Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 24
Quelques années après ce glorieux fait d’armes, le 17 juillet 1444, Robert Jolivet mourut à Rouen et reçut la sépulture dans l’église Saint-Michel-du-Vieux-Marché qui dépendait de son monastère. Jean Gonault fut choisi pour lui succéder; mais le souverain Pontife, à la prière de Charles VII, nomma le cardinal Guillaume d’Estouteville abbé commendataire du Mont-Saint-Michel. Gonault se soumit aux ordres du pape, et, deux ans après son élection, il déposa la crosse et la mitre pour vivre en simple religieux. A sa mort, il fut inhumé dans la basilique où reposaient déjà plusieurs personnages célèbres par leur science et leur vertu. Le cardinal Guillaume d’Estouteville était frère du brave chevalier qui gouvernait le Mont depuis 1425. Les brillantes qualités de son esprit, son savoir profond et sa haute naissance lui méritèrent l’estime et la faveur du roi de France et du souverain Pontife; il fut appelé le soutien et la gloire de la sainte Église romaine. Tous ces titres le recommandaient au respect et à la soumission des bénédictins; cependant une élection faite en des circonstances semblables devait leur inspirer des craintes sérieuses pour l’avenir. D’après la pragmatique-sanction de Bourges, promulguée en 1438, le Mont-Saint-Michel n’était pas soumis au régime de la _commende_; mais la nomination que Charles VII venait de faire ratifier par le pape n’était-elle pas un antécédent fâcheux pour l’indépendance et la prospérité du monastère? Cette prévision ne tardera pas à se réaliser.
Pendant les premières années de cette prélature, les Anglais inquiétèrent la garnison du Mont-Saint-Michel, mais ils ne tentèrent aucun engagement sérieux. En 1450 la longue période militaire commencée dès 1417 était terminée. La plupart des défenseurs vivaient encore et pouvaient jouir de leur triomphe; quelques-uns cependant avaient succombé dans la lutte. De ce nombre était le représentant d’une illustre famille, Pierre Michel de la Michellière (fig. 94). Enfin les bastilles d’Ardevon et d’Espas avaient été livrées aux flammes, comme pour «donner à conoistre à la postérité, dit un historien, que (les) grandes prétentions (des Anglois) contre le royaume de France et particulièrement contre le Mont-Saint-Michel se resoudoient en fumée;» Tombelaine était au pouvoir des Français; Pontorson, Avranches et toute la contrée jouissaient du bienfait inestimable de la paix après une guerre de plus d’un siècle. Ainsi se réalisa la prophétie de Jeanne d’Arc: «Vous partirez tous, bon gré, mal gré, en votre pays, excepté ceux qui seront enterrés en France.»
VI.
L’ORDRE MILITAIRE DE SAINT-MICHEL.
Pendant que la France humiliée subissait le joug d’un vainqueur impitoyable, tous les regards s’étaient tournés vers le Mont-Saint-Michel pour implorer le secours de l’ange des batailles; après l’expulsion des Anglais, les mêmes regards se portèrent de nouveau sur la sainte Montagne pour remercier l’ange de la victoire. L’enthousiasme était universel, et jamais peut-être l’affluence des pèlerins n’avait été plus considérable. Guillaume d’Estouteville favorisa ces pieuses manifestations, en obtenant des faveurs signalées pour ceux qui visiteraient le Mont et contribueraient par leurs aumônes à la restauration de la basilique. «Par ce moyen, dit dom Huynes, comme aussy avec l’ayde du revenu de l’abbaye, on commença à rebastir le haut de l’église,...... non pas comme auparavant, mais si superbement et avec tant d’artifice que si on eut voulu continuer à faire bastir le reste de l’église de mesme façon, on n’en eut pu voir en France une plus belle pour la structure.» En effet, la hardiesse et la force de cet édifice, la majesté de l’ensemble et la perfection des détails, l’élégance et la pureté du style en font l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture du quinzième siècle. La crypte avec ses piliers robustes, ses nervures prismatiques, et ses chapelles rangées autour du rond-point, saisit l’âme d’étonnement et de respect. Le jour y pénètre à peine par l’étroite ouverture des fenêtres trilobées, et vient s’unir à la lumière mystérieuse des lampes qui brûlent autour de l’image de la Vierge, devant laquelle les pèlerins viennent s’agenouiller, unissant comme autrefois le culte de l’Archange à celui de la Mère de Dieu. La partie supérieure, avec ses colonnes élégantes, ses voûtes élancées, ses larges ouvertures et sa forêt de clochetons, rappelle le beau nom de palais des anges que nos pères aimaient à donner au Mont-Saint-Michel. Cet édifice, aux proportions vraiment gigantesques, resta inachevé. Guillaume d’Estouteville, dans sa visite au monastère en 1452, fit cesser les constructions pour travailler à enrichir l’intérieur de la basilique.
A cette époque les pèlerins non seulement de France, mais aussi des autres nations, affluaient sans cesse dans la cité de l’Archange. A leur tête, on vit l’épouse de Charles VII, la reine Marie, et plusieurs princes qui s’étaient illustrés pendant la guerre de cent ans. Pour favoriser cet élan universel, le pape Eugène IV avait accordé une indulgence plénière à ceux qui visiteraient la basilique le jour de la fête de Saint-Michel. En vertu d’un autre privilège concédé par Pie II à Guillaume d’Estouteville et à ses successeurs, deux des prêtres séculiers ou réguliers chargés du pèlerinage pouvaient absoudre de toutes les censures de l’Église.
Il est rapporté que, l’an 1450, François Iᵉʳ, duc de Bretagne, vint au Mont après la prise d’Avranches et de Tombelaine sur les Anglais. Il y séjourna huit jours et dans l’intervalle il fit célébrer un service funèbre pour Gilles, son frère, dont il était peut-être le meurtrier. A la sortie de la ville, un vieux moine accosta, dit-on, le duc de Bretagne et lui prédit que dans quarante jours il paraîtrait au tribunal de Dieu, pour rendre compte du sang de son frère: «Il n’y manqua pas, ajoute un historien, car au bout du terme il mourut.»
L’Allemagne et la Belgique s’ébranlèrent aussi, et, dans le cours des années 1457 et 1458, on vit des bandes d’hommes, de femmes et d’enfants partir des bords du Rhin et s’acheminer bannière en tête vers le sanctuaire de l’Archange. Un auteur contemporain, Jacques du Clercq, nous a laissé une description intéressante de ces manifestations religieuses: «Environ le caresme et après Pasques, l’an 1458, écrit-il dans ses _Mémoires_, grande multitude d’Alemans et de Brabanssons et d’aultres pays, tant hommes que femmes et enfans en très-grand nombre, par plusieurs fois passèrent par le pays d’Artois, et les pays d’environ, et alloient en pélerinage au Mont-Saint-Micquel, et disoient que c’estoit par miracles que monsieur saint Micquel avoit fait en leur pays: entre aultres choses ils racomptoient que ung homme mourut soudainement en battant son enfant, parce que l’enfant vouloit aller au Mont-Saint-Micquel: ils disoient que monsieur saint Micquel le avoit fait mourir; aulcuns disoient aussy que communément cette volonté leur venoit et ne sçavoient pourquoy sinon que nullement ne pourroient avoir repos, par nuit, qu’ils n’euissent volonté de aller visiter le saint lieu du Mont-Saint-Micquel, _et en y passa des milliers par plusieurs fois_.» Les savants d’outre-Rhin s’en émurent et plusieurs écrivirent pour empêcher ces «migrations» lointaines et ces pèlerinages entrepris sous la neige, malgré les difficultés de la route et les rigueurs de l’hiver.
Comme toutes les grandes manifestations religieuses, celle-ci fut signalée par des prodiges éclatants. Le 15 octobre, veille de la dédicace du mont Tombe, une femme du diocèse de Rennes fut surprise par la marée et ensevelie sous les flots; mais, disent les annalistes, «il plut au glorieux Arcange saint Michel la prendre sous sa protection et bien que la mer l’environnast de ses ondes de tous costez,» elle n’en fut pas atteinte, et, quand les eaux se furent retirées, un laboureur d’un village voisin «la porta en sa maison, fit allumer un (grand) feu et la mit reschauffer auprès;» peu à peu, «par la charité de ce bon homme,» elle «recouvra ses forces, commença à parler et à raconter ses désastres.» Des hommes dignes de foi, «Thomas Verel, inquisiteur, Jean Naudet, Jean Fouchier et Estienne de la Porte,» docteurs en théologie, ayant examiné ce prodige, n’hésitèrent pas à le classer parmi les miracles sans nombre opérés par l’intercession de l’Archange. Parfois, disait-on, une clarté surnaturelle environnait la cime de la montagne, et saint Michel apparaissait dans les airs sous la forme d’un guerrier. Enfin, comme le rapporte Jacques du Clercq, un homme des environs de Liège fut puni de mort dans les circonstances suivantes: son fils s’était réuni à trois autres petits pèlerins qui venaient au mont Tombe, il courut à sa poursuite et le saisit par les cheveux en disant: «Retourne, au nom du diable.» Cet homme, observe un écrivain, prenait un mauvais «advocat,» car il ne pouvait rien espérer du démon, «l’ennemy de l’Arcange» aux inspirations duquel son fils correspondait. «A peine avait-il proféré les dernières syllabes de ce blasphème exécrable, qu’il tomba roide mort par terre et ne dit oncques depuis un seul mot.» Tous ces signes de la protection de saint Michel entretenaient et augmentaient la confiance des populations; aussi, d’après les anciens chroniqueurs, le nombre des pèlerins était si considérable qu’on ne pouvait pas même compter les enfants qui visitaient chaque année le Mont-Saint-Michel.
En 1462, le successeur de Charles VII, Louis XI, accomplit son premier pèlerinage au sanctuaire de l’Archange; il était environné de toute la pompe royale et fit son entrée dans la ville à la tête d’une brillante escorte; il donna aux religieux six cents écus d’or, et, de retour à Paris, il envoya pour l’église une statue de saint Michel et une chaîne qu’il avait portée pendant son exil. Le même souverain permit «d’ajouter le chef de la maison de France aux armoiries» du monastère. D’après Jean de Troyes, Louis XI fit un autre voyage au Mont-Saint-Michel en 1467: «Et avecques lui fist mener quantité de son artillerie, et si aloient avecques lui grant nombre de ses gens de guerre.» Toutes ces manifestations solennelles nous montrent quelle était après la guerre de cent ans la renommée du pèlerinage national de la France; cependant Louis XI devait ajouter une nouvelle gloire à la cité de l’Archange.
Les ordres militaires du moyen âge avaient eu pour saint Michel une dévotion spéciale; quelques-uns même l’avaient choisi pour chef et protecteur, par exemple, en Portugal. Les chevaliers l’invoquaient sur le champ de bataille, et reconnaissaient en lui l’Archange guerrier; ils aimaient aussi à reposer sous sa garde en attendant l’heure du jugement suprême: ainsi dans les caveaux de Rhodes, l’image de saint Michel est plusieurs fois représentée avec ses attributs de gardien des sépulcres, de conducteur et de peseur des âmes. Depuis longtemps, Louis XI avait résolu, de son côté, d’établir un _Ordre de chevalerie_ pour honorer le patron de la France et perpétuer le souvenir des glorieux événements dont le mont Tombe avait été le théâtre pendant la guerre de cent ans. Il mit son projet à exécution en 1469, au château d’Amboise (fig. 95).
Le Mont-Saint-Michel servit pour ainsi dire de berceau à cet ordre fameux dont chaque membre devait être un type de bravoure, un modèle de distinction et un exemple de dévouement. Cette noble origine est clairement indiquée dans les lettres patentes écrites à la date du 1ᵉʳ août 1469; le roi s’exprime en ces termes: «Loys, par la grâce de Dieu roy de France, sçavoir faisons à tous, presens et advenir, que pour la très parfaicte et singulière amour qu’avons au noble Ordre et estat de Chevalerie, dont par ardente affection, désirons l’honneur et augmentation; à ce que selon nostre entier désir, la saincte foy catholique, l’estat de nostre mère saincte Église, et la prospérité la chose publicque, soyent tenuz, gardées et defendues, ainsi qu’il appartient; Nous à la gloire et louenge de Dieu nostre créateur tout puissant et révérence de sa glorieuse Mere, _et commémoration et honneur de Monsieur sainct Michel Archange, premier Chevalier_, qui pour la querelle de Dieu victorieusement batailla contre le Dragon, ancien ennemy de nature humaine, et le trébucha du ciel; _et qui son lieu et oratoire, appelé le Mont Sainct Michel, a tousiours seurement gardé, préservé et défendu, sans estre pris, subjugué ne mis és mains des anciens_ ennemis de nostre Royaume: _et afin que touts les bons, haults et nobles couraiges soyent esmeuz et incitez à œuvres vertueuses_, le premier jour du mois d’Aoust, l’an de grace mil quatre cens soixante neuf, et de nostre règne le IX, en nostre Chastel d’Amboyse, avons constitué, créé, prins et ordonné, et par ces présentes constituons, créons, prenons et ordonnons, un Ordre et fraternité de Chevalerie, ou aimable Compagnie de certain nombre de Chevaliers: lequel Ordre nous voulons estre nommé _l’Ordre de sainct Michel_, en et soubs la forme, condition, statuts, ordonnances, et articles cy après escripts.»
Les premiers statuts, au nombre de soixante-six, renferment des détails intéressants sur la constitution intime de l’ordre militaire de Saint-Michel. Les membres, qui ne devaient pas être plus de trente-six, étaient choisis parmi les «gentilshommes de nom et d’armes, sans reproche,» vaillants, prud’hommes et vertueux. Avant d’être élu, il fallait renoncer à toute dignité semblable; toutefois les empereurs, rois et ducs pouvaient appartenir aux ordres dont ils étaient chefs, avec l’autorisation des souverains de la nouvelle chevalerie, c’est-à-dire de Louis XI et de ses successeurs. Après d’amples informations, le monarque choisit quinze chevaliers, tous hommes de «bons sens, vaillance, preud’hommie et autres grandes et louables vertus;» savoir: Charles, duc de Guyenne, frère du roi, Jean, duc de Bourbonnais et d’Auvergne, cousin du roi, Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol et connétable de France, André de Laval, maréchal de France, Jean, comte de Sancerre, Louis de Beaumont, seigneur de la Forêt et du Plessis-Macé, Jean d’Estouteville, seigneur de Torcy, Louis de Laval, seigneur de Châtillon, Louis de Bourbon, comte de Roussillon,
amiral de France, Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, grand maître d’hôtel de France, Jean d’Armagnac, comte de Comminges, maréchal de France et gouverneur du Dauphiné, Georges de la Trémouille, seigneur de Craon, Gilbert de Chabannes, seigneur de Courton, sénéchal de Guyenne, Louis, seigneur de Crussol, sénéchal de Poitou, et Tanneguy-du-Châtel, gouverneur des pays de Roussillon et de Sardaigne.
Pour notifier à un chevalier son admission dans l’ordre de Saint-Michel, le roi lui envoyait «un collier d’or, fait (de) coquilles lacées l’une avec l’autre, d’un double (lacs), assises sur (chaînettes) ou mailles d’or, au milieu duquel sur un roc (pendait) un imaige d’or de Monsieur sainct Michel,» avec la devise: «_Immensi tremor Oceani_,» il est la terreur du vaste Océan:
«Pour dompter la terreur des démons et de l’onde, «Qui nous peut plus ayder que cet Archange au monde!»
Le souverain et les chevaliers de l’Ordre devaient porter ce collier à découvert sur leur poitrine, sous peine de faire dire une messe et de donner une aumône de sept «solz six deniers tournoiz;» cependant, à l’armée, en voyage, dans leurs maisons ou à la chasse, ils pouvaient porter une simple médaille de saint Michel attachée à une chaîne d’or, ou à un cordonnet de soie noire; mais ils ne devaient jamais quitter ce dernier insigne, même dans les plus grands dangers et pour sauver leur vie. Le grand collier était du poids de deux cents écus d’or, sans pierres précieuses ni ornements superflus (fig. 96); il appartenait à l’Ordre et il était remis au trésorier après la mort de chaque membre.
La fraternité la plus cordiale régnait entre le souverain et les chevaliers; ils se prêtaient un mutuel appui, et travaillaient ensemble au maintien de la paix et à la prospérité du royaume; avant d’entreprendre une guerre, ils prenaient conseil de leurs frères, et, s’ils étaient Français, ils ne s’engageaient point au service d’un autre prince et ne faisaient jamais de longs voyages sans la permission du roi; d’autre part, les membres étrangers ne devaient pas prendre les armes contre la France, sinon dans les cas exceptionnels où ils ne pouvaient s’en dispenser; alors tout chevalier qui faisait un confrère prisonnier de guerre, lui rendait la liberté. Le roi, de son côté, s’engageait à protéger les membres de l’ordre, à les maintenir dans leurs privilèges, et à n’entreprendre aucune guerre, ni aucune affaire importante sans avoir leur avis, sauf dans les circonstances où il fallait agir en secret et sans retard. Il était défendu sous la foi du serment de révéler les entreprises sur lesquelles le souverain avait consulté les chevaliers.
Tout membre convaincu d’hérésie, de trahison ou de lâcheté, devait être dépouillé de ses insignes et rayé de la liste des frères; parfois même, il était condamné à la peine capitale. Nous en avons un exemple frappant dans la personne du connétable de Saint-Pol: comme il s’était rendu coupable du crime de lèse-majesté, il fut condamné à mort et amené au palais du Parlement. Au moment où il entrait, dit Philippe de Commines, le chancelier lui adressa ces paroles: «Monseigneur de Saint-Pol, vous avez été par cy-devant, et jusqu’à présent réputé le plus ferme et le plus constant chevalier de ce royaume, et puis donc que tel avez été jusqu’à maintenant, il est encore mieux requis que jamais que ayez meilleure constance que oncques vous eutes.» On lui enleva ensuite le collier de Saint-Michel dont il était décoré, et on lui lut la sentence qui le déclarait «crimineux» et le condamnait à mort: «Dieu soit loué, répondit le connétable; véez bien dure sentence; je lui supplie et requiers qu’il me donne la grace de le bien connoitre aujourd’huy.» Au contraire, tout chevalier fidèle à ses engagements était environné d’honneur pendant sa vie, et, à sa mort, le dernier frère reçu dans l’Ordre faisait chanter vingt messes et donnait six écus d’or en aumône pour le repos de son âme.
Les articles XIX et XX sont conçus en ces termes: «_Pour la très singulière confiance et dévotion qu’avons à Monsieur saint Michel_, premier chevalier, qui pour la querelle de Dieu victorieusement batailla, et qui son lieu et oratoire à tousiours gardé et défendu, sans estre prins ne subjugué des anciens ennemis de la couronne de France, et est invincible; Et soubs le nom et tiltre duquel est par Nous ce présent Ordre fondé et institué: Nous avons institué et ordonné, que tous divins services, et autres cérémonies Ecclésiastiques, biens faicts et fondations qu’entendrons faire, et qui se feront, tant par Nous, que par nos successeurs Souverains de l’Ordre, et les frères et Chevaliers d’iceluy, se feront, célébrèront et emploiront au lieu et Église du Mont sainct Michel: lequel lieu nous élisons et ordonnons, tant pour les choses dessusdites, qu’autres; ainsi qu’après sera déclaré.... Au cueur de ladicte Église, seront ordonnez sièges, ausquels seront le Souverain et lesdicts Chevaliers de l’Ordre, quand ilz seront illec rassemblez: et au-dessus desdicts sièges, contre le mur, premièrement dessus le siège du Souverain, sera mis et affiché l’escu de ses armes, et dessus son heaulme et timbre, et subséquemment de chacun desdicts chevaliers, en gardant l’ordre de préférence.»
Les assemblées générales où se traitaient les plus graves intérêts de l’ordre devaient se tenir le jour de la fête de saint Michel. La veille, tous les membres se présentaient devant le souverain à l’heure des vêpres, et allaient ensemble à l’Église revêtus de manteaux de damas blanc traînant à terre, «brodez» d’or, avec des coquilles «d’or» et lacs d’amour en broderie et «fourrez d’hermines,» la tête couverte d’un chaperon
de velours cramoisi «à longue cornette.» Le jour de la solennité ils assistaient à la messe, et, à l’offertoire, ils donnaient une pièce d’or; ensuite ils dînaient avec le roi; le soir, ils se rendaient de nouveau à l’église pour entendre les vêpres; mais ils portaient alors un manteau noir et un chaperon de même couleur, excepté le roi qui était vêtu d’un manteau violet. Les vêpres étaient suivies de l’office des morts. Le lendemain, à la messe, tous les chevaliers offraient un cierge d’une livre, auquel leurs armes étaient attachées; le jour suivant une autre messe était chantée en l’honneur de la sainte Vierge; mais chaque membre pouvait y assister sans le costume de l’ordre.
D’après les premiers statuts, le nombre des officiers était de quatre seulement: le chancelier qui devait être prêtre, le greffier, le trésorier et le héraut nommé _Mont-Saint-Michel_. Ce dernier, qu’on appelait aussi «roy d’armes,» devait être «homme prudent et de bonne renommée, souffisant et expert;» il portait un émail comme signe de distinction et jouissait d’une pension de douze cents francs. Sa charge consistait à porter les lettres du souverain aux frères de l’ordre, à signifier les trépas des membres défunts et à notifier les nominations faites dans les assemblées générales; il avait aussi l’obligation de s’enquérir «des prouesses» et hauts faits du souverain et des chevaliers. A la messe solennelle, le jour de l’assemblée générale, ces officiers portaient «des robes longues de camelot de soye blanc, fourrez de menu ver, et des chaperons d’escarlate.» Le 22 décembre 1476 Louis XI créa un prévôt ou maître des cérémonies, et le chargea d’établir à Paris une collégiale «pour célébrer, chanter et dire l’office divin, et faire les prières condignes à obtenir la très bénigne grâce de Dieu nostre Saulveur et Rédempteur, au moyen de la très vertueuse intercession de (Monseigneur) sainct Michel, qui continuellement sans intermission» a conduit les affaires du royaume. A cette occasion vingt-six articles furent ajoutés aux premiers statuts. Enfin, le 24 du même mois, la fondation de cette collégiale fut résolue pour dix chanoines, un doyen et un chantre, huit chapelains, six enfants de chœur, un maître, deux clercs, trois huissiers, un receveur et un contrôleur; les offices devaient se célébrer dans l’église Saint-Michel du Palais. Alexandre VI approuva et loua le projet de Louis XI; mais, contrairement à l’assertion de plusieurs historiens, la chapelle du Palais ne servit pas de lieu de réunion pour les chevaliers de Saint-Michel.
Pendant de longues années, le nouvel ordre militaire jouit d’une haute réputation. Non seulement les souverains de France; mais les