Part 5
Né à Gênes, ancien religieux de l’abbaye cistercienne de Toronet, Foulques avait remplacé Pierre de Rabasteins, déposé du siège de Toulouse à cause de sa complaisance pour l’hérésie. Dès les premiers jours de son épiscopat, il montra le zèle le plus ardent pour la foi catholique. Chassé par les hérétiques de sa cathédrale et de Toulouse, on le trouve dans l’armée des croisés, où il assiste Simon de Montfort de ses conseils et de son expérience; dans les conciles, où il inspire des mesures, aussi sévères qu’efficaces, pour la répression de l’hérésie; dans les différentes paroisses de son diocèse, où il se prodigue pour la défense de la vérité, la prêchant lui-même, discutant avec les ministres vaudois dans des conférences publiques, réformant son clergé et multipliant les œuvres de propagande. Il rencontra saint Dominique dans plusieurs réunions publiques; les deux apôtres se comprirent et dès lors une sainte amitié les unit. Saint Dominique mit tout son zèle au service de Foulques, son évêque; et Foulques appuya de toute son influence les généreuses entreprises de Dominique; l’Église et l’histoire ne saurait séparer leurs mémoires.
En donnant au Bienheureux l’église de Notre-Dame de Prouille, Foulques avait contribué à la fondation du monastère des femmes; en nommant saint Dominique curé de Fanjeaux, il assura les premières ressources à l’Ordre des hommes. Il nous est difficile de préciser la date de cet acte; il est sûrement antérieur au 25 mai 1214; car, à cette date, Foulques abandonnait aux religieuses de Prouille certaines rentes, «du consentement de Frère Dominique, chapelain de Fanjeaux[73]». Assez considérables, les revenus de cette paroisse servirent à l’entretien du saint et de ses compagnons.
[73] _Gallia christiana_, t. XIII, _Inst._, p. 243: «de assensu et voluntate fratris Dominici, _cappellani de Fanojovis_.»
Saint Dominiks se tenoit Le bénéfice d’une église Qui au Faniat était assise Por ses compaignons et por li[74].
[74] _Li Romans saint Dominike_.--Balme, _op. cit._, t. I, p. 451.
Non moins dévoué que Foulques aux œuvres de saint Dominique, Simon de Montfort fit de son côté un don important à «la Sainte Prédication», vers le mois de septembre 1214. Depuis le 28 juin, l’armée des croisés assiégeait l’une des citadelles de l’hérésie, le château fort de Casseneuil en Agenais; elle le prit et presque aussitôt Monfort en fit don à saint Dominique. Cette acquisition dut accroître d’une manière sensible les revenus de la mission, car, parlant des origines de son Ordre, Jourdain de Saxe mentionne au premier rang de ses ressources, les revenus de Casseneuil et de Fanjeaux.
Fort des encouragements que lui prodiguaient les évêques et les chevaliers, à l’exemple de Foulques et de Simon, saint Dominique conçut peu à peu le projet de donner plus de cohésion à son œuvre. Il y fut aidé d’une manière toute particulière par l’évêque de Toulouse. Par un acte de juillet 1215, Foulques institua canoniquement l’Ordre naissant dans son diocèse, lui assignant pour mission de combattre perpétuellement pour l’extension de l’orthodoxie et de la morale, l’extirpation de l’hérésie et des mauvaises mœurs. «Comme l’ouvrier mérite un salaire, et que le prédicateur de l’Évangile doit vivre de l’Évangile», il lui assignait en même temps d’importants revenus, lui cédant à jamais le sixième de toutes les dîmes paroissiales. La concession était si importante que l’évêque eut soin de mentionner l’approbation qu’avaient donnée à cet acte son chapitre et son clergé; peut-être même ne se rendit-il pas un compte exact de l’étendue de sa libéralité; car plus tard, il en négocia l’annulation avec saint Dominique.
Jusqu’alors, la Sainte Prédication n’avait pas de demeure fixe. Comme le Sauveur, Dominique envoyait ses disciples, deux à deux, de bourgade en bourgade, et lui-même, hors de son presbytère, ne s’arrêtait que dans les hôtelleries, quand ce n’était pas au bord des fontaines ou dans les fossés des chemins[75]. Or, en 1219, survint un événement qui fixa les destinées, jusqu’alors errantes, de la Prédication. A Toulouse, saint Dominique s’était attaché un jeune homme, Pierre Seila, qui appartenait à une famille de riches bourgeois, et dont le père avait rempli les fonctions de viguier. Bientôt, cet ami se plaça plus étroitement sous sa direction et décida d’entrer dans l’Ordre naissant; il partagea avec ses frères le patrimoine, jusqu’alors indivis, et il abandonna à saint Dominique tout ce qui lui revenait; c’était une propriété et plusieurs immeubles[76]. Saint Dominique garda pour sa résidence une maison, sise près du Château-Narbonnais, et, dès le mois d’avril, il y établit ses frères. Ainsi fut fondé le premier couvent fixe des Frères Prêcheurs (25 avril 1219). «Tout aussitôt, dit Jourdain de Saxe, ils se mirent à vivre en commun, à descendre de plus en plus dans l’humilité et à se conformer aux pratiques de la vie religieuse.» C’est ce qui faisait dire plus tard à Pierre Seila, devenu prieur du couvent de Limoges, «qu’il avait eu l’honneur de recevoir l’Ordre chez lui avant qu’il eût été reçu lui-même dans l’Ordre». Les Prêcheurs ne firent que passer dans la maison du Château-Narbonnais; car l’année suivante, ils furent établis par Foulques dans l’église de Saint-Romain.
[75] Enquêtes de Toulouse et de Bologne, _pass._ (_Acta SS._)
[76] Balme, _op cit._, t. I, p. 500. On savait, depuis longtemps, que le couvent dominicain de Toulouse, le premier des Prêcheurs, avait été fondé vers 1216. Mais le P. Balme a pu préciser la date de cet acte, important pour l’histoire de l’Ordre et de son fondateur, en trouvant aux Archives Nationales l’instrument original de la donation de Pierre Seila (cf. Arch. Nat. J, 321, nº 60). Il l’a reproduite en _fac-similé_ dans son _Cartulaire_.
Mais cela ne suffisait pas au Bienheureux; il n’avait encore groupé autour de lui qu’une douzaine de missionnaires, et déjà, il trouvait trop étroites les limites d’un diocèse: il rêvait de fonder un Ordre qui étendrait son action et ses ramifications sur l’Église universelle. L’occasion semblait favorable: par une bulle du 19 avril 1213, le pape Innocent III avait convoqué au Latran, pour le 1er novembre 1215, un concile œcuménique qui délibérerait «sur la réforme de l’Église universelle, la correction des mœurs, l’extinction de l’hérésie, l’affermissement de la foi[77]». L’œuvre de saint Dominique ne répondait-elle pas aux questions que le concile devait résoudre? N’avait-elle pas cherché à défendre les bonnes mœurs et la foi contre l’hérésie? et à ce propos, ne méritait-elle pas l’approbation pontificale? Saint Dominique se prépara donc à faire avec son évêque le voyage de Rome. Il confia la direction de son nouveau couvent de Toulouse au plus austère de ses frères, Bertrand de Garrigue, «homme de grande sainteté, d’une rigueur inexorable pour lui-même, mortifiant sa chair avec dureté et portant gravée en toute sa personne l’image du bienheureux Père, dont il avait partagé les travaux, les veillées, les pénitences et les nombreux actes de vertu[78].» Il dut arriver à Rome avant l’ouverture du concile; car l’assemblée ne tint sa première session publique que le 11 novembre et, dès le 8 octobre, Innocent III prenait sous sa protection le monastère de Prouille, par une bulle évidemment sollicitée par le Saint.
[77] Potthast, _Regesta pontificum Romanorum_, nº 4706.--Mansi _Concilia_, XXII, 960.
[78] Thierry d’Apolda. (_Acta SS._, 4 août.)
Dès l’ouverture du concile, Innocent III sembla partager les idées de saint Dominique; non content d’accorder la sauvegarde apostolique au couvent de Prouille, il montra à l’assemblée du Latran la nécessité de donner une attention toute particulière à la prédication et à la controverse contre l’hérésie: «Nous devons être la lumière du monde; si la lumière qui est en nous se change en ténèbres, combien épaisse sera la nuit!» et par l’ignorance et la corruption du clergé, il montrait aux évêques «la religion avilie, la justice foulée aux pieds, l’hérésie triomphante, le schisme insolent». De son côté, adoptant entièrement les vues du Pape, le concile rendit un décret fort important sur la prédication et le besoin urgent de la rendre plus active, plus savante et partant plus efficace. «Parmi tout ce qui peut procurer le salut du peuple chrétien, disent les Pères du concile, on sait que le pain de la divine parole est surtout nécessaire. Or, en raison de leurs multiples occupations, d’indispositions physiques, d’agressions hostiles, pour ne pas dire du manque de science, défaut si fâcheux en un évêque et tout à fait intolérable, il arrive fréquemment que les prélats ne suffisent pas à annoncer la parole de Dieu, principalement dans des diocèses étendus. C’est pourquoi, par cette constitution générale, nous leur ordonnons de choisir des hommes aptes à remplir fructueusement l’office de la prédication, lesquels, puissants en paroles et en œuvres, visiteront avec sollicitude, à leur place, lorsque eux-mêmes en seront empêchés, les peuples confiés à leurs soins, et les édifieront par la parole et l’exemple. A ces hommes, on fournira largement ce dont ils auront besoin, de peur que, faute de l’indispensable, ils ne soient contraints d’abandonner leur mission à peine commencée[79].» On pourrait croire ce décret inspiré directement par l’évêque de Toulouse: en instituant les compagnons de saint Dominique, missionnaires dans son diocèse, n’avait-il pas fait à l’avance ce que le concile ordonnait dans son dixième canon?
[79] Labbe, _Concilia_, t. XI, pars I, p. 131.
La sainte Prédication, telle qu’elle fonctionnait dans le Toulousain, répondait si bien aux vues du Pape et du concile, qu’elle semblait devoir être approuvée sans difficulté et même encouragée. Mais, soit que Dieu ait voulu éprouver son serviteur, soit qu’en ces circonstances, l’Église n’ait pas voulu se départir de sa circonspection habituelle, il n’en fut pas ainsi: «Le Pape, dit Bernard Gui, se montra difficile, parce que l’office de la prédication appartenait aux hauts dignitaires de l’Église de Dieu[80].» La conception de saint Dominique était en effet trop hardie et trop nouvelle pour ne pas effrayer tout d’abord. Une association de religieux, dont plusieurs ne seraient pas prêtres, dégagés de tout ministère paroissial, exemptés de l’autorité de l’ordinaire, et se consacrant uniquement à la prédication dans l’Église universelle, pouvait inspirer les plus graves préventions. Le clergé séculier était-il tombé si bas qu’on dût lui enlever ainsi le devoir le plus important peut-être de sa charge, l’évangélisation des âmes? Et les évêques eux-mêmes ne seraient-ils pas dépouillés de leur prérogative essentielle de docteurs et de gardiens de la foi, le jour où des missionnaires étrangers viendraient prêcher chez eux l’Évangile et exercer à leur place l’apostolat? Pouvait-on enfin séparer le ministère des âmes de la prédication et distinguer le docteur du pasteur?
[80] Bernard Gui, _Libellus de magistris Ordinis Prædicatorum_ (ap. Martène et Durand, _Veterum scriptorum et monumentorum amplissima collectio_, t. VI, p. 400).
D’ailleurs, en ces temps d’hérésie, bien loin de relâcher les liens de la hiérarchie, il fallait les resserrer. Les Vaudois, les Patarins, les Cathares, avaient développé l’esprit d’examen et, sous prétexte d’inspiration personnelle, reconnu le droit de prêcher aux simples laïques; aussi, le concile du Latran crut-il nécessaire de rendre un décret contre les prédicateurs sans mandat: «parce que, dit-il, sous les apparences de la piété, mais reniant la vertu, il en est qui s’arrogent le droit de prêcher, bien que l’Apôtre ait écrit: «Comment prêcheront-ils, s’ils ne sont envoyés?» Tout homme à qui cette fonction aura été interdite, ou qui n’en aura pas reçu mission de l’autorité épiscopale ou pontificale, s’il l’exerce en particulier ou en public, sera frappé d’excommunication et d’autres peines compétentes, s’il ne s’amende pas au plus tôt[81].»
[81] Labbe, _Concilia_, t. XI, pars I, p. 133 et suiv.
Enfin saint Dominique, rencontra un autre obstacle. Depuis Grégoire VII, le clergé régulier avait pris dans l’Église une grande extension; une multitude de couvents s’étaient formés. C’est alors que l’on vit successivement apparaître les Gilbertins en Angleterre, les Chartreux en Dauphiné, les Cisterciens, les Prémontrés, les Trinitaires en France[82]. Cette efflorescence monastique avait l’inconvénient de briser la cohésion du clergé régulier. Bientôt, dans la solitude de leurs cellules, plusieurs religieux rêvèrent de quitter leur règle pour en créer une nouvelle; c’était l’anarchie et l’indiscipline dans les monastères. Le mal était déjà grave sous Innocent III, et cependant, ce Pape confirma la création de deux nouveaux Ordres, les Trinitaires de saint Jean de Matha, en 1198, et les Hospitaliers du Saint-Esprit, en 1208.
[82] Saint Jean Gualbert fonde l’Ordre de Vallombreuse en 1063, saint Étienne l’Ordre de Grandmont en 1073, saint Bruno l’ordre des Chartreux en 1084, Robert de Molesme l’Ordre cistercien en 1099, Robert d’Arbrissel l’Ordre de Fontevrault en 1106; Guillaume de Champeaux établit, vers la même époque, la congrégation des chanoines réguliers de saint-Victor, saint Norbert l’Ordre des Prémontés en 1120, saint Gilbert celui de Sempringham, en Angleterre, en 1140, Viard, moine de la chartreuse de Loavigny, celui du Val des Choux en 1180, saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, celui de la Trinité pour la Rédemption des captifs, en 1198. Enfin, Innocent III réorganisa, en 1208, l’Ordre des Hospitaliers du Saint-Esprit, et confirma, en 1209, la règle donnée aux Carmes par le patriarche de Jérusalem, Albert de Verceil.
Le concile universel du Latran voulut remédier à cet abus et il rendit un décret énergique contre la multiplicité excessive des familles religieuses: «De peur qu’une diversité exagérée de règles religieuses ne produise la plus fâcheuse confusion dans l’Église, nous défendons que qui que ce soit en introduise désormais de nouvelles. Celui qui voudra embrasser la vie religieuse devra adopter une des règles déjà approuvées. Pareillement, quiconque voudra fonder à nouveau une maison conventuelle, devra prendre la règle et les institutions d’un des Ordres déjà reconnus[83].»
[83] Sage décret, où l’inspiration du Saint-Esprit est évidente, et qui pourrait s’appliquer à notre époque autant qu’au treizième siècle!
Et lorsque le concile essayait ainsi d’arrêter la création d’Ordres nouveaux, saint Dominique venait en proposer un au Pape et aux évêques! Malgré ses instances réitérées et celles de Foulques, sa demande ne fut pas accueillie. Plus tard, dans l’Ordre, se répandirent de pieuses légendes d’après lesquelles des avertissements célestes auraient ramené Innocent III à des dispositions plus favorables. «Une nuit, pendant son sommeil, dit Constantin d’Orvieto, le Souverain Pontife aperçoit, dans une vision toute divine, l’église du Latran comme disjointe et ébranlée. Tremblant et attristé a ce spectacle, Innocent voit accourir Dominique qui s’efforce, en s’y adossant, de soutenir l’édifice et de l’empêcher de crouler. Cette merveille étonne tout d’abord le prudent et sage pontife, mais il en saisit vite la signification et, sans plus tarder, il loue le dessein de l’homme de Dieu et accueille gracieusement sa demande. Il l’exhorte à retourner vers ses frères et après en avoir délibéré ensemble, à choisir une règle déjà approuvée. Sur cette base, ils pourront établir l’Ordre qu’ils veulent promouvoir, et saint Dominique reviendra ensuite vers le Pape, dont il obtiendra certainement la confirmation désirée[84].» Un demi-siècle après, l’historien dominicain Bernard Gui se faisait encore l’écho de cette pieuse tradition[85].
[84] _Acta SS._, 4 août.
[85] Bernard Gui, _op. cit._, _loco cit._ La légende de saint François rapporte le même fait à propos de l’établissement de l’Ordre des Mineurs.
Quoi qu’il en soit de ce récit, le concile du Latran se sépara dans les derniers jours de 1215 et Innocent III mourut, le 17 juillet 1216, sans que l’Ordre des Prêcheurs eût été confirmé. Saint Dominique revint de Rome dans les premiers jours de 1216, n’apportant que le privilège du 8 octobre en faveur de Prouille. Or cet acte n’avait qu’un intérêt secondaire: il ne s’adressait ni à l’Ordre tout entier, ni aux Prédicateurs établis comme missionnaires diocésains à Toulouse, mais «au prieur, aux Frères et aux religieuses du monastère de Prouille»; il ne concernait que ce couvent et ses biens et ne pouvait être interprété comme une reconnaissance, encore moins comme une confirmation de l’Ordre nouveau.
Ce fut dans ce second séjour à Rome, pendant le concile du Latran, que saint Dominique se lia d’amitié avec saint François. Tandis que le chanoine d’Osma sollicitait l’approbation apostolique pour ses Prêcheurs aussi savants qu’intrépides, pour «ces chiens du Seigneur[86]» qu’il voulait lancer contre les loups de l’hérésie, le séraphique d’Assise en faisait autant pour ses mystiques compagnons, pour ces contemplatifs qui embrassaient dans un même amour la création tout entière et devaient faire, par leurs naïves et touchantes effusions, tant de conversions chez les simples. Une nuit, tandis qu’il priait à son ordinaire dans la basilique de Saint-Pierre, saint Dominique eut une vision que Gérard de Frachet nous rapporte en ces termes: «Il lui sembla apercevoir dans les airs le Seigneur Jésus brandissant trois lances contre le monde. Tout aussitôt la Vierge Marie se jette à ses genoux; elle le conjure de se montrer miséricordieux pour ceux qu’il a rachetés, et de tempérer ainsi la justice par la pitié. Son Fils lui répond: «Ne voyez-vous pas quels outrages ils me prodiguent? ma justice ne peut laisser impunie d’aussi grands maux!» Et sa Mère de répliquer: «Vous ne l’ignorez pas, mon Fils, vous qui connaissez tout; voici un moyen de les ramener à vous: j’ai un serviteur fidèle, envoyez-le vers eux leur annoncer votre parole, ils se convertiront et vous chercheront, vous, le Sauveur de tous. Pour l’aider, je lui donnerai un autre de mes serviteurs qui travaillera comme lui.» Le Fils dit à sa Mère: «J’ai agréé votre face, montrez-moi ceux que vous avez destinés à un tel office.» Et elle présente aussitôt le bienheureux Dominique. «Il fera bien, dit le Seigneur, et avec zèle ce que vous m’avez exposé.» Marie lui offre ensuite le bienheureux François et le Sauveur le recommande de la même manière. A ce moment, Dominique considère attentivement son compagnon que jusque-là il ne connaissait pas; et le lendemain, trouvant dans une église celui qu’il a vu la nuit, il se précipite vers lui et le serrant dans ses bras: «Tu seras mon compagnon, tu seras avec moi, tenons-nous ensemble et nul ennemi ne prévaudra contre nous.» Puis il lui confie la vision qu’il a eue, et dès lors ils ne furent qu’un cœur et qu’une âme dans le Christ; ce qu’ils prescrivirent à leurs enfants d’observer à jamais.» Touchant récit, qui symbolise à merveille les destinées parallèles de ces deux grands Ordres et leur dévotion commune pour la Mère de Dieu!
[86] C’est ainsi que l’on ne tarda pas à appeler les Prêcheurs, en jouant sur les mots _Dominicani_ (dominicains) et _Domini canes_ (chiens du Seigneur).
«Le baiser de saint Dominique et de saint François s’est transmis de génération en génération sur les lèvres de leur postérité, dit Lacordaire dans une de ses belles pages. Une jeune amitié unit encore aujourd’hui les Frères Prêcheurs aux Frères Mineurs... ils sont allés à Dieu par les mêmes chemins, comme deux parfums précieux montent à l’aise au même point du ciel. Chaque année, lorsque le temps ramène à Rome la fête de saint Dominique, des voitures partent du couvent de Sainte-Marie-sur-Minerve, où réside le général des Dominicains, et vont chercher au couvent de l’Ara-Cœli, le général des Franciscains. Il arrive, accompagné d’un grand nombre de ses frères. Les Dominicains et les Franciscains, réunis sur deux lignes parallèles, se rendent au maître-autel de la Minerve et, après s’être salués réciproquement, les premiers vont au chœur, les seconds restent à l’autel, pour y célébrer l’office de l’ami de leur père. Assis ensuite à la même table, ils rompent ensemble le pain qui ne leur a jamais manqué depuis six siècles; et le repas terminé, le chantre des Frères Mineurs et celui des Frères Prêcheurs chantent de concert, au milieu du réfectoire, cette antienne: «Le séraphique François et l’apostolique Dominique nous ont enseigné votre loi, ô Seigneur.» L’échange de cette cérémonie se fait au couvent de l’Ara-Cœli pour la fête de saint François; et quelque chose de pareil a lieu par toute la terre, là où un couvent de Dominicains et un couvent de Franciscains s’élèvent assez proches l’un de l’autre pour permettre à leurs habitants de se donner un signe visible du pieux et héréditaire amour qui les unit[87].»
[87] Lacordaire, _Vie de saint Dominique_, p. 133.
On trouverait bien, dans l’histoire ecclésiastique, des cas où l’émulation de ces deux grands Ordres jumeaux est allée jusqu’à une vraie rivalité; toutefois, l’ensemble de leur histoire vérifie la belle description que fait Lacordaire de leur union fraternelle.
De retour en Languedoc, saint Dominique, loin de s’abandonner au découragement, se mit à l’œuvre pour solliciter de nouveau l’approbation qui venait de lui être refusée. Soit que le pape Innocent III lui en ait lui-même donné le conseil, selon le pieux récit de Constantin d’Orvieto, soit que lui-même ait compris la nécessité de faire disparaître le principal obstacle qu’il eût rencontré, il s’efforça de mettre ses projets en harmonie avec les vœux du concile. A peine arrivé à Toulouse, il convoqua à Prouille tous ses compagnons. Seize Frères, d’après Humbert, répondirent à cet appel, et, plus explicite que lui, Bernard Gui nous donne leurs noms. C’étaient les Toulousains Pierre Seila et Thomas, Mathieu de France, le Provençal Bertrand de Garrigue, Jean de Navarre, Laurent d’Angleterre, Étienne de Metz, Oderic de Normandie, convers, Guillaume Claret de Pamiers; enfin six Espagnols, Michel de Fabra, Mannès, frère utérin de saint Dominique, Dominique le Petit, Pierre de Madrid, Gomez et Michel de Uzéro. A cette liste, le R. P. Balme ajoute avec raison les noms de Noël, prieur de Prouille, et de Guillaume Raymond de Toulouse. Ainsi, ces premières assises de l’Ordre ne comptaient que dix-sept religieux; c’était encore un petit troupeau, mais, plein de confiance en sa mission et en son chef, il allait prendre, dès lors, un développement aussi grand que rapide.