Part 9
Il leur témoigna la même sollicitude qu’à leurs sœurs de Prouille. Il prit soin lui-même de leur tracer leur règle de vie dans une lettre que nous a conservée le cardinal d’Aragon[141]. «Nous nous réjouissons, leur disait-il, et nous remercions Dieu de ce qu’il vous a favorisées de cette sainte vocation et vous a délivrées de la corruption du monde. Combattez, mes filles, l’antique ennemi du genre humain, en vous appliquant au jeûne; car sachez que nul ne sera couronné s’il n’a pas combattu. Je veux que dans les lieux claustraux, c’est-à-dire au réfectoire, au dortoir, à l’oratoire, vous gardiez le silence, et qu’en toute chose vous observiez la règle. Que personne ne sorte de son couvent, que personne n’y entre, si ce n’est l’évêque et les supérieurs qui y viendraient pour prêcher ou faire la visite canonique. Ne soyez avares ni de veilles ni de disciplines; obéissez à la prieure; ne perdez pas votre temps en bavardages. Comme nous ne pouvons pas vous envoyer des secours temporels, nous nous garderons de vous imposer la charge de recevoir des frères ou d’autres personnes... Notre frère très cher, Fr. Mannès, qui n’a pas mesuré sa peine pour vous conduire à ce saint état, prendra toutes les dispositions qui lui paraîtront convenir à votre vie sainte et religieuse. Nous lui donnons pouvoir de visiter et de corriger le couvent, et même, s’il le fallait, de changer la prieure, avec le consentement de la majorité d’entre vous.»
[141] _Arch. de l’Ordre_, ms. Ll.
Comme en France et en Italie, les Dominicains avaient besoin en Espagne d’une maison d’études. Ce fut la raison d’être du couvent qui fut fondé, en 1219, auprès de l’Université de Palencia. Rien ne prouve formellement que saint Dominique ait présidé à cette création; mais si l’on se rappelle qu’il avait fait lui-même ses études dans les écoles de cette ville, et si l’on rapproche cette fondation de celles des couvents de Bologne et de Paris, il est impossible d’y méconnaître l’action du bienheureux. «Si saint Dominique, dit avec raison le R. P. Balme, n’a pas été le fondateur immédiat de ce couvent, il est permis de présumer que, lors de son voyage dans sa patrie, quelques mois auparavant, il a été l’inspirateur et le conseiller de ce projet, pour l’heure où le Seigneur en rendrait l’exécution possible.»
De retour à Rome, saint Dominique continua à travailler à la propagation de l’Ordre en Espagne; il y fut aidé par un illustre canoniste de l’Université de Bologne, le Catalan Raymond de Pennafort, qui devait plus tard revêtir l’habit des Prêcheurs, gouverner l’Ordre comme Maître général et en être l’un des premiers saints. A Bologne, Raymond avait été témoin des merveilles qu’opérait Réginald; comme les professeurs de droit, ses collègues, il avait subi son ascendant, et sa sympathie était acquise aux Dominicains. Lorsque en 1219, l’évêque de Barcelone, Bérenger de Palou, passa par Bologne pour se rendre à la cour pontificale, Raymond lui vanta les mérites de l’Ordre nouveau, et lui inspira le désir de l’établir dans sa ville épiscopale. Arrivé à Viterbe, Bérenger obtint de saint Dominique qu’il lui cédât quelques frères de Bologne pour la fondation qu’il méditait, et, les emmenant avec lui et avec Raymond de Pennafort, il les installa à Barcelone, en décembre 1219. Un des principaux citoyens de la ville, Pierre de Gruny, les reçut chez lui et les garda trois ans, jusqu’à la fondation définitive du couvent, en 1222.
Tandis que saint Dominique était ainsi occupé à l’extension de l’Ordre en France, en Italie, en Espagne, son attention était attirée jusque sur les régions les plus lointaines et les moins connues de l’Europe. Il avait toujours désiré se consacrer à l’évangélisation des païens et des barbares, et la Providence semblait lui fournir les moyens de consacrer à cette œuvre une part de l’activité de ses fils spirituels. Transféré par le Saint-Siège à l’archevêché de Gnesen, l’évêque de Cracovie, Yves Odrowantz, vint à la cour pontificale, dans les premiers jours de 1220, pour les affaires de sa promotion. Il était accompagné de ses deux neveux, Hyacinthe et Ceslas, chanoines de Cracovie, et de deux gentilshommes, Hermann le Teutonique et Henri de Moravie. Après avoir pris congé du Pape à Viterbe, il se rendit à Rome pour accomplir, avec les siens, son pèlerinage au tombeau des Apôtres. C’est alors qu’il fit la connaissance de saint Dominique et de son Ordre, pendant que s’opérait la réforme des religieuses romaines et que se fondaient les couvents de Saint-Sixte et de Sainte-Sabine.
Or, mieux que personne, Yves Odrowantz pouvait comprendre l’utilité des Prêcheurs. La Pologne, dont l’évêque de Cracovie devenait le métropolitain, était déjà le boulevard du catholicisme contre les païens et les schismatiques; les vastes plaines de Russie se trouvaient sans cesse menacées par les Tartares idolâtres, et les Finnois, encore à peu près barbares, peuplaient les rives de la Baltique. Les chevaliers Teutoniques et les Porte-glaives guerroyaient contre eux, mais il était chaque jour plus nécessaire de leur envoyer des missionnaires catholiques. Yves avait déjà fait appel au zèle des Prémontrés; témoin à Rome de la sainteté de saint Dominique et de ses compagnons, il voulut s’assurer aussi le concours des Prêcheurs. Il va trouver le Bienheureux et lui demande des Frères pour son pays de Pologne. Mais les fondations de couvents qui s’étaient succédé à de si rares intervalles depuis deux ans, avaient appauvri les grands centres de l’Ordre; quoique nombreux, les religieux suffisaient à peine aux maisons déjà établies; saint Dominique dut l’avouer à l’évêque polonais! «Toutefois, ajouta-t-il, si vous avez quelques hommes de bonne volonté, agréables à Dieu et aptes à être admis dans l’Ordre, je les y recevrai.» Yves lui en offrit trois qui faisaient partie de sa maison, Hyacinthe, Ceslas et Hermann le Teutonique[142]. Dominique les admit, leur donna l’habit de l’Ordre, et lorsqu’ils furent formés à l’humilité, à la charité et aux saintes observances, il les reçut à la profession. Hyacinthe et ses compagnons quittèrent Rome, vers le mois d’avril 1220, et retournant en Pologne, ils prêchèrent, pendant plusieurs mois, en Carinthie où leur parole suscita de nouvelles vocations. Ils fondèrent à Friesach un couvent qui fut placé sous la direction d’Hermann; Hyacinthe traversa l’Autriche, la Moravie et la Silésie, et rentra à Cracovie à la fin de 1220.
[142] Stanislas de Cracovie, chroniqueur du quatorzième siècle, auquel nous empruntons ce récit, oublie Henri de Cracovie, qui entra dans l’Ordre avec les trois autres.
Cf. sur Stanislas de Cracovie (mort en 1350), Quétif et Échard, _op. cit._, t. I., p. 632.
Ses sermons y obtinrent un tel succès que, bientôt, les chanoines et les magistrats de la ville s’entendirent avec le nouvel évêque pour donner aux Prêcheurs l’église de la Trinité et les moyens de construire à côté d’elle un grand monastère. Dès lors, le couvent de Cracovie devint le centre des missions dominicaines dans les pays slaves. Du vivant même de saint Dominique, Ceslas le quitta, pour aller établir un couvent à Prague, et d’autres colonies monastiques furent envoyées de la Trinité à Sandomir, dans la petite Pologne, à Plocko, sur la Vistule, et même en Danemark et en Russie. «Hyacinthe, avant de mourir, planta jusque dans Kiew les tentes dominicaines, sous les yeux des schismatiques grecs, et au bruit des invasions tartares[143].»
[143] Lacordaire, _op. cit._, p. 197.
Enfin, dans le second chapitre général qu’il tint, quelques mois avant sa mort, le 30 mai 1221, saint Dominique envoya plusieurs de ses Frères en Hongrie et en Grande-Bretagne. C’est dans les steppes du Danube et du Dniéper, que vivaient ces Cumans païens, qu’il avait désiré convertir, quand il accompagnait à Rome son évêque, Didace. A Bologne, il trouva l’homme que sa naissance désignait pour une pareille œuvre. Il y avait, parmi les maîtres de l’Université, un Hongrois nommé Paul. Sa réputation était déjà solidement établie, lorsque, touché par les prédications de saint Dominique, il quitta le monde et demanda l’habit de Prêcheur. Il fut envoyé aussitôt en Hongrie avec le Frère Sadoc et trois autres religieux. Ses prédications portèrent beaucoup de fruits, et bientôt il put élever deux monastères, l’un à Vesprim pour des religieuses, qui suivirent la règle de Prouille et de Saint-Sixte; l’autre à Albe Royale pour des Frères. En peu de temps, le nombre des professions fut tel que le couvent d’Albe devint un centre de missions, et qu’il remplit pour les peuples païens ou schismatiques du sud-est de l’Europe, le même rôle que celui de Cracovie pour ceux du nord-est. De là, partirent, dès 1222, des missionnaires qui allèrent prêcher l’Évangile en Transylvanie, Serbie, Valachie, et jusque chez les Cumans qui vivaient, à l’état nomade, sur les rives du Dniéper.
Nous avons moins de détails sur l’établissement de l’Ordre en Angleterre. Au second chapitre de Bologne, saint Dominique décida d’envoyer à Cantorbéry douze de ses religieux, sous la conduite de Gilbert de Frassinet. L’archevêque de cette ville les reçut avec bienveillance; sur ses conseils, ils s’établirent à Oxford, auprès de l’Université, et y fondèrent leurs écoles de saint Édouard. La légende a voulu aller plus loin que l’histoire; d’après elle, Frère Laurent d’Angleterre, l’un des premiers compagnons de saint Dominique, aurait, en 1220, emmené en Grande-Bretagne, plusieurs Frères de Saint-Jacques de Paris; mais nous savons d’autre part d’une manière certaine que Laurent passa cette année-là à Rome. Une autre tradition raconte que, pendant son séjour à Paris, en 1219, saint Dominique se rencontra avec le roi d’Écosse, Alexandre II, et que celui-ci lui demanda des religieux pour son royaume; malheureusement, elle n’est rapportée par aucun écrivain contemporain, tandis qu’une chronique ancienne, ne mentionne, au contraire, qu’en 1230, l’établissement de l’Ordre en Écosse.
«Par ces deux missions d’Angleterre et de Hongrie, dit Lacordaire, Dominique avait achevé de prendre possession de l’Europe.» Il pouvait contempler son œuvre avec complaisance et croire qu’elle était bénie de Dieu. Née péniblement, semblant tout d’abord près d’échouer, la sainte Prédication s’était brusquement développée. Les quarante religieux dispersés à travers le monde après l’assemblée de Prouille avaient fondé, en moins de quatre ans, plus de soixante couvents. Chef d’un petit troupeau, en 1217, Dominique était, en 1221, le Maître général d’un Ordre qui comptait plus de cinq cents religieux, une centaine au moins de religieuses, et qui exerçait son action des plateaux de l’Espagne aux steppes de Russie, sous les brumes de la Grande-Bretagne comme sous le ciel radieux de l’Orient. C’était vraiment un grain de sénevé qui avait germé dans le Toulousain: il avait donné naissance à un arbre, dont les ramifications couvraient déjà l’Église catholique tout entière!
CHAPITRE VI
VOYAGES ET PRÉDICATIONS DE SAINT DOMINIQUE.
En fixant à Rome sa demeure, saint Dominique n’avait pas renoncé à ses courses apostoliques; il ne cessa jamais de prêcher de ville en ville, de bourgade en bourgade. «Ce grand zélateur des âmes avait soin du salut de tous; le jour, la nuit, dans les églises, dans les maisons, sur les chemins, partout, il voulait annoncer la parole de Dieu, et il exhortait ses Frères à ne rien faire autre chose.»--«Par les chemins, à presque tous ceux qu’il rencontrait, il proposait de parler de Dieu[144].» L’administration de son Ordre rendit d’ailleurs ces voyages encore plus nécessaires. Ne fallait-il pas, en effet, coordonner les efforts des Frères dispersés, donner aux nouveaux couvents l’esprit des premiers, et veiller partout à la formation des novices? Avec le sens pratique qui le caractérisait, le saint comprenait ces obligations de sa charge, et pour les remplir, il n’hésita pas à parcourir, de 1217 à sa mort, une grande partie de l’Europe occidentale.
[144] _Actes de Bologne_.
Vénéré de ses religieux, conseiller écouté du Pape, respecté par les princes et les prélats, saint Dominique observa toujours dans ses voyages la plus grande simplicité; il ne changea rien aux habitudes modestes qu’il tenait de son évêque Didace. «Lorsqu’il n’était point dans les villes, dit Thierry d’Apolda, il avait coutume de marcher pieds nus, quelquefois parmi les pierres et les cailloux, souvent à travers les ronces et les épines; parfois ses pieds en étaient tout ensanglantés, et alors il disait avec une sainte joie: «Voilà une partie de notre pénitence!» Toujours prêt à se charger du fardeau de ses frères, s’ils eussent voulu le souffrir, il ne permettait jamais qu’ils portassent eux-mêmes son manteau et ses livres. Les débordements et les inondations ne pouvaient l’arrêter. Il descendait de préférence dans les couvents, se soumettant à la règle de chacun d’eux, lorsqu’ils n’étaient pas de son Ordre. S’il n’en trouvait pas sur sa route, il choisissait de modestes auberges, et il avait soin que personne ne se doutât de sa qualité. Il était toujours accompagné d’un de ses Frères qu’il édifiait par ses austérités et sa piété. «Il se réjouissait dans les tribulations, raconte Guillaume de Montferrat; tant qu’elles duraient, il bénissait Dieu et chantait l’_Ave Maris stella_ ou le _Veni Creator_.» Un autre de ses compagnons, Paul de Venise, déclarait ne l’avoir jamais vu se départir de sa sérénité, ni dans les contrariétés, ni dans les contradictions; «parfois, ajoutait-il, il allait, par humilité, demander l’aumône de porte en porte, comme un pauvre. A Duliolum, tandis qu’il mendiait, on lui donna un pain entier, il le reçut à genoux; il jeûnait tous les jours, mais avait soin que ses Frères fussent bien servis à cause des fatigues de la route.»--«Il passait souvent la nuit en prières, déposa Frère Frugère, dans le procès de canonisation, et ses oraisons étaient entrecoupées de gémissements[145].»--«Son habitude d’être avec Dieu était si puissante, dit Lacordaire d’après les _Actes de Bologne_, qu’il ne levait presque pas les yeux de terre. Jamais il n’entrait dans la maison où l’hospitalité lui était accordée, sans avoir été prier à l’église, s’il y en avait une en ce lieu-là. Après le repas, il se retirait dans une chambre pour lire l’Évangile de saint Mathieu ou les Épîtres de saint Paul, qu’il portait toujours avec lui. Il s’asseyait, ouvrait le livre, faisait le signe de la croix et lisait attentivement. Mais bientôt, la parole divine le mettait hors de lui. Il faisait des gestes comme s’il eût parlé avec quelqu’un; il paraissait écouter, disputer, lutter; il souriait et pleurait tour à tour; il regardait fixement, puis baissait les yeux, puis se parlait bas, puis se frappait la poitrine. Il passait incessamment de la lecture à la prière, de la méditation à la contemplation; de temps en temps, il baisait le livre avec amour, comme pour le remercier du bonheur qu’il lui donnait, et s’enfonçant de plus en plus dans ces saintes délices, il se couvrait le visage de ses mains ou de son capuce.»
[145] Tous ces traits sont empruntés aux _Actes de Bologne_ qu’ont publiés les Bollandistes.
Dans la plupart des villes qu’il traversait, il prêchait au peuple, soit dans les églises, soit sur les places publiques et les carrefours, et son éloquence était si pathétique qu’elle tirait des larmes aux auditeurs. Il apportait un soin vigilant à l’inspection des couvents de son Ordre; il avait, avec les prieurs de chacun d’eux de longues conférences où il se faisait exactement renseigner sur l’état de la maison. Aux religieux, il prêchait, par son exemple, l’amour et l’observation stricte de la règle, et il la leur expliquait dans des entretiens familiers. «A son arrivée dans un monastère, rapporte Frère Ventura, il ne prenait pas de repos, comme font tant d’autres; il convoquait les religieux, leur parlait de Dieu, et leur donnait de grands encouragements.» (_Actes de Bologne_.) Il ne négligeait pas les affaires temporelles; quoiqu’il aimât la pauvreté volontaire et voulût la faire aimer à ses Frères, il ne laissait pas de s’intéresser à toutes les questions matérielles qui pouvaient promouvoir le bien spirituel d’un couvent ou de l’Ordre tout entier. Il profitait de son passage dans chacune de ses maisons pour apaiser les conflits, régler les difficultés, confirmer les transactions et les contrats négociés avec les prélats, les princes ou même les simples particuliers. Et après avoir ainsi rempli ses devoirs de religieux et de Maître de l’Ordre, il se retirait dans sa cellule pour y recevoir la discipline; «il se la faisait donner avec une triple chaîne de fer, dit Frère Ventura; je le tiens des religieux auxquels il demandait ce service.»
Huit mois à peine après son installation à Rome, saint Dominique sentit la nécessité de visiter les couvents qui venaient de se fonder. Il partit de Saint-Sixte, vers la fin d’octobre 1218, pour passer les fêtes de la Toussaint auprès de ses Frères de Bologne. Datant de quelques mois à peine, ce couvent avait besoin des conseils et des instructions du Maître; saint Dominique les lui prodigua dans le court séjour qu’il y fit. Il en repartit avec Frère Dominique de Ségovie et arriva bientôt à Prouille, à Fanjeaux et dans les lieux qui avaient eu les prémices de son apostolat.
Le monastère de Prouille traversait des épreuves qui réclamaient la présence de son fondateur. Le prieur qui lui avait été donné, en septembre 1217, venait de mourir, noyé dans les eaux du torrent le Blau. Simon de Montfort, le protecteur dévoué des religieuses, avait été tué quelques mois auparavant, sous les murs de Toulouse, et les hérétiques faisaient chaque jour des progrès menaçants. Enfin, Alboin, abbé de saint Hilaire, contestait au couvent la donation de l’église de Saint-Martin de Limoux, que lui avait faite, en 1209, l’archevêque de Narbonne, Bérenger, et par la violence, il venait d’en expulser les représentants des Sœurs. Saint Dominique ne se troubla pas: il conféra à Guillaume Claret la dignité de prieur et le chargea de demander à l’archevêque de Narbonne la confirmation de la donation de Saint-Martin. Ce fut à Prouille qu’il décida la création du couvent des Prêcheurs de Lyon. Dans les premiers jours de décembre 1218, il envoya dans cette ville deux Frères, Arnaud de Toulouse dont la confiance en Dieu était aussi inépuisable que le zèle, et Romée de Llivia, «religieux simple dans ses habitudes, humble dans son maintien, d’un abord gracieux, d’une douceur de miel dans ses discours, bon et affable pour le prochain[146]». Bien accueilli par l’archevêque Réginald de Forez et le doyen du Chapitre, ils fondèrent à Fourvières l’un des plus importants monastères de l’Ordre.
[146] Échard, t. I, p. 160.
Peu de jours après, saint Dominique partit pour l’Espagne; il allait revoir sa patrie, après une absence de près de quinze ans. Dans chaque ville qu’il traversait, il prêchait, et sa parole était souvent confirmée par des miracles. A Ségovie[147], où il se trouvait aux environs de Noël 1218, ses prières attirèrent sur la campagne aride une pluie ardemment désirée. Une autre fois, sa tunique sauva d’un incendie le petit trésor de son hôtesse. «Comme il n’y avait pas encore de couvent de l’Ordre dans cette ville, raconte Gérard de Frachet, le serviteur de Dieu avait, pendant quelque temps, pris logement chez une pauvre femme. Un jour, le Saint ayant trouvé un cilice très rude et piquant, tout à fait à son goût, quitte aussitôt la tunique d’étoffe grossière dont il s’était momentanément servi. Son hôtesse la recueille aussitôt avec dévotion, la dépose dans un coffre avec ce qu’elle a de plus précieux, et la garde plus soigneusement que si c’eût été la pourpre d’un roi. Or il advint qu’un jour, pendant qu’elle était sortie, le feu qu’elle avait omis d’éteindre, gagna sa chambre et en consuma tous les meubles, hormis le coffre de bois où était la tunique du Saint. Le coffre ne brûla pas, il ne fut pas même noirci par la fumée. A son retour, stupéfaite d’un si grand miracle, la femme rendit grâce d’abord à Dieu, puis à son hôte, le bienheureux Dominique, dont la tunique avait préservé de l’incendie tout son petit avoir enfermé dans cette cassette.» Avant de quitter définitivement sa patrie, Dominique alla visiter les lieux où il avait passé les premières années de sa vie: Gumiel d’Izan, où il avait été élevé par son oncle l’archiprêtre; Osma, où il avait été chanoine, et où la tradition rapporte qu’il fonda un monastère de femmes[148].
[147] Ce fut pendant ce séjour qu’il fonda les couvents de Madrid et de Ségovie, et prépara la création de celui de Palencia.
[148] Malgré la sécheresse d’un développement de ce genre, nous avons tenu à dresser l’itinéraire de saint Dominique de 1218 à 1221, car on ne saurait mieux faire pour donner une idée de l’activité qu’il montra, pendant les dernières années de sa vie. Nous l’avons dressé surtout d’après les actes publiés par le R. P. Balme dans son _Cartulaire de saint Dominique_.
Il traversa de nouveau les Pyrénées, vers la fin de mars 1219; car, aux environs des fêtes de Pâques, il était à Toulouse, où il retrouvait son fidèle ami, l’un des premiers protecteurs de son œuvre, l’évêque Foulques. Il passa quelque temps auprès de ses religieux de Saint-Romain prêchant dans leur église; mais il s’y fit un tel concours de peuple qu’elle devint tout à fait insuffisante, et qu’il fallut transférer la prédication dans le plus vaste édifice de la ville, la cathédrale Saint-Étienne. Il est probable que de Toulouse, le Bienheureux alla visiter encore une fois «les filles aînées de l’Ordre», les Sœurs de Prouille; car, avec son retour dans le Toulousain coïncide le règlement de l’affaire de Saint-Martin: jugeant au nom de son métropolitain l’archevêque de Narbonne, Bernard de Rochefort, évêque de Carcassonne, fit restituer aux Sœurs l’église de Limoux, le 13 avril 1219[149].
[149] Balme, _op. cit._, t. II, p. 275.