Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 21

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Malgré tous ces faits glorieux, la prélature de Geoffroy de Servon ne fut pas exempte d’épreuves. En 1374, un nouvel incendie allumé par le feu du ciel causa de grands ravages dans l’église, le dortoir et plusieurs maisons de la ville. Le vénérable abbé travailla jour et nuit à réparer ces ruines, imitant, selon l’expression d’un historien, les soldats de l’Ancien Testament qui tenaient «la truelle d’une main et l’espée de l’autre.» Les désastres de l’incendie à peine réparés, l’infatigable Geoffroy, ajoute dom Louis de Camps, fit bâtir une petite chapelle «au lieu où est maintenant le logis abbatial,» et la dédia en l’honneur «de sainte Catherine» qui commençait dès lors à partager avec l’Archange le patronage des études. Il fallait, comme on l’a dit avec raison, le courage et le génie de l’abbé Geoffroy pour exécuter tous ces travaux à une époque où les Anglais infestaient le pays, et, semblables à des vautours qui observent une proie, épiaient le moment favorable pour se précipiter sur les défenseurs de la citadelle. Ils s’étaient même fixés sur le rocher de Tombelaine depuis 1372, et de là ils tenaient sans cesse le Mont-Saint-Michel en échec. Il est vrai que les bénédictins trouvèrent de puissants appuis. Le roi de France, la duchesse d’Orléans, plusieurs comtes et barons de Normandie, le duc de Bretagne et le comte du Maine, secondèrent les généreux projets de Geoffroy et firent au monastère de riches donations soit en terre, soit en argent.

Les travaux matériels et les dangers de la guerre ne furent pas un obstacle au bien d’un ordre supérieur. Outre les pèlerinages qui se succédaient toujours, autant que la présence de l’ennemi pouvait le permettre, un grand nombre de pécheurs et même des infidèles venaient implorer l’Ange du repentir, et se jetaient aux pieds des religieux pour obtenir le pardon de leurs fautes et trouver la paix du cœur. On rapporte qu’un juif, nommé Isaac, quitta Séville et vint se fixer à Rouen. Le dimanche avant l’Épiphanie, il crut entendre l’Archange saint Michel qui lui persuadait d’embrasser la religion chrétienne. Fidèle à cette invitation, il se rendit au Mont et pria l’abbé Geoffroy de lui donner le baptême. Celui-ci l’accueillit avec joie et reçut son abjuration en présence de l’official et du chancelier d’Avranches; ensuite il le régénéra dans les eaux salutaires et lui donna le nom de Michel.

Vers le terme de sa glorieuse carrière, Geoffroy de Servon obtint le droit de donner la bénédiction solennelle, avec la mitre et les ornements pontificaux, dans toutes les églises, même dans la cathédrale d’Avranches, en présence non seulement des évêques, mais aussi du métropolitain. Ces privilèges étaient sans précédents. Cependant des jours plus glorieux encore devaient se lever pour le Mont-Saint-Michel; le célèbre Pierre le Roy allait continuer les préparatifs de défense commencés par Nicolas le Vitrier et Geoffroy de Servon, et travailler plus à lui seul que ses deux prédécesseurs à l’honneur et au triomphe de la cité de l’Archange.

III.

LE MONT-SAINT-MICHEL ET PIERRE LE ROY.

Le dernier jour de février 1386, Geoffroy de Servon mourut et fut enterré dans la nef de la basilique. La même année, les bénédictins élurent pour lui succéder un homme remarquable par l’étendue de sa science et la maturité de ses conseils; il était natif d’Orval au diocèse de Coutances et avait gouverné les monastères de Saint-Taurin et de Lessay; il s’appelait Pierre le Roy: nom bien mérité, dit un chroniqueur, car il était «le roy des abbez, je ne diray pas du Mont-Saint-Michel; mais encore de tout son siècle, veu les charges honorables où il a esté élevé par les souverains pontifes et les employs glorieux qui lui ont esté commis par le roy de France.»

Pierre le Roy, après de brillantes études, avait conquis le grade de docteur en droit canonique; il brilla toujours par la pureté de sa doctrine et se montra le zélé défenseur des droits de l’Église au milieu des luttes désastreuses qui agitèrent l’Europe pendant le schisme d’Occident. A l’intérieur de son monastère, il fit régner l’amour du silence, de la prière et de l’étude; il rédigea plusieurs constitutions qu’il mit en vigueur, et son plus grand souci fut de rétablir la régularité parmi les religieux; il n’omit rien pour favoriser l’étude de la sainte Écriture, du droit ecclésiastique et des sciences profanes; il donnait lui-même des leçons aux plus anciens, et pour les plus jeunes il choisit des maîtres expérimentés qui devaient leur apprendre la grammaire, le calcul et les autres branches des connaissances humaines. Afin de rendre les études plus faciles, il fit l’acquisition de plusieurs volumes précieux. On attribue à son temps l’un des plus beaux _Missels_ de la bibliothèque d’Avranches et deux registres très importants, dont l’un reçut le nom de _Livre blanc_ et l’autre fut appelé le _Calendrier de Pierre le Roy_. C’est aussi sous le même abbé, à la fin du quatorzième siècle ou dans les premières années du quinzième, qu’un religieux du Mont copia et enrichit de belles majuscules un des traités de saint Thomas d’Aquin.

Comme l’atteste ce manuscrit, les bénédictins du Mont-Saint-Michel allaient, à l’exemple de tant d’autres, puiser dans les œuvres du Docteur Angélique les armes dont ils avaient besoin pour défendre la vérité et combattre les préjugés que l’esprit de mensonge s’efforçait d’accréditer alors au sein de l’Église catholique. Ces occupations assidues ne firent point négliger les soins matériels. Les moines dressèrent l’état des revenus, et rétablirent l’ordre dans le chartrier du monastère.

Pierre le Roy fit un noble usage des richesses que la Providence mit à sa disposition; il consacra d’abord les biens de l’abbaye et les dons des pèlerins à restaurer le sanctuaire et l’autel; il dota deux chapelains pour Notre-Dame-des-Trente-Cierges et enrichit l’église de plusieurs reliques insignes, ornements et tableaux apportés de Paris; il remplaça les vieilles stalles par d’autres sculptées avec art et décorées de ses armes (fig. 69). Il rebâtit le sommet de la tour des Corbins qui était tombé depuis peu: dans cette tour, dit dom Huynes, «est un degré (pour monter) du bas de l’édifice jusques au haut. Et depuis cette tour jusques à Bellechaire il (bâtit) la muraille qu’on y voit. Auprès d’icelle il fit faire le donjon au-dessus des degrés en entrant dans le corps de garde. De l’autre costé de Bellechaire joignant icelle il (éleva) la tour quarrée qu’on nomme la Perrine, nom derrivé de cet abbé Pierre, et tant dans cette tour que dans le donjon il fit accommoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses soldats. Outre cela il (construisit) tout le corps de logis qu’on voit depuis la Perrine jusques au lieu où est la cuisine de l’abbé, excepté la chapelle des degrés, ditte de ste Catherine, laquelle fut faicte du temps de son prédécesseur. Une partie, à scavoir, ce

qui se voit depuis la Perrine jusques à la Bailliverie, fut destinée pour la demeure des religieux infirmes. En l’autre partie il fit loger le baillif ou procureur du monastère et s’y logea aussy.»

C’est à juste titre que Pierre le Roy est appelé l’un des grands architectes du Mont-Saint-Michel. Les travaux qu’on lui doit ne sont pas seulement exécutés avec art pour assurer la défense de la place; mais ils nous offrent en même temps de beaux modèles d’architecture militaire. La poésie, l’élégance et la hardiesse y sont unies à la force et à la solidité. Le châtelet avec ses deux tourelles encorbellées (fig. 70); la Perrine avec son crénelage, ses mâchicoulis et son arcature à lancettes, voilà bien des chefs-d’œuvre enfantés par le génie du moyen âge, à cette époque où la décadence de l’art n’est pas commencée. Dans les premiers âges l’inspiration de l’architecte n’est pas toujours bien servie par l’habileté de l’ouvrier; plus tard la profusion des ornements et la richesse des sculptures nuiront à la grandeur et à la beauté de l’ensemble; mais ici

comme au treizième siècle tout s’harmonise avec grâce; l’exécution est en rapport avec le dessin et le fini des détails ne fait pas disparaître les grandes lignes du plan. Au point de vue de la défense militaire, le châtelet précédé de sa barbacane est admirablement disposé pour déjouer toutes les ruses et toutes les attaques de l’ennemi.

Tant de travaux auraient suffi pour absorber une longue existence; cependant la réputation de Pierre le Roy franchit les limites de son cloître et son influence extérieure s’étendit au loin en France, en Angleterre, en Hongrie, en Espagne et en Italie. De son côté, le sanctuaire de l’Archange ne cessait de recevoir la visite d’un grand nombre de pèlerins qui ne se laissaient intimider ni par les menaces des Anglais, ni par les fatigues d’un voyage long et difficile. Le roi de France, Charles VI, dit le Bien-Aimé, vint lui-même placer sa couronne et ses États sous la protection de saint Michel. Déjà le pieux monarque avait donné plusieurs preuves de sa confiance envers le prince de la milice céleste; à trois reprises différentes: en 1386, 1387 et 1388, il renouvela les ordonnances de ses prédécesseurs et confirma les privilèges de l’abbaye; il défendit sous des peines encore plus rigoureuses l’entrée du château avec des armes: cette permission, aux termes de ses lettres, ne devait être accordée à personne, sinon à ses oncles et à ses frères. En 1393, il voulut accomplir le pèlerinage du Mont, à l’époque où il éprouvait les premières atteintes de sa longue et cruelle maladie. Il franchit les grèves monté sur un cheval blanc et suivi de plusieurs princes et seigneurs de la cour, parmi lesquels on distinguait «les ducs de Berry et d’Orléans, le Connestable, l’Amirault, les seigneurs de Chastillon et d’Omont.» Une grande foule s’était portée à sa rencontre, et de toutes parts on criait: «Noël! Noël! Bon roi, amende le pays.» L’abbé, revêtu des ornements pontificaux et accompagné de ses moines, reçut l’illustre pèlerin et l’introduisit dans la basilique où des clercs, en aubes blanches, agitaient des encensoirs et chantaient des cantiques de réjouissance.

Charles VI enrichit le trésor d’une parcelle de la vraie croix enchâssée dans un reliquaire d’argent; il confirma tous les privilèges de l’abbaye et maintint Pierre le Roy, «son féal amy,» dans la charge de capitaine; il écouta aussi les plaintes des Montois et les exempta d’une taxe qu’ils payaient sur la vente des médailles, enseignes, coquilles, plombs et cornets de saint Michel. La charte royale nous offre un double

intérêt: d’une part, Charles VI dévoile sa bonté paternelle pour ses sujets et sa grande dévotion envers le glorieux Archange: d’un autre côté, les paroles du monarque nous apprennent quelle était alors l’affluence des pèlerins et à quelle industrie se livraient les habitants de la ville. Cette charte portait que Charles par la grâce de Dieu roi de France avait «oye» ou entendu la supplication «des povres gens» qui demeuraient au Mont et s’occupaient à faire et à vendre des «enseignes de Monseigneur sainct Michiel,» des «coquilles et cornez nommez et appelez quiencailleries,» avec d’autres «euvres de plon et estaing jettés en moule,» pour les pèlerins qui venaient au mont Tombe et y _affluaient de toutes parts_ (fig. 71-80). Une telle industrie était peu lucrative, et les suppliants avaient à peine «de quoy vivre,» attendu qu’il ne croissait au Mont ni blé ni rien des autres choses nécessaires pour les besoins de chaque jour; l’eau même leur manquait; de plus ils payaient une forte «imposicion» sur la vente des différents objets ci-dessus mentionnés. Dans une telle extrémité, tous ces marchands étaient «en voye de quitter la ville» et d’aller ailleurs «quérir leur vie;... par quoy le sainct pèlerinage dudit lieu du Mont Sainct-Michiel (pourrait) estre diminué et la dévocion des pèlerins apetissée;» car ceux-ci, «pour l’honneur et la révérence (de) Monseigneur sainct Michiel, (avaient) très grand plaisir» d’acheter les «dites enseignes et autres chos dessus déclairées, pour emporter en leur pays, en l’honneur et remembrance dudit Monseigneur sainct Michiel.» En conséquence les Montois suppliaient humblement Charles le Bien-Aimé de les délivrer des taxes onéreuses qui pesaient sur eux, en mémoire de son «joyeux avénement au Mont-Sainct-Michiel.» Le roi, à cause de sa singulière et spéciale dévotion pour le glorieux Archange, «octroya et accorda» la grâce qui lui était demandée, et exempta les marchands du Mont de payer douze deniers par livre sur la vente des enseignes, coquilles et cornets de saint Michel; de plus, pour rendre son ordonnance «ferme et estable à touzjours,» il y fit apposer son «scel royal.» Ce document, d’une grande valeur pour notre histoire, fut signé au Mont-Saint-Michel, «le quinzième jour de février, l’an de grâce mil-trois-cens quatrevins et treize,» la quatorzième année du règne de Charles VI, en présence des ducs de Berry et d’Orléans, «du Connestable, de l’Amirault, des seigneurs de Chastillon et d’Omont et de plusieurs autres du conseil.»

Quelque temps après, le pieux monarque appela sa fille Michelle, et voulut qu’une porte de Paris reçût le nom du saint Archange. Il serait difficile de comprendre de quelle popularité ce nom jouissait alors dans le monde chrétien. A Constantinople et à Moscou, à Dublin et à Lisbonne, en Italie, en Espagne, en Pologne et en Allemagne, en France surtout le nom de Michel était donné aux personnages de haute naissance comme aux enfants du peuple, aux aînés de famille destinés à la vie militaire et aux cadets qui devaient embrasser la vie ecclésiastique, aux hommes de robe et aux artistes, aux princes et même aux têtes couronnées; on l’attachait non seulement aux églises, aux oratoires et aux autels, mais encore aux montagnes, aux rivières, aux forêts, aux ponts, aux fontaines, aux cités, aux forteresses, aux beffrois, et en particulier aux faubourgs et aux quartiers difficiles à défendre ou plus exposés aux attaques de l’ennemi. Partout l’Archange dominait en souverain.

Charles VI, dans son pèlerinage du Mont-Saint-Michel, sut apprécier les vertus et la science de Pierre le Roy; il lui assigna une rente de 1,000 livres et le fit venir à la cour, où il le choisit pour un de ses principaux conseillers. Dans cette haute position, l’illustre abbé mit sa science au service de la vérité, et usa de son influence pour pacifier l’Église et terminer le grand schisme d’Occident. On le vit tour à tour, dans les chaires de Paris et devant les docteurs de l’Université,

enseigner le droit canon ou plaider la cause du pape légitime en prêchant l’union de tous les fidèles sous un même pasteur; dans ce but, il fit un sermon remarquable en présence du roi d’Angleterre; il prit pour texte ces paroles des saints livres: «Seigneur, secourez-nous dans la tribulation.» En 1395, l’Université de Paris le députa auprès de Richard II; quatre ans plus tard il partit pour l’Espagne, où il engagea le roi d’Aragon et Pierre de Lune à rentrer sous l’obédience de Boniface IX; il prit une large part à l’assemblée qui se tint à Paris en 1406; au concile de Pise en 1409, il remplit la fonction d’orateur du roi et soutint

avec énergie l’élection du pape Alexandre V. En récompense des services qu’il avait rendus au saint-siège, il fut nommé par le souverain pontife référendaire de l’Église romaine; il s’acquittait de cette charge avec distinction, quand la mort vint le surprendre à Bologne, le 14 février 1411, sous le pontificat de Jean XXIII. Il était âgé de soixante et un ans, et gouvernait depuis 1386 l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Pierre le Roy aimait ses religieux comme un père, et sur son lit de mort il leur envoya tous les objets précieux qu’il possédait; mais il ne put leur léguer sa dépouille mortelle. Il fut inhumé à Bologne, dans l’église des dominicains, à côté de deux célèbres docteurs. Ses contemporains le nommèrent «le prélat notable; le clerc par excellence.» Ses écrits sont remarquables pour l’érudition; mais son style est diffus et parfois obscur.

Sous la prélature de Pierre le Roy, le Mont-Saint-Michel exerça dans le monde une influence jusque-là sans égale, et le culte de l’Archange fut peut-être plus populaire que dans les âges précédents; mais à l’intérieur l’abbaye fut moins florissante que sous Robert de Torigni. Depuis que l’abbé ne résidait plus parmi ses religieux, l’amour des hautes études s’affaiblissait un peu et la règle était observée avec moins d’exactitude; non seulement les habitants de la ville étaient pauvres, mais ils ne jouissaient pas d’une sécurité parfaite, et, comme à l’époque de Geoffroy de Servon, ils avaient souvent à se prémunir contre les attaques du dehors. Une lettre écrite alors par Hervé de la Fresnaie, lieutenant d’Ailguebourse, bailli du Cotentin, nous fournit des détails curieux sur cette situation du Mont-Saint-Michel. Les Normands et les Bretons, qui n’avaient jamais vécu en très bonne intelligence, se cherchaient souvent querelle et parfois même se provoquaient au combat. En 1397 ou 1398 l’alarme se répandit parmi les habitants du Mont. Les Bretons allaient assister en grand nombre à la foire qui se tenait tous les ans le jour de Saint-Michel, et ils se proposaient de piller les marchands. Pour prévenir ce désastre, Regnault, vicomte d’Avranches, se rendit au Mont-Saint-Michel avec plusieurs gentilshommes qui étaient des «personnes et gens suffisant,» bien «montez et armez,» selon l’expression d’Hervé de la Fresnaie. La descente des Bretons n’eut pas lieu et aucun des marchands ne fut inquiété. Les dépenses occasionnées par cette expédition s’élevèrent à huit livres tournois. Deux ans plus tard, en 1400, le Mont-Saint-Michel fut exposé à un danger plus sérieux. Les ennemis tentèrent de s’en rendre maîtres à main armée; mais tous leurs efforts échouèrent contre la résistance de la garnison et de quelques chevaliers normands, parmi lesquels se trouvait l’un des plus illustres rejetons de la famille Païen.

Ces guerres continuelles n’étaient pas favorables à la vie du cloître. La règle fut mitigée. Jusque-là les religieux avaient un dortoir commun qui leur servait parfois de salle de travail; mais le prieur, Nicolas de Vandastin, qui était chargé de la direction du monastère pendant l’absence de l’abbé, fit diviser en cellules l’appartement de la Merveille placé au-dessus du réfectoire; il autorisa pareillement l’usage du feu dans les froids d’hiver. Nous devons au même prieur claustral une table des bienfaiteurs pour lesquels on offrait le sacrifice de la messe, et l’état des reliques conservées dans le trésor de l’église; il fit aussi dresser le catalogue des abbayes qui formaient alors avec le Mont-Saint-Michel une union d’étroite fraternité.

Il n’est pas sans intérêt d’étudier le but et la nature de cette vaste association, dont l’Archange était l’un des principaux protecteurs. A l’origine, les religieux n’étaient pas réunis en congrégation sous un même supérieur général; mais chaque abbaye restait indépendante et gardait ordinairement ses membres jusqu’à la mort. Le Mont-Saint-Michel conserva cette indépendance tant qu’il ne fut pas uni à la congrégation de Saint-Maur. Cependant les monastères formaient entre eux des liens de fraternité: «et ce pour deux raisons principales, dit dom Huynes, la première pour estre participant plus spécialement aux prières et bonnes œuvres de plusieurs, la seconde pour obvier aux inconvénients qui peuvent arriver dans les monastères (car le diable tache de gagner en tout lieu quelque chose), par exemple s’il arrivoit que quelque religieux vint à s’entendre mal avec son abbé ou supérieur, à ne le voir de bon œil ou autres choses semblables, ou que réciproquement l’abbé ou le supérieur ne put supporter quelqu’un de ses religieux qu’à regret. Alors si l’abbé le jugeoit à propos, ou si le religieux le demandoit, ou que tous les confrères en fussent d’advis, on envoyoit un tel religieux demeurer à quelqu’un des monastères associez. Ainsy on donnoit à tous le moyen de pratiquer son salut et délivroit-on telles gens de gémir toujours sous l’esclavage d’une obéissance malplaisante.» Quand un abbé visitait les monastères unis, il y recevait les mêmes honneurs que dans sa propre maison, et s’il y rencontrait un religieux sous le poids de quelque peine disciplinaire, il avait le pouvoir de l’absoudre. La mort de chaque membre était annoncée par le son des cloches en tous les monastères de l’association; de plus, on célébrait un service funèbre pour le repos du défunt, et l’on distribuait trente pains en aumône à la même intention. Ainsi, ces hommes qui avaient tout quitté pour servir Dieu, ne formaient plus entre eux qu’une seule et même famille. Cinquante-cinq abbayes étaient unies par ces liens de fraternité au monastère du Mont-Saint-Michel quand Pierre le Roy descendit dans la tombe; et c’est là une nouvelle preuve de l’influence que la cité de l’Archange exerçait à l’extérieur. A son tour le château fort que Nicolas le Vitrier, Geoffroy de Servon, et Pierre le Roy avaient disposé pour une défense héroïque, allait être le théâtre d’une lutte dont le récit mérite d’occuper une place non seulement dans l’histoire de saint Michel, mais aussi dans nos chroniques nationales.

IV.

LE SIÈGE DU MONT-SAINT-MICHEL.