Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 20
La bonne Providence, qui prend soin des petits oiseaux et donne au lis une riche parure, nourrit plus d’une fois les pastoureaux de saint Michel. Un jour, disent les annalistes, des enfants qui venaient de fort loin en pèlerinage au Mont, achetèrent un pain de deux deniers et s’assirent en cercle pour prendre leur repas. La part de chacun était bien faible; mais, par un miracle de la puissance divine, tous se rassasièrent et avec les restes ils remplirent leurs besaces. Une autre fois, une multitude de petits pèlerins entrèrent dans une hôtellerie et firent pour six sous de dépense: «A la fin du disner, ajoute dom Huynes, n’ayant de quoy payer, ils ne demandèrent à compter, mais à sortir.» L’hôtelier les retint et leur dit qu’il voulait être payé sur-le-champ; eux d’implorer sa miséricorde en le suppliant d’avoir compassion de leur pauvreté; mais cet homme impitoyable, aimant mieux «qu’on le satisfit d’argent que de belles paroles,» ne prit point «plaisir à ces discours.» C’est pourquoi, comme il ne pouvait rien attendre de ses hôtes, il les mit à la porte après leur avoir infligé à tous «un bon soufflet;» ensuite «il s’en alla retirer la nappe sur laquelle ils avoyent disné, et, chose admirable, il vit une plus grande quantité de morceaux de pain» qu’il n’en «devoit rester naturellement, et trouva dans un verre six sols, ce que considérant, il fut marry d’avoir souffleté ces petits pellerins, et prenant l’argent il courut après eux et le leur offrit, leur demandant pardon.» Ceux-ci refusèrent, et «joyeux, sains et gaillards,» ils continuèrent leur voyage vers le Mont-Saint-Michel où ils arrivèrent après trois jours de marche.
Parmi ces enfants, plusieurs malades ou infirmes éprouvèrent l’assistance de saint Michel. L’un d’eux, disent les anciens manuscrits, avait «le col tourné tout de travers, si bien qu’au lieu de voir devant soy, il voyait derrière.» Son père, qui était «fort marry,» avait donné beaucoup d’argent aux médecins pour obtenir sa guérison; mais, tous les remèdes humains étant inutiles, il avait imploré l’aide du glorieux Archange, afin que par son intervention «il plut à Dieu redresser le col» de son fils. Sa prière fut exaucée, et, dans le cours de l’année 1333, il fit en action de grâce un pèlerinage au Mont-Saint-Michel avec son enfant qu’il menait «par la main.»
La même époque fut signalée par d’autres prodiges ni moins célèbres, ni moins étonnants. Il est rapporté que pendant la nuit une vive lumière, appelée _clarté de saint Michel_, enveloppait l’église et le sommet de la montagne, tandis que les anges faisaient entendre une céleste harmonie. Une femme depuis longtemps paralysée recouvra l’usage de ses membres, et aussitôt, dit un historien, elle jeta «les énilles» ou «potences» dont elle se servait pour marcher, et «estant arrivée devant le grand autel saint Michel,» elle remercia Dieu de l’avoir guérie par l’intercession de l’Archange. Un sourd-muet de la ville de Caen vint en pèlerinage au Mont avec plusieurs compatriotes. A peine était-il à genoux dans l’église que sa langue se délia et ouvrant la «bouche avec un fort grand bruit et rugissement» il dit: «Saint Michel, aidez-moi.» Un autre visiteur du pays de Mortain fut saisi d’une telle émotion en voyant la sainte montagne, qu’il se mit à courir pour devancer ses compagnons de voyage; arrivé dans le sanctuaire, il ne put proférer aucune parole; mais il invoqua le puissant Archange et fut guéri. La même année, deux femmes, l’une de Coutances, l’autre d’une paroisse de Bayeux, obtinrent une prompte guérison. Plus tard un cavalier normand, entraîné par les flots, appela saint Michel à son aide, et aussitôt il se sentit porté vers le rivage par une puissance invisible; dans un péril semblable, un autre pèlerin s’écria en tournant ses regards vers le Mont: «Saint Michel, aide-moi, et yrai à ta merci!» Cette prière à peine achevée, «la mer le rejeta vers Tombelaine, où, par les mérites et intercession de saint Michel, il fut trouvé sain et joyeux auprès de son cheval qui estoit mort.» «Enfin, ajoute dom Huynes, d’autres personnes (naviguant) sur la mer, eussent plusieurs fois estez engloutis de ses ondes si saint Michel, auquel ils se recommandoient, ne les eust secourus; et ce vieux navire, qu’on voit en la nef de cette église, vis-à-vis de la grand’porte, suffit entre mille pour nous en rendre tesmoignage.»
Ces faits rapportés par les anciens annalistes sont autant de preuves de la croyance et de la piété de nos pères. Tous étaient persuadés que la lutte engagée à l’origine, entre l’Archange et Satan, se continuait toujours, et le Mont-Saint-Michel était regardé comme le théâtre de ce combat terrible qui ne doit pas se terminer avant la fin des siècles. Les moines, en particulier, pensaient que leur abbaye était fidèlement gardée par le prince de la milice céleste, comme l’atteste une pieuse tradition rapportée par dom Huynes: «J’adjouteray, dit cet auteur, une chose qui a esté remarquée de tout temps et pourroit seule servir de preuve que le glorieux Archange a chosi et chérit cette sainte montagne, c’est que toustes et quantes fois que quelque moyne de ce Mont est proche de la mort, soit icy ou ailleurs, l’on entend comme une personne qui frappe, comme avec un marteau par trois fois en quelque endroit et l’on n’a point encore veu mourir de moyne en ce monastère, qu’il n’ait eu une belle fin.»
Il ne faut donc pas s’étonner si tous les regards se portèrent sur le Mont-Saint-Michel au moment où une guerre d’extermination paraissait imminente entre la France et l’Angleterre. Il était touchant, à cette heure décisive, de voir des milliers de pèlerins, et surtout les petits pastoureaux traverser les campagnes de Normandie qui devaient être bientôt arrosées de sang, gravir d’un pas agile le sentier qui conduisait au sanctuaire de l’Archange et s’agenouiller devant l’autel miraculeux. Il était beau de les voir attacher sur leurs vêtements la coquille traditionnelle, et de les entendre chanter quelques refrains populaires en l’honneur de saint Michel. A mesure que le danger approchait, le vieux cri de nos pères s’échappait plus fort et plus suppliant de toutes les poitrines: saint Michel, à notre secours; défendez-nous dans le combat.
Cette protection de l’Archange devait se faire sentir d’une manière visible, pendant les longues épreuves qui allaient s’abattre sur notre patrie et la couvrir d’un amas de ruines. Les pèlerinages des petits pastoureaux furent suivis de la lutte sanglante qui désola pendant plus d’un siècle la France et l’Angleterre; mais le Mont-Saint-Michel résista toujours aux assauts de l’étranger. Souvent des armées entières firent des efforts suprêmes pour s’emparer de l’abbaye; chaque fois elles échouèrent contre l’invincible résistance des moines et des chevaliers. La montagne apparut alors semblable à une terre vierge que le pied du vainqueur ne foula jamais, et comme une citadelle d’où partirent les premiers traits qui repoussèrent l’invasion de l’Anglais. Pendant plusieurs années, l’indépendance nationale de la France ne compta plus qu’un petit nombre de défenseurs, et l’ennemi, favorisé par nos dissensions intestines, ne rencontrait dans sa marche aucun obstacle sérieux; la Normandie surtout, la Normandie qui avait conquis l’Angleterre à la journée d’Hastings, était vaincue à son tour et subissait le joug le plus dur et le plus humiliant. Désormais il ne fallait pas attendre des hommes la délivrance et le salut; mais le ciel qui n’avait point protégé les Anglo-Saxons contre le glaive de Guillaume le Conquérant, ne voulut pas qu’une race étrangère usurpât le trône de saint Louis, et l’Archange fut le messager dont Dieu se servit pour accomplir ses desseins de miséricorde.
II.
LES PRÉPARATIFS DE DÉFENSE.
A la mort de Jean de la Porte, en 1334, les bénédictins portèrent leurs suffrages sur Nicolas le Vitrier qui était natif du Mont et remplissait déjà dans le monastère la charge de prieur. Selon l’usage, le nouvel élu alla recevoir la bénédiction de l’évêque d’Avranches et revint ensuite prendre possession de sa stalle, après avoir juré sur les Évangiles d’observer fidèlement les lois et coutumes de l’abbaye. Trois ans plus tard, tandis que Nicolas le Vitrier gouvernait ses religieux avec sagesse et travaillait à opérer des réformes que les circonstances pouvaient rendre nécessaires, la guerre de cent ans éclata comme un coup de foudre annoncé par un orage menaçant, et avec elle s’ouvrit pour la cité de l’Archange cette ère mémorable pendant laquelle le monastère devait exercer à l’extérieur une influence jusque-là inconnue.
Sous Nicolas le Vitrier, le nombre des religieux s’élevait à quarante; leur vie était partagée entre la prière, l’étude et le service des pèlerins; deux des plus distingués étaient envoyés à Paris et à Caen aux frais des prieurés de l’abbaye, pour suivre les cours des universités et se livrer aux hautes études. Plusieurs monastères, églises et chapelles dépendaient des bénédictins ou formaient avec eux une vaste association de prière et de fraternité. Parmi les pèlerins de cette époque, un certain nombre venaient implorer le pardon de leurs crimes. Il est rapporté qu’un certain Guillaume Lesage, de Vains, ayant noyé son beau-père dans la grève du Mont, au mois de novembre 1357, obtint sa grâce du dauphin et fut délivré des prisons de Saint-James, mais à la condition qu’il ferait trois fois, «nu-pieds et en chemise,» le pèlerinage du Mont-Saint-Michel, et qu’il prierait Dieu de protéger le roi, son fils et la couronne de France.
L’abbaye protégée par l’escarpement de la montagne et le flux de la mer, était admirablement disposée pour la défense et possédait déjà une enceinte assez forte pour opposer une vive résistance aux attaques du dehors. Par-dessus tout, dit un historien, «l’Archange saint Michel en estoit le fidèle» gardien, selon qu’il l’avait promis au bienheureux Aubert. Cette abbaye-forteresse qui se dressait comme un géant aux portes de la France et défiait les menaces des Anglais, attira l’attention de nos rois. Sous le règne de Charles le Bel, en 1324, l’année même où Édouard d’Angleterre prenait les armes pour soutenir ses prétentions sur les limites de la Guyenne, Guillaume de Merle, capitaine des ports et frontières de Normandie, appréciant l’importance militaire du Mont-Saint-Michel, jugea utile d’y envoyer un soldat avec cinq valets. Les religieux leur ouvrirent l’entrée de l’abbaye et les logèrent dans l’appartement du portier; mais Guillaume voulant leur imposer la charge de les nourrir et de les payer, ils s’y refusèrent et adressèrent des plaintes à Charles IV. Des commissaires royaux, nommés par lettres patentes du 25 janvier 1326, déclarèrent après mûr examen que le Mont avait toujours été loyalement gardé par les chanoines d’abord et ensuite par les bénédictins, et qu’il serait injuste d’imposer à ces derniers l’obligation d’entretenir une milice que Guillaume de Merle leur avait imposée de son autorité personnelle. En 1334, Philippe VI, non content d’approuver cette déclaration signée par les premiers vassaux du pays, prit à sa charge l’entretien des soldats et accorda de nombreux privilèges au Mont-Saint-Michel.
Deux années auparavant, dans une circonstance solennelle, le monarque avait donné une preuve éclatante de sa dévotion envers le chef de la milice céleste. Après avoir marié Jean, duc de Normandie, à Bonne, fille du roi de Bohême, il voulut le faire chevalier le jour de Saint-Michel. Un grand nombre de princes et de seigneurs se rendirent à Paris pour assister à cette fête qui fut des plus pompeuses, et donner un témoignage d’affection au jeune chevalier dont le nom devait être dans la suite le synonyme de la bravoure et de l’honneur. En choisissant cette date populaire pour une cérémonie aussi auguste, Philippe de Valois imitait les anciens rois de France, Charlemagne et ses successeurs; en effet, comme l’atteste l’auteur de la _Chanson de Roland_, c’est à la Saint-Michel que se tenaient souvent les cours plénières et que l’on prenait les engagements les plus sacrés et les plus irrévocables. Sous le même règne, l’effigie de l’Archange terrassant le dragon à l’aide de la croix fut gravée sur des pièces de monnaie appelées _anges d’or_ ou _angelots_. Saint Michel y apparaît revêtu de la puissance et de la dignité royale; il porte la couronne aux fleurs de lys, et sa main gauche s’appuie sur l’écusson de France (fig. 66).
En 1347, Philippe VI de Valois prit encore la défense de l’abbé contre Guillaume Paynel, et il ordonna de restituer aux moines le montant des taxes prélevées sur le monastère. Nicolas le Vitrier ne jouit pas d’un moindre crédit à la cour de Rome. Il vécut aussi en bonne intelligence avec l’évêque et les chanoines d’Avranches. Ceux-ci lui confièrent le trésor de leur église, pendant que les Anglais dévastaient l’Avranchin. Il profita de son influence et put exécuter des travaux importants, malgré les menaces incessantes de l’ennemi et le grave accident survenu en 1350. La foudre tomba sur l’église, et le monastère devint la proie des flammes. Sans perdre courage, Nicolas le Vitrier se mit à l’œuvre, fit réparer les désastres de l’incendie, restaura les bâtiments et veilla au bon entretien des remparts.
La fin de cette prélature fut signalée par des événements d’une grande importance pour le Mont-Saint-Michel. A la faveur des troubles qui suivirent la mort de Philippe VI, les Anglais se jetèrent sur la France et ajoutèrent les désolations de la guerre aux horreurs de la Jacquerie; ils exercèrent de grands ravages sur le littoral, et s’ils n’essayèrent pas encore de mettre le siège devant la cité de l’Archange, ils rendirent le péril plus pressant et attirèrent de nouveau l’attention du roi sur la situation exceptionnelle de la place. Jean le Bon publia des lettres patentes par lesquelles il déclarait prendre l’abbaye sous sa protection. Charles V ayant la régence du royaume pendant la douloureuse captivité de son père, nomma l’abbé gouverneur et capitaine du château; il lui permit de prélever 50 livres de rente sur le prieuré de la Bloutière, et il exempta du service militaire les habitants de quatre paroisses voisines, Ardevon, Huisnes, L’Espas et Beauvoir, à la condition qu’ils mettraient des hommes à la disposition des bénédictins pour faire le guet au Mont-Saint-Michel. Cette page, l’une des plus curieuses et des plus instructives de cette histoire, est racontée par dom Huynes dans un langage plein de noblesse et de patriotisme: «l’abbé Nicolas le Vitrier, dit-il, estant venu à bout de la difficulté touchant le payement des soldats, sa vigilance ne s’arresta point là, car voyant toute sa chère patrie oppressée de misères et calamitez procédentes des malheureuses guerres qu’Édouard troisiesme du nom, roy d’Angleterre allumoit en France contre Philippe sixiesme dit de Vallois, successeur légitime de Philippe quatriesme dit le Bel, il prit luy mesme le soin de maintenir cette place en l’obéissance des rois de France et ne se fiant nullement à quelques externes qui disoient avoir commission du roy Philippe de la garder il les mit hors, du consentement du roi, et fit garder cette abbaye par ses hommes et serviteurs, faisant luy-mesme un tel guet autour de ce rocher que jamais nul Anglois durant les troubles n’y mit le pied. Cette grandeur de courage fit que par après plusieurs roys de France deffendirent par leurs patentes que nul fut capitaine de ce Mont sinon l’abbé ou celui qu’il plairoit à l’abbé. Et le roy Charles cinquiesme n’estant encore que duc de Normandie en donna des lettres à cet abbé Nicolas le Vitrier, le vingt-septiesme de janvier mil trois cent cinquante-six, et d’autres le vingt-deuxiesme décembre de l’an mil trois cent cinquante-sept.» Nicolas le Vitrier ne jouit pas longtemps de ses nouveaux privilèges. La mort vint le surprendre au milieu de ses travaux, le 30 octobre de l’année 1362. Quelques jours auparavant Urbain V l’avait honoré d’un _bref_ pontifical.
Ici une réflexion se présente d’elle-même à la pensée. Un moine à la fois abbé et seigneur, archidiacre et capitaine, supérieur d’une maison religieuse et gouverneur d’un château-fort, travaillant de concert avec le légat du saint-siège au maintien de la discipline monastique qui tend à s’affaiblir et commandant à des soldats toujours en alerte dans un pays agité par des guerres continuelles, assistant aujourd’hui à un chapitre de son ordre à Saint-Pierre de la Couture et demain siégeant sur un tribunal, favori des princes et protégé du souverain pontife; il n’y a rien là qui soit en rapport avec nos mœurs et nos idées modernes. Oui, sans doute; mais alors pouvait-il en être autrement, et, sans la mesure prise par Charles V, le Mont-Saint-Michel serait-il devenu l’un des boulevards de la France à cette heure de défection universelle et de lâches trahisons? L’histoire va se charger de répondre.
Comme on n’entendait de toutes parts que des bruits de guerre, les religieux choisirent pour remplacer Nicolas le Vitrier un homme d’une bravoure vraiment chevaleresque et aussi capable, dit un historien, de «commander à des soldats mercenaires et fougueux sur des murailles, qu’à des enfants d’obédience en leurs clouestres.» Il se nommait Geoffroy de Servon, et était issu d’une illustre famille de l’Avranchin. Sa prélature qui embrasse vingt-trois ans, de 1363 à 1386, est une des plus célèbres que nous offrent les annales du Mont-Saint-Michel. L’influence religieuse et sociale de l’abbaye-forteresse augmentait à mesure que l’invasion étrangère devenait plus redoutable et les troubles intérieurs plus menaçants. Le traité désastreux de Brétigny avait humilié la France sans lui rendre la paix, et, pendant que Jean le Bon allait reprendre ses fers en disant que si la bonne foi était bannie de la terre, elle devait trouver asile dans le cœur des rois, des factieux jetaient le trouble dans la capitale ou dévastaient nos campagnes déjà si pauvres et si désolées.
Dans ce péril extrême, les véritables Français levèrent au ciel des mains suppliantes, et appelèrent saint Michel à leur secours. Malgré les dangers auxquels on s’exposait en traversant un pays infesté par des bandes de voleurs, les pèlerinages continuaient avec une grande affluence. L’année même de l’élection de Geoffroy, les religieux virent arriver au Mont un prince non moins illustre par la sainteté de sa vie, que par la noblesse de sa naissance; il marchait pieds nus et portait l’habit sombre du pèlerin. C’était Charles de Blois, qui, peu de mois après, versait son sang dans les plaines d’Auray. Le pieux duc déposa dans le trésor de l’église des ossements de saint Hilaire et une côte de saint Yves qui fut renfermée dans un reliquaire de vermeil, avec cette inscription: «Voici la coste sainct Yves que monsieur Charles de Blois cy donna.» Le nombre des étrangers, surtout à certains jours de fête, devint si considérable qu’il fallut prendre des mesures énergiques pour la sûreté de la place. Charles V, désirant récompenser la grande loyauté et parfaite obéissance de ses «chiers et amez religieux,» et voulant empêcher toute surprise de la part des «adversaires» qui auraient pu se glisser parmi les pèlerins, nomma Geoffroy de Servon capitaine du château et le chargea de faire «grande diligence» contre «la force, malice ou subtilité» de l’ennemi. Le monarque écrivait la même année, 1364: «Nous deffendons estroitement» à tout visiteur d’entrer dans la ville avec «cuteaux poinctus, espées et autres armures;» cette permission n’est accordée qu’à «nos frères» et à ceux qui en auront un «espécial commandement.» La prescription du roi fut mise en vigueur, l’année suivante, contre Jean Boniant, vicomte d’Avranches, ville pour lors «navarroise et ennemye, lequel portant un grand cutel à poincte nez, de sa volonté, par force et puissance» avait voulu pénétrer dans l’abbaye «avecques plusieurs autres compagnons.»
Toutes ces mesures de prudence ne suffirent pas encore pour la tranquillité des religieux. La renommée attirait parfois une telle multitude de pèlerins, que Geoffroy de Servon dut recourir à des moyens plus efficaces, afin d’empêcher tout désordre et de prévenir les attaques à main armée; il fut décidé que les vassaux des grands fiefs de l’abbaye viendraient tous les ans, le jour de la Saint-Michel, prêter secours aux défenseurs de la place et fourniraient des soldats en cas de guerre. Du nombre de ces gentilshommes «étaient le sieur de Hambye, Louis de la Bellière, Robert du Buat, Hervé de la Cervelle, Robert de la Croix,» et plusieurs autres que l’on peut regarder comme les prémices et la fleur des chevaliers de saint Michel. Cette troupe d’élite avait un _chef_ digne de la commander. Bertrand du Guesclin, le brave par excellence, était lieutenant du roi pour la Normandie (fig. 67). Il dut visiter plus d’une fois la cité de saint Michel. Déjà, n’étant que simple capitaine, il avait pris des mesures de sûreté pour l’abbaye, et, même avant l’ordonnance de Charles V, il avait prohibé l’entrée du château avec des armes. Un jour, il réunit quelques gentilshommes bretons et normands, se mit à la poursuite des Anglais, les atteignait et les tailla en pièces «dans les Landes de Meillac (d’Argentré).» La digne épouse de Bertrand du Guesclin, Tiphaine Raguenel, fille de messire Robert Raguenel et de Jeanne de Dinan, vicomtesse de la Bellière, eut aussi des rapports étroits avec la cité de l’Archange. En 1366, peu avant le départ de son mari pour l’Espagne, elle quitta Pontorson où un officier anglais avait tenté de la faire captive, et chercha un abri derrière les remparts du Mont-Saint-Michel. Son époux, disent les annalistes, lui bâtit «vers le haut» de la ville, «un beau logis» dont il existait encore quelques murailles au dernier siècle; il lui confia cent mille florins et partit pour aller se mettre à la tête des _grandes compagnies_. Tiphaine, non moins libérale envers les pauvres que brave dans le danger, vida la cachette et distribua le trésor aux soldats que la guerre avait laissés sans ressources. Elle occupait ses loisirs à l’étude de la philosophie et à la contemplation des astres, ce qui la fit passer pour sorcière aux yeux de plusieurs Montois et lui valut le nom de Tiphaine-la-Fée; elle composa même des «éphémérides» que certains auteurs prétendent reconnaître dans la bibliothèque d’Avranches. Tiphaine Raguenel mourut à Dinan. Elle avait demandé que Geoffroy de Servon officiât à ses obsèques, et cette faveur lui fut accordée. Enfin, par un acte du 13 mars 1377, Charles V donna au connétable la ville et la vicomté de Pontorson avec d’autres biens situés en Normandie, moyennant une rente annuelle de mille livres (_Arch. nat._, c. k. 51, n. 19). Ainsi, Bertrand du Guesclin, dont le nom seul réveille tant de souvenirs glorieux, passa les meilleures années de son existence sous le regard de l’Archange, à côté de son principal sanctuaire.