Saint Dominique

Part 6

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Pour se mettre d’accord avec les décisions du concile du Latran, et se placer sous le couvert d’un Ordre ancien, l’assemblée adopta la règle de saint Augustin[88]. Quelle fut la raison de ce choix? Il faut d’abord remarquer que Dominique lui-même appartenait à l’Ordre augustin, en sa qualité de chanoine régulier d’Osma; il est naturel que les Prêcheurs se soient placés sous la discipline religieuse à laquelle appartenait déjà leur maître. Mais ce qui la recommandait surtout, c’est qu’elle était fort élastique, donnant une direction générale beaucoup plus qu’une étroite réglementation. «Il fallait choisir une règle, dit Humbert de Romans, qui n’offrît rien de contraire à ce qu’on voulait établir; or c’est le propre de la règle de saint Augustin de ne contenir que des préceptes spirituels.»--«Augustin, dit Étienne de Salagnac, a mis dans sa règle un tel tempérament qu’elle ne va jamais à l’extrême. Ses prescriptions ne sont ni multipliées, ni insuffisantes, ni obscures. Il n’y a jamais lieu de recourir au Souverain Pontife pour qu’il les modifie[89].» Les prescriptions de cette règle étaient si générales qu’elles pouvaient s’adapter aux instituts monastiques les plus variés, aux chanoines réguliers, aux Prémontrés, aux ermites. On pouvait y insérer tous les règlements particuliers jugés nécessaires. «Le nouvel Ordre exigeait des statuts spéciaux, touchant l’étude, la prédication, la pauvreté»; or, avec la règle augustinienne, il était facile de les ajouter. Ainsi, l’affiliation à l’Ordre de saint Augustin n’était en réalité qu’un moyen détourné de fonder un Ordre nouveau, tout en observant les prescriptions du concile; et, dans ces circonstances, nous reconnaissons l’esprit éminemment pratique du saint.

[88] Balme, _op. cit._, t. II, p. 23.

[89] Humbert de Romans et Étienne de Salagnac, cités par Balme, _loc. cit._

Après l’assemblée de Prouille, on pouvait recommencer les instances en cour de Rome. Dominique se rendit une troisième fois auprès du Pape, en août 1216. Comme la bulle de confirmation se fit attendre plusieurs mois, il est à croire que l’affaire souffrit quelques lenteurs, soit que la Curie examinât, avec sa prudence accoutumée, les constitutions, soit même qu’elle fît des observations dont il fallait tenir compte.

Enfin, par une bulle datée du Vatican, le 22 décembre 1216, et adressée à «Dominique, prieur de Saint-Romain de Toulouse et à ses frères, présents et à venir, ayant fait profession de vie régulière», Honorius III prenait à jamais sous la protection de saint Pierre la maison de Saint-Romain, avec tous ses biens, et confirmait le choix qu’avaient fait les Prêcheurs de la règle de saint Augustin. Rendu d’après les formules les plus solennelles, valable à perpétuité, ce privilège fut signé par le Pape et par tous les cardinaux résidant à Rome. «Toutefois, remarque avec raison le R. P. Balme, dans cet important document, il n’est question ni de l’objet pour lequel saint Dominique fonde cet institut, ni du nom qu’il désire et qui dira ce que dans sa pensée doit être son œuvre, un Ordre de Frères Prêcheurs... Honorius III n’approuve explicitement que l’Ordre canonial qui s’est formé récemment, selon la règle de saint Augustin, dans l’église saint Romain de Toulouse[90].» Et en effet, cet acte ne diffère en rien de ceux que le Saint-Siège avait coutume de donner aux monastères particuliers qui sollicitaient successivement sa protection. Lacordaire, dans sa _Vie de saint Dominique_, attribue le caractère peu explicite de cet acte à l’opposition de plusieurs membres de la Curie. «Il nous paraît probable qu’il existait dans la cour pontificale une opposition à l’établissement d’un Ordre apostolique, et que ce fut la cause du silence absolu de la bulle principale sur le but de la nouvelle religion qu’elle autorisait[91].»

[90] Balme, _op. cit._, t. II, p. 70 et suiv.

[91] Lacordaire, _op. cit._, p. 158.

Il semble qu’il faille chercher plutôt ailleurs la raison de ce silence. C’était la première fois peut-être qu’on sollicitait la reconnaissance d’un Ordre et non plus d’un couvent particulier. Sans doute, avant saint Dominique, existaient, depuis des siècles, les deux grandes règles de saint Benoît et de saint Augustin; mais s’il y avait des monastères, suivant l’une et l’autre de ces observances, il n’y avait pas, à vrai dire, un Ordre bénédictin ou augustin, si l’on entend par là des collectivités de monastères, groupés non seulement dans l’obéissance à une même règle, mais surtout sous l’autorité d’un chef suprême unique. Même les observances, déjà assez centralisées, de Cluny et de Cîteaux apparaissent comme des fédérations de maisons autonomes beaucoup plus que comme des Ordres. Le Saint-Siège avait été prié de confirmer chaque couvent particulier; on n’avait pas même pensé à lui demander un privilège général pour une collection de monastères formant un ensemble indivisible.

Saint Dominique, au contraire, avait demandé la confirmation du Saint-Siège non seulement pour sa maison de Saint-Romain, mais encore pour tout l’Ordre dont elle était le chef-lieu. C’était là une grande nouveauté et il est possible que la chancellerie pontificale ait été embarrassée, ne trouvant pas dans ses formulaires la rédaction qui convenait à un acte aussi inaccoutumé. Elle se servit donc de la formule ancienne, qui ne visait qu’un couvent spécial, et elle l’adressa au couvent de Saint-Romain; mais, le lendemain même, pour dissiper toute équivoque, le Pape, par un acte personnel, rédigé sans le secours du formulaire, assurait au Bienheureux sa protection pour tous ses compagnons, «champions de la foi et vraies lumières de l’Église», pour leurs biens, enfin _pour tout l’Ordre_. Loin de contredire la première, cette seconde bulle la précisait, en montrant que le Saint-Siège entendait prendre sous sa protection un Ordre et non plus un couvent isolé[92].

[92] Nous présentons cette explication comme une simple hypothèse.

Deux actes pontificaux apportèrent bientôt de nouveaux encouragements à saint Dominique et à ses frères. Le 21 janvier 1217, Honorius III félicitait «ces invincibles athlètes du Christ, armés du bouclier de la foi et du casque du salut», du courage avec lequel «ils brandissaient contre l’ennemi ce glaive plus pénétrant qu’une épée à deux tranchants, le Verbe de Dieu»; il leur faisait un devoir de persévérer dans des œuvres aussi salutaires et de continuer toujours «à prêcher la divine parole à temps et à contre-temps, malgré tous les obstacles et toutes les tribulations». Le 7 février, il rappelait une clause, déjà contenue dans la grande bulle de décembre 1216, et il défendait de sortir de l’Ordre sans la permission du prieur, à moins que l’on ne voulût embrasser une observance plus austère[93].

[93] Balme, _op. cit._, t. II, p. 89.

Dominique passa à Rome tout le carême de 1217; il prêcha dans plusieurs églises et, si l’on en croit une tradition assez ancienne, devant le Pape lui-même et la cour pontificale. Un chroniqueur du quatorzième siècle, Galvano Fiamma, le rapporte le premier en ces termes: «Saint Dominique vint à Rome, et cette année-là, il interpréta dans le palais apostolique les épîtres de saint Paul; d’où lui fut donné le titre de Maître du Sacré Palais, qui passa ensuite à ses successeurs dans cette charge; car Dominique était savant en philosophie et en théologie.» Depuis, cette tradition s’est perpétuée dans l’Ordre; toutefois, sans vouloir l’infirmer, nous devons faire remarquer qu’en n’en trouve nulle trace dans les monuments les plus anciens des Frères Prêcheurs, les écrits de Jourdain de Saxe et d’Humbert[94].

[94] Encore de nos jours, le Maître du Sacré Palais est toujours un religieux de l’Ordre des Prêcheurs. «Il remplit le rôle de théologien du Pape. Les sermons, les discours annuels, les oraisons funèbres des princes catholiques, qui sont prononcés dans la chapelle pontificale, sont soumis au préalable à son examen. Il a une juridiction spéciale sur l’impression, l’introduction et la mise en vente à Rome des livres et des imprimés; tout livre imprimé à Rome, doit avoir son _imprimatur_. Il est de droit consulteur des congrégations de l’Inquisition, de l’Index, des Rites, etc.» (Moroni, _Dizionario di erudizione storico-ecclesiastica_, t. XLI, p. 200.)

Une tradition plus ancienne, puisqu’elle est rapportée, dès 1240, par Humbert et qu’on la retrouve, vers le milieu du treizième siècle, dans les écrits de Thierry d’Apolda, Constantin d’Orvieto et Étienne de Salagnac, place en cette année 1217 la vision symbolique qu’eut le bienheureux dans la basilique Vaticane. «Une nuit que saint Dominique priait en la présence du Seigneur, dans l’église de Saint-Pierre, pour la conservation et l’extension de l’Ordre, la main du Très-Haut se posa sur lui. Tout à coup, dans une vision, lui apparurent les glorieux princes des apôtres, Pierre et Paul; ils se dirigèrent vers lui: Pierre lui remit un bâton et Paul un livre et ils lui dirent: «Va, prêche, puisque Dieu t’a choisi pour ce ministère!» et en même temps, il voyait ses disciples se répandre, deux à deux, par le monde, pour l’évangéliser[95].»

[95] _Acta SS._, 4 août.--Actes de Bologne.

Pendant ce séjour à Rome, saint Dominique vécut dans une grande intimité avec le cardinal évêque d’Ostie, Hugolin, qui, devenu l’un des grands Papes de l’Église, sous le nom de Grégoire IX, devait le canoniser. «Il y a seize ans, déposait Frère Guillaume de Montferrat dans l’enquête de canonisation de 1233[96], le Pape actuel, qui était alors évêque d’Ostie, m’offrit chez lui l’hospitalité. En ces jours-là, Frère Dominique, qui était à la Curie, visitait souvent le seigneur évêque. Cela me donna l’occasion de le connaître, sa fréquentation me plut et je me mis à l’aimer. Bien souvent, nous traitions ensemble des choses de notre salut et de celui du prochain.»

[96] _Ibidem_.

Chez le cardinal, Dominique rencontra saint François, et ainsi s’accentua l’amitié qui unissait déjà les deux Saints. L’un des disciples de saint François, Thomas de Celano, nous a rapporté l’un des pieux entretiens qui eurent lieu entre eux et le cardinal Hugolin: «Un jour, raconte-t-il, les deux grands flambeaux de l’univers, Dominique et François, étaient avec le seigneur d’Ostie et conversaient ensemble des choses divines. Tout à coup, l’évêque émet cette réflexion: «Dans la primitive Église, les pasteurs étaient pauvres et serviteurs dévoués des âmes, non par cupidité, mais par charité. Pourquoi ne faisons-nous pas de vos Frères des prélats et des pontifes? ils seraient supérieurs aux autres par la doctrine et par l’exemple.» Là-dessus, une vraie lutte s’engage entre les deux saints. Ils se pressent et s’exhortent mutuellement à répondre; car chacun d’eux est pour l’autre le premier. Enfin, l’humilité triomphe chez François, en l’empêchant de commencer, elle triomphe également chez Dominique, qui obéit par modestie et dit à l’évêque: «Seigneur, s’ils comprennent, mes Frères doivent s’estimer en bonne place. Jamais, autant que je le pourrai, je ne souffrirai qu’ils acceptent la moindre dignité ecclésiastique.» A son tour, le bienheureux François s’inclinant devant l’évêque, lui dit: «Seigneur, mes Frères sont appelés Mineurs pour qu’ils n’aient pas la prétention de devenir plus grands (Majeurs); car leur vocation leur enseigne à se tenir _in plano_ et à suivre les traces de l’humilité du Christ, de telle sorte qu’ensuite, dans l’assemblée des Saints, ils soient exaltés plus que personne. Si vous voulez qu’ils produisent des fruits abondants dans l’Église de Dieu, gardez-les dans leur vocation, et s’il le faut, ramenez-les à l’humilité, même malgré eux. Père, je vous en prie: de peur qu’ils ne deviennent d’autant plus orgueilleux qu’ils sont pauvres, ne permettez pas qu’ils s’élèvent à aucune prélature.» Ces réponses données, le seigneur d’Ostie, tout édifié de les avoir entendues, rendit à Dieu de grandes actions de grâce.» Nous avons donné en entier le récit de cet entretien, parce qu’il nous découvre la vertu, la simplicité et le zèle de ces trois grands chrétiens qui, liés d’une sainte amitié, ont si bien travaillé, chacun à sa manière, à l’exaltation de Dieu et de l’Église, dans la première moitié du treizième siècle, saint Dominique, saint François et Grégoire IX!

Dominique quitta Rome après les fêtes de Pâques 1217; un mois après, nous le trouvons en effet, en Languedoc, apposant sa signature à un acte d’arbitrage en faveur de Prouille. Après avoir passé les Alpes, au col du mont Genèvre, et le Rhône au Pont-Saint-Esprit, avoir vu, à Agde, l’évêque Thedisius, à Narbonne, l’archevêque Arnaud Amalric, auquel il apportait une lettre pontificale, et à Carcassonne, Simon de Montfort, saint Dominique convoqua de nouveau ses religieux à Prouille. Ce fut le 15 août 1217 que se tint cette nouvelle assemblée; elle fut encore plus importante que celle de l’année précédente. Il ne s’agissait plus de savoir sous quelle règle on vivrait; on allait choisir l’orientation qui serait donnée à l’Ordre définitivement fondé.

En dépit du zèle qu’il avait montré, pendant ses dix ans de mission, saint Dominique n’avait pas obtenu dans le comté de Toulouse les résultats qu’il avait espérés. Malgré les prédications, la croisade, les mesures de rigueur, l’hérésie était toujours redoutable; bien plus, écrasée un moment, en 1213, à la bataille de Muret, elle reprenait l’offensive depuis 1215. Le concile du Latran avait excepté de la confiscation les biens personnels de la comtesse, femme de Raymond VI et sœur du roi d’Aragon, parce que «l’opinion publique rendait bon témoignage de sa vertu et de la pureté de sa foi[97]». Tout en confirmant aux croisés la possession des terres qui étaient en leur pouvoir, le concile leur interdisait d’en conquérir de nouvelles et plaçait sous séquestre une partie du comté de Toulouse, pour le remettre plus tard au fils de Raymond VI, s’il renonçait aux errements de son père.

[97] Labbe, _Concilia_, t. XI, pars I, p. 233, citant Pierre de Vaux de Cernay, _op. cit._, 83.

Inspirées par une sage modération, ces décisions avaient été interprétées par les Albigeois, soit comme un désaveu infligé par l’Église universelle à la croisade et à Simon de Montfort, soit comme un acte de faiblesse; et aussitôt une grande partie du midi de la France s’était soulevée. Avignon, Saint-Gilles, Beaucaire, Tarascon avaient chassé les envahisseurs, Marseille s’était révoltée contre son évêque, et au milieu d’une procession solennelle ses habitants avaient foulé aux pieds le crucifix et même le Saint Sacrement. De la Provence, l’insurrection gagnait les Cévennes, et laissant la ville de Toulouse toute frémissante, Simon avait dû aller guerroyer aux environs de Viviers[98]. Le Saint-Siège s’était ému à ces nouvelles et, dès le mois de janvier 1217, Honorius III avait pris une série de mesures pour ranimer la foi en Languedoc; ce fut alors qu’il envoya aux Prêcheurs ses exhortations et ses félicitations, par sa bulle du 21 janvier 1217. D’autre part, il faisait appel à de nouveaux missionnaires et, le 19 janvier, il engageait l’Université de Paris à envoyer plusieurs de ses docteurs dans le comté de Toulouse, pour y soutenir des controverses contre les hérétiques. Enfin, par une bulle datée du même jour, il envoyait le cardinal des Saints Jean et Paul en légation dans les provinces d’Embrun, Aix, Arles, Vienne, Narbonne, Auch, et dans les diocèses de Mende, Clermont, Limoges, Rodez, Alby, Cahors, Périgueux et Agen, en le chargeant de pacifier ces pays, de nouveau ravagés par les hérétiques[99].

[98] Pour tous ces faits, cf. _Histoire du Languedoc_, t. VI, _pass._

[99] Potthast, _op. cit._, nºs 5424 et 5437.

Le légat eut sa première entrevue avec Simon de Montfort sur les bords du Rhône, près de Viviers; les hérétiques serraient de si près les croisés que, reconnaissant le cardinal, dans l’armée de Simon, ils lancèrent sur lui plusieurs traits d’arbalète et tuèrent l’un de ses hommes. Pendant que Montfort était ainsi retenu sur les bords du Rhône, les Toulousains se révoltaient et, le 1er septembre 1217, Raymond VI rentrait dans la capitale de ses États; l’évêque Foulques était obligé d’en sortir et, le 1er octobre, Simon de Montfort en commençait le siège. Ce fut pendant cette recrudescence des forces hérétiques, au moment où tout semblait compromis du côté des croisés, que Dominique présida la seconde assemblée de Prouille; elle s’ouvrit le 15 août, quinze jours à peine avant la restauration de Raymond VI.

On s’explique que dans de pareilles circonstances, saint Dominique se soit laissé aller à un mouvement de découragement, qui devait, d’ailleurs, tourner à la plus grande gloire de son Ordre. Il lui sembla que l’œuvre de la Prédication avait échoué en Languedoc, puisque, au bout de dix ans, elle assistait à un nouveau triomphe de l’albigéisme, et que depuis son arrivée, il n’avait pu réunir autour de lui que dix-sept hommes de bonne volonté. Comme saint Bernard il désespéra de ce pays et le maudit. Il adressa un discours attristé à l’assistance qui remplissait l’église de Prouille, et le termina par ces paroles sévères: «Depuis bien des années, je vous exhorte inutilement, avec douceur, en vous prêchant, en priant et pleurant. Mais, selon le proverbe de mon pays, «là où la bénédiction ne peut rien, le bâton peut quelque chose». Voilà que nous exciterons contre vous les princes et les prélats, qui, hélas! armeront contre cette terre les nations et les royaumes, et beaucoup périront par le glaive, les terres seront ravagées, les murs renversés, et vous, ô douleur! vous serez réduits en servitude; et ainsi pourra le bâton là où n’ont rien pu la bénédiction et la douceur[100].» Après avoir fait ces adieux au Languedoc, il reçut de nouveau l’obédience des frères et leur exposa les grands projets qu’il avait conçus pour l’extension de l’Ordre. Puisque le comté de Toulouse les repousse, ils auront le monde entier comme champ d’action. Se servant des paroles mêmes du Sauveur: «Allez, leur dit-il, dans le monde entier, prêchez l’Évangile à toute créature! Vous n’êtes encore qu’une petite troupe, mais j’ai déjà formé dans mon cœur le projet de vous disperser; vous n’habiterez plus longtemps ensemble dans cette maison.» «Il savait, ajoute Humbert de Romans, que toute semence dispersée, fructifie, entassée, se corrompt.»

[100] Lacordaire, _op. cit._, p. 171.

Toutefois, avant de disperser ses Frères, Dominique voulut resserrer les liens qui les unissaient; il les pria de se choisir un chef et ils nommèrent pour abbé l’un d’eux, Mathieu de France. On peut se demander pourquoi il fit procéder à cette élection, alors que lui-même restait le maître incontesté de l’Ordre qu’il venait de fonder. Était-ce pour se donner comme un coadjuteur et faciliter, après sa mort, la transmission de l’autorité, si nécessaire aux débuts de toute institution? Constantin d’Orvieto attribue cette décision à une autre raison: «Son intention, dit-il, était d’assurer en temps opportun la réalisation d’un projet qu’il ne cessait de nourrir en son cœur, l’évangélisation des peuples infidèles[101].» Comme saint François allant prêcher le soudan d’Égypte, saint Dominique voulait depuis longtemps aller chez les barbares, il le déclarait à Guillaume de Montferrat, chez le cardinal Hugolin[102], et d’ailleurs, en quittant Osma, n’avait-il pas désiré accompagner son évêque Didace chez les Cumans? En attendant, il n’abdiquait pas la suprématie, puisqu’il se réservait le droit de correction, même sur la personne de l’abbé général que les Prêcheurs venaient d’élire; en réalité, il restait le vrai, le seul chef de l’Ordre.

[101] _Acta SS._, 4 août.

[102] _Ibidem_.--_Actes de Bologne_.

Il procéda ensuite à la dispersion de ses religieux. Ce n’est pas sans une réelle émotion qu’on lit, dans les chroniques dominicaines, le récit de cette scène. Dominique n’a autour de lui que dix-sept compagnons, recrutés péniblement après dix ans de travaux apostoliques; tout autre aurait pu désespérer en mesurant à la grandeur de l’effort la médiocrité des résultats, à l’immensité du but nouveau à poursuivre, la faiblesse des moyens; mais lui n’hésite pas et solennellement, il partage le monde entre ses compagnons! Quatre d’entre eux, Pierre de Madrid, Michel de Uzéro, Dominique de Ségovie, Suéro de Gomez retourneront en Espagne; un groupe plus important, composé de Mannès, le propre frère du Bienheureux, Michel de Fabra, Bertrand de Garrigue, Laurent d’Angleterre, Jean de Navarre, le convers Odéric, ira à Paris, sous la conduite de l’abbé Mathieu de France; Pierre Seila et Thomas resteront à Saint-Romain de Toulouse; Noël et Guillaume Claret garderont la direction des sœurs de Prouille; enfin, lui-même choisit pour résidence et pour capitale de l’Ordre le centre même de l’unité catholique, Rome, et il y emmène avec lui Étienne de Metz.

Le plan une fois élaboré, il fallait le mettre à exécution; le Saint y fut aidé tout d’abord par l’arrivée de plusieurs recrues. Peu de temps après l’assemblée de Prouille, dans l’automne de 1217, il reçut quatre nouvelles professions, celles d’Arnaud de Toulouse, de Romée de Llivia qui devait atteindre à la sainteté, de Pons de Samatan, enfin de Raymond du Fauga, de l’illustre maison des comtes de Miramont, qui, treize ans plus tard, devait succéder à Foulques sur le siège épiscopal de Toulouse. Ce fut peut-être pour former ces novices que saint Dominique resta encore quelques mois en Languedoc.

Il en profita pour prendre ses dernières mesures. Le 13 décembre, tandis que Simon de Montfort assiégeait Toulouse, il obtint de lui une nouvelle sauvegarde pour tous les biens dominicains des sénéchaussées de Carcassonne et d’Agen. Il régla à l’amiable avec Foulques le différend qui s’était élevé entre eux, au sujet des dîmes paroissiales que l’évêque voulait retirer aux Prêcheurs (13 septembre 1217). Enfin, il sollicita du Saint-Siège de nouvelles marques de sa protection. En se répandant en Espagne, en France et en Italie, les religieux allaient se trouver bien isolés; pour la création de leurs couvents, ils auraient à compter avec les ordinaires et dignitaires ecclésiastiques, à craindre parfois leur malveillance. Saint Dominique obtint pour eux des lettres pontificales de recommandation. Le 11 février 1218[103], Hononius III adressa à tous les archevêques, évêques, abbés et prieurs, une bulle pour demander leur bienveillance «en faveur de l’Ordre des Frères Prêcheurs», et les prier «de les aider dans leurs besoins», de seconder de toute manière «le ministère si utile» qu’ils allaient remplir. Enfin, le Pape assura à saint Dominique et aux siens une demeure stable à Rome, en leur assignant, sur la voie Appienne, l’antique église de Saint-Sixte avec le couvent qui y était annexé.

[103] Balme, _op. cit._, t. II, p. 156.

Dès lors, l’Ordre était organisé avec son centre à Rome et ses divisions provinciales; il ne lui restait plus qu’à multiplier ses monastères et à s’étendre. Il cessait vraiment d’être une congrégation particulière du diocèse de Toulouse, pour devenir un Ordre universel. Aussi, dès le mois de décembre 1217, Dominique quitta ces plaines du Lauraguais, théâtre de son apostolat, la colline de Fanjeaux où il avait si longtemps exercé le ministère, le couvent de Prouille, où il avait réuni sa première communauté, le cloître de Saint-Romain, berceau de son Ordre, et il alla à Rome prendre la direction générale des Prêcheurs répandus dans le monde.

CHAPITRE V

SAINT DOMINIQUE, MAÎTRE GÉNÉRAL DE L’ORDRE.