Part 7
La légende s’est donné libre carrière au sujet de ce nouveau voyage de saint Dominique à Rome. Plusieurs couvents dominicains ont revendiqué l’honneur d’avoir été fondés par le Saint lui-même, et lui ont fait accomplir, pour en arriver là, des voyages aussi fantastiques qu’imaginaires. D’après Malvenda, il aurait établi un couvent à Venise, et y aurait dédié une chapelle à Notre-Dame du Rosaire; il serait allé ensuite à Padoue et même à Spalato, en Dalmatie. D’après Jean de Réchac, c’est par la Suisse et le Tyrol qu’il se serait rendu du Toulousain à Rome. Les Bollandistes n’ont pas eu de peine à démontrer le caractère légendaire de ces récits[104]. En réalité, après avoir passé les Alpes, saint Dominique s’arrêta à Milan, où il fut reçu par les chanoines réguliers de Saint-Nazaire; de là, il se rendit à Bologne, dont l’Université l’attirait; enfin, dans les derniers jours de janvier 1218, il arriva à Rome, accompagné de cinq religieux, Étienne de Metz, son ancien compagnon, et quatre nouvelles recrues, les Frères Othon, Henri, Albert et Grégoire.
[104] _Acta SS._, 4 août.
Venant établir l’Ordre des Prêcheurs dans la Ville Éternelle, il se livra plus que jamais à la prédication. «Il exerça avec ferveur, dévotion et humilité, cet office pour lequel il avait été choisi de Dieu et institué par le Saint-Siège; et cela, sur le principal théâtre de l’autorité apostolique. La grâce divine était sur ses lèvres et le Seigneur parlait par sa bouche. On était avide de l’entendre[105].» Thierry d’Apolda mentionne les sermons qu’il donna dans l’église Saint-Marc, au pied du Capitole[106].
[105] _Acta SS._, t. I Aug. p. 574.
[106] _Ibidem_.
Il accomplissait en même temps les plus pénibles œuvres de miséricorde; les prisonniers surtout l’attiraient, comme ils devaient, dans la suite, attirer saint Vincent de Paul: «Presque chaque jour, il faisait le tour de la ville, pour visiter les emmurés[107], et il leur prodiguait les paroles de salut.» Bientôt le peuple fut touché par son zèle apostolique et sa charité; on le vénérait comme un saint; on faisait des reliques de ce qui lui avait appartenu; «on coupait subrepticement des morceaux de son manteau, si bien qu’il tombait à peine jusqu’à ses genoux[108].» Les cardinaux le comblaient des témoignages de leur respect, et le Pape lui-même voulut, un jour, porter à la connaissance de tous par une lettre solennelle, un miracle que la voix publique attribuait au Saint[109].
[107] D’après certains manuscrits, il s’agirait plutôt d’emmurées ou recluses, C’est la leçon qu’a adoptée Lacordaire, dans sa _Vie de saint Dominique_, p. 191.
[108] Lacordaire, _op. cit._, p. 186.
[109] Il dut y renoncer sur l’humble opposition que lui fit saint Dominique.
Honorius III ne tarda pas à donner à saint Dominique et à son Ordre de nouvelles marques de sa confiance et de sa faveur. Les guerres féodales qui avaient dévasté Rome sous Grégoire VII, Gélase II, Lucius Il et Alexandre III, au temps de Robert Guiscard, de Frangipane et d’Arnaud de Brescia, avaient particulièrement ruiné les quartiers compris entre le Palatin et la porte Saint-Sébastien: déjà, s’étendaient là ces solitudes qui donnent un caractère si spécial à cette région de Rome. L’antique titre cardinalice de Saint-Sixte se dressait, triste et abandonné, à côté des tombeaux que marquait le tracé de la Voie Appienne. Innocent III avait déjà pensé à rendre à ce sanctuaire son ancienne gloire; il l’avait cédé à la congrégation nouvellement fondée en Angleterre par saint Gilbert, en lui imposant l’obligation d’y entretenir quatre religieux pour le service de l’église et pour le soin spirituel du couvent de femmes qu’il voulait y fonder. Or, dix ans plus tard, en 1218, les Gilbertins n’avaient pas encore pris possession de Saint-Sixte. Honorius III révoqua l’acte de son prédécesseur, et appela à Saint-Sixte saint Dominique et ses compagnons[110]. Leur installation souffrit cependant quelques retards; il fallut restaurer l’église et la maison conventuelle qui y était adjointe. Il fallut aussi se défendre contre les démarches que firent, auprès du Saint-Siège, les moines de saint Gilbert, pour qu’on leur maintînt le don qui leur avait été fait. Malgré tous ces obstacles, le 3 décembre 1218, une bulle pontificale enlevait définitivement l’église de Saint-Sixte aux religieux anglais pour la donner aux Prêcheurs[111]. Aussitôt, saint Dominique et ses frères quittaient leur gîte primitif, et fondaient sur la Voie Appienne, dans la solitude et le recueillement des ruines, non loin des Catacombes, leur premier monastère romain.
[110] Balme, _op. cit._, t. II, p. 159.
[111] _Ibidem_.
Ses débuts furent aussi modestes que ceux de Prouille et de Saint-Romain: «Lorsque les frères étaient à Saint-Sixte, raconte Constantin d’Orvieto[112], ils avaient souvent à souffrir de la faim, parce que l’Ordre était encore ignoré dans la ville. Un jour même, le procureur, Jacques de Melle, n’eut pas de pain à servir à la communauté. Le matin, on avait envoyé plusieurs frères à la quête; mais, après avoir en vain frappé à beaucoup de portes, ils étaient revenus au couvent, les mains presque vides. L’heure du repas approchant, le procureur se présente au serviteur de Dieu, et lui expose le cas. Dominique, tressaillant de joie, bénit alors le Seigneur avec transport, et comme si une confiance, venue d’en haut, pénétrait son âme, il ordonne de partager entre les religieux le peu de pain que l’on apporte. Or, il y avait dans le couvent une quarantaine de personnes. Le signal donné, les frères viennent au réfectoire, et d’un accent joyeux, récitent les prières de la bénédiction de la table. Pendant que chacun, assis à son rang, rompt avec allégresse la bouchée de pain qui se trouve devant lui, deux jeunes gens, semblables d’aspect, entrent au réfectoire; ils portent suspendus à leur cou des linges blancs remplis de pain, qu’envoie le Céleste Panetier, seul capable d’en confectionner de pareils. Les deux messagers déposent en silence ces pains à l’extrémité supérieure de la table, vis-à-vis de la place qu’occupe le Bienheureux Dominique, et disparaissent sans que jamais on ait pu savoir d’où ils sont venus et où ils sont allés. Dès qu’ils sont partis, Dominique étendant la main: «Mangez maintenant, mes frères, leur dit-il.»
[112] Nous empruntons cette traduction à Balme, _op. cit._, t. II, p. 163.
Une fois les Prêcheurs en possession de Saint-Sixte, Honorius III reprit le projet de son prédécesseur, et songea à y fonder un couvent de femmes. Les monastères romains de religieuses étaient tombés en décadence, la clôture n’y était plus observée; la vie contemplative semblait décliner; les femmes qui voulaient la pratiquer dans sa rigueur, se faisaient emmurer dans de petites cellules construites pour elles, et y vivaient recluses. Il devenait urgent de rendre à la vie conventuelle sa sainteté primitive. Comme les moines de saint Gilbert avaient soin des religieuses cloîtrées, affiliées à leur ordre, Innocent III leur avait demandé de collaborer à son œuvre de réforme, en même temps qu’il leur avait donné Saint-Sixte. A leur défaut, Honorius III s’adressa à saint Dominique: le Bienheureux n’avait-il pas fondé à Prouille un couvent de femmes, déjà célèbre par la rigueur de ses observances? Il fut donc décidé que l’on ferait venir des religieuses de Prouille à Saint-Sixte, qu’on leur adjoindrait celles qui voudraient quitter les couvents romains pour adopter une vie contemplative plus austère, et que ce couvent modèle serait sous la direction, spirituelle et temporelle, de saint Dominique et de ses Frères. Dans la suite, on pensait envoyer dans les différents monastères de Rome des religieuses de Saint-Sixte, pour y faire admirer et accepter leur réforme monastique.
Pour cette œuvre, aussi importante que délicate, saint Dominique demanda le concours de personnages autorisés, par leur vertu et leur haute situation à la cour pontificale; Honorius III lui adjoignit Étienne Orsini, cardinal de Fossanova, du titre des saints Apôtres, le cardinal évêque de Tusculum, enfin le cardinal d’Ostie, Hugolin, tous amis dévoués de saint Dominique. «Muni de la commission apostolique, raconte l’une des premières religieuses de Saint-Sixte[113], Dominique s’adresse d’abord avec confiance à toutes les religieuses de Rome; mais elles refusent d’obéir aux ordres du Bienheureux et du Pape. Cependant, au monastère de Sainte-Marie du Transtévère[114], le plus peuplé de tous, le saint est mieux accueilli. Cette maison a à sa tête la vénérable sœur Eugénie; l’abbesse et ses filles se laissent gagner par les pieuses exhortations du saint; toutes, sauf une, promettent d’entrer à Saint-Sixte, à la condition toutefois que leur image de la Vierge restera avec elles, et que, si elle revient à son église, au delà du Tibre, comme elle y est revenue jadis, elles seront, par ce fait, déliées de leur engagement[115]. Le Saint accepte volontiers cette condition, les sœurs renouvellent leur profession entre ses mains et le bienheureux Père leur dit qu’il ne veut plus qu’elles sortent désormais pour visiter leurs proches. Dès qu’ils l’apprennent, ceux-ci accourent au monastère; ils reprochent vivement à l’abbesse et à ses compagnes de travailler à détruire une maison illustre, et de se remettre entre les mains d’un ribaud. Dominique est surnaturellement averti de cet obstacle; un matin, il se présente au monastère de Sainte-Marie, célèbre la messe, prêche les Sœurs et leur dit: «Mes filles, vous regrettez déjà votre résolution, et vous songez à retirer le pied de la voie du Seigneur. Je veux donc que celles qui, de leur plein gré, sont décidées à entrer, fassent de nouveau profession entre mes mains.» Quelques-unes d’entre elles s’étaient en effet repenties de leur sacrifice, mais elles reviennent à un meilleur dessein, et elles renouvellent toutes leurs vœux. Lorsque c’est fait, le Bienheureux prend les clefs du monastère et s’attribue pleine autorité sur tout; il y établit des frères convers qui en auront la garde jour et nuit, et fourniront aux Sœurs, dans leur clôture, ce qui leur sera nécessaire; à celles-ci, enfin, il interdit de parler sans témoins à leurs parents ou à toute autre personne[116].»
[113] Relation de sœur Cécile, l’une des religieuses qui furent transférées de Sainte-Marie-du-Transtévère, à Saint-Sixte.
[114] Il ne faut pas confondre cette église et ce couvent avec l’antique titre cardinalice de Sainte-Marie-du-Transtévère et la belle basilique de ce nom. Il s’agit ici d’une église appelée Sainte-Marie _in Torre in Trastevere_, qui existe encore aujourd’hui, non loin de la rive du Tibre, près du titre de Sainte-Cécile.
[115] C’était l’une de ces antiques madones byzantines que la légende attribue à saint Luc, et qui, encore de nos jours, sont grandement vénérées par les Romains. Elle fut transportée à Saint-Sixte, en procession, mais la nuit, par crainte des habitants du Transtévère qui n’auraient pas permis cette translation. Elle resta à Saint-Sixte jusqu’au jour où, sous le pontificat de Pie V, elle fut transférée avec le couvent des religieuses dans l’église des Saints Dominique et Sixte, près de la colonne Trajane, où on la vénère encore actuellement. (Armellini, _Le Chiese di Roma_, p. 617.)
[116] Balme, _op. cit._, p. 410; Lacordaire, _op. cit._, p. 190.
L’exemple des sœurs du Transtévère se propagea, et bientôt, il y eut dans chaque monastère romain un parti réformiste, décidé à suivre jusqu’au bout les conseils des Prêcheurs. Lorsque les travaux d’aménagement furent terminés à Saint-Sixte[117], les religieuses du Transtévère, plusieurs religieuses de Sainte-Bibiane, et de divers autres couvents, quelques femmes du monde, y entrèrent, au nombre de quarante-quatre, le premier dimanche du carême 1220. Saint Dominique les plaça sous la direction d’un de ses frères, et leur donna comme prieure une Sœur de Prouille. La réforme souhaitée par Innocent III et Honorius III, était accomplie, et l’Ordre dominicain avait son second couvent.
[117] Ce fut pendant ces travaux que saint Dominique ressuscita Napoléon Orsini, neveu du cardinal de Fossanova.
Cependant, la sainteté de Dominique provoquait des vocations religieuses de plus en plus nombreuses. Des jeunes gens de toute condition demandaient à entrer dans l’Ordre nouveau des Prêcheurs et même, dit Thierry d’Apolda, plusieurs familles s’effrayèrent du puissant attrait qu’exerçait la maison de Saint-Sixte sur l’âme de leurs enfants. «Un jour, raconte-t-il[118], le serviteur du Christ, Dominique avait admis auprès de lui un jeune Romain fort beau, nommé Henri, noble de naissance et plus encore de mœurs et de conduite. Ses parents irrités, cherchaient le moyen de le ravir à l’Ordre. Le bienheureux Père en est instruit; par prudence, il donne au jeune homme des compagnons pour le conduire en un autre lieu. Déjà, Frère Henri a traversé le Tibre, près de la voie Nomentane, quand, sur la rive opposée du fleuve, ses proches accourent à sa poursuite. Le novice, alors, se recommande à Dieu, et voici que le Tibre grossit à tel point que ses parents ne peuvent pas même le passer à cheval. Stupéfaits à cette vue, ils s’en retournent et laissent le jeune homme confirmé dans sa vocation. De leur côté, les Frères les voyant partis, reviennent à Saint-Sixte, et lorsqu’ils sont près du fleuve, les eaux reprennent leur niveau ordinaire et laissent le passage libre.» En quelques mois, le Saint vit croître, dans de grandes proportions, le nombre de ses disciples romains. En 1218, il n’avait avec lui que cinq Frères qui l’avaient accompagné à Rome: vers la fin de 1219, les religieux de Saint-Sixte étaient plus de quarante, et même de cent, si nous en croyons les récits, quelquefois merveilleux, de sœur Cécile. Aussi, bien qu’agrandie par les soins de saint Dominique, la maison de Saint-Sixte devenait chaque jour plus étroite; elle le fut tout à fait quand le couvent des femmes y eut été établi; il fallut chercher un nouvel asile pour les Frères Prêcheurs. Ce fut encore le pape Honorius III qui le leur donna.
[118] _Acta Sanctorum_, 4 août.
Sur les hauteurs de l’Aventin, dont les pentes brusques dominent le Tibre et la Ville Éternelle tout entière, se dresse encore aujourd’hui le titre presbytéral de Sainte-Sabine. Fondée au commencement du cinquième siècle, sous le pontificat de Célestin Ier, elle a conservé jusqu’à nos jours un caractère de vénérable antiquité, avec ses rangées de colonnes, sa charpente apparente, sa mosaïque et ses belles portes de bois sculpté, vestiges aussi beaux qu’authentiques de l’art romain[119]. Au treizième siècle, cette basilique et la maison qui abritait ses prêtres étaient sous le patronage de l’illustre famille des Savelli à laquelle appartenait Honorius III. Le Pape lui-même aimait à habiter le palais féodal qui, après avoir été, au dixième siècle, la résidence de la dynastie impériale d’Othon, était devenue la propriété de sa famille[120]; plusieurs de ses bulles, et en particulier celles qui encourageaient l’Ordre des Prêcheurs, furent datés du palais de Sainte-Sabine. Cherchant un nouvel asile pour saint Dominique et ses frères, il pensa naturellement à cette basilique: il la leur donna en 1219, et leur en confirma solennellement la possession le 5 juin 1222. «Nous avons jugé bon, leur disait-il, dans l’intérêt d’un grand nombre, du consentement de nos frères les cardinaux, et spécialement du cardinal titulaire, de vous concéder l’église de Sainte-Sabine, pour y célébrer l’office divin, et les maisons voisines, jusque-là habitées par des clercs, pour y établir votre demeure, réservant toutefois la partie où est le baptistère, avec le jardin qui y est contigu, et un local pour deux clercs qui auront soin de la paroisse et des biens de cette église.» Les travaux d’aménagement une fois terminés, vers la fin de janvier 1220, «on y transporta les ustensiles, les livres et autres objets nécessaires à l’usage des frères»; et bientôt, ne laissant à Saint-Sixte que les religieux consacrés aux soins spirituels et temporels des sœurs, saint Dominique s’établit avec ses compagnons à Sainte-Sabine. Ainsi se fonda cette maison qui fut le premier noviciat régulier de l’Ordre, resta jusqu’en 1273[121] la résidence du Maître Général, et vit se reconstituer de nos jours, sous l’action généreuse de Lacordaire, la province dominicaine de France.
[119] Armellini, _Le chiese di Roma_, p. 582, et le R. P. Berthier, _La porte de Sainte-Sabine à Rome_.
[120] En 1216, Honorius III restaura le vieux palais impérial, et le fortifia en l’entourant de hautes tours et de murailles formidables, dont les ruines se voient encore de nos jours sur l’Aventin.
[121] A cette date, la résidence du Maître Général de l’Ordre fut transférée au centre de la ville à Sainte-Marie de la Minerve, dont le couvent est resté, jusqu’à nos jours, la maison généralice de l’Ordre jusqu’à la spoliation des Ordres religieux par l’Italie nouvelle.
Il ne suffisait pas à saint Dominique d’établir solidement son Ordre au centre même de la catholicité. Il n’oubliait pas que l’œuvre de la prédication exigerait de la part de ceux qui l’exerceraient des études approfondies; lui-même avait longuement étudié, à Palencia, et commenté les saintes Écritures, avant d’engager contre les hérétiques de savantes controverses. Sans doute, il avait une confiance absolue dans l’esprit de Dieu, qui éclaire même les ignorants, il était profondément convaincu que l’éloquence humaine ne saurait porter de fruits sans la grâce divine; mais il était loin de penser que l’homme doive attendre du Ciel, dans une quiétude paresseuse, ses moyens d’action. A son exemple, le Frère Prêcheur devait unir la science à la piété, pour réduire par le raisonnement, autant que par les bons exemples, l’obstination de l’hérésie. L’étude devait être l’une des principales occupations du novice, la science, l’une des forces les plus redoutables du Dominicain. A cette fin, l’Ordre nouveau devait rechercher ces villes savantes, telles que Bologne et Paris, dont l’action intellectuelle s’étendait sur le monde chrétien tout entier, et qui attiraient dans leurs murs, autour des chaires de leurs docteurs, des étudiants de toute langue et de toute nation. Établis dans ces centres, les couvents dominicains devaient être à la fois des maisons d’étude et de prière; après y avoir formé leur pensée et leur cœur, les religieux pourraient se répandre dans tout le monde civilisé, grâce aux relations internationales qu’ils auraient nouées dans les Universités, et au prestige que leur auraient procuré leurs études. Saint Dominique eut la conception nette de ce plan, lorsqu’il fonda les maisons de Paris et de Bologne, car il leur assigna pour chefs les plus savants de ses religieux: maître Mathieu, «homme docte et prêt à toute doctrine», et le bienheureux Réginald, docteur en décret et ancien professeur de droit.
Lorsque, après l’assemblée générale de Prouille, les religieux eurent été dispersés par saint Dominique, Mathieu de France partit pour Paris avec les trois compagnons que le Maître lui confia: Bertrand de Garrigue, Laurent d’Angleterre et Jean de Navarre. Ce dernier devait parfaire à l’Université des études de théologie déjà commencées. Originaire de l’Ile-de-France, ami de Simon de Montfort, Frère Mathieu pouvait compter sur d’utiles protections; d’ailleurs, il emportait avec lui les bulles que le Pape venait de signer «pour l’établissement et l’extension de l’Ordre». Bientôt, il fut rejoint par trois autres religieux, Mannès, le propre frère de saint Dominique, Michel de Fabra, et le convers Oderic. Cette petite colonie monastique arriva à Paris au commencement d’octobre 1217; elle loua une maison modeste à côté de Notre-Dame, entre l’Hôtel-Dieu et l’évêché. Mathieu de France en fut le supérieur, Michel de Fabra le directeur d’études, avec le titre de lecteur.
Grâce à la protection que Philippe-Auguste leur avait accordée pendant tout son règne, les écoles de Paris étaient alors les plus florissantes d’Europe; Innocent III venait de leur conférer d’importants privilèges que ses prédécesseurs devaient confirmer et accroître. Les Facultés diverses s’étaient solidement rattachées les unes aux autres et on avait fini par les désigner toutes sous le nom commun d’Université. Attirés par les immunités que les rois et les Papes leur accordaient, les étudiants affluaient à Paris de toutes les provinces de France, et ils prenaient l’habitude de se grouper selon leurs pays d’origine et leur nationalité. On distinguait déjà parmi eux les quatre _nations_ des Français, des Picards, des Normands et des Anglais. Mais en dehors de ces cadres, l’Université comptait des étudiants de tous pays qui lui donnaient un caractère œcuménique. Un chroniqueur danois de ce temps, Arnold de Lubeck, ne raconte-t-il pas que ses compatriotes, à l’exemple des Allemands, envoyaient leurs sujets d’élite à Paris suivre les cours de théologie, d’arts libéraux, de droit civil et canonique? Il en était de même de l’Espagne, de l’Italie, de l’Écosse, de la Hongrie, de la Bohême, de la Pologne et même de la péninsule Scandinave[122].
[122] Pour l’histoire de l’Université de Paris, au commencement du treizième siècle, cf. Denifle O. P., _Les Universités au moyen âge_ (all.), t. I, pp. 67 et suiv., 84 et suiv.
Au milieu de ces milliers d’étudiants, les sept disciples de saint Dominique durent d’abord passer inaperçus, mais leur assiduité ne tarda pas à attirer sur leur modestie l’attention des docteurs de l’Université.
Ils gagnèrent la bienveillance de l’un des maîtres les plus renommés de l’Université, qui leur donna une résidence à Paris. L’illustre professeur de théologie, Jean de Barastre, doyen de Saint-Quentin, avait construit, en 1209, en face de l’église Saint-Étienne des Grès, non loin de la porte d’Orléans, un petit hôtel-Dieu, qu’il avait dédié à saint Jacques. Le 6 août 1218, il le céda à Mathieu de France et à ses six compagnons; ils eurent dès lors une demeure fixe. «Les Frères, racontait plus tard Jean de Navarre, s’y établirent et y fondèrent un couvent où ils réunirent beaucoup de bons clercs, qui entrèrent ensuite dans l’Ordre des Prêcheurs. Nombre de possessions et de revenus leur furent alors donnés, et tout leur réussit, comme Frère Dominique le leur avait prédit[123].»
[123] _Actes de Bologne_.