Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 22
Quand le visiteur arrive sur la grève, à deux kilomètres du Mont-Saint-Michel, il aperçoit un mur d’enceinte qui entoure la ville au sud-ouest, au sud et à l’est, pour escalader la pente du rocher et rejoindre au nord-est l’angle de la Merveille. Ce rempart, dont le sommet se termine par des mâchicoulis formés de consoles à trois modillons, est flanqué de plusieurs tours dentelées de créneaux, et présente l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture militaire au moyen âge. La première tour, maintenant isolée du reste des fortifications, est remarquable par ses meurtrières horizontales et sa couronne de mâchicoulis; mais elle manque d’élévation. Elle est appelée la tour Gabrielle, du nom de Gabriel du Puy, qui la fit bâtir au seizième siècle, sous la prélature de Jean le Veneur. A côté, dans la direction du sud, était l’ancienne tour des Pêcheurs, qui protégeait l’entrée des «_Fanils_.» De cette tour jusqu’à la porte principale, le rocher seul offre un obstacle infranchissable; cependant sa cime est bordée d’un mur crénelé dont l’angle sud-ouest est défendu par une échauguette ou tourelle encorbellée. Viennent ensuite la porte du Roi avec sa barbacane, sa herse et ses créneaux; la tour du Roi et la tourelle du Guet; l’Arcade surmontée de son toit conique; la tour de la Liberté, qui nous rappelle la catastrophe de la révolution; la tour Basse, dont le sommet n’atteint pas le niveau du rempart; la tour de la Reine, nommée aussi Demi-Lune, et le polygone que les Montois appellent la tour Boucle, à cause des anneaux de fer qui servaient autrefois pour amarrer les bateaux. En suivant le caprice du rocher, on arrive à cette tour élégante et fière appelée la tour du Nord; plus loin, au coude du rempart, existe une tourelle encorbellée qui devait servir de guérite; enfin la tour Claudine unit le mur d’enceinte à la Merveille. Au nord et à l’ouest, les fortes murailles de l’abbaye, la tourelle de la Fontaine Saint-Aubert et le mur qui l’unissait au château, les constructions de Roger et de Robert de Torigni, la mobilité des grèves et l’escarpement du rocher rendaient les abords du Mont inaccessibles. Des poternes habilement pratiquées dans les remparts permettaient des sorties contre les assaillants, et facilitaient l’approvisionnement de la place.
Le touriste s’arrête pour admirer la hardiesse et la force de ces remparts; le guerrier s’étonne à la vue de cette prodigieuse agglomération de tours, de bastions, de murailles et de donjons; l’archéologue examine en détail avec une légitime curiosité ces meurtrières et ces mâchicoulis qui nous révèlent l’un des plus beaux âges de notre architecture militaire; l’historien lit sur ces vieux murs rembrunis par le temps l’une des pages les plus glorieuses et les plus émouvantes des grandes luttes du quinzième siècle. Le Mont-Saint-Michel fut à cette époque l’un des principaux boulevards de la France. Non seulement le drapeau de l’étranger ne flotta jamais dans la cité de l’Archange, mais les illustres défenseurs de la citadelle remportèrent sur les Anglais des avantages signalés; après avoir repoussé tous leurs assauts, ils les attaquèrent dans leurs retranchements, et leur firent éprouver plus d’une fois des pertes sensibles. La plupart de ces faits d’armes se rapportent aux années qui précèdent la mission providentielle de Jeanne d’Arc. L’héroïne elle-même connut les ordres du ciel par l’entremise de l’Archange, qui la guida au milieu des dangers et la fit triompher de tous les obstacles. En un mot, pendant que saint Michel préparait Jeanne d’Arc à sauver la France, il transformait son sanctuaire en citadelle inexpugnable, dont les défenseurs opposèrent la première résistance sérieuse aux envahissements de l’ennemi. Cette période est à la fois la plus glorieuse pour l’histoire du Mont-Saint-Michel et la plus importante pour le culte de l’Archange; elle embrasse trente-trois ans, de 1417 à 1450.
Robert Jolivet, natif de Montpinchon, au diocèse de Coutances, avait succédé à Pierre le Roy comme abbé et capitaine du Mont-Saint-Michel. Les circonstances avaient favorisé son élection; car, ayant accompagné son prédécesseur à Pisé et à Bologne, il était revenu dans son monastère muni des lettres qu’il avait obtenues du souverain pontife, et chargé des objets précieux que Pierre le Roy avait légués en
mourant à l’abbaye du Mont. Cependant d’autres titres le recommandaient aux suffrages des bénédictins. Il joignait à une science assez étendue de l’habileté dans le maniement des affaires; malgré son amour du faste et l’inconstance de son caractère, il aimait son moutier, et paraissait disposé à tout entreprendre soit pour sauvegarder les intérêts des religieux, soit pour conserver le Mont dans l’obéissance au roi légitime. Pendant les premiers mois de sa prélature, il se montra plein de zèle. Après avoir obtenu du pape Jean XXIII et du roi Charles VI la confirmation de tous les droits dont jouissait son prédécesseur, il sollicita pour lui-même de nouveaux privilèges, qui lui furent accordés. Mais il ne sut pas apprécier les avantages du cloître, et, pour étudier le droit ecclésiastique, il séjourna longtemps à Paris, dans un manoir qu’il avait acheté des génovéfains. Il eut pour maîtres deux célèbres professeurs, Simon, abbé de Jumièges, et Jean Crépon, docteur «en la faculté de décrets.» Les autres religieux du Mont-Saint-Michel s’adonnèrent aussi à la culture des sciences, autant que les circonstances
pouvaient le permettre; le monastère fit même l’acquisition d’un collège à Caen pour les bénédictins qui suivaient dans cette ville les cours de la faculté et s’y livraient à l’étude des arts.
Bientôt des bruits alarmants vinrent arracher Robert à ses occupations favorites, et le contraignirent de rentrer dans son abbaye. Henri V profitant des troubles qui agitaient la France à l’occasion de la lutte des Armagnacs et des Bourguignons, avait jeté sur notre territoire une armée formidable pour s’emparer des provinces que Charles V avait reprises aux Anglais. Le 25 octobre 1415, les défenseurs de la royauté et de l’indépendance nationale avaient été taillés en pièces à la journée d’Azincourt, et de là une nuée d’ennemis s’étaient abbattus sur les villes et les campagnes. La basse Normandie fut conquise de nouveau et livrée à toutes les horreurs de la guerre; seul le Mont-Saint-Michel ne connut point la domination étrangère. Pendant la première occupation, les gardiens avaient exercé une grande vigilance pour prévenir les surprises des Anglais. D’après un ancien manuscrit, chaque matin les moines récitaient les vigiles des morts, les psaumes de la
pénitence et prime; ensuite on célébrait une messe de la sainte Vierge dans la chapelle des Trente-Cierges. Après la messe, le chantre nommait ceux qui devaient, la nuit suivante, veiller à la garde du Mont: deux religieux, un frère et un clerc de l’église, étaient désignés pour faire le tour du monastère et des murs, avant le milieu de la nuit; deux habitants d’Ardevon et autant de la paroisse d’Huisnes devaient veiller sur les remparts, et un bénédictin avec quatre ou cinq serviteurs était chargé de garder la porte. Ces précautions ne parurent pas suffisantes après la nouvelle invasion des Anglais. Robert Jolivet, dans la crainte d’un siège prochain garnit la place de provisions de bouche et de munitions
de guerre, demanda des secours au roi et en obtint la somme de 1500 livres. De 1417 à 1420, il fit exécuter de grands travaux de fortification, afin de couvrir les maisons bâties en dehors des anciens remparts, à l’est et au sud du Mont-Saint-Michel (fig. 82). Dans une niche pratiquée sur la courtine du mur d’enceinte, Robert fit placer son écusson (fig. 85); il donna également des armoiries au monastère (fig. 86).
Pendant que la cité de l’Archange se préparait à une résistance vigoureuse, les Anglais s’établirent de nouveau à Tombelaine et s’y fortifièrent. En 1419, ils bâtirent sur ce rocher de hautes et fortes murailles avec plusieurs tours, sans que la garnison du mont Tombe pût les inquiéter, parce que le Couesnon changeant son cours ordinaire, et joignant la Sélune et la Sée, coula entre le Mont-Saint-Michel et Tombelaine. Depuis que les ennemis étaient maîtres d’Avranches, de Pontorson et de toute la contrée, l’accès du Mont était difficile par terre; d’autre part, une flottille surveillait la côte et s’avançait dans le golfe autant que la marée le permettait. Dans cette extrémité, une défection inattendue vint attrister les défenseurs de la citadelle. Robert Jolivet, oubliant les devoirs que lui imposait son double titre de capitaine et d’abbé, et «ne pouvant plus, selon l’expression d’un historien, supporter les tintamarres d’une guerre continuelle,» abandonna
son poste d’honneur, et se retira dans le prieuré de Loiselière; puis il se laissa gagner par les promesses du roi d’Angleterre, devint son conseiller, et accepta même la charge de commissaire pour la Basse-Normandie. Il conserva dans sa retraite le titre d’abbé, et jouit du revenu que le Mont percevait sur les prieurés, les églises et les terres alors occupées par les Anglais; mais le prieur Jean Gonault reçut du pape le pouvoir de gouverner les religieux en qualité de vicaire général. Plusieurs causes expliquent cette défection, sans la justifier. On était en 1420; depuis trois ans, l’ennemi occupait le pays d’Avranches, il venait de se fortifier à Tombelaine et dans les environs, il marchait de conquête en conquête, et les partisans du pauvre Charles VI devenaient de jour en jour moins nombreux; depuis l’avénement de Philippe de Valois, il semblait «à moult de gens,» dit Froissart, que le royaume allait «hors de la droite ligne,» et plusieurs pensaient que si le roi d’Angleterre était proclamé roi de France, le plus grand de ses deux royaumes soumettrait l’autre à sa domination; enfin Robert avait sous les yeux l’exemple d’un grand nombre de seigneurs et de prélats, qui, pour sauvegarder leurs intérêts, avaient juré obéissance à Henri V.
Le dauphin qui devait bientôt ceindre la couronne de l’infortuné Charles VI, comprit le danger qui menaçait la cité de l’Archange, la
seule ville de tout l’Avranchin où flottait encore la bannière de la France; dès 1420, peu de temps après le départ de Robert, il choisit pour commander la garnison du château un brave capitaine, Jean d’Harcourt, comte d’Aumale (fig. 87). Cette nomination ne portait aucune atteinte aux droits et aux privilèges de l’abbaye, comme l’attestent les lettres patentes du dauphin en date du 7 mai et du 21 juin 1420: Charles y déclare que ses «bien amez» les religieux du Mont-Saint-Michel ont «tousjours loyalement» gardé leur abbaye «en vraye obeyssance» du roi son seigneur et père; qu’il leur envoie son «très chier cousin Jehan de Harcourt,» au moment où les Anglais sont descendus «à grand effort et à toute puissance au pays de Normandie,» et «se sont mis en peine par plusieurs manières» d’occuper «la _seigneurie_ de la place et ville du Mont-Sainct-Michiel.» Il ajoute que, la guerre terminée, le capitaine ne sera jamais choisi sans le consentement des bénédictins dont tous les «droicts, franchises et libertés, possessions et saisines» sont et seront fidèlement respectés. En particulier, les moines ne doivent pas être «empeschiez de dire leur service pour laquelle chose l’abbaye a été faicte par révélation de l’ange sainct Michiel à Monsieur sainct Aubert.» Cette prière perpétuelle allait contribuer plus efficacement au salut de la France que la bravoure des chevaliers. La sollicitude du prince ne s’en tint pas là; Charles écrivit à Rome et obtint du pape des indulgences nombreuses pour exciter la piété et la charité des fidèles. Lui-même, à l’exemple de son auguste père, voulut que le sacrifice de la messe fût offert à son intention dans la basilique de l’Archange; pour obtenir cette faveur, il donna aux moines une somme de 120 livres qui lui était due sur Saint-Jean-le-Thomas. D’après un document très curieux publié à la suite de la _Chronique de Charles VII_, ce prince encourageait les enfants à entreprendre le pèlerinage du Mont, afin de prier l’Archange pour la paix et le triomphe de la France. Il est dit dans cet ouvrage qu’une somme de 16 sous d’argent fut donnée en 1421 par «Monseigneur le régent aux galopins de la cuisine, pour aller au Mont-Saint-Michel au temps de karesme.» Le dicton de Charles prouve d’ailleurs sa grande dévotion envers le chef de la milice céleste; il avait coutume de dire: «Fugat Angelus Anglos,» l’Ange met les Anglais en fuite:
«L’ange vous bat, que tardez-vous, Anglois? «Fuyez bien loin des murs orléanois.»
Les pèlerinages au sanctuaire de saint Michel à une époque où l’Avranchin était occupé par l’ennemi ne s’expliqueraient pas, si l’on ne connaissait la législation du moyen age. Dans ces siècles de foi, les pèlerins n’étaient pas soumis aux lois de la guerre, et ils pouvaient librement visiter les églises où leur dévotion les attirait. Cependant le siège du Mont-Saint-Michel, surtout quand il fut pressé avec plus de vigueur, ralentit beaucoup, parfois même interrompit le cours des manifestations religieuses.
Arrivé au Mont, le capitaine organisa la défense avec Jean Gonault, fit une proclamation pour engager à la résistance, et alla guerroyer contre les Anglais. Il laissait pour garder la place Olivier de Manny et deux autres chevaliers bannerets, sept chevaliers bacheliers, vingt-deux archers et la garnison soldée par les moines.
L’année qui suivit l’arrivée de Jean d’Harcourt fut signalée par un désastre. Un incendie renversa le chœur de l’église bâti au onzième siècle, et causa de grands ravages dans le monastère. L’invincible courage des moines et des soldats ne fut point ébranlé; tous aimaient mieux mourir que courber le front sous le joug de l’ennemi. Cependant le péril devenait de plus en plus menaçant. Paris était en proie aux horreurs de la guerre civile; des factions se divisaient le royaume; la ville de Rouen avait capitulé après une héroïque défense; des armées nombreuses parcouraient les campagnes et les couvraient de ruines; Charles VI était descendu dans la tombe, et son fils, relégué dans le Velay, trouvait à peine quelques sujets fidèles, pendant que le roi d’Angleterre, Henri de Lancastre, se faisait acclamer dans les murs de la capitale.
Les Anglais, irrités de la résistance que leur opposaient en Normandie de faibles moines et une poignée de soldats à peine armés, résolurent de s’emparer à tout prix du Mont-Saint-Michel. Des fortins appelés bastides furent élevés dans les environs, et Tombelaine reçut des renforts importants. Le moment de tenter un assaut général n’était pas arrivé; mais, d’après quelques historiens, il y eut plusieurs engagements partiels de 1420 à 1424. Les défenseurs du château faisaient des sorties, soit pour ravitailler la place, soit pour attaquer les postes voisins. Souvent ils se jetaient à l’improviste sur les campagnes voisines, allaient attaquer les ennemis auxquels le roi d’Angleterre avait distribué leurs propres domaines, et revenaient chargés d’un riche butin. Jean Guiton surtout se distinguait dans ces sortes de rencontres, et Charles VII dit plus tard en parlant de lui, qu’il avait fait «plusieurs destrousses, pilleries, raençonnemens et batteries.» Par malheur, il est difficile de citer des documents sérieux à l’appui de tous ces faits; mais il est certain que Guillaume de Natrail, Raoul de Mons, Jean de Sainte-Marie et Richard de Clinchamps s’étaient déjà retirés au Mont-Saint-Michel avec plusieurs autres gentilshommes et comptaient parmi ses plus braves défenseurs.
Les ressources matérielles commençant à manquer, les moines engagèrent l’argenterie du monastère à Dinan et à Saint-Malo. Au printemps
de l’année 1423, le commandant de la place put communiquer avec le grand maître de l’artillerie, et recevoir des munitions de guerre. Il obtint en particulier, «sept-vingts livres de salpêtre fin, soixante livres de soufre, un millier de traits communs, et cinquante pelotons de fil d’arbalète.» Ce secours arrivait à propos; car, à la fin d’octobre de la même année, une armée nombreuse serra de près le blocus par terre et par mer, et isola les assiégés de toutes communications extérieures. Le roi d’Angleterre avait donné la baronie d’Ardevon à Jean Swinfort, à la condition qu’il construirait une bastille sur le rivage; la garde en fut confiée à Nicolas Bourdet, capitaine habile et courageux; en même temps, les autres redoutes furent garnies de soldats, et des vaisseaux légers mouillèrent dans la baie du Mont-Saint-Michel: «tellement, dit dom Huynes, qu’on ne pouvoit entrer» en ce mont, ni en sortir, «ny moins l’avitailler.» Les Anglais, après avoir épuisé tour à tour les promesses et les menaces pour se faire ouvrir les portes de la ville, se préparaient à un assaut général, quand tout à coup la flotte de Jean V, duc de Bretagne, apparut dans la baie du Mont-Saint-Michel; elle portait le cardinal Guillaume de Montfort, évêque de Saint-Malo, l’amiral de Beaufort, les sieurs de Montauban et de Coëtquin, avec l’élite de la noblesse. La lutte s’engage aussitôt. Les Bretons cramponnent les vaisseaux anglais, abordent l’ennemi la hache à la main, et font des prodiges de valeur. Parmi les bâtiments les uns coulent à fond, les autres s’enfoncent dans les sables ou gagnent la haute mer. La victoire fut complète, et le Mont put se ravitailler par mer. L’armée de terre, effrayée à la vue des Bretons, prit la fuite, et alla chercher un abri derrière ses redoutes; mais le brave Jean de la Haye, baron de Coulonces, accourut du Maine, se précipita sur les Anglais pendant que les assiégés faisaient une vigoureuse sortie, en tua plus de deux cents, et fit un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Nicolas Bourdet, gouverneur de la bastille d’Ardevon. Cette nouvelle victoire permit à la garnison de recevoir par terre de nouveaux secours. Du reste, les Anglais, occupés à conquérir d’autres parties de la France, laissèrent quelques mois de trêve à l’abbaye du Mont-Saint-Michel.
Notre étendard flottait victorieux dans la cité de l’Archange; mais partout ailleurs, nos armes étaient humiliées. Bientôt la journée de Verneuil renouvela les désastres de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt. Le comte d’Aumale, qui avait quitté le Mont afin de voler au secours de l’armée française, fut trouvé parmi les morts. Charles VII nomma pour le remplacer Jean d’Orléans, qui vingt-cinq ans plus tard expulsa de la Normandie le dernier des Anglais; ce fameux capitaine, resté célèbre dans nos annales sous le nom de Dunois, porta comme Jean d’Harcourt le titre de comte de Mortain, que le roi d’Angleterre donnait aussi comme récompense à ses plus dévoués partisans. Par malheur, Dunois ne put à l’exemple de son prédécesseur se rendre en personne au Mont-Saint-Michel; retenu auprès de Charles VII, il chargea son lieutenant, messire Nicolas Paynel, de veiller à la garde du château, tout en respectant les droits et privilèges des bénédictins. Les ennemis profitèrent de cette circonstance et de leurs succès dans le reste du royaume pour tenter encore la prise du mont Tombe. Ils
voulaient à tout prix se rendre maîtres de la ville, et passer les habitants au fil de l’épée. Le 12 septembre 1424, ils commencèrent un blocus complet qui dura jusqu’au milieu de l’année suivante; ce blocus, plus long et plus rigoureux que les autres, fut en partie dirigé par Robert Jolivet lui-même, comme l’atteste une lettre conservée aux _Archives nationales_. Dans cette lettre écrite à Coutances, le 12 mai 1425, Robert prend les titres d’humble abbé du Mont-Saint-Michel au péril de la mer, de conseiller du roy, son sire, et de commissaire au pays de la basse Marche de Normandie _pour le recouvrement de la place du Mont-Saint-Michel_. Il mande à son bien-aimé Pierre Sureau, receveur général, que les ennemis et adversaires du roi ayant pris messire Nicolas Bourdet, bailli du Cotentin et capitaine de la bastille d’Ardevon, chargé de tenir par terre le siège du mont Tombe, «Jehan Olivan et James Days escuyers» l’ont remplacé dans cette dernière charge. Mais, comme ils manquent des ressources nécessaires pour acquitter les gages des hommes d’armes qui sont sous leur commandement, Pierre Sureau reçoit ordre de payer immédiatement cette solde, à cause des inconvénients graves qui pourraient résulter du moindre retard. (_Arch. nat._, c. k. 62, n. 18-².) Indignés de voir Robert entretenir une troupe de mercenaires aux portes de leur abbaye pour en faire le siège, les religieux bénédictins et les chevaliers normands s’affermirent plus que jamais dans leur résolution de s’ensevelir sous les ruines de la place, plutôt que de trahir la cause du roi. Charles VII, de son côté, voyant que la présence d’un capitaine habile était nécessaire au Mont-Saint-Michel, remplaça en 1425 Jean d’Orléans par Louis d’Estouteville, dont le père s’était immortalisé pendant le siège d’Harfleur, et qui avait sacrifié lui-même ses riches domaines pour rester fidèle à sa patrie. De concert avec Jean Gonault, d’Estouteville prit plusieurs mesures afin d’assurer la défense de la place. Les fortifications de la ville furent complétées; on fit transporter ailleurs les prisonniers de guerre, et l’entrée de la place fut interdite aux femmes, aux enfants et à toutes les bouches inutiles.
L’année même de son arrivée au Mont-Saint-Michel, le brave capitaine remporta un avantage signalé; il fit une sortie avec ses chevaliers, attaqua l’ennemi et lui causa de grandes pertes. Dom Huynes raconte ainsi cette nouvelle victoire: «Un jour (les Anglois) laissèrent tous leurs carcasses sur les grèves. Car ceux de ce Mont s’estant résolus de les poursuivre et charger à toute outrance, ils le firent si brusquement et courageusement, l’an mil quatre cent vingt-cinq vers la Toussaincts, qu’ils les laissèrent presque tous occis et estendus sur les grèves. Ce qui fachoit grandement tous les autres Anglois qui maudissoient tous ceux de ce Mont, tandis que le roy de France les benissoit.»
En effet, Charles VII, touché du noble dévouement des «humbles religieux