Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 23
et honnestes hommes de son moustier du Mont-Saint-Michel,» leur écrivit au mois de décembre 1425 pour les féliciter d’avoir loyalement gardé et tenu «en l’obeyssance et seigneurie de France» cette place qui était sous la protection «du benoist archange, Monsieur saint Michel.» Le monarque, voulant aussi donner une nouvelle preuve de sa «parfaicte dévotion et singulière fiance,» envers le saint Archange et son église du Mont, accorda des faveurs signalées aux religieux bénédictins. Ceux-ci, encouragés par les paroles du roi et par leur dernier succès, engagèrent après leur argenterie, les croix, les calices, les chapes, les mitres, les crosses et les autres ornements d’église pour «sustenter les chefs et les soldats de la forteresse.» Mais les secours qu’ils se procurèrent furent bientôt épuisés. Que faire alors? Le château manquait de provisions, et les richesses du monastère étaient engagées ou vendues. Les religieux avaient le droit de prélever une taxe sur le Mont et certaines villes de Normandie; mais dans les circonstances, un tel droit était illusoire, à cause de la pénurie générale et de l’occupation anglaise; la France, d’ailleurs, était privée de ressources et ne pouvait venir en aide aux défenseurs du Mont-Saint-Michel. Dans cette extrémité, Charles VII accorda aux religieux un privilège exceptionnel: il leur permit en 1426 de «battre toute sorte de monnoye qui eust cours par toute sa domination. D’après les témoignages les plus compétents, la pièce que M. Corroyer publie à l’appui de
notre texte, a été frappée au Mont-Saint-Michel sous le gouvernement de Louis d’Estouteville; c’est un _mouton d’or_ (fig. 90), portant sur la face un agneau nimbé avec une bannière surmontée d’une croisette, et présentant sur le revers une croix fleuronnée, anglée de quatre fleurs de lys (M. Corroyer, _Revue archéol._).
La détresse n’était pas moins grande dans les villes et les campagnes soumises à l’étranger. D’un côté, des impôts onéreux ruinaient les populations; ainsi, en 1426, la vicomté d’Avranches dut payer sept cent cinquante livres dix sous tournois, pour sa quote-part du subside accordé au roi d’Angleterre par les États de Normandie; d’un autre côté, des bandes nombreuses ravageaient le pays, et Henri VI fut obligé d’envoyer des gens de guerre pour protéger les marchands et veiller à la sûreté générale (_Arch. nat._, k. 62, n. II¹⁴ et c. k. 62, n. 29 et 29 _bis_).
Comme le siège du Mont-Saint-Michel n’était plus poussé avec la même vigueur depuis la dernière victoire de la garnison, Louis d’Estouteville, à l’exemple du comte d’Aumale, fit de fréquentes sorties avec ses chevaliers. A cette époque le château de Pontorson tomba au pouvoir des Français. La nouvelle de ce succès alarma Henri VI, et, le 11 janvier 1427, ce monarque ordonna de prendre les mesures nécessaires pour commencer immédiatement le siège de Pontorson et le pousser avec vigueur (_Arch. nat._, c. k. 62, n. 32).
Tel est le résultat de cette lutte, où brille à la fois tout ce que la bravoure a de plus héroïque, le dévouement de plus sublime, le patriotisme de plus pur et de plus généreux. Cent dix-neuf chevaliers, l’élite de la noblesse et la fleur de la distinction, s’enferment dans le château avec le brave d’Estouteville, Nicolas Paynel, une poignée de soldats et une quarantaine de moines bénédictins; sur leurs écussons brillent les emblèmes de la foi, de l’innocence, de la force et de la pureté, du courage, de la beauté et de l’espérance, du deuil et de la tristesse; leur devise à tous est de mourir pour la patrie malheureuse. Dieu, qui les réservait pour d’autres combats, leur donna la victoire. Les Anglais, vaincus, humiliés, renoncèrent pour quelque temps à lutter contre des hommes que l’Archange semblait couvrir de sa puissante protection. Ils avaient dépensé pour la prise du Mont, ou plutôt, selon l’expression d’un annaliste, ils avaient «jettez par les fenestre, cent quatre-vingt-onze mille quatre cent trois livres et quinze sols tournois.»
Les cent-dix-neuf chevaliers qui s’étaient immortalisés sous la conduite de leur capitaine Louis d’Estouteville, firent graver leurs noms et leurs armoiries sur les murs de l’église, dans la chapelle du trésor; et bientôt après, comme le Mont jouissait d’un moment de trêve, un certain nombre d’entre eux, en particulier Thomas de la Paluelle, se joignirent à l’armée de Jeanne d’Arc pour partager ses périls et ses victoires. Dix hommes d’armes et vingt-huit archers à morte-paie, restaient au Mont-Saint-Michel sous la conduite de leur capitaine, le sieur «du Bouchaige». (_Achiv. nat._, c. k. 83, n. 19.)»
V.
SAINT MICHEL ET JEANNE D’ARC.
Le culte de saint Michel a toujours exercé une influence sociale dans le monde chrétien, surtout en France; mais cette influence fut plus sensible à l’époque de Jeanne d’Arc. Un écrivain moderne, célèbre par son impiété, avoue lui-même que l’épisode de Jeanne est inexplicable sans l’intervention de cet esprit céleste qu’elle appelle _son Archange_. Saint Michel prépara l’humble et modeste vierge de Domremy à sa sublime et difficile mission; quand l’heure solennelle fut arrivée, il lui fit connaître les desseins du ciel sur la France malheureuse; il la conduisit au milieu des combats, et, au moment suprême, il recueillit sa belle âme pour la présenter au tribunal de Dieu.
Les Anglais, comprenant cette action mystérieuse de l’Archange sur l’esprit de Jeanne d’Arc et d’un grand nombre de Français, voulurent en paralyser les effets. En plusieurs endroits, ils s’efforcèrent de remplacer le culte du prince de la milice céleste par celui de saint Georges, leur patron; ailleurs ils essayèrent de se rendre l’Archange propice en lui érigeant des temples et des autels; leurs souverains firent frapper des pièces d’or et d’argent à l’effigie de saint Michel (fig. 91), dont ils se montrèrent les dévots serviteurs, à l’exemple de nos rois; mais l’Ange tutélaire de la France ne devait pas favoriser des ennemis qui ravageaient notre territoire depuis un siècle, le couvraient de ruines et l’arrosaient de sang.
Le signal de la délivrance fut donné au Mont-St-Michel. Les défenseurs de la place reconnurent qu’ils avaient triomphé par «l’ayde de Dieu et de Monseigneur sainct Michel, prince des chevaliers du ciel,» et le succès de leurs armes fut le prélude d’une série de victoires dont la France s’est toujours crue redevable à la protection du belliqueux Archange. Par une coïncidence d’ailleurs bien remarquable, pendant que d’Estouteville, à la tête d’une poignée de braves, battait l’ennemi sur les bords de l’Océan, le prince de la milice céleste apparaissait dans la vallée de la Meuse à Jeanne d’Arc, notre libératrice. Un jour il lui dit d’une voix pleine de douceur: «Jeanne, sois bonne et sage enfant; va souvent à l’église.» Lorsque la petite bergère vit pour la première fois cet ange au visage resplendissant et aux grandes ailes déployées, «elle eut grand paour,» et, dans sa frayeur, «elle voua sa virginité tant qu’il plairait à Dieu.» Mais bientôt la présence de saint Michel ne l’effraya plus: «Quand elle le voyait, luy estoit advis qu’elle n’estoit pas en peschié mortel.» Un jour, elle l’aperçut entouré d’une troupe d’anges dont la beauté la saisit d’admiration: «Je les ai vus des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois, disait-elle plus tard à ses juges; et lorsqu’ils s’en allaient de moi, je pleurais, et j’aurais bien voulu qu’ils me prissent avec eux.» Dans ces premières apparitions, de 1425 à 1428, l’Archange lui montrait «la grande pitié qui était au royaume de France,» sans lui découvrir ouvertement les desseins de Dieu sur son peuple infortuné; cependant il lui disait déjà qu’elle quitterait un jour sa mère, ses jeunes amies, sa chère vallée, et qu’elle irait au secours du roi; puis, pour la guider, il lui envoya sainte Catherine et sainte Marguerite. Fidèle à la voix de son ange, la petite Jeanne se donna tout entière à Dieu et lui voua sa virginité.
L’heure était arrivée. En 1428, Jeanne vit l’Archange sous la forme d’un guerrier: «il avait des ailes aux épaules, mais pas de couronne sur la tête;» il prononça ces mots d’une voix forte: «Lève-toi, et va au secours du roi de France, et tu lui rendras son royaume.»--«Messire, répondit Jeanne, je ne suis qu’une pauvre fille; je ne sais chevaucher, ni conduire des hommes d’armes.» Saint Michel répliqua: «Tu iras trouver messire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et il te baillera des gens que tu conduiras au Dauphin.» Jeanne d’Arc, la plus simple et la plus timide des jeunes filles, obéit aux ordres de l’Archange; elle quitta sa famille et tout ce qu’elle avait de cher au monde, alla trouver le sire de Baudricourt, partit de Vaucouleurs et se présenta devant le Dauphin qu’elle reconnut, grâce à l’assistance
de ses célestes protecteurs qui l’accompagnaient partout, la fortifiaient et l’éclairaient. Avant d’engager la lutte avec l’armée qui assiégeait Orléans, elle envoya un message aux Anglais, les invitant à retourner dans leur pays: «Je suis cy venue de par Dieu, dit-elle, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France.» Ses paroles ayant été accueillies avec dérision, elle pénétra dans la ville où on la reçut comme une libératrice envoyée du ciel; aussitôt, avec le brave Dunois, ancien capitaine du Mont-Saint-Michel, elle attaqua les ennemis; le 7 mai, veille de l’apparition de l’Archange sur le monte Gargano, elle remporta une victoire décisive, et le lendemain elle fit lever le siège d’Orléans. La fête établie pour perpétuer la mémoire de ce glorieux triomphe se célèbre toujours le 8 mai, et l’office chanté est celui de saint Michel. Ainsi, par une heureuse inspiration, la cité reconnaissante n’a pas voulu séparer l’Archange et la Pucelle, le messager céleste et l’instrument des desseins de Dieu, le prince de la milice du Seigneur et la vierge de Domremy.
Après la délivrance d’Orléans et plusieurs victoires remportées sur les Anglais, Jeanne alla rejoindre le roi, «son gentil sire,» et le conduisit à Reims où il fit son entrée, le 16 juillet 1429, au milieu d’une foule qui criait dans le transport de son bonheur: «Noël! Noël!» Le lendemain, Charles VII était sacré dans l’ancienne basilique de nos rois et la jeune héroïne, surnommée désormais la Pucelle de France, versait des larmes de joie et remerciait «Messire saint Michel» de l’avoir protégée au milieu des combats. A partir de ce jour nos armées allèrent de victoire en victoire. La France était sauvée.
Jeanne déclara plus tard à ses juges qu’elle avait eu «par saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, cette révélation de Dieu, qu’elle ferait lever le siège d’Orléans, couronner Charles, son roi, et chasserait tous ses adversaires du royaume de France.» Orléans était délivré et Charles avait reçu l’onction royale; la Pucelle se mit à l’œuvre pour expulser les Anglais de nos villes et de nos provinces; mais elle devait laisser à Dunois l’honneur d’accomplir cette dernière partie de sa mission. Dieu lui réservait à elle-même l’héroïsme du martyre, après l’héroïsme de la bravoure. Prise à Compiègne et conduite à Rouen, elle fut condamnée par un tribunal inique à mourir sur un bûcher. Le trop célèbre abbé du Mont, Robert Jolivet, siégea comme assesseur parmi ses juges: «Combien son âme dut souffrir alors, dit monsieur O’Reilly! La cause de Jeanne d’Arc, c’était la cause du Mont-Saint-Michel, la cause de ses frères et de tous ceux qui persistaient à lutter contre les conquérants. Du moins ne le voit-on intervenir qu’à la fin, à la séance du 24 mai, comme si ce semblant de rétractation eût dû être une excuse pour sa propre lâcheté.» Dans le cours de ce procès odieux, Jeanne fait connaître ses rapports intimes avec saint Michel, depuis son âge de treize ans; et enfin, à l’heure du supplice, quand la terre l’abandonne, elle invoque l’Archange avec la confiance la plus touchante et la piété la plus tendre.
Jean Beaupère lui parle-t-il de cette voix mystérieuse qu’elle appelle sa voix: «Oui, répond-elle sans hésiter, je l’ai entendue hier et aujourd’hui, le matin, à vêpres et à l’Ave Maria, et il m’est plusieurs fois arrivé de l’entendre bien plus souvent... Elle m’a dit de répondre hardiment, et que Dieu m’aiderait.»--«Cette voix, ajoute-t-elle, vient de la part de Dieu, et je crois bien que je ne vous dis pas à plain tout ce que je sais... Cette nuit même, la voix m’a dit plusieurs choses pour le bien du roi que je voudrais bien que le roi sût, quand je devrais ne pas boire de vin jusqu’à Pâques; car s’il le savait, il en serait plus aise à son dîner.» Lui demande-t-on quelle était cette voix qui se fit entendre à elle à l’âge de treize ans: «C’était saint Michel, s’empresse-t-elle de répondre; je l’ai vu devant mes yeux, et il n’était pas seul, mais bien accompagné des anges du ciel.» Elle refuse d’abord de dire quelle figure il avait; mais le juge la pressant de ses questions puériles et malséantes, elle répond: «Je ne lui ai pas vu de couronne.»--«Avait-il des vêtements?» reprend son indigne interlocuteur.--«Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir?» dit-elle, en le rappelant à la pudeur.--«Avait-il des cheveux?--Pourquoi lui seraient-ils coupés?--Tenait-il une balance?--Je ne sais.» Dans la dernière séance publique, celle du 3 mars 1431, on revint sur le même sujet: «Vous avez dit que saint Michel avait des ailes; avait-il aussi une tête naturelle?--Je l’ai vu de mes yeux, répondit-elle, et je crois que c’est lui aussi fermement que Dieu est.» Plus tard elle dit encore: «Oui, je le crois, c’est saint Michel qui vient pour me conforter et me conseiller, et je ne crois pas avec plus d’assurance que Notre-Seigneur a souffert mort pour nous racheter des peines de l’enfer.» Enfin, l’heure solennelle étant arrivée, Jeanne se mit à genoux devant son bûcher, invoquant Dieu, la Vierge, saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, pardonnant à ses ennemis et demandant pardon pour elle-même, disant à l’assistance de prier pour elle, et aux prêtres de célébrer une messe pour le repos de son âme: «Tout cela, dit un historien, de façon si dévote, si humble et si touchante, que l’émotion gagnant, personne ne put se contenir: l’évêque de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne sanglotait, et voilà que les Anglais eux-mêmes pleuraient et larmoyaient aussi, Winchester comme les autres. Quand la flamme environna la jeune héroïne, les deux vénérables religieux qui étaient présents entendirent encore la voix de Jeanne murmurer le nom de «son Archange.»
La mission de Jeanne d’Arc était accomplie. Elle avait songé avec Dunois à se rallier aux défenseurs du Mont-Saint-Michel; mais ce projet ne put se réaliser. Un accident survenu en 1433, deux ans après la mort de la Pucelle, fit naître dans les Anglais l’espérance de venger leurs défaites et de s’emparer du Mont-Saint-Michel. Lord Thomas Scales réunit une armée nombreuse avec «des machines épouvantables et plusieurs instruments de guerre,» entre autres de fortes pièces d’artillerie, et, le 17 juin 1434, veille de Saint-Aubert, il fit tout disposer pour un assaut général. L’heure solennelle était arrivée. Le soleil dorait de ses premiers rayons le sommet de la montagne; le vent faisait flotter sur les tours l’étendard de saint Michel et la bannière du roi de France. Bientôt les bataillons ennemis s’ébranlèrent; les canons furent dressés sur leurs affûts; on attendait le signal du combat. Le général anglais fit sommer la place de se rendre; mais Louis d’Estouteville répondit avec fierté: «Annoncez à votre maître que nous sommes résolus d’honorer le couronnement de notre légitime souverain, Charles VII, et de lui conserver cette place ou de nous ensevelir sous ses ruines.» Le général anglais répliqua: «Superbe étendard, bientôt je t’abattrai dans la poussière.» Il est rapporté qu’un vieux solitaire de Tombelaine vint lui dire: «Prenez garde; on ne s’attaque pas en vain à Monseigneur saint Michel.» Il méprisa cet avertissement et commanda le feu. En un moment, la lutte devint acharnée de part et d’autre. Le canon grondait avec force et battait le rempart. Un in nuage de fumée enveloppait le Mont-Saint-Michel. Soudain, on entendit un cri de joie retentir dans les rangs ennemis: un pan de muraille s’était écroulé et une large brèche livrait un accès facile aux assaillants.
De nombreux bataillons, soutenus par les compagnies d’archers, se précipitent vers le rempart et s’élancent à l’assaut. D’Estouteville avec ses chevaliers attend de pied ferme. Le silence a succédé au bruit du canon; on n’entend plus que le cliquetis des armes; une lutte corps à corps est engagée entre les soldats anglais et les défenseurs de la citadelle.
Quel spectacle! Un vieux moine témoin du danger s’écrie avec larmes: «Saint Michel à notre secours!» D’Estouteville est environné d’ennemis; il se dégage, monte sur une éminence, saisit l’étendard anglais et le jette dans la poussière. Guillaume de Verdun brise son épée sur la tête d’un adversaire; aussitôt, il s’arme de sa hache et frappe à coups redoublés. Les assaillants se retirent; mais un de leurs chefs, l’épée haute et le visage découvert arrête les fuyards et les ramène à la charge. Les assiégés font pleuvoir sur eux une grêle de pierres et les repoussent une seconde fois.
Huit jours s’étaient écoulés. Les Anglais tentèrent un autre assaut avec toutes leurs forces réunies. Dès le lever du soleil, ils commencèrent à battre le rempart, et bientôt plusieurs brèches furent pratiquées dans la partie basse de la ville. La garnison fit des prodiges de valeur, mais il fallut céder au nombre et se retirer dans le château. A la vue du danger, plusieurs moines se mêlèrent aux assiégés pour repousser l’assaut et combattirent avec le brave Guiton, Robert du Homme, Guillaume de Verdun, Thomas de Breuilly, et les autres chevaliers. L’ennemi fut de nouveau culbuté; la déroute devint complète et le champ de bataille resta au pouvoir des soldats de saint Michel.
Les Anglais perdirent plus de deux mille hommes dans ces derniers assauts et laissèrent de précieuses dépouilles aux mains des Français. Parmi les souvenirs de cette lutte à jamais mémorable, le Mont-Saint-Michel possède encore deux énormes bombardes appelées les Michelettes et dont l’une est chargée d’un boulet de pierre (fig. 93). Les vainqueurs et les vaincus attribuèrent l’issue du combat à l’intervention «de la Vierge, au glorieux Archange saint Michel, prince de la milice céleste, et à saint Aubert, l’honneur et la gloire des prélats.» Les soldats anglais dirent qu’ils avaient aperçu dans les airs à la tête des assiégés, saint Michel armé d’un glaive étincelant, et lorsque le roi Charles VII envoya le comte de Dunois complimenter d’Estouteville et ses chevaliers, il fit déposer un ex-voto dans la basilique du Mont. A la même époque l’image de l’Archange brillait sur nos étendards avec ces deux devises: «Voici que saint Michel, l’un des princes de la milice céleste, est venu à mon secours.» «Saint Michel est mon seul défenseur, au milieu des dangers qui m’environnent.» Le salut de la France était assuré grâce à la protection de l’Archange, et les premiers instruments dont le ciel se servit pour arracher nos provinces à la domination étrangère, furent les moines et les chevaliers du Mont-Saint-Michel avec l’humble vierge de Domremy.
Cependant, les Anglais ne renoncèrent pas encore au projet de s’emparer du mont Tombe; ils réparèrent et armèrent la bastille d’Ardevon, non pour «revenir chercher des coquilles..... et en achepter à meilleur marché,» dit dom Huynes; mais afin de continuer le blocus par terre. Thomas Scales occupa aussi le roc de Lihou, à Granville, le fortifia et y établit une garnison. En même temps, un officier habile, le duc de Sommerset était capitaine et gouverneur du fort de Tombelaine. D’un autre côté, la situation matérielle du Mont-Saint-Michel était toujours précaire; les sacrifices que les bénédictins s’étaient imposés pendant la durée du siège avaient ruiné l’abbaye; dans le désastre de 1421, le chœur de la basilique s’était écroulé, et l’incendie de 1433 avait réduit en cendre un partie de la ville. Le premier soin du prieur, Jean Gonault, fut de procurer des ressources au monastère; dans ce but, dit dom Huynes, il «eut recours au concile de Basle, se plaignant que l’abbé Robert jouissoit des biens de cette abbaye et y laissoit aller tout en ruine, et obtint une bulle de ce concile pour contraindre cet abbé. Mais, c’estoit perdre du parchemin et de l’encre, car le roy d’Angleterre qui occupoit toute la Normandie et qui permettoit à l’abbé Robert de jouir des biens de son monastère ne luy eut permis d’y apporter du secours, ce Mont seul en tout ce pays résistant à ses commandements.» Jean Gonault fut plus heureux auprès du roi de France. Charles VII s’empressa de lui venir en aide; il exempta l’abbaye de toutes redevances et rendit une dizaine de chartes en faveur des religieux. Catherine de Thienville, le duc de Bretagne François Iᵉʳ, avec un grand nombre de seigneurs, imitèrent la générosité du roi; grâce à leurs pieuses largesses et aux rançons des prisonniers, Jean Gonault put relever une partie des ruines et entretenir une garnison dans le château.
Les chevaliers de Louis d’Estouteville, non contents d’avoir défendu le Mont-Saint-Michel au péril de leur vie, prirent l’offensive contre les
Anglais. Dans une sortie, ils incendièrent le manoir de Thomas d’Argouges qui avait cédé le rocher de Lihou à Thomas Scales; bientôt après, ils s’introduisirent dans la place de Granville et en chassèrent la garnison qui alla chercher un asile à Gavray. Le 18 février 1442, Henri VI, roi d’Angleterre, établit dans les bailliages de Caen et du Cotentin un receveur chargé de percevoir les subsides accordés par les états de Normandie pour l’entretien d’une armée devant Dieppe et la prise de Granville, récemment occupée par les chevaliers du Mont-Saint-Michel; mais la forteresse de Lihou devait rester au pouvoir des Français, malgré les efforts de l’ennemi (_Arch. nat._, c. k. 67, n. 20 et 20²).