Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 17

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A l’extérieur, l’influence des religieux s’étendit au loin. Henri II choisit Robert pour conseiller intime, et lui confia la garde du château de Pontorson, dont il avait destitué le gouverneur sur les plaintes des habitants du pays; quelques années plus tard, l’illustre abbé fit le voyage d’Angleterre pour assister à la translation des reliques de saint Edouard; et, après le meurtre de Thomas Becket, il joua un rôle important au concile d’Avranches, à la suite duquel Henri II se fit relever des censures de l’Église; il prit part également au concile de Tours et contribua sans doute par ses conseils à l’extirpation du schisme d’Octavien. De son côté le seigneur de Fougères venait alors rendre hommage à l’abbé du Mont, et chaque année, le jour de la Saint-Michel, il sonnait les premiers coups de cloche pour l’office solennel. Les bénédictins n’étaient pas moins honorés à la cour de Rome, et Alexandre III leur donna plus d’une marque de sa haute protection. En un mot, la renommée du monastère ne connut point de bornes. Il en fut ainsi de la prospérité matérielle; car, d’après les anciennes archives, Robert ne reçut pas moins de cent chartes de donation.

A l’intérieur du cloître, les sciences et les arts florissaient avec un éclat jusqu’alors inconnu, et saint Michel, l’ange de la lumière, le prince éthéré, comme on disait souvent, n’avait jamais compté un plus

grand nombre de dévots serviteurs, ou plutôt d’ardents disciples. Dès le huitième et le neuvième siècle, avons-nous dit plus haut, les chanoines de Saint-Aubert s’étaient livrés à l’étude avec succès; dans les siècles suivants, le Mont-Saint-Michel possédait une école où l’on cultivait toutes les branches des connaissances humaines. L’Écriture Sainte et les principaux écrits des Pères, surtout de saint Grégoire le Grand et de saint Augustin, la physique et la philosophie d’Aristote, les œuvres de Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce, la grammaire, l’éloquence, le calcul, l’astronomie, l’histoire, la jurisprudence, la poésie, la musique, la peinture et l’architecture, la médecine elle-même et l’art de gouverner les peuples étaient étudiés et enseignés par les

enfants de Saint-Benoît. Tous, maîtres et élèves, vénéraient l’Archange comme leur guide et leur patron. C’est ainsi que, dès la plus haute antiquité, saint Michel exerce sa mission de protecteur des lettres et de propagateur des saines doctrines.

Parmi les moines du Mont-Saint-Michel, un grand nombre comme Hilduin, Scoliand, Gautier, Raoul et Fromond, transcrivaient et enluminaient les manuscrits précieux dont la révolution a dépouillé l’abbaye (fig. 37 à 44); d’autres composaient de pieux commentaires sur les livres saints, ou annotaient les ouvrages des Pères de l’Église et des philosophes de l’antiquité; au premier rang brillaient les Anastase, les Robert de Tombelaine, et les autres dont il a été parlé dans le cours de cette histoire. Les travaux exécutés par ces humbles religieux ont été dans ces derniers temps l’objet d’études sérieuses, et ont fixé l’attention de plusieurs érudits, en tête desquels nous pouvons placer M. l’abbé Desroches, Ravaisson, Bethmann, Taranne et Léopold Delisle. En parcourant ces vieux parchemins que le temps a épargnés, on voit revivre le moyen âge avec ses traits les plus saillants. La littérature est simple et naïve, comme il convient à son berceau; les récits historiques sont accompagnés de pieuses légendes où la poésie a une large part; la pensée a presque toujours quelque chose d’élevé, et, à chaque page, une note, une réflexion, une prière nous révèle les sentiments du copiste ou du lecteur. La méditation des saintes Lettres était la principale occupation des bénédictins; venait ensuite l’étude des Pères de l’Église et des auteurs profanes; les arts libéraux et la linguistique elle-même occupaient les moments de loisirs. Ainsi, pour en fournir des exemples, un manuscrit du dixième ou onzième siècle renferme des cantiques composés à la gloire de saint Michel et notés en musique; un autre du onzième siècle contient un passage intéressant sur les divers alphabets. Les couleurs employées pour les titres et les initiales, les miniatures dont les majuscules sont ornées, les dessins qui accompagnent les récits ou les controverses, l’écriture gothique avec ses variétés, nous fournissent des détails importants sur le progrès des arts à la fin du dixième siècle et dans le cours des deux siècles suivants. Les sujets qui sont choisis de préférence et représentés dans ces enluminures appartiennent le plus souvent à l’histoire du Mont; par exemple, c’est l’Archange saint Michel avec le dragon sous ses pieds (fig. 37 et 40). Nous trouvons aussi dans le volume des œuvres choisies de saint Jérôme, de saint Augustin et de saint Ambroise, une scène où l’évêque d’Hippone dispute avec un hérétique, pendant que Notre-Seigneur, placé au-dessus dans une tribune, semble assister à la discussion et y prendre un vif intérêt. Tous ces ouvrages avaient une grande valeur à une époque où les livres étaient rares; aussi les bénédictins les regardaient comme l’une de leurs principales richesses, vouaient à l’anathème quiconque oserait les dérober et les plaçaient sous la garde de l’Archange lui-même. Le volume de l’_Exposition morale de saint Grégoire_ contient la note suivante: «Ce livre appartient à saint Michel;..... Si quelqu’un le dérobe, qu’il soit anathème. Amen. Fiat. Fiat. Amen dans le Seigneur.»

La construction de la basilique et les travaux entrepris par les Roger avaient favorisé ce progrès des sciences et des arts en attirant au

Mont des artistes habiles et des savants distingués; mais Robert de Torigni contribua plus à lui seul que tous ses prédécesseurs à la gloire littéraire du Mont-Saint-Michel. En effet, quelle plume fut alors aussi féconde que la sienne? Outre les manuscrits précieux dont la bibliothèque se trouva enrichie en peu d’années, plusieurs ouvrages furent composés par les bénédictins eux-mêmes. L’abbaye mérita le beau titre de _cité des livres_, et Robert, le plus savant, le plus laborieux de tous les moines, reçut le nom de grand _libraire_ du Mont-Saint-Michel. On lui doit en particulier l’_Histoire_ du roi d’Angleterre, Henri Iᵉʳ, qui est

la continuation du travail de Guillaume de Jumièges sur les ducs de Normandie, l’_Appendice_ à la Chronique de Sigebert, moine de Gembloux, un _Traité_ sur les ordres religieux, une _Histoire du monastère_ du Mont-Saint-Michel, un _Prologue_ sur l’exposition des épîtres de saint Paul, d’après saint Augustin. Ces ouvrages et les autres du même auteur ont un mérite sérieux; la chronique surtout a obtenu un grand et légitime succès. Robert du Mont y corrige avantageusement les défauts de Sigebert de Gembloux; son style calme, grave, simple, naïf parfois, est plus en rapport avec la dignité de l’histoire; sa critique est plus impartiale, plus judicieuse, plus sûre, sans être pourtant à l’abri de tout reproche; il suit une méthode plus rigoureuse dans l’arrangement des faits, ce qui le rend agréable, clair et facile à suivre. Les auteurs de l’_Histoire littéraire de la France_ en ont porté ce jugement: «C’est, depuis la mort d’Orderic Vital, le seul historien français que nous puissions opposer au grand nombre d’historiens anglais qui, à la même époque, écrivaient leurs chroniques.»

Sous la prélature de Robert du Mont, Guillaume de Saint-Pair, nommé «le moine jovencel» ou «la kalandre de la solitude,» composait son _Roman du Mont-Saint-Michel_. Il ne le cède pas à l’auteur du _Roman de Rou_ pour l’exactitude historique, et comme poète il lui est supérieur. Rien n’est plus attachant que le récit des événements accomplis au mont Tombe jusqu’au règne de Robert Courte-Heuse! Le but qu’il se propose d’atteindre, son nom et celui de l’abbé sous lequel il écrit, nous sont révélés en tête du poème:

«Molz pelerins qui vunt al Munt, «Enquierent molt, e grant dreit unt, «Comment l’igliese fut fundée «Premierement, et estorée. «Cil qui lor dient de l’estoire «Que cil demandent, en memoire «Ne l’unt pas bien, ainz vunt faillant «En plusors leus, e mespernant. «Por faire-la apertement «Entendre à cels qui escient «N’unt de clerzie, l’a tornée «De latin tote et ordenée «Par veirs romieus novelement «Molt en segrei, par son convent, «Uns jovencels; moine est del Munt, «Deus en son reigne part li dunt! «Guillelme a non de Seint-Paier, «Cen veit escrit en cest quaier. «El tens Robeirt de Torignié «Fut cil romanz fait e trové.»

Robert du Mont ne travailla pas avec moins d’ardeur au progrès de l’art chrétien qu’au développement des lettres et des sciences divines ou humaines. Sous sa direction, les moines copièrent plusieurs volumes dont un certain nombre sont regardés comme des chefs-d’œuvre de calligraphie et renferment des enluminures précieuses pour l’histoire du Mont-Saint-Michel. Dans le beau _Cartulaire_ qui remonte à cette époque, on trouve la troisième apparition de saint Michel au bienheureux Aubert; l’Archange aux ailes déployées s’incline vers le pontife et le touche à la tête, tandis que des personnages mystérieux jouent de divers instruments de musique en signe de réjouissance; le lit et la chambre de l’évêque, l’édifice qui est représenté au-dessous, la vivacité du coloris, les différentes ornementations des dessins nous offrent autant de particularités à la fois originales et instructives (fig. 42 à 44).

L’illustre abbé joignit à son titre de _libraire_ celui d’_architecte_ du Mont-Saint-Michel. D’après les indications de M. Corroyer, on lui doit, à l’extrémité de la façade romane de la basilique, les deux anciennes tours et le porche qui servait à les unir; à l’ouest, les bâtiments adossés aux substructions primitives; et, au sud, les corps de logis que les modernes ont désignés sous les noms d’hôtellerie et d’infirmerie du Mont-Saint-Michel. Ces édifices, dont les uns ont disparu et les autres sont restés debout comme des témoins éloquents de la puissance et du génie de nos pères (fig. 45 et 46), appartiennent à cette belle époque où le roman, parvenu à son plus haut degré de perfection, s’élance, se dégage en quelque sorte des entraves du plein-cintre pour se transformer bientôt en ogive élégante et gracieuse.

La carrière de Robert était remplie. Son âme, disent les annalistes, se détacha de son corps et alla jouir de la vie bienheureuse, avec le saint Archange dont «il avait si honorablement gouverné l’abbaye;» sa dépouille mortelle reçut la sépulture sous le portique de l’église, au pied de l’une des tours qu’il avait élevée lui-même pendant sa vie. Il était âgé de quatre-vingts ans, dont trente-deux s’étaient écoulés depuis sa nomination à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Les religieux l’inhumèrent

avec sa crosse et ses ornements pontificaux, et placèrent dans le sarcophage un disque de plomb portant les inscriptions suivantes:

✠ HIC. REQVIESCIT. ROBERTUS. DE. TORIGNEIO. ABBAS. HVIVS. LOCI. ✠ QVI. PREFVIT. HVIC. MONASTERIO. XXX. II. ✠ VIXIT. VERO. LXXX ANNIS.

Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce lieu. Il gouverna ce monastère trente-deux ans et en vécut quatre-vingts (fig. 47 et 48).

C’est au 23 ou au 24 juin 1186, qu’il faut rapporter la mort de l’illustre abbé. Le Mont-Saint-Michel perdait en lui un savant et un saint; Robert, en effet, était un théologien profond, un érudit remarquable, un historien consciencieux, un architecte habile, et par-dessus tout un moine régulier, pieux et zélé, en un mot l’une des plus belles figures du cloître à cette époque si féconde en grands hommes. Jamais cette double auréole de la science et de la vertu ne devait briller avec autant d’éclat sur le front des religieux qui portèrent la crosse dans la suite; cependant les hommes d’une telle valeur impriment à leurs œuvres une forte impulsion qui se ralentit d’ordinaire, mais ne s’arrête pas au moment où ils descendent dans la tombe; c’est pourquoi, après la mort de Robert, le Mont-Saint-Michel compta des années et même des siècles de prospérité.

Un religieux du monastère, dom Martin, désigné dans une inscription de l’époque sous le nom de Martin «_de Furmendeio_,» fut élu en 1187, treize mois après la mort de Robert de Torigni. Ce long délai prouve que les bénédictins, avant de procéder à une élection canonique, prirent toutes les mesures de prudence nécessaires pour ne pas éveiller les susceptibilités de Henri II. Leur choix ne pouvait tomber sur un sujet plus digne de succéder à Robert; Martin, en effet, gouverna l’abbaye avec sagesse, défendit énergiquement les droits de ses religieux et montra une grande habileté dans la gestion des biens temporels; mais sa prélature devait être de courte durée. Il mourut le 19 février 1191, et reçut la sépulture à côté de son prédécesseur; un disque de plomb fut aussi placé dans son sarcophage, avec l’inscription suivante:

✠ HIC. REQVIESCIT. DOM. MARTIN. DE. FVRMENDEIO. ABBAS. HVIVS LOCI:

Ici repose dom Martin «_de Furmendeio_,» abbé de ce lieu (fig. 49).

Dans cette dernière moitié du douzième siècle, le culte de l’Archange dut principalement son extension en France et chez les nations voisines à

l’influence du mont Tombe, et aussi à l’institution de l’ordre de Saint-Michel en Portugal, sous le règne d’Alphonse Henriquez. Cet ordre fondé en 1167, avait pour but de combattre l’erreur et de défendre la foi; les membres devaient en outre réciter chaque jour les mêmes prières que les convers de Cîteaux, donner l’exemple de la douceur et de l’humilité,

réprimer les superbes et protéger les faibles. Cette institution, si noble dans sa fin, était née sur un champ de bataille, à Santarem, où Alphonse Henriquez, à la tête d’une poignée de braves, tailla en pièces l’armée formidable d’Albrac, roi musulman de Séville, et reprit l’étendard du royaume que l’ennemi lui avait enlevé au plus fort du combat.

Robert et ses moines, en se livrant à l’étude avec ardeur, avaient honoré celui qu’ils appelaient leur maître et dont ils se disaient les disciples; leur maison était devenue «la cité des livres,» et leur école «un phare lumineux» qui jetait un vif éclat au milieu de la société féodale. A mesure que l’Église ouvrit de nouveaux asiles aux sciences et aux lettres, et posa les fondements de ces mille universités libres qui se disputèrent l’honneur de répandre en tous lieux le bienfait de l’éducation,

l’Archange fut choisi pour veiller sur ces chères espérances de l’avenir; il partagea cette noble mission avec la sagesse éternelle, avec Charlemagne, sainte Barbe et sainte Catherine d’Alexandrie, avec saint Augustin, saint Louis, saint Thomas d’Aquin, le bienheureux Albert le Grand, et tant d’autres qui avaient allié le culte des lettres à l’amour et à la pratique de la vertu; les grandes villes, à l’exemple de Paris et de Bruxelles, bâtirent des collèges sous le nom et le vocable de saint Michel; dans les ordres militaires eux-mêmes, spécialement en celui de France, les dignités étaient souvent la récompense des travaux intellectuels. En 1771, les chevaliers, au nombre de soixante-dix-sept étaient presque tous des savants distingués; c’est sous le même patronage qu’une société s’est établie de nos jours pour la diffusion des bons livres.

Porte-drapeau du Christ et vainqueur de l’Islam, protecteur des lettres et propagateur des saines doctrines; tels sont les principaux titres que la piété donnait de préférence à saint Michel à la mort de Robert de Torigni. Des circonstances ménagées par la Providence allaient resserrer les liens qui unissaient l’Archange avec la France du moyen âge.

VI.

LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE DE PHILIPPE-AUGUSTE

Depuis la mort de dom Martin jusqu’à l’an 1286, quatre abbés gouvernèrent successivement le Mont-Saint-Michel: Jourdain, Radulphe des Isles, Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu. Tous se montrèrent les dignes héritiers de Robert du Mont. Les bénédictins les ayant élus librement, leur obéirent avec le respect et la soumission qu’un moine doit à son supérieur légitime; aussi, pendant que la France et l’Angleterre étaient en proie à l’agitation et à la discorde, le monastère jouit d’une grande prospérité à l’intérieur et opposa une vive résistance aux attaques du dehors. Il est facile de juger par là avec quelle sagesse les règles primitives laissaient aux religieux du Mont le libre choix de leurs abbés. C’est pour avoir méconnu ce droit que les ducs de Normandie et les rois de France compromirent plus d’une fois les intérêts de l’abbaye.

Jourdain, qui était venu se ranger sous la houlette de Robert à l’exemple de plusieurs personnages distingués, comme Hamon de Beauvoir, Alfred de Moidrey, Guillaume de Verdun et Raoul de Boucey, fut élu le 12 mars 1191 et mourut le 6 août 1212, après une prélature de 21 ans. Pour se conformer au désir qu’il avait exprimé, on l’inhuma dans le prieuré de Notre-Dame-la-Gisante, sur le rocher de Tombelaine. Il montra une prudence consommée au milieu des grands événements dont il fut non seulement le témoin, mais auxquels il dut prendre part, malgré son amour de la vie humble et cachée; cependant

ses vertus ne le mirent pas à l’abri de tous soupçons, et des esprits malveillants critiquèrent son administration; ils portèrent même leurs plaintes au tribunal du souverain Pontife, Innocent III, qui, après un mûr examen, rendit justice à l’accusé et infligea un blâme sévère à ses indignes détracteurs.

Radulphe des Isles était également religieux du Mont-Saint-Michel quand il réunit les suffrages des bénédictins et prit le gouvernement du monastère; il se fit remarquer par une grande fermeté de caractère, et sa principale occupation fut de maintenir la discipline dans toute sa vigueur primitive. Au témoignage des historiens les plus accrédités, il n’occupa la stalle que six ans, de 1212 à 1218.

Thomas des Chambres montra peut-être moins d’énergie que Radulphe des Isles; mais, en retour, il se distingua davantage par l’éminence de ses vertus, la modération de son caractère et la sagesse de ses conseils. Il ne négligea rien pour inspirer à ses religieux le détachement des biens périssables de ce monde, ou leur faire comprendre la sublimité de leur vocation et l’excellence de la vie monastique; dans ce but il rédigea des constitutions, qui furent approuvées par Théobald, archevêque de Rouen.

Thomas des Chambres étant mort le 5 juillet 1225, Raoul de Villedieu lui succéda dans la charge d’abbé. Choisi comme ses prédécesseurs parmi les bénédictins du mont Tombe, il aimait son monastère, et, pendant les onze années de son gouvernement, il s’occupa sans cesse à défendre les intérêts et les privilèges de ses religieux. Il se rendit célèbre surtout par les travaux remarquables qu’il fit exécuter, et mérita d’être appelé par les annalistes l’un des grands «architectes» du Mont-Saint-Michel.

Les quatre prélatures de Jourdain, de Radulphe des Isles, de Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, renferment presque un demi-siècle, de 1191 à 1236, et embrassent une grande partie du règne de Philippe-Auguste, le règne entier de son successeur, Louis VIII, surnommé le Lion, et les premières années de saint Louis; de plus, elles sont restées célèbres à cause des événements qui s’y rattachent.

Philippe-Auguste, malgré les fautes qui ont terni une phase de son existence, a mérité le nom de «_Charlemagne capétien_;» il opéra de sages réformes pour remédier aux abus du régime féodal; il dota magnifiquement l’Université de Paris appelée dès lors la _fille aînée des_

_rois de France_; il réunit à la couronne la terre d’Auvergne, les comtés d’Artois, d’Évreux, de Meulan, de Touraine, du Maine, d’Anjou, du Poitou, de Vermandois, de Valois et d’Alençon, avec le beau duché de Normandie; en un mot il contribua pour une large part à fonder notre unité nationale. Sous ce règne, le culte de saint Michel fit de rapides progrès dans toute l’étendue de la France. Les ducs de Normandie, surtout depuis la fameuse journée de Mortemer, en 1054, avaient presque toujours vécu en mauvaise intelligence avec leurs suzerains, et le Mont-Saint-Michel qu’ils tenaient sous leur domination n’offrait plus à nos rois l’intérêt d’un sanctuaire national; Louis VII l’avait bien visité, s’y était même réconcilié avec son ennemi, Henri II; mais cette alliance n’avait pas été de longue durée, et la guerre s’était allumée de nouveau entre les deux nations rivales. Avec Philippe-Auguste, le Mont-Saint-Michel se dégage pour ainsi dire des liens de la féodalité, et devient la propriété exclusive de la France; aussitôt les rois de la troisième race imitent, surpassent même la piété des rois de la première et de la deuxième dynastie: dons généreux, pèlerinages fréquents, ordre militaire, institutions pieuses, monuments séculaires; rien ne manquera désormais au culte du puissant et belliqueux Archange.