Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 18

Chapter 183,632 wordsPublic domain

Dans les desseins de la Providence, cette ère de prospérité commença par des épreuves, et le nouveau Mont-Saint-Michel s’éleva sur des ruines qui pouvaient paraître irréparables aux yeux des hommes. Sous le gouvernement de Jourdain, Jean sans Terre, prince aussi cruel et fourbe qu’il était poltron et débauché, mérita d’être déshérité de toutes ses possessions relevant de la couronne de France, pour avoir assassiné son neveu, Arthur de Bretagne. Après l’arrêt qui condamnait Jean sans Terre comme meurtrier et contumace, Guy de Thouars, allié du roi de France, se jeta sur la Normandie et vint attaquer le Mont-Saint-Michel: Les Bretons, dit dom Huynes, «se ruèrent de grande furie contre ce Mont,... mirent le feu par toute la ville et firent passer par le fil de l’épée ceux qui se présentèrent pour leur résister.» Le feu réduisit en cendres les maisons de la ville et, «comme son naturel le porte toujours en haut,» il monta «de maison en maison» et «parvint jusque sous les chapelles du tour du chœur, lesquelles n’estoient point basties ny couvertes, comme on les voit maintenant, mais comme sont les aisles de la nef. De là sautant et gaignant de tous costez, sans qu’on y apportast aucun remède et résistance, il brusla les toicts de l’église du monastère et toute autre matière combustible qu’il put rencontrer. Cela faict le duc de Bretagne, Touars et sa suite s’en allèrent et estants à Caen racontèrent au roy Philippe tous leurs beaux faicts. Mais ce monarque fut très marry du dégast que le feu avoit faict en ce Mont et particulièrement à l’église Sainct Michel où les plus oppressez des misères de ce monde recevoient de tout temps soulagement en leurs afflictions et de plus il sçavoit bien que ceux de ce Mont ne refusoient de luy obéyr. Ce qu’il put faire pour réparer cette faute du boutefeu Toüars fut d’envoyer une grande somme de deniers à l’abbé de ce Mont nommé Jourdain, lequel remédia à toutes ces pertes.»

Ainsi le désastre causé par les Bretons, loin d’être irréparable, tourna au profit du monastère et à la gloire de saint Michel; car il réveilla l’antique dévotion de nos rois envers le prince de la milice céleste et fournit aux religieux le moyen d’entreprendre et d’exécuter des travaux gigantesques. Non content d’envoyer à Jourdain une grande somme de deniers, Philippe-Auguste fit bâtir un fort sur le rocher de Tombelaine afin de protéger le Mont contre les attaques de l’ennemi; de plus, pour dédommager l’abbaye des pertes matérielles que devait lui causer en Angleterre la privation des avantages dont les ducs-rois l’avaient gratifiée, il lui donna une partie des domaines enlevés aux partisans de Jean sans Terre. Les nombreux pèlerins qui visitaient la basilique de l’Archange, imitèrent la générosité de Philippe II en faisant de riches offrandes au Mont-Saint-Michel ou au sanctuaire de Notre-Dame-la-Gisante. Déjà en 1190, une pieuse fondation avait été faite pour l’entretien d’une lampe qui devait brûler à perpétuité devant l’image de la Vierge. D’après une charte de l’époque, la chapelle de Saint-Étienne était encore debout et un chanoine, nommé Pierre, en fit l’acquisition.

Les religieux triomphèrent d’une autre épreuve qui ne leur fut pas moins sensible que l’incendie de leur maison. Jourdain et Raoul de Villedieu eurent de graves démêlés avec Guillaume de Chemillé et Guillaume d’Otteillé, évêques d’Avranches, touchant la juridiction et le droit de visite; la cour de Rome dut intervenir, et, grâce à cette sage

médiation, l’accord fut rétabli sans préjudice pour l’autorité de l’ordinaire et les privilèges de l’abbaye.

Tant d’actions importantes auraient suffi pour illustrer le règne de Jourdain et de ses trois successeurs; mais l’œuvre capitale de cette époque est la construction de la _Merveille_ (fig. 52 à 55), qu’il faut attribuer, sinon en entier, du moins en grande partie, à ces quatre prélats. Ils pouvaient entreprendre un travail digne de saint Michel; ils avaient, avec le talent, la patience et la fermeté qui ne reculent pas devant les obstacles; sous leur conduite étaient venus se ranger de riches et puissants seigneurs, parmi lesquels on peut citer André de Lezeaux, Rainold et Jean de Cantilly; les dons des pèlerins, par-dessus tout les secours et l’appui de Philippe-Auguste et de ses successeurs, ne devaient pas leur faire défaut. Un duc de Normandie avait élevé la basilique en témoignage de sa dévotion envers le prince de la milice céleste; il était digne d’un roi de France d’offrir la Merveille pour dot, le jour où la nouvelle alliance avec le glorieux Archange et l’union définitive du Mont-Saint-Michel au royaume de Clovis et de Charlemagne étaient célébrées avec joie par tous les cœurs français.

On désigne sous le nom de Merveille le corps de bâtiments qui occupent la partie nord du Mont et regardent la mer du côté de Tombelaine; Vauban ne trouvait rien en ce genre de plus hardi, de plus achevé; les archéologues modernes y reconnaissent eux-mêmes le plus bel exemple d’architecture religieuse et militaire que nous offre le moyen âge avec ses richesses, ses gloires et ses chefs-d’œuvre. La base, assise sur le roc et adossée au flanc de la montagne, est d’une solidité à toute épreuve, le faîte s’élève à une hauteur prodigieuse au-dessus des grèves et l’ensemble étonne le regard par sa hardiesse, ses proportions, sa grandeur à la fois sévère et poétique. Cette construction vraiment gigantesque se compose de trois étages superposés et de deux bâtiments réunis en un seul tout d’une unité, d’une harmonie parfaite. Au premier plan, se trouvent l’aumônerie et le cellier; le réfectoire et la salle des Chevaliers forment la deuxième galerie; à la troisième zone, on voit le dortoir et le cloître; les deux corps de logis, orientés de l’est à l’ouest, contiennent en hauteur l’aumônerie, le réfectoire et le dortoir, à l’est; à l’ouest, le cellier, la salle des Chevaliers et le cloître. Les murs, appuyés par des contreforts dont la forme varie selon la disposition des salles intérieures, restent inébranlables depuis plus de six siècles; souvent l’incendie a dévasté le monastère; la révolution a passé avec son esprit de destruction, et la Merveille est debout, toujours solide dans ses parties principales, toujours majestueuse et de plus portant le cachet des années sur ses murailles rembrunies, et offrant à l’historien des pages émouvantes écrites pour ainsi dire sur chacune de ses pierres.

L’aumônerie nous rappelle les abondantes distributions que le frère aumônier faisait à certains jours aux indigents et aux étrangers dans les monastères dédiés à saint Michel et dans la plupart des maisons religieuses. Il n’existe pas au monde une salle plus belle ni plus vaste destinée aux pauvres de Jésus-Christ, et ces aumônes, accompagnées d’un bon conseil ou d’une parole affectueuse, nous montrent dans les moines du moyen âge des hommes dévoués aux véritables intérêts de l’humanité. La porte qui s’ouvre au sud sur la petite cour d’entrée, tout près de la tour des Corbins, nous rappelle aussi ces portes dites de la «_miche_,» sur lesquelles le frère se tenait pour distribuer de grandes miches bien blanches, aux malheureux qui vivaient ordinairement de pain noir. Dans la suite, Guillaume de Lamps fit construire une autre aumônerie, sur l’esplanade appelée le Saut-Gauthier, là même où se trouve aujourd’hui le bureau du télégraphe.

De la salle des Aumônes on pénètre par une large ouverture dans le cellier où étaient contenues les provisions de bouche; à l’extrémité, du côté de l’ouest, une porte s’ouvre sur les jardins, et un escalier pratiqué dans la muraille conduit à la salle des Chevaliers (fig. 56); on y remarque aussi, dans la deuxième travée, le passage par lequel on montait les provisions dans le cellier au moyen d’une roue placée à l’intérieur; c’est par là que le célèbre calviniste, Montgommery, essaya de pénétrer dans le monastère au prix d’une trahison qui tourna contre lui et causa la perte de plusieurs des siens, comme on le verra dans la suite de cet ouvrage. Depuis cette tentative infructueuse, les deux cryptes ont porté le nom de _Montgommeries_.

Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par Radulphe des Isles, est un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture ogivale du treizième siècle; cette salle, la plus parfaite et la mieux proportionnée de toute la Merveille, est éclairée par neuf fenêtres, une au sud, deux à l’est et six au nord; à l’extrémité, du côté de l’ouest, se trouvent deux vastes cheminées (fig. 57). Ce réfectoire, autrefois meublé avec goût, aujourd’hui nu et mutilé, rappelle à la pensée du visiteur une des pages intéressantes de la vie religieuse à l’époque où la règle était observée dans toute sa vigueur primitive. Pendant une partie de l’année, les deux repas de midi et du soir avaient lieu dans le réfectoire commun et devaient être annoncés par l’abbé qui sonnait les cloches du cloître et de la salle à manger; le chantre commençait ensuite le _benedicite_ et le lecteur, après avoir reçu la bénédiction, faisait une lecture édifiante tirée des _Leçons du temps_ ou de la _Vie des saints_; le reste du temps,

le dîner et le souper se prenaient au chapitre; alors on ne sonnait pas les cloches, et l’on se contentait de lire seulement à midi un passage des _livres_ de Salomon.

La salle des Chevaliers est un vaste et superbe vaisseau gothique admirablement disposé pour les grandes réunions (fig. 58). Là se sont tenus plusieurs chapitres importants; là encore se réunit la fleur des chevaliers de Saint-Michel, l’année même de l’institution et peut-être aussi trois ans plus tard, en 1472. Ainsi s’explique le nom traditionnel de _Salle des Chevaliers_. Ce monument rappelle les plus beaux âges de la vie monastique et de la chevalerie chrétienne; sous ces voûtes, le religieux de Saint-Benoît est venu s’agenouiller devant la stalle de l’abbé pour faire l’humble aveu de ses fautes, et le fier chevalier de Charles IX a juré fidélité à Dieu, à la France et à son roi. La vertu du cloître et la pompe féodale s’étaient, en quelque sorte, donné rendez-vous dans cette vaste enceinte.

Le dortoir, situé dans le voisinage du cloître et de l’église, était construit selon les anciens usages des bénédictins: les religieux dormaient seuls et vêtus dans un appartement éclairé par une lampe; ils travaillaient également une partie de la journée dans la même salle, qui se trouvait d’ordinaire attenante à la grande bibliothèque.

Le cloître avec ses arcatures composées de deux rangs de colonnettes portant des archivoltes d’un travail achevé, avec ses riches feuillages, ses figures symboliques, ses personnages habilement sculptés, est l’un des chefs-d’œuvre les plus curieux de l’architecture normande du treizième siècle, et mérite d’être appelé «le palais des anges (fig. 59).» Au milieu, il existe un préau où les bénédictins semaient des fleurs, et dans la galerie sud se trouve le _lavatorium_, c’est-à-dire la fontaine qui servait pour le lavement des pieds à certains jours de fête. Ici ce n’est plus l’austère grandeur, ni la gravité majestueuse des autres salles; tout est riant, fleuri, gracieux; c’est là, dans une atmosphère céleste, au-dessus des tempêtes et loin des agitations du monde, que les moines priaient, faisaient des lectures pieuses et entendaient les conférences spirituelles au sortir du dîner. Plus tard, par un de ces contrastes que la Révolution nous offre à chaque page de l’histoire, ce parterre angélique servit de promenade aux victimes des guerres civiles.

Parmi les architectes qui tracèrent les plans de ces édifices somptueux et triomphèrent des difficultés que la nature semblait leur opposer, il se trouve sans doute plus d’un moine bénédictin; mais la modestie les a soustraits aux louanges des hommes; cependant, si leurs noms demeurent inconnus, ils ont imprimé sur la pierre la

trace du génie chrétien et élevé à la gloire de saint Michel un monument impérissable. Quelle hardiesse et quelle ampleur dans la conception de ces plans; quelle patience et quelle habileté dans la construction de ces bâtiments; quelle poésie et quelle variété dans cette architecture; quel intérêt et quel enseignement dans cette histoire, où tour à tour nous voyons apparaître l’austère figure du bénédictin, la bravoure du chevalier français et les tristes débris de nos révolutions! Oui, les siècles ont eu raison de décorer ces édifices du titre de _Merveille_.

Les travaux grandioses exécutés par Jourdain, Radulphe des Isles, Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, servirent à la gloire de l’Archange en augmentant l’éclat et la renommée du Mont-Saint-Michel. Le culte du prince de la milice céleste n’atteignit pas son plus haut degré de développement sous le règne de Philippe-Auguste; cependant il fit de rapides progrès non seulement dans les monastères, mais aussi dans les cités et les châteaux forts. Pour en citer un exemple, aux Andelys, que Richard Cœur de Lion avait reliés ensemble et rattachés à son merveilleux Château-Gaillard, dans cette formidable agglomération de murailles, de bastions et de tours, saint Michel, l’archange guerrier, avait son autel et sa statue. Partout, en France et chez les peuples voisins, les chevaliers prenaient pour modèle l’ange qui doit être regardé comme type surnaturel de la bravoure et de la fidélité; en Portugal l’ordre de l’Aile prospérait et produisait d’heureux résultats; chez les Allemands, saint Michel jouait déjà l’un des rôles principaux dans la fameuse légende du saint _Graal_. Le saint Graal était, disait-on, une pierre d’un grand prix qui ornait la couronne de Lucifer avant sa chute; dans le combat livré au pied du trône de l’Éternel, Satan, frappé à la tête par le glaive de saint Michel, avait perdu cette pierre précieuse que les anges avaient recueillie et gardée comme un trophée, jusqu’au jour où s’accomplit le drame sanglant du Golgotha; alors on en fit un vase pour recevoir le sang du Christ. Ce vase ne fut point porté en Angleterre par Joseph d’Arimathie, comme le croyaient les chevaliers de cette nation; mais l’archange, protecteur du saint-empire, le donna aux Allemands. Sa vertu mystérieuse nourrissait la milice des braves destinés à sa garde. Toutefois, exilé sur la terre, il aurait perdu ses privilèges célestes, si Dieu ne les avait conservés par de nouvelles bénédictions: le vendredi saint, une colombe descendait du ciel et déposait sur le vase une blanche hostie, dont le contact suffisait pour entretenir d’année en année sa fécondité

inépuisable. Tous les chevaliers pouvaient y chercher une force invincible, quand ils savaient se prémunir contre les atteintes de l’orgueil. Le saint Graal a eu le sort de la plume; il a disparu depuis la révolte de Luther. Ces allégories et ces légendes sont naïves pour un siècle sceptique et railleur; mais elles n’en prouvent pas moins le caractère et la popularité du culte de saint Michel à l’époque féodale.

Une autre circonstance contribua efficacement à étendre le dévotion des peuples pour l’Archange, vainqueur de l’hérésie. Les Albigeois étaient pour le midi de la France ce que les Danois avaient été pour

le nord et le centre, une cause de perpétuelles alarmes et un fléau qui dévastait sur son passage les monastères, les villes et les bourgades. Dans les mêmes périls, on eut recours au même génie protecteur, à saint Michel. Le héros de la croisade des albigeois, Simon de Montfort, appelé le _Machabée chrétien_, imita le chef du peuple juif et plaça le sort de ses armes sous la garde de l’ange tutélaire, du «grand Prince» chargé de défendre et de conduire le peuple de Dieu. Le brave guerrier mourut au siège de Toulouse, le 25 juin 1218; mais l’hérésie était vaincue et le triomphe de la bonne cause était assuré. Les exemples de même nature abondent au treizième et au quatorzième siècle. S’agit-il de combattre le père du mensonge, aussitôt apparaît saint Michel, son heureux contradicteur et son implacable ennemi; c’est toujours l’affirmation du vrai et du bien opposée à la négation, au mal, à l’erreur. Sous le règne de Philippe-Auguste, en particulier, la dévotion au prince de la milice céleste prit de tels développements et les pèlerinages au Mont-Saint-Michel devinrent si nombreux, qu’il fallut établir à Paris même une confrérie dans le but de venir en aide aux pieux voyageurs qui allaient invoquer le secours de l’Archange dans son sanctuaire de prédilection.

VII.

SAINT MICHEL ET LA FRANCE DE SAINT LOUIS.

La sainte Chapelle et la _Somme_ de _Théologie_ suffiraient pour nous donner une idée du siècle d’Innocent III, de saint Louis, de saint Thomas, d’Albert le Grand, de Roger Bacon, de Giotto et de Dante. La France, peuplée alors comme aujourd’hui, était forte et prospère. Religieux, sage, impartial, jaloux du prestige et de la félicité de son peuple, Louis IX s’appliqua toute sa vie à faire respecter les droits de Dieu, à rendre la justice, à émanciper les communes, à réprimer les abus, à donner une nouvelle impulsion aux lettres, au commerce et à l’industrie. A cette époque, la plus glorieuse du moyen âge et la plus illustre de la féodalité, le saint Archange occupa la première place dans la dévotion des fidèles, après le Sauveur du monde et l’auguste Mère de Dieu; on se disputait l’honneur de porter son nom, son image dominait dans les églises et les chapelles, sur les tours et les beffrois, elle se trouvait gravée sur les plombs de pèlerinage, sur les sceaux et les monnaies; c’était partout un concert unanime de louanges et de prières. L’Archange avait presque toujours une place d’honneur dans ces poëmes qu’un auteur moderne appelle à juste titre «les sources de la _Divine Comédie_.» La flotte pisane vogue-t-elle vers les côtes d’Afrique, le Christ pousse les galères, et saint Michel sonne la trompette à la tête des armées chrétiennes; quand le Sauveur et l’apôtre des gentils descendent aux enfers, l’ange conducteur des âmes les accompagne; si les justes se présentent aux portes du paradis, c’est encore le chef de la milice céleste qui les introduit dans le séjour de la félicité.

Le Mont-Saint-Michel était avec le monte Gargano le centre de ce mouvement et le foyer de cette dévotion. L’année même de la majorité de saint Louis, Raoul de Villedieu alla recevoir la récompense de ses

vertus, après avoir achevé ses grandes entreprises; il mourut le 12 février 1236 et fut inhumé dans l’église du Mont. Non content de nous léguer le cloître du Mont-Saint-Michel, il favorisa de tout son pouvoir l’impulsion générale qui devait amener la France de Louis IX aux pieds de l’Archange.

Depuis les beaux jours de saint Aubert, les pèlerinages n’avaient jamais complètement cessé, même pendant les années d’épreuves et de décadence; le culte du prince de la milice céleste avait pénétré avec l’Évangile chez toutes les nations chrétiennes; la France surtout avait bâti un grand nombre de monastères, érigé plusieurs églises ou chapelles sous le vocable de l’ange qu’elle s’était choisi pour protecteur; depuis l’année 1210, Paris possédait sa confrérie pour les pèlerins qui accomplissaient «le voyage du Mont au péril de la mer.» Mais cet élan généreux des populations, alors si profondément attachées à la foi de leur baptême, devint plus universel dans la deuxième moitié du

treizième siècle et dans le cours du siècle suivant; c’est pourquoi nous pouvons appeler cette époque l’ère des grandes manifestations et la regarder comme la préparation du quinzième siècle, où la dévotion envers le saint archange atteignit son apogée.

Les souverains pontifes enrichirent le monastère de faveurs insignes, confirmèrent les différentes donations faites à la basilique, et employèrent tous les moyens soit pour encourager les pèlerinages, soit pour assurer l’exemption des bénédictins et rehausser la dignité d’abbé dans la personne de Richard Toustin, qui avait succédé à Raoul de Villedieu, en 1236. Innocent IV accorda de nombreuses indulgences à ceux qui visitaient le sanctuaire de saint Michel. Par une bulle datée de 1255, Alexandre IV permit à Richard Toustin qui gouvernait «honorablement» son abbaye depuis dix-neuf ans, de porter la mitre, l’anneau, la tunique, la dalmatique, des gants et des sandales; en même temps il lui accorda le pouvoir de conférer la première tonsure ainsi que les ordres mineurs, et de donner la bénédiction solennelle. Richard, dit dom Louis de Camps, fit faire une mitre fort belle, toute couverte de perles et de pierreries, et «se voyant ainsi coeffé à la mode,» il donna sa bénédiction jusque sur les places publiques, dans les villes et les châteaux; mais on en porta «complaintes» au souverain pontife, qui modifia la bulle précédente et défendit en général aux abbés de bénir solennellement le peuple «ailleurs qu’aprez la messe, vespres et laudes.» A cette même époque, le Mont-Saint-Michel était le centre d’une grande association de prière et de fraternité, que plusieurs abbayes indépendantes avaient formée entre elles.

Le plus grave événement de la prélature de Richard, le plus significatif relativement au culte de saint Michel et le plus heureux pour le mont Tombe, se rattache à l’année 1256 ou 1259. Le roi de France, célèbre déjà par sa bravoure et l’éclat de ses vertus, fit un premier voyage au Mont, au retour de cette croisade fameuse pendant laquelle il avait plus d’une fois échappé à la mort. Il arriva au pied de la montagne, suivi d’une brillante escorte. Richard, qui était descendu avec ses moines pour le recevoir, le complimenta et le conduisit dans la basilique au chant des hymnes et des psaumes. Après une fervente prière, saint Louis déposa sur l’autel de l’Archange une somme considérable pour réparer la croix des grèves et augmenter les fortifications de l’abbaye. Ce pèlerinage solennel accompli par le plus pieux de nos rois, ce don fait à l’Archange lui-même sur son autel privilégié, tout ce concours de circonstances a une haute portée pour l’histoire de saint Michel et de son culte.

Richard Toustin employa une grande partie des ressources dont il disposait à compléter les travaux de ses prédécesseurs: «Ce fut luy, dit dom Huynes, qui fit faire Belle-Chaire et le corps de garde qui est dessous, non pour des soldats, car il n’y en avoit point encor, mais pour les portiers du monastère. Et tout joignant il fit commencer un autre bastiment qui est encor imparfaict. Il fit aussi commencer le chapitre qui se voit imparfaict du costé du septentrion joignant le cloistre.» Nous pouvons aussi lui attribuer l’ancienne tour fortifiée qui surmontait autrefois la fontaine de Saint-Aubert, et la tour du nord, la plus fière de toutes celles qui composent les fortifications du Mont-Saint-Michel et lui donnent l’aspect d’une forteresse inexpugnable. Ces constructions méritent d’être classées parmi les plus beaux modèles d’architecture militaire au moyen âge.