Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 19

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En 1264, Richard Toustin mourut et fut enterré dans l’église, au bas de la nef. Les bénédictins choisirent pour lui succéder un religieux du Mont, nommé Nicolas Alexandre. Le nouvel abbé, non content de faire observer la discipline avec une grande exactitude à l’intérieur de son monastère, opéra aussi de sages réformes dans les prieurés qui étaient soumis à sa juridiction, et ses attraits pour la vie cachée ne l’empêchèrent pas de veiller aux intérêts des religieux. Sa piété contribua beaucoup à faire honorer le glorieux Archange en attirant au Mont des pèlerins célèbres. Il mourut le 17 novembre 1271, et reçut la sépulture dans le transept nord de l’église, à côté de l’autel dédié à saint Nicolas, son patron.

Sous cette prélature, Louis IX donna de nouvelles marques publiques de sa dévotion envers le prince de la milice céleste. Il fit un deuxième pèlerinage au sanctuaire de l’Archange, et, par une charte royale promulguée en 1264, il légua au Mont la terre de Saint-Jean-le-Thomas; de plus, pour favoriser les vues de l’abbé, il interdit les assemblées parfois tumultueuses qui se tenaient dans la ville, et transféra au village de Genêts les foires du dimanche des Rameaux et du mardi de la Pentecôte.

La piété de saint Louis trouva de nombreux imitateurs. Une multitude de pèlerins des différentes contrées de l’Europe s’agenouillaient chaque jour devant l’autel de l’Archange. Ils ne reculaient devant aucun sacrifice et s’imposaient souvent de rudes privations pour satisfaire leur piété. A cette époque de foi, nous voyons aussi de grands coupables traverser la France, visiter le Mont-Saint-Michel et de là se rendre à Saint-Jacques en Galice; ils prenaient ensuite le chemin de Rome, d’où ils partaient pour Jérusalem. Ainsi, au treizième siècle comme dans les âges précédents, les peuples vénéraient en saint Michel non-seulement le prince guerrier, mais aussi l’ange du repentir, l’appui, le guide des malades et des affligés.

Les croisés, au retour de leur expédition lointaine, allaient de leur côté remercier «monseigneur» saint Michel de les avoir préservés des horreurs de la peste et arrachés aux mains de l’ennemi; de ce nombre fut l’héritier de Louis IX, Philippe le Hardi. Ce monarque ayant échappé à la contagion qui ravagea nos armées devant les murs de Tunis, attribua cette grâce à saint Michel, protecteur de la France, et conserva toujours une vraie dévotion pour le glorieux Archange; c’est pourquoi sous ce règne, comme sous les précédents, le prince de la milice céleste présida au progrès et à la formation de notre unité nationale.

Pendant que Philippe le Hardi réunissait à la couronne plusieurs domaines ou duchés de France, le Mont fut gouverné par deux abbés qui montrèrent une grande sagesse dans l’administration intérieure, et déployèrent un zèle ardent pour défendre les intérêts des religieux contre les empiétements du dehors. Ils se nommaient Nicolas Fanegot et Jean le Faë. Le premier fut élu en 1271, à la mort de Nicolas Alexandre, et resta huit ans à la tête du monastère; il reçut la sépulture dans la basilique à côté de son prédécesseur. Jean le Faë, prieur claustral, lui succéda de 1279 à 1298. Cet abbé, dit dom Louis de Camps, charma par sa modestie les riches seigneurs de la contrée et les rendit «libéraux de plusieurs belles terres et seigneuries en faveur des religieux.» Il reçut de Rome des bulles qui confirmaient les dites donations et accordaient à l’abbaye de nombreux privilèges.

Ces lettres, émanées de l’autorité pontificale, alors si respectée dans le monde chrétien, jettent une grande et vive lumière sur l’histoire du culte de saint Michel. Pendant le cours du moyen âge, en particulier à l’époque où nous sommes arrivés, les pèlerinages au sanctuaire de l’Archange étaient si célèbres en toute l’Europe que plusieurs papes, non contents d’approuver ces pieuses pérégrinations, accordèrent de précieuses faveurs à tous ceux qui visitaient la basilique. Nous voyons aussi, d’après les lettres des papes, que si les pèlerins du moyen âge n’essuyaient pas les attaques d’une presse impie et railleuse, ils étaient quelquefois assaillis par des bandes de voleurs; ils avaient surtout à craindre de continuelles vexations de la part des guides ou des vendeurs qui abondaient dans la ville et les environs. Pour faire cesser de pareils abus, il existait une arme plus puissante que la force physique et plus en rapport avec la mission de l’Église que le glaive matériel: les souverains pontifes, à l’exemple d’Alexandre III, défendirent sous peine d’excommunication de voler ou de molester les pèlerins qui venaient au Mont-Saint-Michel pour prier.

Depuis la conquête de la Normandie, les rois de France marchèrent sur les traces des «seigneurs papes de la sainte Église romaine.» Philippe-Auguste, Louis IX, Philippe le Hardi joignirent leur vaillante épée aux armes spirituelles des souverains pontifes et la mirent au service de l’archange saint Michel, qui, en retour, veillait sur les destinées du royaume. De leur côté, les évêques de la province de Normandie travaillèrent à la sécurité générale en condamnant une bande de scélérats, qui se disaient de la famille du géant Goliath et répandaient la terreur dans toute la contrée. C’est ainsi que la France de saint Louis, cette France si noble et si prospère, rendit un solennel hommage au prince de la milice céleste et mérita de figurer dans l’histoire de son culte avec la France de Clovis et de Charlemagne.

Le treizième siècle touchait à sa fin. Le successeur de Philippe le Hardi, Philippe le Bel, malgré les fautes qui ternirent l’éclat de son règne, montra la même vénération, la même générosité que ses ancêtres pour le Mont-Saint-Michel. Ce prince, violent mais brave jusqu’à l’héroïsme, religieux malgré ses luttes scandaleuses contre l’Église, prouva par son exemple l’influence que l’Archange exerçait sur la nature fière et indomptable des chevaliers chrétiens. Sous ce règne, un religieux d’un rare mérite, appelé Guillaume du Château, prit le gouvernement du Mont, un an après la mort de Jean le Faë; il alla recevoir la bénédiction de l’évêque dans la cathédrale d’Avranches, et revint prendre possession de sa stalle la veille de Noël, 1299; il fut reçu à la porte principale par les bénédictins qui lui firent jurer d’observer les lois et les privilèges de l’abbaye, et le conduisirent dans la basilique. Tout faisait espérer une ère de longue prospérité sous la conduite d’un chef si remarquable et d’un maître si habile, quand tout à coup un sinistre inattendu vint consterner la cité de l’Archange et mit en péril l’avenir du monastère. Au mois de juillet 1300, la foudre tomba sur le clocher et le renversa: «Les cloches furent fondues, dit dom Huynes, et le métail découla de part et d’autre. Les toicts de l’église, du dortoir, et de plusieurs autres logis furent bruslez et les charbons tombans sur la ville ne laissèrent presque aucune maison sur pied.» La tour des livres, bâtie par le célèbre Robert du Mont, eut le sort de la flèche; elle s’écroula et ensevelit sous ses décombres plusieurs manuscrits d’une grande valeur. D’autres désastres signalèrent les premières années du treizième siècle. D’après les annalistes de l’époque, des tempêtes affreuses renversèrent les maisons et déracinèrent les forêts; la mer franchit ses limites, exerça de grands ravages sur le littoral et engloutit dans son sein «des animaux d’espèces diverses.»

Guillaume du Château, loin de perdre courage en face de tant d’épreuves, entreprit la restauration du monastère et se mit à l’œuvre avec un zèle infatigable. Grâce aux offrandes des pèlerins, surtout du roi de France, il put relever une partie des ruines et refaire les toitures de l’église, du cloître et des maisons de la ville; il rebâtit les magasins de l’abbaye et continua les fortifications commencées par ses prédécesseurs. En 1307, une bulle du pape Clément V confirma tous les droits des religieux et accorda de nouvelles faveurs aux pèlerins. Aussitôt les grandes manifestations, qui s’étaient un peu ralenties depuis le désastre de 1300, reprirent leur cours habituel. L’évêque d’Avranches, Nicolas de Luzarches, se rendit au Mont pour faire sa visite à l’église de l’Archange; l’abbé l’attendit à la porte du monastère, «vestu pontificalement, la croce en main et la mitre en teste.»

Le plus illustre pèlerin que reçut Guillaume du Château fut le roi de France, Philippe le Bel. Ce prince, non content de favoriser les bénédictins, en leur accordant le droit de pêche à Bricqueville et à Genêts, voulut à l’exemple de ses ancêtres, visiter en personne le sanctuaire du Mont-Saint-Michel; il se mit en route dans le cours de l’année 1311, et prit le chemin de la Normandie, suivi d’une brillante escorte. Guillaume du Château, qui avait su gagner «ses bonnes grâces,» célébra sa réception avec tout l’éclat que réclamait la majesté royale. Le monarque gravit le flanc de la montagne, entra dans la basilique et fléchit le genou pour prier le saint Archange; il fit ensuite de riches présents à l’abbaye et déposa sur l’autel deux épines de la sainte couronne avec une relique insigne de la vraie croix; il joignit à ces dons la somme considérable de 1,200 ducats pour l’acquisition de la fameuse statue de saint Michel en lames d’or, que l’on admirait encore au seizième siècle sous le grand crucifix de la nef. Dans la suite Charles VI, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, François Iᵉʳ, Charles IX avec le prince Henri son frère, la fleur de la chevalerie française, plusieurs évêques suivis de leur clergé, des foules nombreuses viendront accomplir leur pèlerinage au Mont-Saint-Michel pour continuer les glorieuses traditions des anciens âges; et aujourd’hui, malgré nos récentes manifestations, «nous avons peine à nous faire une idée du respect et de la vénération que la sainte montagne inspirait autrefois (M. Demons).»

Guillaume du Château ne vécut que trois ans après le pèlerinage de Philippe le Bel; il mourut le 11 septembre 1314, et fut inhumé dans la basilique, au bas de la nef. Pendant cette prélature, un écuyer nommé Pierre de Toufou fut établi gardien de la porte du Mont-Saint-Michel, moyennant deux pains et une quarte de vin de Brion par jour, plus une somme annuelle de 25 sols de monnaie. Les religieux, d’après un registre ouvert à cette époque, devaient aussi fournir des hommes au roi pour l’armée de Flandre, et un jeune seigneur, appelé Robert Roussel, se chargea par procuration de ce service onéreux.

L’année même de la mort de Guillaume du Château, les bénédictins choisirent pour lui succéder le prieur de Saint-Pair, nommé Jean de la Porte; celui-ci resta vingt ans à la tête du monastère et mérita d’être placé parmi les premiers abbés du Mont-Saint-Michel. Ses religieux rendirent de lui le plus beau témoignage, dans une supplique adressée au souverain pontife: «Jean de la Porte nous a gouverné selon Dieu, écrivaient-ils; son humilité, sa piété, sa mansuétude, l’intégrité de ses mœurs, sa patience dans les épreuves, son amour de la justice, sa vie exemplaire, la bonne réputation qu’il s’est acquise, le charme de sa conversation en ont fait un pasteur accompli et un homme d’une grande probité.» Après son élection, le nouvel abbé se présenta devant le chapitre d’Avranches, qui administrait le diocèse depuis la mort de Michel de Pontorson; mais les chanoines le renvoyèrent à l’évêque de Dol qui le bénit en présence de l’abbé de la Lucerne; ensuite il fit serment de fidélité au roi de France et en reçut des lettres de protection près du bailli du Cotentin. Jean de la Porte ayant gouverné son monastère avec sagesse et fermeté, mourut le jour du vendredi saint, 14 avril 1334, à l’heure où les religieux devaient réciter l’office divin. Tous l’avaient aimé comme un père pendant sa vie; après sa mort, ils le vénérèrent comme un saint. Sa dépouille mortelle fut inhumée dans la chapelle dédiée à saint Jean l’Évangéliste, devant l’autel de la très sainte Trinité. Les bénédictins élevèrent à la mémoire de l’illustre abbé un mausolée remarquable, avec «son effigie relevée en bosse et revestue pontificalement;» ses armes, où brillait le symbole de la douceur unie à la force et à la charité, furent aussi reproduites dans le vitrail qui surmontait le tombeau, et à la voûte de la nef.

Jean de la Porte s’efforça d’inspirer l’amour de la règle par ses paroles et surtout par ses exemples; en même temps il employa tous les moyens qu’il avait à sa disposition pour favoriser les hautes études. Ses efforts ne furent pas inutiles. A cette époque l’abbaye compta parmi ses membres des hommes de mérite, au nombre desquels figure Jean Enète. Ce religieux était versé dans la connaissance de l’Écriture sainte et de la théologie; et même, si l’on en juge par les ouvrages qui lui appartenaient, il n’était pas étranger à l’étude de la langue hébraïque. Comme la plupart des savants, il aimait les livres, et l’un de ses amis, nommé Jean Hellequin, ne trouva pas de présent plus agréable à lui offrir qu’une _Bible_ du prix de 10 livres et un volume des _Sentences_ de Pierre Lombard, qu’il avait acheté 8 livres parisis.

Rien ne manquait alors à la prospérité du mont Tombe et saint Michel était honoré sous tous les titres que nos pères aimaient à lui donner. Le monastère acquit de nouveaux revenus en Bretagne, dans la ville d’Avranches, à Jersey et dans le diocèse de Coutances; les rois Louis X, Philippe V et Charles IV accordèrent de nouveaux privilèges au Mont-Saint-Michel et mirent leur couronne sous la garde de l’Archange; le souverain pontife Jean XXII, la reine Jeanne de France et les ducs de Bretagne, le roi d’Angleterre Édouard II, plusieurs évêques et seigneurs féodaux écrivirent au vénérable abbé ou envoyèrent des présents au sanctuaire de saint Michel; les grandes voies de Paris, d’Angers, de Rennes étaient couvertes de pèlerins qui se réunissaient sur les grèves, et là se rangeaient en longues files pour gravir le versant de la montagne et faire leur entrée solennelle dans les vastes nefs de la basilique; ils retournaient ensuite dans leur pays et y racontaient les merveilles dont ils avaient été les heureux témoins. Cependant à la France riche, prospère et triomphante, telle que saint Louis l’avait faite, allait succéder une France pauvre, humiliée, vaincue. La ligne directe des Capétiens venait de s’éteindre pour faire place à la branche puînée des Valois; la guerre de cent ans avec ses horreurs s’annonçait déjà menaçante; un vainqueur impitoyable devait bientôt battre en brèche nos vieilles institutions féodales pour établir sa domination sur un amas de ruines et tenter d’introduire chez nous une dynastie que la loi salique proscrivait. La vieille abbaye normande changea d’aspect. Robert de Torigni ne sortait pas de son monastère sans être accompagné de ses vavasseurs portant la lance au poing et l’écu sur la poitrine. Cette pompe féodale prit de tels développements sous Richard Toustin, que l’archevêque de Rouen, Eudes Rigault, et le souverain Pontife lui-même se crurent obligés d’y porter remède. Dans les _Constitutions_ de l’époque, il est défendu aux moines de «boire dans des verres au pied cerclé d’argent ou d’or,» de porter des «couteaux à manche richement ciselé,» de sortir sur des «chevaux caparaçonnés, avec des selles ornées d’arabesques.» Cette magnificence disparaîtra dans les siècles suivants pour faire place à la pauvreté; ces vases de prix seront engagés ou vendus pour alimenter la garnison du château et nourrir les derniers défenseurs de la France. Mais d’autres gloires étaient réservées au Mont-Saint-Michel dans ces temps malheureux, et l’Archange guerrier allait remporter de nouveaux triomphes; après avoir présidé à la formation de nos grandes universités en qualité de prince de la lumière, il devait se présenter à nos armées vaincues comme l’ange des _batailles_, le type de la bravoure et de la fidélité.

CHAPITRE III

SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS.

I.

L’ÉPISODE DES PETITS PÈLERINS.

Un écrivain versé dans l’étude du moyen âge, M. L. Gautier, a tracé les principaux caractères du culte de saint Michel pendant la guerre de cent ans: «Rien, dit-il, ne se ressemble moins que la France des Capétiens et celle des Valois. Avant la guerre de cent ans, la France était, à tout le moins, aussi peuplée que de nos jours; elle était généralement riche et prospère, et le sort des classes inférieures y était peut-être aussi fortuné qu’aux meilleurs jours de notre histoire. Mais la guerre de cent ans a tout changé, et elle a fait de ce beau pays une terre dépeuplée et misérable. Il y a des populations françaises qui ont, à cette époque, couché dans leurs églises durant plusieurs années, tant leurs habitations étaient menacées par les Anglais et les compagnies. On ne peut guère se faire l’idée d’une telle misère, ni surtout d’une telle décadence. Le sens de la justice avait notablement baissé, et, comme le montrent nos lettres de rémission, le crime n’inspirait plus l’horreur qu’il doit inspirer. Le jour vint où l’on vit à Paris se pavaner l’Anglais insolemment vainqueur, et là, tout près de l’Anglais, dans le palais de saint Louis, un pauvre vieux roi de France qui avait perdu la raison. Quelquefois le pauvre Charles se mettait aux fenêtres de ce palais qu’on lui laissait par pitié, et il était acclamé par tout ce qui restait encore de bons Français dans la capitale déshonorée de la France conquise. C’est alors que tous les Français se prirent à penser à saint Michel et à en faire leur idée fixe. Ils voyaient dans le ciel les grandes ailes lumineuses de l’Archange, qui s’étendaient au-dessus de ce beau pays, et qui nous promettait, en quelque sorte, la revanche tant souhaitée. Saint Michel fut obstinément, opiniâtrément aimé, prié, attendu, désiré, et c’est vers le sanctuaire du mont Tombe que se dirigeait le regard de l’espérance universelle. Jeanne d’Arc a partagé cette espérance; Jeanne d’Arc a eu ce regard. On sait le reste, et comment, la plus simple, la plus candide, la plus charmante de toutes les jeunes filles devint, avec l’aide de saint Michel, la libératrice d’une nation dont les destinées sont intimement liées avec celles de l’Eglise.»

De 1328 à 1337, c’est-à-dire dans les années qui précédèrent immédiatement les grandes hostilités, la France parut entrevoir les événements qui allaient s’accomplir, et dès lors, son attention se porta sur le Mont-Saint-Michel. Depuis 1333, le roi d’Angleterre, manifestant de plus en plus ses prétentions à la couronne de Philippe VI, les peuples se portèrent en foule vers le sanctuaire miraculeux, et tous, unis dans la même foi et la même espérance, supplièrent l’Archange de les secourir à l’approche du danger.

A cette époque se rattache un épisode touchant, qui jeta l’Europe dans l’admiration. Des croisades de jeunes bergers, appelés _Pastoureaux_, s’étaient mises en marche pour aller combattre les Sarrasins et prier sur le tombeau du Sauveur; le Mont-Saint-Michel allait avoir aussi ses pèlerinages de _Petits Enfants_. Ne convenait-il pas aux anges de la terre de visiter le palais des anges du ciel, et la voix de l’innocence ne devait-elle pas se faire entendre sous ces voûtes sacrées, où les pécheurs venaient chaque jour implorer la miséricorde de Dieu? Laissons la parole à nos pieux chroniqueurs et n’enlevons rien à la naïveté, à la poésie, à la vivacité de leurs récits.

En 1333, dit dom Huynes, «une chose advint grandement admirable et est telle. Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient pastoureaux vinrent en cette église de divers pays _lointins_ les uns par bande, les autres en particulier.» Des voix mystérieuses leur avaient dit: Levez-vous et allez au Mont-Saint-Michel; «incontinant ils avoient obéys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost mis en chemin, laissans leurs troupeaux emmy les champs, et marchant vers ce Mont sans dire adieu à personne.» Un enfant âgé de vingt-un jours dit à sa mère d’une voix forte et intelligible, comme s’il eût atteint l’âge de vingt ans: «Ma

mère, portez-moi au Mont-Saint-Michel.» Celle-ci «grandement étonnée, et ce n’est merveille, publia dès l’heure ces paroles par tout le voisinage, et vint en cette église apportant son petit poupon.» Deux autres du diocèse de Séez voulurent se mettre en marche à l’insu de leurs parents; mais ceux-ci les saisirent et les enfermèrent sous clef, espérant par là les détourner de leur projet; ils réussirent en effet, ajoute l’annaliste, car les deux enfants moururent de chagrin et on les trouva les bras étendus comme pour implorer le secours de l’Archange, «lequel (ainsy qu’il est croyable) receut leurs âmes et les conduisit au ciel; une tant ardente dévotion leur ayant esté réputée pour méritoire.»

Dieu prenait sous sa garde les petits pèlerins de saint Michel, et malheur à ceux qui les insultaient ou les accusaient de témérité. On rapporte que dans la ville de Chartres, une femme «superbe et mal apprise» se moqua d’une troupe d’enfants qui venaient en pèlerinage au mont Tombe; à l’instant, le démon s’empara de cette malheureuse et la tourmenta d’une étrange façon. Ses amis supplièrent l’Archange «de prendre compassion» d’elle et de «luy restituer sa pristine santé,» ajoutant qu’elle irait le remercier dans son sanctuaire; en effet, elle fut délivrée du mal qui l’obsédait et bientôt on la vit «saine et joyeuse» s’agenouiller devant l’autel de l’Archange, rendant grâce à Dieu qui «chastie ceux qu’il ayme,» afin de les guérir et de les sauver. Un homme de Mortain, mettant obstacle au pèlerinage de plusieurs enfants qu’il avait en pension, perdit l’usage de la parole, et trois ouvriers de Sourdeval, attribuant au sortilège ou à la magie l’enthousiasme des petits _pastoureaux_, furent saisis d’une maladie douloureuse qui les conduisit aux portes de la mort; ils recouvrèrent la santé, grâce à l’intervention de saint Michel, et se rendirent au mont Tombe pour demander pardon à l’Archange de la faute dont ils s’étaient rendus coupables envers les jeunes pèlerins.