Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 16
Le désastre causé par le feu du ciel ne fut pas la seule épreuve réservée aux religieux. Un seigneur, appelé Thomas de Saint-Jean, se mit à dévaster les bois du monastère pour élever un château sur les falaises de son fief; il refusa de payer les «vingt sols» qu’il devait au Mont-Saint-Michel, et s’empara de plusieurs terres que les Bénédictins possédaient à Saint-Pois et à Genêts. Roger II, incapable de résister par la force à un voisin si redoutable, employa contre lui les armes de la prière. Chaque jour, devant l’autel du «très-saint Archange,» on chantait le _Miserere mei Deus_ et le _Kyrie eleison_ «d’une voix triste et lamentable.» A cette nouvelle, Thomas de Saint-Jean ne peut maîtriser sa colère; vite il accourt au Mont avec ses frères et plusieurs autres seigneurs; puis, s’adressant aux religieux, il leur dit d’un ton courroucé: «Vous êtes bien osés, vous qui ne craignez pas de faire des vœux pour que la vengeance du ciel s’appesantisse sur ma tête.» Eux de répondre aussitôt avec courage: «Oui, nous supplions Dieu et son puissant Archange de prendre notre défense, et nous ne cesserons point tant que vous exercerez contre nous vos injustes vexations.» Thomas se laissa fléchir, et, converti par une action subite de la grâce ou poussé par la crainte, il se jeta aux pieds des moines et demanda pardon. A partir de ce jour, il fut un des plus généreux bienfaiteurs du monastère. En même temps, de riches seigneurs, parmi lesquels on cite Robert d’Avranches, Raoul Avenel, Robert de Ducey et Robert de Saint-Denis, offrirent au Mont-Saint-Michel des églises, domaines et revenus, jurant par le bras de saint Aubert et le glaive de l’Archange de respecter leurs donations. L’illustre
Baldric, évêque de Dol, vint lui-même, peu après l’incendie, visiter les religieux et faire son offrande à saint Michel; c’est dans ce voyage qu’il décrivit les armes apportées d’Irlande au huitième siècle.
L’exemple de Thomas de Saint-Jean nous révèle un des traits saillants du culte de l’Archange sous le régime féodal. La piété des moines envers saint Michel prit sa source véritable dans le respect et le culte des morts; mais la crainte des vivants et le désir de se soustraire à leurs violences par l’intervention d’un auxiliaire puissant ne furent pas étrangers au succès de cette dévotion. Comme la prière était en honneur au milieu de cette société profondément chrétienne, les opprimés appelaient le ciel à leur secours, et invoquaient saint Michel à l’heure du danger. L’Archange donna son nom à plusieurs abbayes, prieurés et chapelles; son image orna la crosse des évêques; son nom seul était une menace contre les spoliateurs. Sans cette connaissance de la société féodale, le culte du prince de la milice céleste, l’histoire du Mont-Saint-Michel, en particulier, ne pourrait être comprise et appréciée; son influence véritable resterait inconnue.
La prélature de Roger II, et plus spécialement celle de Bernard le Vénérable permet aussi de mettre en tout son jour un point que nous avons signalé plus d’une fois dans le cours de cet ouvrage: saint Michel a toujours été associé à la Mère de Dieu dans la croyance et la dévotion des fidèles. La poésie est pleine de cette idée. L’Archange a sa place en plusieurs mystères de la Vierge Marie: on le trouve terrassant le dragon au moment de la Conception Immaculée; à la naissance de Jésus, il dirige les chœurs angéliques; à l’heure de l’agonie il soutient le Fils et console la Mère; il reçoit l’âme de Marie au sortir de son corps et la conserve jusqu’à l’Assomption; il introduit la Vierge au ciel et la présente devant l’auguste Trinité. Il fallait un esprit aussi pur pour approcher de près et toucher la plus sainte de toutes les créatures sorties des mains de Dieu. Dans les plus anciennes églises érigées en l’honneur de Marie, l’Archange avait souvent son autel; quelquefois même son sanctuaire s’élevait à côté de celui de la Vierge. A Roc-Amadour, saint Michel, ange justicier, a donné son nom au plateau où siégeait autrefois le tribunal de l’abbé; de plus, sur un arceau élevé se dresse encore une petite chapelle romane dédiée à l’Archange et placée tout près du sanctuaire miraculeux de la sainte Vierge; on y parvient par un escalier taillé dans le vif, dont les anciennes marches usées par les pas des visiteurs et des pèlerins attestent la vénération des peuples pour le prince de la milice céleste.
Au Mont-Saint-Michel, cette union est plus intime et ces rapports plus frappants. D’après l’auteur du manuscrit intitulé: _La Vie et les Miracles de Notre-Dame_, les femmes qui allaient en pèlerinage au Mont pour obtenir une heureuse délivrance s’adressaient à la Mère de Dieu. Hildebert et Richard construisirent la chapelle de Notre-Dame-sous-terre, et plus tard les abbés multiplièrent les autels et les oratoires consacrés sous le vocable de Marie. Un accident qui se rattache à l’incendie de 1112 nous révèle l’existence d’une image miraculeuse, placée dans l’ancienne chapelle de Notre-Dame-des-Trente-Cierges.
Il est rapporté que, dans ce désastre, le feu n’épargna pas même les cryptes souterraines; il y consuma tout, à l’exception d’une statue en bois de la glorieuse Vierge, Mère de Dieu: cette image, dit dom Huynes, ne reçut «aucun dommage des flammes, voire mesme le linge qui estoit dessus son chef et le rameau de plumes qu’elle avoit en sa main furent trouvez aussy entier et aussy beau qu’auparavent.»--«Cette image, ajoute le même auteur, se voit encore sur l’autel de Notre-Dame-sous-terre.» Un autre moine, appelé Gingatz, écrit à son tour: «Le lundy dix-neuvième jour d’avril de l’an mil six cent quatre-vingt-quatorze, je trouvay, derrière la boiserie de l’autel de la Vierge en la chapelle sous terre, une ancienne image de bois, représentant la sainte Vierge avec le petit Jésus, qui fut miraculeusement préservée lors de l’incendie général tant de l’église et de l’ancienne chapelle dite des Trente-Cierges, que de tous les lieux réguliers, arrivé par le feu du ciel, l’an mil cent douze.»
Le principal sanctuaire de la Vierge, honorée sous le titre de Notre-Dame-la-Gisante, était bâti sur l’îlot de Tombelaine, à une petite distance du Mont-Saint-Michel. Les Bollandistes en attribuent l’origine aux ermites qui élevèrent les deux oratoires de Saint-Étienne et de Saint-Symphorien; en effet, les plus anciens annalistes, à l’exemple d’un auteur du neuvième siècle, le moine Bernard, désignent le pèlerinage Normand sous le nom de _Saint-Michel-aux-deux-Tombes_, et Gautier rapporte que saint Anastase se retira sur le rocher de Tombelaine dans la basilique de la Mère de Dieu, où il vécut de jeûnes et de prières. Bernard le Vénérable fit rebâtir cette église, comme nous allons le raconter après avoir dit quelques mots du successeur de Roger II, Richard de Mère.
Roger avait la science et les vertus d’Hildebert II, mais il eut une existence plus éprouvée; l’un trouva l’amitié de Richard quand il jeta les fondements de la basilique, et l’autre fut arrêté au milieu de sa carrière par Henri I, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Ce monarque, pour plaire à un officier de sa cour, intima l’ordre à Roger de se retirer à Jumièges, après avoir renoncé à tous ses titres et à toutes ses fonctions. Le pieux abbé se soumit. Le 16 octobre, fête de Saint-Michel, il déposa le bâton pastoral sur l’autel de l’Archange et dit adieu à tous les moines qui fondaient en larmes. Il ne devait plus les revoir ici-bas; car le 2 avril de l’année suivante il rendit le dernier soupir et fut inhumé dans le cimetière de Jumièges. C’était en 1123; un religieux profès de Cluny, Richard de Mère, homme d’une haute naissance, fut choisi pour succéder à Roger II. Sous cette prélature, un bénédictin du Mont, appelé Donoald, monta sur le siège épiscopal de Saint-Malo; deux autres, Guillaume et Gosselin, furent élus abbés de Saint-Benoît de Fleury et de Saint-Florent de Saumur. Richard avait trop de goût pour le luxe et la magnificence; il indisposa contre lui tous les religieux qui n’avaient jamais regardé son élection comme légitime, et n’approuvaient pas ses dépenses excessives; le roi d’Angleterre, Henri I, et le cardinal Mathieu, légat du souverain Pontife, le blâmèrent eux-mêmes de sa conduite peu conforme à la simplicité de la vie monastique, et lui enjoignirent de se retirer dans le prieuré de Saint-Pancrace où il mourut le 12 janvier 1131.
Le 5 février de la même année, Bernard, religieux profès de l’abbaye du Bec et prieur de Cernon, prit le gouvernement du Mont-Saint-Michel; comme son prédécesseur, il fut désigné par le duc de Normandie qui refusait aux Bénédictins le droit d’élire leur abbé; toutefois ses qualités brillantes firent oublier bien vite ce qu’il y avait d’irrégulier dans son élection. Il montra une grande sagesse dans l’exercice de ses fonctions; en outre, il était fort habile dans l’art de la parole et mérita la réputation d’un homme très éloquent; mais il se distinguait avant tout par l’éclat de ses vertus, et sa piété lui valut le titre de Vénérable. Pendant les dix-huit années de cette prélature, la régularité la plus parfaite régna au sein de l’abbaye; Henri V, roi d’Angleterre, Turgis, évêque d’Avranches, Osberne d’Évrecy, Raoul de Colleville et autres seigneurs féodaux recherchèrent l’amitié de Bernard le Vénérable, enrichirent le monastère de plusieurs domaines, et montrèrent une grande dévotion à l’Archange saint Michel; quelques-uns même à la suite de Richard de Boucey, de Jean et Radulphe de Huisnes, revêtirent l’habit de saint Benoît et cherchèrent dans la solitude le bonheur que la gloire des armes ne leur avait point donné.
Vers cette même époque, un pénitent célèbre, Ponce de Lavaze, du diocèse de Lodève, fit un pèlerinage au sanctuaire de saint Michel, l’ange du repentir. Le gentilhomme, après avoir déshonoré son nom par ses brigandages, embrassa toutes les pratiques de la vie la plus austère, vendit ses biens pour soulager les pauvres ou réparer les injustices dont il s’était rendu coupable, et, avec six compagnons, qu’il avait gagnés à Dieu, il entreprit nu-pieds le voyage de Saint-Jacques en Galice. Au retour, ils visitèrent tous le Mont-Saint-Michel et plusieurs autres sanctuaires vénérés; puis, s’étant retirés dans la solitude de Salvanès, ils y fondèrent une maison religieuse qui fut affiliée à l’ordre de Cîteaux.
Avec la piété, les sciences et les arts florissaient dans la cité de l’Archange. Bernard «fit réediffier la nef» de l’église, «du costé du septentrion;» il construisit sur «les quatre gros piliers du chœur» une haute et belle tour, qui s’écroula dans la suite; il enrichit la basilique de plusieurs vitraux et acheta pour le culte des ornements précieux; il fit placer dans la tour des cloches «à la voix harmonieuse et sonore.» Elles servaient à rassembler les fidèles pour la prière, ou à prévenir les vassaux de l’approche des ennemis. En même temps, le chef de saint Aubert fut enchâssé dans un reliquaire en vermeil ciselé avec art et arrondi en forme de dôme; sur la châsse on lisait l’inscription suivante: «Ici est la tête du bienheureux Aubert, évêque d’Avranches, fondateur du Mont-Saint-Michel. Cette cicatrice est la preuve d’un fait miraculeux; crois-le sur la parole de l’Ange.»
Le zèle de Bernard franchit les limites du cloître, et, semblable à une flamme ardente, il communiqua au loin la lumière, la chaleur et la vie. Les églises, les chapelles, les prieurés qui dépendaient du Mont furent en grand nombre restaurés ou rebâtis; par exemple, à Brion, entre Genêts et Dragey, Bernard le Vénérable fit élever une belle église et des bâtiments spacieux; en Angleterre, il reconstruisit et dota le monastère de Saint-Michel de Cornouailles, dont le prieur ou un autre religieux devait chaque année accomplir le pèlerinage du mont Tombe, soit le 18 juin, fête du bienheureux Aubert, soit le jour de la dédicace de Saint-Michel.
Le pieux abbé tourna ses regards vers l’antique monastère de Tombelaine. Sur ce rocher solitaire, dont l’histoire est intimement liée à celle du mont Tombe, il existait sans doute encore des vestiges de l’ancien oratoire dédié à la Mère de Dieu; peut-être aussi les cellules habitées jadis par les gardiens de l’îlot et par saint Anastase lui-même avaient-elles résisté aux injures du temps et aux tempêtes si fréquentes dans la baie du Mont-Saint-Michel. Bernard, après avoir rebâti l’église et les anciens édifices, y plaça un prieur et deux autres moines bénédictins. Heureux sort que celui de ces hommes dont la vie s’écoulait partagée entre la prière et l’étude, la culture d’un petit jardin avec la garde d’un sanctuaire de Marie et la contemplation de l’Océan qui déroulait à leurs yeux l’immensité de ses flots!
Le règne de Bernard fut fécond en grandes œuvres; mais, comme tous les saints, le vénérable abbé se vit plus d’une fois en butte aux attaques et aux persécutions du monde: les uns essayèrent de jeter le trouble parmi les religieux; les autres, portant une main sacrilège sur le domaine des pauvres, revendiquèrent une part dans les biens du monastère; à la faveur des troubles qui suivirent la mort du roi d’Angleterre, Henri I, plusieurs habitants d’Avranches mirent le feu à la ville du Mont-Saint-Michel, et, au témoignage de Louis de Camps, ils réduisirent en cendre «tous les lieux réguliers et logements des religieux,» excepté toutefois «ce grand corps de logis où est maintenant le réfectoire: l’église ne fut pas non plus endommagée.» De son côté Gelduin, comte de Dol, profita des troubles qui agitaient l’Avranchin et accourut avec ses troupes ravager les terres de l’abbaye. Bernard le Vénérable triompha de tous ses ennemis, imposant le silence aux uns par l’énergie de sa parole, et domptant les autres par le charme de sa vertu; mais le huitième jour de mai 1149, il s’endormit dans la paix du Seigneur et sa dépouille mortelle reçut la sépulture dans l’église du Mont-Saint-Michel, au bas de la nef. Un pieux et savant évêque, Étienne de Rouen, célébra dans une pièce de vers la mémoire du saint abbé; il loua sa prudence, sa charité, son zèle, son éloquence, son dévouement, son humilité, sa science, son amour de la vie cachée. Bernard était digne de restaurer Tombelaine et de mettre en honneur le pèlerinage de Notre-Dame-la-Gisante. Dieu bénit son œuvre; car, malgré l’occupation étrangère et les guerres de religion, le prieuré existait encore en 1666, quand le gouverneur de la Chastière reçut l’ordre de le démolir avec le fort élevé par les Anglais.
La bonne et miséricordieuse Vierge, honorée sous le nom de Notre-Dame-la-Gisante, tendant la main au faible et à l’affligé, surtout à la femme en danger de mort, et le belliqueux Archange à l’armure de trempe divine, terrassant les ennemis de Dieu et de l’Église, sont unis, confondus pour ainsi dire dans le même culte, les mêmes prières, les mêmes chants, et représentés ensemble sur les plombs et les enseignes du moyen âge; le symbole de la douceur et le type de la bravoure sont proposés comme modèles à cette société féodale, à ces chevaliers admirateurs de la force et protecteurs de la faiblesse; les deux sanctuaires normands deviennent si célèbres que la seule ville de Paris donne naissance à une confrérie nombreuse dont le but est de venir en aide aux pèlerins de Saint-Michel, et consacre dans la sainte Chapelle du Palais un autel en l’honneur de Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine, afin de satisfaire la dévotion des femmes qui ne pouvaient pas entreprendre un long et difficile voyage à travers un pays éprouvé par des luttes sanglantes; enfin, l’Archange vainqueur du paganisme et l’auguste Mère de Dieu sont l’objet d’un culte spécial dans ces contrées où le druidisme rendait à la fois des hommages aux terribles divinités de la guerre et à la Vierge innocente et pure qui devait enfanter; n’est-ce pas là tout un épisode, disons tout un poème de notre histoire religieuse et nationale?
V
LE MONT-SAINT-MICHEL ET ROBERT DE TORIGNI.
A la mort de Bernard le Vénérable, les moines bénédictins essayèrent de revenir aux anciennes coutumes en procédant à une élection sans recourir au suzerain; leurs suffrages se portèrent sur un religieux du Mont, appelé Geoffroy, homme de grandes qualités et fort estimé de tout le monde. Le nouvel élu, muni des bulles du pape Eugène III, alla recevoir la bénédiction de l’archevêque de Rouen; mais le duc de Normandie se crut lésé dans ses droits, et, sans égard pour les lettres du souverain Pontife et la fidélité que le Mont-Saint-Michel lui avait gardée dans les derniers troubles, il fit saisir le temporel du monastère et ne consentit à le rendre qu’en échange d’une forte somme d’argent. Geoffroy mourut l’année suivante, 1150, et reçut la sépulture au bas de la nef, à côté de son prédécesseur. Pour ne pas s’exposer une seconde fois à d’injustes vexations, les bénédictins demeurèrent un an sans procéder à une élection nouvelle; mais à l’instigation de Richard de Subligny, évêque d’Avranches, ils choisirent en 1151 le parent de ce dernier, Richard de la Mouche, religieux profès du Mont-Saint-Michel. Aussitôt Henri II députa des satellites pour piller l’abbaye et enlever les objets précieux dont Bernard avait enrichi le trésor de l’église; il fit chasser Richard de ses États et confia l’administration du mont Tombe à des laïcs et à des clercs dont la principale occupation fut de dilapider les biens qui restaient encore aux religieux. Dans une pareille extrémité, ceux-ci annulèrent l’élection précédente et portèrent leurs suffrages sur le favori du prince, Robert Hardy, cellérier de l’abbaye de Fécamp. Richard de la Mouche partit pour Rome, où il fit approuver son élection, revint en Normandie et reçut la bénédiction des mains de son ami, l’évêque d’Avranches, en présence d’un religieux qui l’avait suivi et lui était resté fidèle; de son côté, Robert Hardy, voulant plaider sa cause auprès du pape Eugène III, prit le chemin de Rome avec ses conseillers: «Et certes, dit dom Huynes, ces troubles n’eussent si tost finit si Dieu par l’intercession de son St Arcange n’y eust mis la main appelant de ce monde, sur la fin de l’an mil cent cinquante deux ces susdits abbez et l’évesque d’Avranches.» Comme Richard et Robert n’avaient jamais présidé au chœur, ni au chapitre, ni au réfectoire, ils furent rayés de la liste des abbés.
Ces actes de violence dont les suites avaient été si fâcheuses pour le Mont-Saint-Michel, inauguraient l’ère de persécution qui devait attirer tant de calamités sur la Normandie et l’Angleterre, et rendre le règne de Henri II si tristement célèbre; mais, selon la pensée de dom Huynes, l’Archange ne permit pas que son sanctuaire fût plus longtemps profané par les satellites du prince, et, au moment où le péril semblait plus difficile à conjurer, la Providence suscita un homme qui devait porter à son apogée la gloire du mont Tombe.
Le 27 mai 1154, les bénédictins procédèrent à une élection régulière dans la salle du chapitre; Robert de Torigni, ou Robert du Mont, fut élu à l’unanimité des voix. Il devait être le plus illustre des abbés qui ont gouverné le Mont-Saint-Michel: Dieu «le destinoit, dit dom Louis de Camps, pour reluire en ce Mont comme un soleil après tant de ténèbres, comme un astre favorable après une si furieuse tempeste, pour estre le restaurateur de cette abbaye, le miroir des prélats, et l’ornement de son ordre duquel les plus doctes escrivains de son temps ont pris plaisir d’escrire les louanges et particulièrement Estienne, évesque de Rennes, son grand amy et confrère de profession monastique, et cela certes avec beaucoup de raison veu qu’ayant en soy si parfaitement allié l’humilité religieuse avec la grandeur de la naissance, il mit en admiration tous ceux de son siècle tant pour l’excellence de son esprit et pour sa rare doctrine que pour sa prudence dans toutes ses entreprises qui le firent estimer des papes, chérir des roys, révérer des reines et généralement aymer de tous.»
Robert de Torigni, né de parents illustres appelés «Tédouin et Agnès,» se consacra jeune encore à la vie religieuse et revêtit en 1128 l’habit de Saint-Benoît dans l’abbaye du Bec, gouvernée à cette époque par le sage Boson, digne héritier des vertus de Lanfranc et de saint Anselme. Il se forma de bonne heure à l’étude des lettres divines et
humaines, et fit des progrès si rapides que, dès l’an 1139, un historien anglais admira l’étendue de son savoir et le représenta comme un ardent chercheur de livres. Il remplissait la charge de prieur claustral quand il fut nommé à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Ce choix étant confirmé par le métropolitain et hautement approuvé du prince lui-même, le nouvel élu dit adieu à la chère solitude où il avait coulé les meilleures années de sa vie et se rendit à Saint-Philbert de Montfort pour y recevoir la bénédiction des évêques d’Avranches et de Séez, Herbert et Girard.
Dans le poste où la Providence l’avait placé, Robert «ajouta beaucoup à l’idée qu’on avait de sa capacité; en peu de temps il donna une nouvelle face à son abbaye, dont le temporel et le spirituel avaient également souffert des derniers troubles.» De toutes parts on accourut se ranger sous sa houlette paternelle, et le nombre des religieux s’éleva bientôt à soixante: «N’ayant trouvé que quarante religieux conventuels en ce Mont, dit dom Huynes, il en receut encor une vingteine, et eust soin que ce nombre de soixante ne diminuast, afin, par ce moyen, de satisfaire aysément aux dévotions des pèlerins et que le service
divin y fut faict honorablement.» En effet, de nombreux étrangers venaient chaque jour invoquer l’archange saint Michel et admirer la science de Robert. Dès la seconde année de cette prélature, l’archevêque de Rouen et les évêques d’Avranches, de Coutances et de Bayeux visitèrent le Mont-Saint-Michel et y passèrent quatre jours, tant étaient grands les charmes de la conversation de Robert; dans ce voyage, Hugues, archevêque de Rouen, consacra l’autel érigé dans la crypte de l’Aquilon. Deux ans plus tard, en 1158, Henri II, dans son expédition contre la Bretagne, accomplit un pèlerinage au mont Tombe, en compagnie de l’évêque d’Avranches qui l’avait réconcilié avec son rival, Conan IV; le monarque dîna au réfectoire à côté des moines et combla Robert de ses faveurs; la même année, il retourna au Mont une deuxième fois avec le roi de France, Louis VII, quatre abbés, plusieurs personnages illustres et un grand nombre de pieux fidèles. Ce pèlerinage est un des plus imposants de tout le moyen âge. Ces deux monarques avec ces abbés et ces moines, cette foule de pèlerins qui se déroule sur les grèves, monte en spirale sur le flanc de la montagne et remplit la vaste enceinte de la basilique, présentent un spectacle que nous avons peine à nous figurer, même après les grandes manifestations de notre époque.
«La reine d’Angleterre, disent les auteurs de l’_Histoire littéraire de la France_, ne céda point à son époux en estime pour l’abbé du Mont-Saint-Michel. Elle lui en donna un gage bien marqué;» car, ayant mis au monde, «l’an (1161), à Domfront, une fille nommée comme elle, Éléonore, elle voulut qu’il la tînt sur les fonts de baptême avec l’évêque d’Avranches.»