collier par «une cordelière»

en mémoire d’Anne de Bretagne, qui l’en avait prié avant de mourir. Ce prince, dit Brantôme, était très zélé pour son ordre et un jour il fit une réprimande à un chevalier, qui, étant prisonnier de guerre, avait caché ses insignes pour n’être pas condamné à une forte rançon. Henri II introduisit des modifications dans l’habillement des chevaliers. D’après les ordonnances de ce prince, les simples frères devaient porter «le manteau de toile d’argent brodé à l’entour de sa devise, savoir trois croissans d’argent entrelassez de trophées semez de langues et de flammes de feu, avec le chaperon de velours rouge cramoisi couvert de la même broderie;» le chancelier avait un manteau de velours blanc et un chaperon de velours cramoisi; le prévôt et maître des cérémonies, le trésorier, le greffier et le héraut portaient un manteau de satin blanc et un chaperon de satin cramoisi, avec une chaîne d’or au bout de laquelle pendait une coquille «d’or.» Charles IX ordonna de limiter à cinquante le nombre des frères

que François II avait beaucoup trop multipliés, au détriment de la chevalerie et malgré la défense des statuts. Henri III ayant créé l’ordre du Saint-Esprit, le fondit pour ainsi dire avec celui de Saint-Michel. En effet, tous les membres de l’ordre du Saint-Esprit prenaient l’ordre de Saint-Michel la veille de leur réception (fig. 100); ils faisaient entourer leurs armes des deux colliers réunis et s’appelaient «les chevaliers des ordres du roi (fig. 101).» Enfin, Louis XIV ajouta treize articles aux statuts rédigés par ses prédécesseurs, et défendit de porter à plus de cent le nombre des chevaliers, parmi lesquels devaient être six prêtres âgés au moins de trente ans. D’après l’article IX, «aucun des confrères» ne pouvait se dispenser de porter la croix de l’ordre; elle avait la «forme et la figure» de la croix du Saint-Esprit; mais elle devait être moitié plus petite. La colombe était remplacée par l’image en émail de saint Michel, que les chevaliers portaient en écharpe avec un ruban noir. Plus tard, par tolérance, ils attachèrent cette croix avec un ruban bleu «à la boutonnière du just-au-corps.»

Telle est la constitution de cet ordre fameux, qui dut son origine à l’héroïsme des défenseurs du mont Tombe, et à la confiance de nos pères envers le saint Archange. Si le fondateur céda, en l’instituant, aux vues d’une politique humaine, les statuts qu’il rédigea n’en respirent pas moins un attachement sincère à la foi catholique et un amour ardent pour la prospérité, l’honneur et la dignité de la France. Les chevaliers ne marchèrent pas tous sur les traces des d’Estouteville, mais la plupart se montrèrent dignes des marques de distinction et des privilèges dont le souverain les gratifia; fiers d’être enrôlés sous l’étendard de saint Michel, ils honorèrent dans leur céleste patron l’ange des batailles ou le prince de la lumière, le type de la bravoure ou le protecteur des sciences et des lettres; on compta parmi eux des guerriers et des savants. Cet ordre, malgré des siècles de gloire, ne trouva pas grâce aux yeux de la révolution; rétabli sous Louis XVIII et Charles X, il fut aboli de nouveau, et, depuis la mort de son dernier représentant, monsieur de Mortemar, il partage le sort des grandes et nobles institutions du moyen âge.

VII.

APOGÉE DU CULTE DE SAINT-MICHEL.

Bien des fois, dans l’histoire du culte de saint Michel, un fait remarquable a dû frapper le lecteur: dans les circonstances solennelles, au moment où se formait notre unité nationale, dans les dangers extrêmes et à l’heure du triomphe, la dévotion des Français prenait comme un nouvel élan, la confiance grandissait, de nombreuses caravanes s’acheminaient vers le mont Tombe, des confréries s’établissaient, des temples et des autels s’élevaient sous le vocable de l’Archange. Après la guerre de cent ans, la France venait d’échapper au plus grand des périls et sa victoire était complète; aussi, jamais le nom de saint Michel ne fut environné de plus d’honneur; jamais son culte ne fut plus populaire, ni plus universel.

Non seulement en France, mais chez toutes les nations chrétiennes, à Byzance et à Moscou, des princes et des guerriers, des familles illustres, des magistrats, des prêtres, des artistes portaient le nom de Michel; la fête de l’Archange était une date célèbre que l’on choisissait

pour tenir des cours plénières, pour rendre la justice, contracter des obligations, élire un nouveau domicile ou entreprendre une affaire importante; à côté de l’ordre militaire de Saint-Michel, plusieurs corporations ouvrières, les ajusteurs de balances, les chapeliers, les étuvistes, les boulangers, les pâtissiers-oublieurs et plusieurs autres prirent saint Michel comme patron; dans la ville d’Argentan, les tanneurs se placèrent sous la protection de l’Archange qui avait, dans leur pensée «tanné la peau du diable» quand il le précipita du haut des cieux. Ces corporations, surtout à Paris, gravaient sur les méreaux l’image du saint patron (fig. 102), célébraient sa fête avec pompe, et devaient envoyer tous les ans une députation en pèlerinage au mont Tombe.

Mais avant tous ces patronages, presque sur la ligne de la chevalerie, nous devons placer les nombreuses confréries qui s’établirent sur divers points de la France, spécialement dans la province de Normandie, sous le nom bien connu de _Charités_. Ces pieuses associations, qui existent encore en certaines paroisses, ont pour but l’ensevelissement des morts, et reconnaissent pour patron l’Archange, gardien des sépultures, conducteur et peseur des âmes (fig. 103). Il est curieux et instructif à la fois d’en étudier la nature, afin de bien comprendre quelle était alors l’influence du culte de saint Michel. Bernay, Menneval et quelques autres paroisses du diocèse d’Évreux ont probablement servi de berceau à ces confréries, dont l’origine semble remonter à une peste qui ravagea le pays en 1080. Comme la plupart des habitants avaient pris la fuite pour échapper au terrible fléau, un petit groupe de personnes de toutes les classes de la société se réunit pour inhumer les morts, et forma une association sous le vocable de saint Michel. D’après un manuscrit du seizième siècle, voici quels étaient les règlements de la _Charité_ de Menneval, fondée par «J. Planquette, esquevin, J. Bolquier, prévost, et J. Dumoutier.»

Quiconque voulait «bénignement» faire partie de ladite Charité, soit homme ou femme, devait être «puissant de corps pour gaigner sa vie» et n’avoir encouru aucune excommunication; de plus il payait dix deniers tournois au moment de la réception, et autant aux deux principales fêtes de saint Pierre et à la Saint-Michel. Ces mêmes jours de solennité, on chantait une messe «à diacre et sous-diacre» pour le «salut de l’âme des frères et bienfaiteurs tant vifs que trépassés.»

L’association était gouvernée par un échevin, un prévôt et treize frères ou servants, tous gens «prudhommes et loyaux.» A chacune des trois fêtes désignées, les treize frères ou officiers, portant des torches de cire du poids de deux livres, allaient «quérir» l’échevin, le conduisaient à l’église pour les premières vêpres et la messe, et le ramenaient à son hôtel, après la fin de la cérémonie; ils pouvaient en cette circonstance «porter croix, campenelle et bannière de la frairie par toutes les paroisses.»

Le _placebo_ et le _dirige_ de l’office des morts devaient être chantés par sept chapelains; on pouvait cependant se contenter d’un seul dans les cas extraordinaires, par exemple dans les grandes mortalités. Le luminaire pour les trépassés était de quatre gros cierges de trois livres, qui brûlaient autour du corps, et de deux autres d’une livre pour l’autel. Si un frère servant «allait de vie à trépas,» il était accompagné de sa demeure à l’église et de l’église au cimetière par deux officiers portant des torches du poids de trois livres; si le défunt avait rempli les charges de prévôt ou d’échevin, quatre torches devaient être allumées en son honneur pendant le service. Tous les frères ou officiers servants étaient tenus «de lever le corps de son hostel» pour le porter à l’église, où l’on «célébrait une messe solennelle

à diacre et sous-diacre.» Le même jour, chaque membre faisait dire pour le frère défunt une messe basse aux frais de la Charité, et treize pains étaient distribués à treize pauvres devant la fosse du cimetière. A toutes les fêtes, la confrérie plaçait sur l’autel deux cierges d’une livre, et deux torches de trois livres étaient tenues par des officiers «à la lévation du corps de Nostre Seigneur Jesus Christ;» les frères servants donnaient aussi «le pain benoist» à toute l’assistance, et un clerc était spécialement chargé de servir le prêtre à l’autel.

Si un membre était «ladre et séparé de la compagnie,» les frères avec «la croix, campenelle et bannière,» l’accompagnaient jusqu’au lieu où le curé de la paroisse devait le conduire. Les infirmes qui ne pouvaient plus gagner leur vie sans mendier, et demandaient des secours à la confrérie, recevaient «six blancs par semaine.» Ceux qui avaient failli à leur devoir étaient condamnés à une amende: «les chapelains payaient cinq deniers tournois» et «les frères serviteurs cinq deniers.»

Dans les temps de grande mortalité, quand le service de la charité devenait trop difficile et trop «grevable,» les frères ou officiers pouvaient s’adjoindre des aides. Quatre ou six serviteurs restaient le dimanche à la table de la recette pour régler après la messe les intérêts de la Charité, et accueillir les nouveaux frères qui demandaient à entrer dans la confrérie.

Outre les divers ornements d’église, l’association possédait un drap mortuaire chargé au milieu d’une croix blanche. Sur la bannière on représentait l’image de l’Archange gardien des sépultures et conducteur des âmes. Le costume des frères se composait ordinairement d’une soutanelle assez longue, d’une ceinture noire à frange blanche, d’un rabat en mousseline, et d’un chaperon qui fut transformé plus tard en barrette conique; ce chaperon portait, bordés sur le devant, le nom de la paroisse et la date de l’institution. Sur une écharpe placée en sautoir, on voyait l’image de saint Michel terrassant le démon.

Dans toutes les confréries on admettait des membres honoraires, qui prenaient part aux frais et assistaient aux réunions des frères serviteurs, sans partager leurs modestes et pénibles fonctions; ainsi, dans la commune des Chambrais les chefs de la famille de Broglie ont toujours compté parmi les membres honoraires de la Charité. Plusieurs de ces confréries avaient également un dignitaire appelé _roi_; son emploi consistait surtout à présider les réunions générales, à servir de guide aux pèlerins que l’association députait au Mont-Saint-Michel; au bout d’un an, il devenait prévôt, puis l’année suivante échevin, et ensuite il rentrait parmi les simples frères; son costume et celui des deux autres frères dignitaires, se distinguait par la richesse et les couleurs; il portait, comme le prévôt et l’échevin, un bâton historié, surmonté d’une petite niche, tandis que les officiers servants n’avaient à la main que des torches allumées. Un ou deux frères avaient le titre de sonneurs et convoquaient les membres à la réunion; dans les enterrements, ils étaient vêtus d’une dalmatique et agitaient une clochette pour inviter les fidèles à la prière.

D’autres associations non moins florissantes s’étaient établies dans le but d’honorer l’Archange et de favoriser les pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Leur nombre se multiplia au quinzième siècle, mais pour en trouver l’origine, il faut remonter plus haut dans le moyen âge. Dès l’année 1210, d’après le frère Jacques du Breul, le roi Philippe-Auguste «fonda la confrérie de saint Michel l’Ange, du Mont de la mer, en l’église Saint-Michel près le palais, à Paris, pour les pèlerins et pèlerines» qui avaient fait le «voyage» du mont Tombe. Quelques-unes de ces confréries possédaient des hôtels, où l’on hébergeait gratuitement les pèlerins de passage à Paris; on y distribuait aussi des secours aux enfants et aux pauvres qui n’avaient pas les ressources nécessaires pour aller visiter le Mont-Saint-Michel, Saint-Jacques de Compostelle, ou tout autre sanctuaire vénéré. Le nombre de ces pieux voyageurs devint si considérable au quinzième siècle que le seul hôpital de la confrérie de _Saint Jacques aux pélerins_, à Paris, en hébergea 16,690 en moins d’un an; et, comme nous l’apprend une requête de la même époque, 36 à 40 «povres pelerins et austres povres» logeaient chaque nuit dans cet hôpital, qui se trouvait par là «moult chargé et en grande nécessité de liz, de couvertures et de draps.» En certaines contrées où ces confréries n’existaient pas, des quêtes étaient faites pour venir en aide aux pèlerins du Mont-Saint-Michel; dans les paroisses où elles étaient établies, comme à Bernay, Menneval, Argentan, les confrères possédaient leur chapelle, et même leur sacristie particulière; ils avaient leur jour de fête et de réjouissance. Par exemple, à Moulins-sur-Orne, si célèbre par sa confrérie de saint Michel, la solennité de l’Archange est suivie d’une véritable fête de famille; après les vêpres, tous les assistants chantent le cantique traditionnel, et le soir les associés donnent un repas auquel 60 à 80 personnes prennent part chaque année.

Le Mont-Saint-Michel était le centre et le foyer de toutes ces œuvres, tandis que le glorieux Archange en était l’inspirateur, le chef et le patron. Les diverses confréries devaient envoyer des pèlerins au Mont, et plusieurs n’admettaient jamais un nouveau membre, s’il n’avait auparavant visité le sanctuaire de saint Michel (fig. 104). D’après le livre des _Us_ de Saint-Firmin, l’une des villes les plus anciennes et les plus célèbres du Pas-de-Calais, Montreuil-sur-Mer, possédait de temps immémorial une confrérie de célibataires dont la plupart accomplissaient chaque année le pèlerinage du Mont-Saint-Michel au péril de la mer; avant le départ, ils recevaient la bénédiction du curé et se munissaient auprès du «mayeur» d’un laissez-passer collectif; ils vivaient en route de quêtes et d’aumônes, et arrivaient au terme de leur voyage le quinze octobre, veille de la fête du saint patron; tous passaient la nuit en prière, communiaient le lendemain et revenaient chargés de coquilles, mendiant toujours leur pain et portant, selon l’usage, le bourdon et la bannière des pèlerins. A l’arrivée, le curé de l’église Saint-Michel et les habitants de la ville allaient à leur rencontre et les recevaient «avec force démonstrations de joie et de piété.» Cette coutume n’est point particulière au moyen âge; nous la retrouvons dans les siècles derniers et même au dix-neuvième siècle. Plusieurs paroisses du diocèse de Séez en offrent une preuve évidente: pour être reçu dans les confréries d’Almenesches, de Silly-en-Gouffern, de Sai, de Moulins, de Sarceaux, il fallait avoir visité le Mont-Saint-Michel, et s’être nourri avant le départ de la divine Eucharistie, afin d’accomplir en état de grâce cet acte religieux.

Saint Michel, ange médecin et protecteur des agonisants, fut aussi l’objet d’un culte spécial, surtout à Liège et en certaines villes de la Flandre, où l’on fonda des confréries sous son patronage, pour venir en aide aux malades. A cette heure suprême, où l’âme est sur le point de paraître devant son juge, nos pères voulaient se concilier la faveur du puissant et redoutable Archange; ils ne l’oubliaient pas même dans leurs testaments. Louis Raoul Bachelier légua, en 1459, trente sous tournois de revenu pour entretenir dans l’église de «Nismes» deux cierges d’une demi-livre, qui devaient brûler le jour de la fête de saint Michel; le frère de Louis XI, Charles de Valois, duc de

Guyenne, comte de Saintonge et seigneur de la Rochelle, a laissé ces belles paroles dans son testament de 1472: «(Nous) commettons (notre âme) à la Vierge glorieuse, qui des pécheurs, jusques icy, nous confessons estre advocate, et qui non sans cause est dite du Rédempteur de l’humain genre, et Roy de gloire, Mère très débonnaire; à Monsieur saint Michel, et toute la cour du Paradis céleste, afin que par leurs prières, elle monte ès saints lieux, pour régner avec eux: si leur prions et requerrons, et très dévotement les supplions qu’ils me soient en aide.»

Les magistrats honoraient en saint Michel l’ange justicier, les écoliers reconnaissaient en lui le prince de la lumière et le protecteur des lettres; les artistes lui bâtissaient des temples et des autels, le peignaient sur la toile et lui élevaient des statues, les poètes le chantaient, les orateurs célébraient sa gloire et sa puissance, les princes et les derniers enfants du peuple s’agenouillaient ensemble pour le prier; saint Michel avait sa place dans les fêtes de famille; il paraissait partout, sur le théâtre, dans les réunions publiques, en particulier dans les processions solennelles; il fallut même parfois écarter son image, pour empêcher des manifestations indiscrètes, et arrêter l’élan d’un enthousiasme pas assez réfléchi. Il est bon de rappeler certains traits, pour faire mieux comprendre cette époque, glorieuse par-dessus toutes dans l’histoire de saint Michel (V. _Le Mistere du siege d’Orleans_).

Nos pères ignoraient les jouissances raffinées que notre siècle matérialiste et sensuel demande aux exhibitions du théâtre; pour se procurer des délassements, ils aimaient à reproduire les vérités de la religion dans des scènes naïves, parfois bizarres, mais dont l’honnêteté n’avait jamais à rougir. Souvent l’archange saint Michel, vainqueur de Satan et gardien des âmes, jouait un rôle important dans ces représentations symboliques. D’après les vieux historiens de Paris, les pâtissiers de cette ville célébraient la fête de saint Michel, leur protecteur, par une procession qui attirait un grand nombre de curieux. Ils se rendaient en pompe à la chapelle de l’Archange, dans l’église Saint-Barthélemy. Les uns étaient habillés en diables, les autres en anges, et au milieu de la troupe on voyait saint Michel agitant une grande balance et traînant après lui un démon enchaîné, qui s’efforçait de molester les passants, menaçait les uns, frappait les autres et faisait à tous des niches plus ou moins ridicules. Anges et diables étaient à cheval, accompagnés de tambours et suivis à distance par des prêtres qui portaient le pain bénit. Des drames analogues se jouaient au Mont-Saint-Michel, «en présence de ces foules immenses qui, à certains jours privilégiés, encombraient les abords de l’abbaye (E. de Beaurepaire, _Les miracles du Mont-Saint-Michel_).»

La procession que le roi René institua en 1462, dans la ville d’Aix, offrait une scène non moins singulière, appelée _Le jeu des diables_ ou _La lutte de la petite âme_. Des démons revêtus de costumes aux emblèmes satiriques et la tête surmontée de longues cornes se pressaient autour d’un enfant qui représentait la petite âme. Cet enfant portait un gilet blanc, symbole de l’innocence, et tenait à la main une grande croix qu’il serrait sur sa poitrine (fig. 105). D’abord, à l’aspect du signe de

notre salut, les démons prenaient la fuite, mais ils ranimaient bientôt leur courage et se précipitaient une seconde fois sur la petite âme; ils n’osaient pourtant pas l’approcher de trop près, et, se tenant à distance, ils essayaient de l’enlever avec des bâtons fourchus; furieux de ne pouvoir réussir, ils n’écoutaient plus que leur colère et redoublaient d’efforts pour s’emparer de leur victime. La petite âme allait succomber, quand saint Michel, vêtu de coton blanc, ayant des ailes dorées et la tête environnée d’une auréole céleste, apparaissait tout à coup et se jetait au milieu de la mêlée, aussitôt il était assailli par les démons, et recevait des coups innombrables sur son dos, qu’il avait prudemment rembourré d’un épais coussin. Les diables désespérés, n’en pouvant plus de lassitude, renonçaient à leur dessein et prenaient la fuite en faisant d’horribles grimaces. Alors le nouveau Michel, comme s’il avait triomphé de Lucifer en personne, poussait un cri de victoire et sautait à plusieurs reprises, pour témoigner sa joie d’avoir sauvé la pauvre petite âme des griffes du démon.

Afin de compléter cet aperçu général, il faut arrêter les yeux sur la cité de l’Archange. En 1470, un an après l’institution de la chevalerie, Louis XI visita le Mont-Saint-Michel, et, au témoignage d’Hélyot, il y tint la première assemblée de l’ordre, dans la salle des Chevaliers. Un autre chroniqueur, Jean de Troyes, parlant de ce voyage, s’exprime ainsi: «Le roi, qui estoit à Amboise, s’en partit et ala au Mont Sainct Michel en pèlerinage. Et après icelluy fait et accomply,» il inspecta Tombelaine, Avranches, Coutances, Caen, et plusieurs autres places de Normandie. Deux ans plus tard, Louis XI revint au Mont avec une brillante escorte. A son passage dans la ville d’Alençon, il faillit être écrasé par la chute d’une pierre qui se détacha d’un mur; aussitôt, disent les historiens, le roi fit un grand signe de croix, se mit à genoux en témoignage de sa reconnaissance et baisa la terre. Quelques jours après, il était dans la basilique de Saint-Michel, et suspendait auprès du crucifix la pierre qui était tombée à ses pieds dans la ville d’Alençon. Jean de Troyes nous apprend que dans le cours de l’année 1474 les Anglais menacèrent de faire une descente sur les côtes de Normandie, peut-être pour tenter la prise du Mont-Saint-Michel: «le roy, dit-il, fut au service la veille de Noël en l’église Nostre-Dame de Paris. Le lendemain de Noël qui estoit le jour Sainct Estienne, le roy eut des nouvelles que les Anglois estoient en armes en grant nombre sur mer, et estoient vers les parties du Mont Sainct Michel. Et incontinent fist monter à cheval et envoyer en Normandie les archiers par lui mis de sus sa nouvelle garde, nommée la garde de monsieur le Dauphin.»

A cette époque, les armoiries du Mont étaient chargées de coquilles sans nombre, avec le chef de la maison de France (fig. 106); l’abbaye jouissait de nombreux privilèges que Louis XI confirma par ses lettres de 1477, en abolissant toutes les taxes qui pesaient sur les religieux; mais pour servir ses vues politiques, le monarque se réserva le droit de faire garder le château par un officier de son choix; il construisit