Part 8
Cette prospérité naissante porta ombrage au chapitre de Notre-Dame lui-même. L’église Saint-Jacques était établie sur le territoire de la paroisse de Saint-Benoît, qui relevait de son côté du chapitre[124]. Craignant que les offices de la chapelle des religieux ne portassent atteinte aux droits paroissiaux de Saint-Benoît, les chanoines firent défense aux Dominicains de célébrer publiquement le culte à Saint-Jacques. A son voyage à Paris, saint Dominique fut saisi de l’affaire par Mathieu de France, et il la déféra au Saint-Siège. Il obtint gain de cause: le 1er décembre 1219, Honorius III écrivait au couvent de Saint-Jacques, que «touché de ses prières, il lui accordait de pouvoir célébrer les divins offices dans l’église que les maîtres de l’Université lui avaient donnée à Paris», et, le 11 décembre, il chargeait les prieurs de Saint-Denis et de Saint-Germain des Prés, ainsi que le chancelier de l’église de Milan, alors présent à Paris, de veiller à l’observation de ce privilège[125]. Le chancelier de Notre-Dame, Philippe de Grève, ne pardonna jamais leur victoire aux Prêcheurs: jusqu’à sa mort, survenue en 1237, «il aboya sans cesse contre eux, en toute occasion, dans tous ses sermons». Mais saint Dominique veillait tout particulièrement sur son couvent de Paris; à sa prière, Honorius III félicitait les maîtres de l’Université de la faveur qu’ils lui prodiguaient, et les engageait à la lui continuer: «Pour que vous connaissiez davantage l’attachement profond que nous portons à ces frères, nous vous prions par ces présentes, vous conseillons et enjoignons de poursuivre l’œuvre que vous avez si bien commencée. Par égard pour le Siège apostolique et pour nous, regardez-les comme vous étant particulièrement recommandés, et tendez-leur une main secourable. Par là, vous vous rendrez Dieu propice, et vous mériterez de plus en plus notre faveur et nos bonnes grâces[126].»
[124] «L’église de Saint-Benoît le Bestourné, nommée auparavant de Saint-Bacche ou Bacque, fut donnée aux chanoines de la cathédrale par le roi Henri Ier, avec celles de Saint-Étienne, de Saint-Julien et de Saint-Séverin. Elle est appelée membre de l’Église N.-D. dans un acte de l’an 1171, passé entre elle et les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, pour le règlement de leurs droits respectifs. Elle avait des chanoines qui étaient institués par le chapitre de Notre-Dame, auquel ils prêtaient serment de fidélité.» (Guérard, _Cartulaire de l’Église Notre-Dame de Paris_, p. 134.)
[125] Ces deux bulles sont publiées dans le _Cartulaire de saint Dominique_, t. II, p. 387 et 388.
[126] _Cartulaire de saint Dominique_, t. III (sous presse).
A Paris, comme à Rome, de nombreuses vocations religieuses ne tardèrent pas à peupler la maison dominicaine. Les Frères étaient au nombre de sept, quand ils vinrent de Prouille, en octobre 1217; ils étaient trente, quinze mois plus tard, quand saint Dominique vint les visiter, au commencement de 1219. Les nouvelles recrues étaient surtout de jeunes étudiants, attirés à Saint-Jacques par la sainteté de leurs condisciples dominicains, comme le Père Guerric de Metz, dont Étienne de Bourbon nous raconte en ces termes charmants la vocation religieuse: A Paris, en 1218, par une paisible soirée d’automne, «un clerc veillait à sa fenêtre d’étudiant, lorsque, tout à coup, il entend dans la rue chanter en français une chanson qui disait:
Le temps s’en vait Et rien n’ai fait; Le temps s’en vient Et ne fais rien.
Tout d’abord, il se prend à songer à la douceur de ce chant, puis au sens des paroles, et réfléchissant qu’elles lui conviennent, il les reçoit comme un message du ciel. Dès le lendemain, ce clerc qui était riche, abandonnait ses biens et entrait dans l’Ordre des Prêcheurs. Son nom était Guerric, et il fut le premier prieur des Frères de Metz, dont il fonda le couvent.»
Dès lors, la maison de Paris devint pour l’Ordre un centre d’expansion, et de même qu’en 1217, les religieux de Prouille et de Saint-Romain avaient été distribués par saint Dominique entre les différentes nations, Mathieu de France dispersa les siens dans les diverses provinces françaises. Venu de Toulouse à Paris, après la mort de Simon de Montfort, Pierre Seila en repartait en février 1220, avec plusieurs frères de Saint-Jacques, pour fonder le couvent de Limoges, «où il vieillit comme un prophète des anciens jours, honoré et respecté du clergé et du peuple». La même année, l’archevêque de Reims, Albéric de Humbert, et son successeur, Guillaume de Joinville, appelaient dans leur ville les Prêcheurs de Paris; bientôt après, Frère Guerric quittait Paris pour établir un couvent de son Ordre à Metz, dans sa maison paternelle. L’année suivante, frère Guillaume conduisait à Poitiers un nouvel essaim de religieux; et aussitôt, l’évêque et le chapitre de cette ville leur donnaient et concédaient l’église de Saint-Christophe, avec une treille, la place et le terrain qui en dépendaient. De son côté, l’évêque d’Orléans, Manassès, un ancien ami de saint Dominique, les appelait dans sa ville épiscocale et leur assignait l’église de Saint-Germain, près des fortifications. Ainsi, la maison de Saint-Jacques était devenue le noviciat dominicain de la France entière.
Le couvent de Bologne remplit le même rôle en Italie.
L’Université de cette ville était aussi célèbre que celle de Paris; ses juristes et ses canonistes jouissaient d’une réputation universelle. Du temps de saint Dominique, Odofredo de Bénévent, Albert de Pavie, y professaient avec éclat le droit civil, l’archidiacre Tancrède, Jean d’Espagne, Gilbert d’Angleterre, Clair de Sesto, Jean le Teutonique et Raymond de Pennafort, le droit canon, Roland de Crémone et Monéta, les arts libéraux. Venus de tous les pays chrétiens, ces maîtres voyaient se grouper autour d’eux des milliers d’étudiants de toute nation. Par ses fortes études et son caractère européen, l’Université de Bologne devait attirer, comme celle de Paris, l’attention de saint Dominique.
Ce fut après les fêtes de Pâques 1218, qu’il décida d’y envoyer de Rome trois de ses frères. Toujours bienveillant pour l’Ordre, Honorius III leur donna des lettres de recommandation[127], et ils partirent à la fin du mois d’avril. Ils s’établirent dans un modeste hôpital, fondé dans les faubourgs de la ville pour les pèlerins et les voyageurs, et tenu par des chanoines réguliers de l’abbaye de Roncevaux. «En cette année 1218, dit une chronique bolonaise[128], trois Frères de l’Ordre des Prêcheurs vinrent pour la première fois à Bologne; ils se disaient envoyés par un certain Maître Dominique, Espagnol. Comme ils paraissaient de saintes gens, on leur donna l’église de Sainte-Marie de Mascarella.» Les débuts de cette fondation furent difficiles: «Les Frères, dit Jourdain de Saxe, eurent à souffrir les angoisses de la plus extrême pauvreté[129].» Mais tout changea à l’arrivée du bienheureux Réginald.
[127] _Cartulaire de saint Dominique_, t. II, p. 183.
[128] Bibl. univ. de Bologne.--Chron. de Borselli.
[129] Jourdain de Saxe, _Scrip. Ord. Prædic._, t. I, p. 18.
Docteur en décret, dès 1206, Réginald[130] avait enseigné avec éclat, pendant cinq ans, le droit canon à l’Université de Paris; en 1212, il avait été nommé doyen de l’importante collégiale de Saint-Aignan d’Orléans. Or, en 1218, il vint à Rome pour y prier au tombeau des Apôtres et gagner de là les Lieux saints. «Mais, déjà, dit Humbert de Romans[131], Dieu lui avait inspiré le désir d’abandonner toutes choses pour la prédication de l’Évangile, et il se préparait à ce ministère, sans savoir encore de quelle façon il le remplirait; car il ignorait qu’un Ordre de prédicateurs eût été établi. Or, il advint que dans un entretien avec un cardinal, il lui ouvrit son cœur à ce sujet, lui disant qu’il songeait à tout quitter pour prêcher Jésus-Christ çà et là, dans un état de pauvreté volontaire. Alors, le cardinal lui dit: «Voici justement qu’un Ordre vient de s’élever qui a pour but d’unir la pratique de la pauvreté à l’office de la prédication, et nous en avons dans la ville le Maître, qui annonce lui-même la parole de Dieu.» Ayant ouï cela, maître Réginald s’empressa de chercher le bienheureux Dominique, et de lui révéler le secret de son âme. La vue du Saint et la grâce de son discours le séduisirent, et il résolut dès lors d’entrer dans l’Ordre[132].»--«Il fit aussitôt profession religieuse entre les mains de saint Dominique, continue le bienheureux Jourdain; sur les instances de son évêque, et avec la permission du saint, il alla outre-mer, et de retour, se rendit à Bologne[133].»
[130] Voir la notice que lui consacre Échard, _Script. Ord. Prædic._, t. I, p. 89.
[131] Humbert de Romans ap. Boll., _Acta SS._, 4 août.
[132] Les plus anciens chroniqueurs de l’Ordre rapportent que, bientôt après, dans une de ses maladies, Réginald vit en songe la Sainte Vierge, et qu’elle lui montra l’habit que les religieux devaient adopter, à la place du costume de chanoine régulier qu’ils portaient jusqu’alors. (Cf. Jourdain de Saxe, nº 34, Constantin d’Orvieto, nº 24, Humbert, nº 24, Thierry d’Apolda, livre II, chap. 1.)
[133] Jourdain de Saxe, nº 35.
Ses études juridiques, sa réputation de canoniste, le désignaient en effet pour la direction du modeste couvent qui venait de se fonder dans la ville du Droit. Il y arriva, le 21 décembre 1218, et aussitôt il se mit à prêcher. «Sa parole est brûlante, dit Jourdain; son éloquence, comme une torche ardente, embrase les cœurs de ceux qui l’entendent. Tout Bologne est en feu. Il semble qu’un nouvel Élie est apparu[134].» Sa réputation de science attire dans son auditoire les étudiants et les maîtres, et bientôt, ni les uns ni les autres ne peuvent se soustraire à son influence. Plusieurs d’entre eux quittent le monde pour l’humble demeure de la Mascarella; l’éloquence de Réginald multipliant les vocations, les familles et les maîtres commencent à redouter pour leurs enfants et leurs élèves l’influence irrésistible du Prêcheur. Dans ses Vies des Frères, Gérard de Frachet raconte un trait qui prouve combien était puissante la parole de Réginald[135]. «Lorsque Frère Réginald, de sainte mémoire, autrefois doyen d’Orléans, prêchait à Bologne, et attirait dans l’Ordre des ecclésiastiques et des docteurs de renom, Maître Monéta, enseignait les arts et était fameux dans toute la Lombardie. Voyant la conversion d’un si grand nombre d’hommes, il commença à craindre pour lui-même. C’est pourquoi, il évitait avec soin Frère Réginald et détournait de lui ses étudiants. Mais, le jour de la fête de saint Étienne, ses élèves l’entraînèrent au sermon, et comme il ne pouvait s’empêcher de s’y rendre, soit à cause d’eux, soit pour d’autres motifs, il leur dit: «Allons d’abord à Saint-Procule pour entendre la messe.» Ils y allèrent en effet, et entendirent non pas une messe, mais trois. Monéta faisait exprès de traîner le temps en longueur, pour ne pas assister à la prédication. Cependant, ses élèves le pressaient, et il finit par leur dire: «Allons maintenant.» Lorsqu’ils arrivèrent à l’église, le sermon n’était pas encore achevé et la foule était si grande que Monéta fut obligé de se tenir sur le seuil. A peine eut-il prêté l’oreille qu’il fut vaincu. L’orateur s’écriait en ce moment: «Je vois les cieux ouverts! Oui, les cieux sont ouverts à qui veut voir et à qui veut entrer; les portes sont ouvertes à qui veut les franchir. Ne fermez pas votre cœur, et votre bouche, et vos mains, de peur que les cieux ne se ferment aussi. Que tardez-vous encore? Les cieux sont ouverts!» Aussitôt que Réginald fut descendu de chaire, Monéta, touché de Dieu, alla le trouver, lui exposa son état et ses préoccupations, et fit vœu d’obéissance entre ses mains. Mais, comme beaucoup d’engagements lui ôtaient sa liberté, il garda encore l’habit du monde pendant une année, du consentement de Frère Réginald, et cependant, il travailla de toutes ses forces à lui amener des auditeurs et des disciples. Tantôt c’était l’un, tantôt l’autre, et chaque fois qu’il avait fait une conquête, il semblait prendre l’habit avec celui qui le prenait.»
[134] Jourdain de Saxe: «Cœpit autem prædicationi totus insistere et ignitum erat ejus eloquium vehementer, sermoque ipsius, quasi facula ardens, corda cunctorum audientium inflammabat... Tota tunc fervebat Bononia, quia novus insurrexisse videbatur Elias.»
[135] Gérard de Frachet, _Vie des Frères_, liv. IV, chap. X.
Plusieurs de ces Bolonais qui entrèrent dans l’Ordre, sous l’action du bienheureux Réginald, nous sont connus. Parmi eux, citons Clair de Sesto, qui enseignait à l’Université les arts libéraux et le droit canon et devint, plus tard, provincial de Rome et pénitencier du Pape; Paul de Venise, qui d’après son propre témoignage, «fit profession entre les mains de Maître Réginald et reçut l’habit de l’Ordre, le dimanche de la Chananéenne (3 mars) 1219»; Frère Guala, le plus illustre des maîtres ès arts de l’Université; Roland de Crémone, qui fit profession dans des circonstances toutes particulières.
Le couvent de Bologne se laissait aller au découragement; deux de ses religieux se préparaient à le déserter et Réginald s’efforçait de rendre la confiance aux Frères réunis en chapitre. «Il n’a pas terminé, raconte Gérard de Frachet, qu’on voit entrer maître Roland de Crémone, docteur renommé de l’Université, philosophe éminent, le premier de l’Ordre qui ait professé publiquement la théologie à Paris. Poussé par l’Esprit divin, il était venu, seul et de lui-même, frapper à la porte du couvent. On l’introduit dans le Chapitre, et comme enivré de l’Esprit-Saint, sans autre préambule, il demande à être reçu. Précédemment, en un jour de fête, revêtu d’un habit précieux d’écarlate, il avait, avec ses amis, passé tout son temps en festins, jeux et plaisirs. Le soir, rentré en lui-même, et intérieurement touché de la grâce, il s’était dit: «Où est maintenant cette fête que nous venons de célébrer? où s’en est allée toute cette folle joie?» et considérant que toute joie du monde passe vite et se change en douleur, il entrait dans l’Ordre, où il a servi le Seigneur nombre d’années dans la science et la sainteté.»
A la suite de ces nombreuses professions, le couvent se trouva bientôt à l’étroit dans l’humble maison de la Mascarella; et, dès 1219, Réginald lui chercha une nouvelle demeure. Ce fut l’église de Saint-Nicolas des Vignes. Du consentement de l’évêque, elle lui fut cédée par son recteur, le docteur en droit Rodolphe, qui prit l’habit des Prêcheurs; et, bientôt après, Pierre Lovello et sa femme, Otta, sur les instances de leur fille Diane, abandonnèrent aux Frères le terrain et les maisons qui avoisinaient l’église. Dès lors, était définitivement fondé ce grand couvent de Bologne qui devait posséder et conserver jusqu’à nos jours les précieuses reliques de saint Dominique.
Un an à peine après son établissement, il était si prospère qu’il pouvait envoyer autour de lui des colonies monastiques, en Lombardie, en Toscane et jusqu’aux environs de Rome.
Saint Dominique vint passer quatre mois à Saint-Nicolas des Vignes, de juillet à novembre 1219, et il prit soin de former lui-même, comme des novices, les religieux qu’il allait disperser. Pour leur apprendre à aimer et à conserver l’esprit de pauvreté, il déchira devant eux un acte qui assurait au monastère d’importants revenus. Afin de leur donner l’exemple de la régularité, «il suivait la vie commune et pratiquait rigoureusement les jeûnes et autres observances. S’il s’apercevait de quelque infraction, il punissait le délinquant avec mansuétude, et, quelque grave que fût la pénitence, il l’infligeait avec tant de calme et de bonté que personne ne se troublait. Il donnait volontiers des dispenses aux autres, jamais à lui-même. Aux heures accoutumées dans l’Ordre, il gardait inviolablement le silence, et en dehors du temps prescrit, s’il parlait, ce n’était que rarement, et encore était-ce à Dieu ou de Dieu; il faisait du silence l’objet d’exhortations pressantes à ses Frères. Au réfectoire, auquel il se rendait régulièrement, alors que les Frères avaient deux mets cuits, il n’en avait qu’un seul, et bien que fatigué par ses veilles excessives, il ne prenait que peu de nourriture et de boisson. Il était assidu aux offices du chœur, et s’abîmait si entièrement dans l’oraison, qu’aucun bruit ne pouvait l’en distraire[136].»
[136] _Actes de Bologne_.
Quand il eut ainsi façonné ses disciples, Dominique les envoya dans toutes les directions. Guala fonda le couvent de Bergame; la tradition dominicaine rapportée, vers 1300, par Bernard Gui, attribuait à ce monastère le second rang, par ordre d’ancienneté, dans la province de Lombardie, le plaçant immédiatement après celui de Bologne[137].
[137] Quétif et Échard, _op. cit._, t. I, p. 20.
Peu de temps après, fut fondé le couvent de Milan. Lorsque, revenant d’outre-monts, saint Dominique s’était arrêté dans cette ville, il avait été prié d’y envoyer plusieurs Frères. Elle était infestée d’hérétiques vaudois et patarins et semblait avoir un besoin tout spécial du zèle des Prêcheurs. Cela suffit à décider saint Dominique: à peine de retour à Bologne, il choisissait deux religieux d’élite, Jacques d’Aribaldi et Roboald de Monza, et les envoyait à Milan. Ils y arrivèrent dans les premiers jours de 1220 et ils reçurent l’hospitalité chez le Chapitre de Saint-Nazaire, qui avait accueilli leur maître à chacun de ses voyages.
L’occasion semblait favorable pour l’établissement, dans cette ville, d’un couvent dominicain. L’ami et le protecteur de l’Ordre, le cardinal évêque d’Ostie, Hugolin, avait été envoyé à Milan par le pape Honorius III, pour négocier la paix entre cette puissante cité et la commune voisine de Crémone. D’autre part, Hugues de Setara, cimiliarque et vicaire de l’archevêque, et la majeure partie du chapitre furent tout à fait gagnés aux nouveaux venus dès qu’ils furent témoins de leurs prédications et des merveilleux résultats de leur zèle apostolique. Le cardinal d’Ostie mit tout en œuvre pour fixer les Dominicains à Milan et leur y procurer un asile définitif. Il choisit pour cela l’église de Saint-Eustorge. Les prêtres qui la desservaient, résignèrent leurs dignités et emportant leurs vases sacrés, leurs ornements et leurs revenus, ils se retirèrent dans l’église Saint-Laurent. Hugolin les remplaça par les Frères Prêcheurs, qui trouvèrent Saint-Eustorge dans le plus grand dénuement. Les soixante livres de revenus qui lui étaient restées, suffisaient à peine aux réparations les plus urgentes; la pauvreté présidait une fois de plus à l’établissement des Prêcheurs. Ce fut le 15 mars 1220 que l’Ordre reçut des représentants du Pape et de l’archevêque de Milan, l’église de Saint-Eustorge[138].
[138] Quétif et Échard.
La ville de Viterbe reçut, en même temps, les disciples de saint Dominique. Elle tendait à devenir l’une des principales résidences du Saint-Siège. Plusieurs Papes du douzième siècle y avaient séjourné; Innocent III y avait passé une partie des années 1207 et 1209; enfin, Honorius III venait de s’y établir en octobre 1219, quand saint Dominique partit de Bologne pour la Curie. Ce fut ce qui le décida à fonder dans cette cité un couvent de son Ordre; il en confia le soin à cinq religieux qu’il emmena de Bologne avec lui, en novembre 1219, Bonvisi, Paul de Venise, Guillaume de Montferrat, Frugère et Tancrède.
Le nouveau couvent trouva la meilleure des protections dans la personne de l’illustre Rainerio Capocci, cardinal de Sainte-Marie-in-Cosmedin. Animé d’une dévotion toute spéciale pour la Vierge, Capocci vit en songe une noble dame, d’une beauté incomparable, qui tenait un cierge allumé; elle prit le cardinal par la main et le mena dans une forêt voisine qu’elle incendia avec son cierge, sur une vaste étendue. Éveillé en sursaut, Capocci voulut savoir le sens de cette étrange vision et il alla consulter un saint vieillard, nommé Albus, qui vivait dans la solitude non loin de Viterbe et dont il avait déjà suivi plusieurs fois les sages conseils. Or, la même nuit, Albus avait vu, de son côté, la Mère de Dieu sur son trône royal et elle lui avait manifesté ses desseins sur le cardinal Capocci; elle voulait qu’il lui construisît une église dans la forêt où elle l’avait conduit en songe. Instruit par Albus, Capocci obéit aux ordres de la Vierge et non loin de Monte-San-Martino, au milieu des bois, il entreprit la construction d’une église magnifique. Il l’avait à peine commencée, qu’il se lia d’amitié avec saint Dominique, il la lui offrit pour ses religieux, avec le couvent qu’il avait fait élever. Telle fut l’origine merveilleuse de ce monastère de Sainte-Marie a Gradi, qui ne tarda pas à devenir célèbre, grâce à sa riche bibliothèque qu’il tint de la libéralité de Capocci, et aux richesses artistiques de son église (1220)[139].
[139] Nous empruntons ce récit à Ciaconius, _Historia pontificum Romanorum et S. R. E. cardinalium_, t. II, p. 34.
Comme s’il voulait marquer une préférence pour l’Espagne, sa patrie, saint Dominique apporta un soin tout particulier à la diffusion de l’Ordre dans les royaumes d’Aragon, de Castille et de Portugal. Après l’assemblée de Prouille, d’août 1217, il avait envoyé au delà des Pyrénées, d’un côté, Suéro Gomez et Pierre de Madrid, de l’autre, Michel de Uzéro et Dominique de Ségovie. Les deux premiers prêchèrent en Portugal avec succès, les deux autres réussirent moins bien, et «parce qu’ils ne purent pas fructifier, comme ils l’avaient désiré, au bout de quelques mois d’un labeur pénible et inutile, ils rejoignirent leur Bienheureux Père en Italie.» Saint Dominique sentit la nécessité de fortifier lui-même l’œuvre encore incertaine de ses religieux. Emmenant avec lui Dominique de Ségovie, il partit pour l’Espagne dans les derniers jours de 1218; il traversa les Pyrénées au col de Roncevaux, passa par Pampelune et vint sans doute à Burgos, présenter au roi de Castille les bulles pontificales qui mettaient l’Ordre sous la protection apostolique. Prêchant à chacune de ces stations, il se rendit ensuite à Ségovie, où il fonda le premier couvent espagnol de l’Ordre (février 1219). Après avoir placé à la tête de ce monastère naissant Frère Corbolan, il continua sa route vers le sud, et vint rejoindre, à Madrid, Pierre de Medina. Ce dernier exerçait depuis plus d’un an son apostolat dans cette ville, groupant autour de lui de nouveaux Frères et inspirant à des femmes pieuses le désir d’embrasser la vie religieuse. Dominique acheva ce qui avait été commencé, et il institua à Madrid un couvent sur le modèle de celui de Prouille, où des religieuses cloîtrées étaient confiées à la garde et aux soins des Frères Prêcheurs[140].
[140] Échard, _op cit._, t. I, p. 18.