Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 15
La prélature de Radulphe fut couronnée par un événement qui peut nous initier à la connaissance de cette époque. L’heure n’était pas encore venue où les croisés devaient entreprendre la conquête du Saint-Sépulcre; mais le mouvement qui, pendant plusieurs siècles, ébranla l’Europe, commençait à se manifester, et déjà un grand nombre de pèlerins affrontaient les dangers d’un voyage long et difficile pour visiter le tombeau du Sauveur. L’abbé du Mont-Saint-Michel, cédant à l’attrait de sa piété et à l’élan de sa foi, quitta la Normandie avec plusieurs religieux et s’embarqua pour la Palestine. Le navire qui les portait aborda dans l’île de Chypre, où une épreuve sensible leur était réservée: l’un des chefs de la caravane, l’abbé Théodoric, épuisé par l’âge et la fatigue, mourut dans un monastère dédié à saint Nicolas; en expirant, il dit qu’il allait faire son entrée dans la céleste Jérusalem au moment où il se proposait de pénétrer dans la Jérusalem terrestre. Après lui avoir rendu les honneurs de la sépulture, les pèlerins normands continuèrent leur voyage et arrivèrent dans la cité sainte, en juillet 1058; le 29 du même mois, Radulphe de Beaumont fut atteint d’une maladie mortelle qui l’emporta en quelques heures. La nouvelle de ce décès ne parvint que longtemps après au Mont-Saint-Michel; ce qui explique pourquoi deux ans s’écoulèrent avant la nomination de son successeur.
Ranulphe de Bayeux, qui avait gouverné le Mont pendant l’absence de Radulphe de Beaumont, fut élu par les religieux en 1060. Cette prélature est l’une des plus longues et des plus glorieuses que nous offre l’histoire du Mont-Saint-Michel. Ranulphe développa une grande activité pour continuer les travaux que ses prédécesseurs avaient entrepris. «Pendant le temps qu’il fut abbé, dit dom Huynes, il fit faire la nef de l’église, laquelle plusieurs fois a esté réédifiée tantost d’un costé tantost de l’autre, et fit plusieurs autres belles choses qui ne se voyent plus.» Il disposa dans les cryptes un cimetière pour l’inhumation des moines, et, comme à cette époque la Normandie était sans cesse exposée aux attaques du dehors, il fortifia l’abbaye surtout du côté du septentrion. De plus, à l’exemple des seigneurs féodaux chargés de défendre eux-mêmes leurs domaines et de protéger la vie ou la liberté des arrière-vassaux, il prit les moyens indispensables pour la sûreté du monastère et de la ville. Son zèle ne s’arrêta pas à ces mesures de prudence. Les clercs et les habitants du Mont, obligés de se rendre à Avranches pour paraître devant l’officialité, étaient exposés à mille vexations et à mille dangers, surtout de la part des Bretons. Ranulphe porta des plaintes à l’évêque, Jean de Bayeux. Celui-ci accueillit sa demande avec bienveillance, et lui conféra les pouvoirs d’archidiacre avec le droit de juger les affaires litigieuses qui seraient dévolues à son tribunal, excepté les causes majeures, par exemple la dissolution des mariages et les épreuves par le fer chaud. En retour, l’abbé du Mont-Saint-Michel devait donner chaque année à l’évêque, le jour de la Purification de la Vierge, un vêtement complet, trois livres d’encens, autant de poivre, et six tablettes de cire avec trois cierges; les religieux s’engageaient aussi à porter tous les ans le chef de saint Aubert à la cathédrale d’Avranches. Les annalistes rapportent que dans ces processions Dieu se plaisait à manifester la gloire de son serviteur par des prodiges éclatants. Un jour, disent-ils, les religieux, après avoir célébré la messe dans l’église de Saint-André, parcoururent selon la coutume les principales rues de la ville, avant de reprendre le chemin du Mont; parmi les fidèles qui se pressaient sur leur passage pour vénérer les précieuses reliques, une femme paralysée fut guérie par l’ombre de saint Aubert. Ce miracle, opéré à la vue d’une grande multitude, servit encore à augmenter la vénération qui entourait la mémoire de l’illustre fondateur du Mont-Saint-Michel.
La dignité, conférée à Ranulphe, fut transmise à ses successeurs, et, comme l’attestent les actes et les sceaux qui nous ont été conservés, les abbés du Mont rendirent longtemps la justice, et possédèrent plusieurs privilèges ou exemptions, qui suffisent pour nous prouver toute l’influence dont ils jouissaient, soit auprès des évêques, soit dans les cours de Normandie et d’Angleterre. Cette influence se manifesta surtout dans les graves événements qui accompagnèrent et suivirent la conquête de 1066.
Pendant les premières années de la prélature de Ranulphe, l’Angleterre vécut en assez bonne intelligence avec la Normandie, et les deux princes qui devaient bientôt se mesurer dans les plaines d’Hastings firent ensemble le voyage du Mont-Saint-Michel. On les vit à la tête des guerriers normands chevaucher côte à côte dans les chemins qui conduisaient d’Avranches au mont Tombe. Leur entretien était amical, et ils égayaient leurs compagnons d’armes par des saillies vives et spirituelles. Ce défilé est représenté sur la fameuse tapisserie de Bayeux, dite de la reine Mathilde (fig. 29). Le Mont-Saint-Michel y apparaît dans le lointain sur une éminence; les seigneurs de la suite de Guillaume portent un casque muni d’un nasal immobile et sont couverts d’une cotte de mailles qui descend des épaules aux genoux; les autres soldats sont coiffés d’un bonnet et vêtus d’une tunique: tous ont pour armes des boucliers, des épées et des lances, à l’exception d’un seul qui tient une massue à la main; la croix est figurée sur l’étendard, et une inscription en latin porte ces mots:
HIC: VVILLEM: DVX: ET EXERCITUS: EIUS: VENERUNT: AD: MONTE: MICHAELIS.
«Ici Guillaume et son armée vinrent au Mont-Saint-Michel.» Quand ils eurent fléchi le genou dans le sanctuaire de l’Archange, Guillaume et Harold marchèrent sur la Bretagne pour soumettre Canon II; ils franchirent la rivière à côté de Pontorson, atteignirent leur ennemi à Dol et le forcèrent à prendre la fuite jusqu’à Rennes où il rallia ses forces. De Dol les vainqueurs se portèrent sur Dinan dont ils se rendirent maîtres après une lutte opiniâtre. La paix une fois conclue avec le duc de Bretagne, Guillaume revint à Bayeux, reçut d’Harold le serment de fidélité et lui promit la main de sa fille. Cette bonne entente ne devait pas être de longue durée. A la mort d’Édouard le Confesseur, les deux princes qui convoitaient le trône d’Angleterre prirent les armes et se déclarèrent une guerre d’extermination. En 1066, Harold périt à la bataille d’Hastings, et après de brillantes victoires, qui méritèrent à Guillaume le titre de Conquérant, l’héritage de saint Édouard passa aux mains des ducs de Normandie.
Le Mont-Saint-Michel et surtout le puissant Archange ne restèrent pas étrangers à cette expédition. Les guerriers normands, qui franchirent le détroit, abordèrent sur les côtes de la Grande-Bretagne la nuit de la fête de saint Michel. «Guillaume, dit dom Huynes, l’an mil soixante six passa en Angleterre avec une grande et puissante armée pour la subjuguer. Là, ayant pris terre la nuict de la feste st Michel, _ange gardien de la Normandie_, il fit mettre le feu à tous ses navires pour faire entendre à son armée qu’il falloit vaincre ou mourir.» Avant le combat, les Normands se confessaient à leurs prêtres, et se recommandaient à leurs saints protecteurs du paradis; les Saxons, au contraire, passaient les nuits qui précédaient les batailles à chanter et à vider des cornes remplies de bière et de vin. Le frère de Guillaume, Robert de Mortain, se distinguait par sa confiance envers le belliqueux Archange non moins que par sa bravoure militaire; il montait un superbe coursier et portait un étendard sur lequel était gravée _l’image de saint Michel_. A la journée d’Hastings, le vaillant guerrier tenait ce drapeau d’une main, et de l’autre combattait à la tête des lignes. A ses côtés on voyait Taillefer, célèbre entre tous les Normands. «Pour provoquer les Saxons à la lutte, dit Augustin Thierry, il poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna la chanson de Charlemagne et de Roland; en chantant, il jouait de son épée, la lançait en l’air avec force et la recevait dans sa main droite.»
Plus tard, Robert de Mortain aimait à rappeler qu’il avait combattu les Saxons à l’ombre du drapeau de l’Archange; il s’exprimait ainsi dans une charte que le _Cartulaire_ du Mont nous a conservée: «Moi Robert, par la grâce de Dieu, comte de Normandie, embrasé de l’amour divin, ayant porté pendant la guerre l’étendard de saint Michel, je confirme toutes les donations que le roi Édouard a faites aux religieux sur le territoire anglais.» Par cet acte de générosité, ajoute dom Huynes, Robert, qui avait «tousiours porté l’enseigne sainct Michel» pendant la lutte sanglante des Normands contre les Anglo-Saxons, «voulut, la victoire gaignée,» en rapporter l’honneur «à ce prince de la milice céleste.» Guillaume lui-même disait plus tard qu’il avait remporté l’un de ses succès les plus décisifs le jour de la fête de Saint-Michel; aussi se montra-t-il pénétré de reconnaissance pour le glorieux Archange.
Saint Michel avait protégé les guerriers normands sur le champ de bataille; les moines du mont Tombe allaient leur prêter un puissant secours pour introduire la civilisation française en Angleterre et assurer le succès de la conquête. Ranulphe envoya au vainqueur six navires équipés aux frais du monastère et lui députa quatre de ses religieux: Ruault, prieur claustral, Scoliand, trésorier de l’abbaye, Sérle et Guillaume d’Agon. Cette générosité était digne de l’abbé du Mont-Saint-Michel et de Guillaume le Conquérant. Les pieux enfants de saint Benoît usèrent de leur influence pour opérer la réforme des mœurs, rétablir la discipline ecclésiastique et corriger les abus qui s’étaient introduits dans toute l’étendue du royaume. La réputation de sainteté dont ils jouissaient, plutôt que la faveur du prince, leur mérita l’honneur d’occuper une place dans l’assemblée des prélats et leur ouvrit la porte des dignités: Ruault fut choisi pour gouverner l’abbaye fondée à Winchester: Guillaume d’Agon monta sur le siège abbatial de Cornouailles; Scoliand fut nommé à saint Augustin de Cantorbéry, et Serle succéda au célèbre Westan, abbé de saint Pierre de Glocester. Scoliand dit le Vénérable s’appliqua surtout à faire revivre l’amour de la règle dans les monastères les plus relâchés, et les chroniqueurs ont pu dire de lui qu’il «remit en Angleterre la discipline régulière en sa pristine splendeur.» Serle, que le martyrologe de Hugues Mainard place au nombre des saints, fut comparé par Guillaume de Malmesbury aux hommes les plus remarquables pour leur science; il obtint même un rang distingué parmi les écrivains de son temps. Défenseur du droit, ami de la vérité, il sut faire entendre de graves avertissements aux princes et mérita d’être appelé par l’auteur de son épitaphe le mur de l’Église, le glaive de la vertu, la trompette de la justice. Faut-il attribuer _la Chanson de Roland_ à l’un des Avranchinais qui suivirent Guillaume en Angleterre? Le souvenir constant de l’auteur pour «Saint-Michel del Péril,» la place d’honneur que la fête de l’Archange occupe dans cette Iliade, et l’autorité de plusieurs savants de nos jours, permettent de le croire et de l’affirmer.
Guillaume, non content de prodiguer ses faveurs aux moines bénédictins, voulut aller en personne remercier l’Archange de la protection qu’il avait accordée à ses armes; c’est pourquoi, après avoir repassé la Manche sur les vaisseaux du monastère, il se rendit au Mont-Saint-Michel, où il eut la joie de converser avec son ami Ranulphe pour lequel il professait un respect et une affection qui ne se démentirent jamais.
La conquête d’Angleterre nous offre donc une des pages les plus glorieuses de l’histoire du Mont-Saint-Michel. L’étendard de l’Archange a flotté à la tête des armées qui ont triomphé des Anglo-Saxons; Ranulphe est devenu l’ami et le conseiller de Guillaume; le souverain pontife et l’évêque d’Avranches ont accordé des privilèges insignes au pèlerinage; la construction de la basilique a été poursuivie avec activité, et le monastère, comme plusieurs abbayes du moyen âge, a pris l’aspect d’une forteresse inexpugnable. Des légendes pieuses et des épisodes intéressants ajoutent encore un nouveau charme à l’histoire, et contribuent à dévoiler la véritable physionomie de l’époque à laquelle nous sommes arrivés.
Il est rapporté que, vers le milieu du onzième siècle, un religieux, nommé Drogon, vit dans la basilique trois anges sous la forme de pèlerins; ils étaient prosternés dans l’attitude de la prière, et tenaient de la main droite un cierge allumé, voulant par là donner un avertissement à Drogon, qui en sa qualité de sacristain, s’était familiarisé avec les choses saintes et marchait dans l’église sans «respect» ni «révérence.» Le religieux ne se corrigea pas; mais bientôt, au moment où il passait devant l’autel sans faire de génuflexion, il reçut d’un personnage invisible un soufflet qui le renversa sur le pavé du temple. Drogon fut envoyé dans l’île de Chausey où il pleura ses péchés le reste de sa vie: «Ceux qui liront cet exemple, dit dom Huynes, apprendront, s’il leur plaist, à se comporter sagement dans l’église et à ne s’y pourmener comme ils feroient dans des halles ou places publiques, de peur qu’il ne leur arrive un semblable chastiment.» Souvent on entendait les esprits bienheureux chanter les louanges du Seigneur dans la basilique de Saint-Michel. Un moine d’une grande piété, connu sous le nom de Bernier, affirma qu’il avait entendu lui-même pendant plus d’une heure le chant du _Kyrie eleison_; les voix qui répétaient cette belle prière étaient si harmonieuses que le religieux pensait être ravi au troisième ciel. Enfin, on affirmait que saint Michel apparaissait de temps en temps sous des formes sensibles: tantôt il avait l’aspect d’un guerrier redoutable; tantôt il ressemblait à un globe de feu plus étincelant que le soleil. Ces récits poétiques exprimaient les fonctions de gardien des sanctuaires et d’ange de la lumière, que le moyen âge attribuait à saint Michel; en même temps, ils alimentaient la foi et entretenaient le zèle des pèlerins.
Tandis que les fidèles se plaçaient avec confiance sous la protection du chef de la milice céleste, les coupables redoutaient sa colère ou venaient à ses pieds implorer leur pardon. Pendant la conquête d’Angleterre, un gentilhomme nommé Roger, tua un pâtre de l’abbaye dans une forêt du voisinage; après avoir erré longtemps, poursuivi par les soldats de Guillaume, il vint se jeter aux genoux de Ranulphe et obtint le pardon de son crime.
Quelques années plus tard le Mont-Saint-Michel fut le théâtre d’un événement qui peut être regardé comme l’un des épisodes les plus curieux de l’histoire de Normandie. Les poètes l’ont chanté tour à tour et les historiens l’ont raconté avec ses plus petits détails.
Ranulphe, après une prélature de vingt-quatre ans, s’endormit dans le Seigneur et fut vivement regretté de Guillaume qui l’avait toujours estimé «comme son père, respecté comme son prélat, et révéré comme un saint.» Le roi choisit pour lui succéder son propre chapelain, nommé Roger, homme d’une grande valeur, mais dont l’élection parut toujours irrégulière. Deux ou trois ans après, en 1087, Guillaume le Conquérant descendit lui-même dans la tombe, et laissa ses États entre les mains de ses fils, Guillaume le Roux, Robert Courte-Heuse, et Henri Beauclerc. Le premier se fit couronner roi d’Angleterre, le second prit le titre de duc de Normandie, et le plus jeune employa les trésors qui lui étaient échus en héritage à se procurer de riches domaines; il prêta une somme considérable à Robert qui lui donna en gage le Cotentin et le pays d’Avranches. Bientôt la discorde éclata entre les trois frères. Henri Beauclerc, poursuivi par Guillaume le Roux et Robert Courte-Heuse, se réfugia au Mont-Saint-Michel, où Roger l’accueillit avec empressement et lui promit sa protection: ce prince, dit dom Louis de Camps, se voyant abandonné de tous les siens, rechercha «l’assistance du saint Archange dans son extrême nécessité. Ce qui luy réussit selon ses désirs. Car outre plusieurs grâces inespérées qu’il y reçut de ses frères, il en sortit par une honorable capitulation.» Vers l’an 1091, les deux alliés envahirent les domaines du jeune Henri avec une armée nombreuse de soldats anglais et normands; le roi Guillaume établit son quartier général à Avranches, et le duc Robert se fixa dans le village de Genêts à une petite distance du Mont-Saint-Michel.
Wace, dans son _roman de Rou_, nous dit que les deux armées ennemies en venaient souvent aux mains sur les grèves, à la marée basse, et se séparaient quand les flots montaient et menaçaient de les engloutir. Un jour le roi chevauchait sans aucune escorte. Tout à coup les défenseurs de la place se précipitent à sa rencontre le glaive à la main et engagent avec lui une lutte acharnée. Les sangles du cheval se rompent et Guillaume tombe, la selle entre les jambes. Le cheval effrayé prend la fuite. Le roi se relève, et se défend avec une telle bravoure que ses ennemis ne peuvent le désarmer, ni le faire reculer d’un pas. Les alliés étant venus à son secours le délivrèrent, et comme ils le blâmaient d’avoir exposé ses jours pour une selle, il répondit qu’il aurait été «moult courroucié» si les Bretons avaient pu lui enlever sa selle, et qu’il se serait rendu indigne du titre de roi. Wace était Normand; il l’a montré dans ce récit.
La guerre se prolongea longtemps et Henri repoussa tous les assauts de ses ennemis; mais l’eau vint à manquer dans la place et les assiégés furent livrés en proie aux ardeurs de la soif. Dans cette extrémité, le jeune prince fit appel aux sentiments de la nature: il pria son frère, le duc Robert, de lui donner de l’eau pour étancher la soif qui le dévorait. Cette prière fut exaucée. Robert accorda un jour de trêve pour renouveler les provisions de pain et d’eau; de plus, il fit passer à son frère un tonneau de vin. A cette nouvelle, le roi Guillaume s’irrita contre Robert et lui dit d’un ton railleur: «Vous êtes habile dans l’art de la guerre, vous qui fournissez des vivres à vos ennemis!»--«Eh quoi! répondit le duc, j’aurais refusé à boire à mon propre frère! Et s’il était mort, qui nous en aurait donné un autre.»
Après cette scène, les trois combattants déposèrent les armes: Guillaume regagna la Grande-Bretagne; Robert se retira dans son duché, et Henri demeura possesseur de ses domaines, en attendant le jour où la couronne d’Angleterre devait être déposée sur son front. Il attribua toujours sa victoire à une assistance visible de saint Michel, et, comme gage de sa reconnaissance, il se montra le reste de sa vie le protecteur des pèlerins qui visitaient le mont Tombe.
IV
SAINT MICHEL ET NOTRE-DAME-LA-GISANTE-DE-TOMBELAINE.
Parmi les événements qui remplissent la fin du onzième siècle et la première partie du douzième, nous pouvons détacher trois faits importants dans l’histoire de saint Michel: les croisés choisissent l’Archange pour leur céleste protecteur, les moines l’invoquent contre l’oppression de certains seigneurs féodaux, et les fidèles dans leur dévotion l’associent à la Vierge connue sous le nom de _Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine_ (M. Corroyer) (fig. 30 à 32).
A l’intérieur de l’abbaye, Roger déployait un zèle actif pour rebâtir «une bonne partie de la nef» de l’église; les bénédictins jouissaient à l’extérieur d’une grande renommée, et l’un d’eux, appelé Hugues, fut choisi pour gouverner le monastère de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Foulques d’Anjou, le duc Robert et Sybille son épouse, un grand nombre de prélats et de seigneurs firent des donations aux religieux, ou entreprirent le voyage du Mont-Saint-Michel. Cette dévotion pour le belliqueux Archange revêtait alors un caractère spécial. L’Église favorisait l’élan religieux qui portait nos populations vers l’Orient, et, par un acte de sage politique, elle prêchait les croisades qui devaient faire cesser, du moins en partie, les guerres continuelles dont l’Europe fut le théâtre aux dixième et onzième siècles. Les guerriers qui partaient pour ces expéditions lointaines se mettaient sous la garde de l’ange vainqueur du paganisme, et venaient en bon nombre prier dans le sanctuaire du mont Tombe. Il n’en pouvait être autrement; car il existe une sublime harmonie entre les deux cris de guerre «_Qui est semblable à Dieu_» et «_Dieu le veut_.» Saint Michel était aussi pour les croisés le modèle de la bravoure, et nous lisons dans la légende de sainte Hiltrude que le sire de Trelon, avant de quitter sa Bretagne, promit à l’Archange d’être un preux sur la terre comme il avait été lui-même «un _preux_ dans le ciel.»
Le héros de la première croisade, l’immortel Godefroy de Bouillon, voulut placer son entreprise sous la protection du prince de la milice céleste. Dans ce but, il établit à Anvers une collégiale de plusieurs chanoines dont la principale occupation devait être de prier pour le succès de nos armes en Orient. La cathédrale de cette ville, dédiée à saint Michel, conserve encore un vitrail où le duc est peint avec les chanoines qu’il avait institués. D’après de pieux récits, l’Archange exauça les vœux des croisés; dans les grandes batailles, il les conduisit à la victoire, et dans les dangers extrêmes, il les préserva d’une ruine totale.
Toutefois, malgré la renommée dont le sanctuaire de l’Archange jouissait dans le monde, Roger ne parvint pas à faire oublier le vice de son élection; enfin, ne voulant pas s’obstiner davantage à garder une dignité à laquelle il n’était point parvenu par les voies ordinaires de la Providence, il se retira dans l’abbaye de Cornouailles où il mourut en 1112. Sous cette prélature, un accident vint encore éprouver les enfants de saint Benoît: la partie de la nef nouvellement bâtie s’écroula en 1103 et renversa la moitié de la grande salle qui servait alors de dortoir, sans blesser aucun des religieux qui étaient couchés, «ce qui fut tenu pour chose miraculeuse,» dit dom Louis de Camps. Dès l’année 1106, peu de temps après le départ de Roger, le prieur claustral de Jumièges fut désigné aux suffrages des moines qui l’acceptèrent pour abbé. Celui-ci connu également sous le nom de Roger, était un homme d’une grande piété et d’une science remarquable, non moins habile dans le gouvernement spirituel que dans l’administration temporelle d’un monastère. Il mérita par son zèle d’être placé au nombre des plus illustres serviteurs de l’Archange.
Roger II exécuta des travaux considérables au Mont-Saint-Michel; non content de réparer les ruines occasionnées par l’accident de 1103, il fit élever de nouveaux bâtiments aussi remarquables pour la pureté du style que pour la hardiesse et la solidité. Un incendie, allumé par la foudre en 1112, n’abattit pas son courage; il se mit à l’œuvre, et, à la fin de sa prélature, il avait achevé ces beaux édifices qui existent toujours au nord de l’abbaye et dont M. Corroyer nous a donné la description.