Saint Dominique

Part 10

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Le Saint avait hâte de visiter la maison de Saint-Jacques de Paris, qui se développait si rapidement, et sur laquelle il comptait tant pour l’extension de l’Ordre. Il prit pour compagnon de route Bertrand de Garrigue, «l’émule de sa sainteté et de sa dévotion», et il partit après les fêtes de Pâques. Dans ses voyages, raconte Étienne de Salagnac[150], «le bienheureux Père visitait fréquemment et volontiers les lieux de prière et les reliques des saints; il n’y passait pas comme un nuage sans pluie, mais souvent, pour prolonger ses oraisons, au jour il ajoutait la nuit. Sur la route de Toulouse à Paris, il rencontra un centre de pèlerinage alors universellement fréquenté, le sanctuaire de Notre-Dame de Rocamadour; il s’y arrêta, y passa une nuit en prières, et se remit en route le lendemain, récitant par le chemin, avec son compagnon, les psaumes et les litanies... Toujours à pied, il se dirigea de là sur Orléans, en compagnie de pèlerins allemands, qui revenaient, eux aussi, de Rocamadour. «En un certain endroit[151], raconte Gérard de Frachet, ces étrangers les invitent généreusement à partager leur nourriture, et il en est de même pendant quatre jours consécutifs. Sur la route, le Bienheureux dit à son compagnon: «Frère Bertrand, j’ai sur la conscience de voir que nous moissonnions le temporel de ces pèlerins, sans pouvoir semer en eux le spirituel. Si donc vous le voulez, mettons-nous à genoux, et demandons à Dieu la grace d’entendre et de parler leur langue, afin que nous leur prêchions le Seigneur Jésus.» Aussitôt, ils le font, et à la grande surprise de tous, ils se mettent à parler distinctement allemand, de telle sorte que, pendant quatre autres jours, marchant ensemble, ils s’entretinrent du Seigneur Jésus. A Orléans, les pèlerins suivirent la route de Chartres et laissèrent Dominique et Bertrand sur celle de Paris, après avoir pris congé d’eux et s’être recommandés à leurs prières. Le lendemain, le bienheureux Père dit à son compagnon: «Voici que nous arrivons à Paris; si les Frères apprennent le miracle que le Seigneur a fait, ils nous regarderont comme des saints, tandis que nous ne sommes que des pécheurs; et s’il vient aux oreilles des gens du monde, notre humilité courra de grands risques; c’est pourquoi, je vous défends d’en parler à personne avant ma mort.» Frère Bertrand lui obéit; mais, après sa mort, il en fit la confidence à de pieux Frères.

[150] Balme, _op. cit._, t. II, p. 286.

[151] Gérard de Frachet, _Vitæ fratrum_ (éd. Cormier), p. 59; cité par le P. Balme et Lacordaire.

Arrivé au couvent de Saint-Jacques, en juin 1219, Dominique y trouva plus de trente religieux, réunis sous la direction de Mathieu de France et de Michel de Fabra. Il présida à de nouvelles professions. Il reçut Guillaume de Montferrat, qu’il avait précédemment rencontré à Rome chez le cardinal Hugolin, et qui, après avoir étudié à l’Université de Paris, venait lui demander l’habit des Prêcheurs; Henri le Teutonique, qui, poussé dans l’Ordre par une vision surnaturelle, devait plus tard se consacrer à la controverse contre les Juifs et aux missions d’outre-mer. A Saint-Jacques, comme dans tous les couvents où il s’arrêtait, Dominique donna des conférences aux religieux et aux novices; les étudiants étaient admis à celles du soir ou de l’après-midi. Dans l’une d’elles, il leur raconta l’entrée dans l’Ordre de leur ancien professeur, le bienheureux Réginald. Parmi les jeunes gens qui les suivirent, il faut mentionner Jourdain de Saxe. Maître ès arts, bachelier en théologie, sous-diacre, il poursuivait ses études à l’Université. Il ne tarda pas à subir l’ascendant de saint Dominique et à se placer sous sa direction spirituelle; il voulut, raconta-t-il plus tard, se confesser à lui, et, sur ses conseils, il reçut le diaconat. Il devait, au carême suivant (mars 1220), recevoir l’habit des Prêcheurs, et succéder, bientôt après, au Bienheureux, dans la charge de Maître général.

Ce fut pendant le séjour de saint Dominique à Paris, et sans doute d’après ses ordres, que les religieux de Saint-Jacques essaimèrent pour aller à Limoges, Reims, Metz, Poitiers, Orléans, fonder de nouveaux couvents. Pierre Seila reçut formellement de lui la mission de propager l’Ordre à Limoges: «Il allègue son ignorance, la pénurie de livres où il se trouve, puisqu’il ne possède qu’un cahier des Homélies de saint Grégoire: «Va, mon fils, va avec confiance, lui répond le Maître. Deux fois par jour, tu me seras présent devant Dieu. N’hésite pas, tu gagneras au Seigneur bien des âmes, et tu produiras beaucoup de fruits.» C’est avec la même confiance que, deux ans plus tôt, le Saint avait procédé, à Prouille, à la dispersion de ses religieux.

Après un séjour de plusieurs semaines à Paris, il prit pour compagnon de route Guillaume de Montferrat et le convers Frère Jean, et repartit pour l’Italie. Il est assez difficile de préciser l’itinéraire que suivirent à pied les voyageurs; d’après certaines traditions, ils se seraient arrêtés à Châtillon-sur-Seine et à Avignon, longeant ainsi les vallées de la Seine, de la Saône et du Rhône, pour passer dans celle du Pô par le mont Genèvre. Un récit de Gérard de Frachet mentionne, au contraire, la traversée des Alpes lombardes, ce qui suppose un trajet par Genève, l’abbaye de Saint-Maurice, le Simplon et la vallée du Tessin. Des traditions locales rapportent à ce voyage de saint Dominique la fondation de plusieurs couvents piémontais ou lombards; en particulier de ceux d’Asti et de Bergame. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il passa quelques jours à Milan, où il reçut, encore une fois, l’hospitalité des chanoines de Saint-Nazaire. Selon son habitude, il profita de ce court séjour pour prêcher, et il gagna à son Ordre trois jurisconsultes de grand mérite, Amizo de Solaro, Guy de Sesto et Roger de Merato.

De Milan, saint Dominique se rendit à Bologne, où il parvint, en juillet 1219[152], huit mois après l’avoir quittée pour la France et l’Espagne. Il y resta assez longtemps pour former les religieux qu’il destinait à de nouvelles fondations, et après les avoir dispersés en Lombardie, à Milan, Bergame, Asti, Vérone, Florence, et Plaisance, il se rendit à Viterbe, à la cour pontificale. Après un court séjour à Florence, dont il visita le couvent, de date récente, et où il reçut de nouvelles professions, il arriva auprès du Pape, au mois de novembre 1219. Honorius III lui témoigna sa bienveillance accoutumée, lui donnant, le 15 novembre, de nouvelles bulles pour l’extension de l’Ordre en Espagne, tranchant au profit des Prêcheurs le conflit qui s’était élevé à Paris entre le chapitre de Notre-Dame et le couvent de Saint-Jacques (1er décembre-11 décembre 1219); leur confirmant, à Rome, la possession de l’église Saint-Sixte (17 décembre), et félicitant par des lettres chaleureuses tous ceux qui, à Bologne, à Paris, en Espagne, favorisaient les fondations dominicaines (février-mars 1220). De Viterbe, saint Dominique alla à Rome, aux approches des fêtes de Noël 1219, pour préparer le transfert des religieux à Sainte-Sabine; il revint, au commencement de mai 1220, à Viterbe, où le Pape lui donna des lettres de recommandation pour l’archevêque de Tarragone, et, vers le 12 mai, se dirigea sur Bologne, où il allait présider le chapitre général, convoqué pour les fêtes de la Pentecôte.

[152] Ce fait, absolument certain, démontre la fausseté de la tradition rapportée par Wadding (_Annales Fratrum Minorum_, an. 1219) d’après laquelle saint Dominique se serait rencontré, encore une fois, avec saint François, au Chapitre franciscain des Nattes, tenu à la Portioncule, près d’Assise, pendant les fêtes de la Pentecôte 1219.

Cette importante assemblée retint le Saint dans la ville pendant la fin de mai et les premiers jours de juin; elle le laissa ressaisi plus que jamais par la fièvre de la prédication. La Lombardie lui offrait un champ d’action aussi vaste qu’autrefois le Languedoc. En la parcourant, à son retour de France, il s’était effrayé des progrès qu’y avaient faits l’hérésie et l’indifférence religieuse. La richesse de ses villes, en développant le luxe, alimentait aussi les mauvaises mœurs; par Venise et les autres ports de l’Adriatique, elle recevait, en même temps que les denrées, les doctrines hétérodoxes de l’Orient. Enfin, depuis déjà plusieurs siècles, les grandes cités du nord de l’Italie avaient témoigné de la méfiance contre l’autorité pontificale, soit lorsque les archevêques de Milan s’étaient élevés contre les réformes, cependant si nécessaires, de Grégoire VII; soit lorsque de Brescia étaient parties les protestations irritées d’Arnaud contre le pouvoir temporel des Papes et des évêques. L’hérésie des Cathares et des Patarins s’était développée dans ces grands centres; c’était là que les Parfaits et les faidis du comté de Toulouse venaient prendre leurs inspirations. Les registres de l’inquisition toulousaine de la première moitié du treizième siècle mentionnent des relations continues entre les Manichéens de France et ceux de Lombardie.

Après avoir employé dix ans de sa jeunesse à combattre les Albigeois, saint Dominique voulut consacrer son âge mûr à prêcher la vérité aux hérétiques lombards, surtout lorsque le Chapitre général lui eut donné la conviction que son Ordre était définitivement établi et organisé. Il dut faire part de ses projets au Pape, avant son départ pour Bologne; car, le 12 mai 1220, Honorius III écrivait à ce sujet une lettre dont saint Dominique était certainement l’inspirateur. Il ordonnait à plusieurs religieux des abbayes ou prieurés de Saint-Victor, de Sillia, de Mansu, de Flore, de Vallombreuse, et d’Aquila, de se livrer à la prédication dans les différentes provinces de l’Italie, sous la direction du Maître général des Prêcheurs[153]. «Puisqu’il estime, leur écrivait-il, que vous obtiendrez d’excellents fruits, en utilisant, au profit du prochain, la grâce de prédication que la Providence vous a départie, nous vous mandons et vous ordonnons d’aller avec ce même Dominique annoncer la parole de Dieu à qui il jugera expédient, afin qu’à la lumière de la vérité, que vous leur prêcherez, les égarés en reprennent le droit chemin... Nous vous donnons au dit Frère pour que vous soyez, sous l’habit propre de votre Ordre, ses coopérateurs dans le ministère de la divine parole.»

[153] Balme, _op. cit._, t. III (sous presse).

Honorius III voulait donc créer pour l’Italie, sous la direction de saint Dominique, une grande mission analogue à celle que les abbés cisterciens avaient organisée dans le Languedoc, en 1204. Malheureusement, ce plan resta à l’état de projet. Du moins, le Maître général des Prêcheurs chercha-t-il à le mettre à exécution avec le seul concours de ses Frères. Après le Chapitre de Bologne, il partit pour la Lombardie, emmenant plusieurs de ses religieux, et il consacra à l’évangélisation de ces pays l’effort de la dernière année de sa vie. Nous le trouvons à Milan, le 11 juin, fête de saint Barnabé; il y fut retenu par des accès de fièvre. A peine guéri, il parcourut successivement le Parmesan, Modène, où il reçut dans l’Ordre Albert Bosquet, Mantoue, Vérone, Padoue, où il donna l’habit à Jean de Vicence, Crémone, où il se rencontra avec son émule et ami saint François.

Il alla passer à son couvent de Bologne les fêtes de l’Assomption, et il trouva l’occasion de donner à ses religieux une nouvelle leçon sur l’esprit de pauvreté. En son absence, le procureur, Frère Raoul, avait voulu agrandir les cellules qu’il trouvait, d’ailleurs avec raison, incommodes et insuffisantes; il les avait fait élever d’une coudée. Lorsque, à son retour, Dominique vit ce changement, il en fut scandalisé; il reprit sévèrement le procureur et les autres religieux, et leur dit en pleurant: «Hélas! êtes-vous si pressés de quitter la pauvreté et d’édifier de magnifiques palais!» Sur son ordre, les travaux furent arrêtés, et ils restèrent inachevés jusqu’à sa mort[154].

[154] _Actes de Bologne_.

Vers la fin du mois d’août, il reprit ses prédications dans les Romagnes et en Lombardie. Il visita tour à tour Forli, Faenza, Brescia, Bergame, et il fit un nouveau séjour à Florence, où ses sermons dans l’église Saint-Gal produisirent de nombreux fruits. Nous avons peu de détails authentiques sur ces missions. Le confesseur de sainte Catherine de Sienne, Raymond de Capoue, écrivait, à la fin du quatorzième siècle, que plus de cent mille hérétiques furent convertis par les enseignements et les miracles du saint, et que ce fut démontré dans le procès de canonisation. Ce témoignage, d’un âge postérieur, est le seul qui nous rapporte des résultats aussi merveilleux.

De Florence, saint Dominique retourna à Rome. Il y arriva au commencement de décembre 1220 et y resta jusqu’aux premiers jours de mai 1221. Comme toujours, il profita de la faveur pontificale pour consolider encore l’Ordre des Prêcheurs, en lui obtenant de nouveaux privilèges, et pour assurer la perpétuité des couvents romains. Trois bulles consécutives, datées du 18 janvier, du 4 février et du 29 mars, recommandèrent de nouveau les Dominicains aux prélats de l’Église universelle. La dernière mérite une mention spéciale, parce qu’elle nous prouve la faveur croissante dont jouissaient les Prêcheurs auprès des peuples. Le Pape était obligé de dénoncer les personnes qui, pour capter la confiance des fidèles, feignaient d’appartenir à l’Ordre: «parce que le vice prend quelquefois les dehors de la vertu, et que l’ange des ténèbres se transfigure souvent en ange de lumière, nous vous avertissons et vous ordonnons par ces présentes, que, si des inconnus, se disant faussement de l’Ordre des Frères Prêcheurs, sous prétexte de vous annoncer la parole de Dieu, viennent faire parmi vous des quêtes, qui tournent au préjudice ou au déshonneur des vrais apôtres de la pauvreté, vous ayez soin de les faire arrêter et sévèrement punir comme imposteurs[155].»

[155] _Cartulaire de saint Dominique_, t. III (sous presse).

A Rome, saint Dominique rencontra l’ami des premiers temps, l’évêque de Toulouse, Foulques. «Combien dut être douce la conversation de ces deux hommes! dit à ce sujet Lacordaire. Dieu avait couronné par un succès inouï tant de vœux saints qu’ils avaient formés ensemble; ils voyaient l’office de la prédication relevé dans l’Église par un Ordre religieux, déjà répandu d’un bout de l’Europe à l’autre, eux qui avaient parlé tant de fois de la nécessité de rétablir l’apostolat! La part qu’ils avaient eue à ce grand ouvrage ne les tentait point d’orgueil, mais ils sentaient avec plus de joie la gloire de l’Église, parce qu’ils avaient senti ses maux avec plus de douleur[156].» Ils profitèrent du hasard qui les avait réunis, pour terminer à l’amiable le désaccord qui s’était élevé entre eux au sujet des dîmes; saint Dominique renonça à celles que Foulques lui avait jadis données, et, en échange, Foulques céda à l’Ordre l’église de Notre-Dame de Fanjeaux, qui dans la suite fut assignée au monastère de Prouille (17 avril 1221).

[156] _Vie de saint Dominique_, p. 287.

En même temps, le Bienheureux veillait aux intérêts de ses chères religieuses romaines. A sa requête, Honorius III, par une bulle du 25 avril 1221, réunit au monastère de Saint-Sixte les biens de Sainte-Marie au delà du Tibre, de Sainte-Bibiane et de tous les couvents dont les sœurs avaient été transférées à Saint-Sixte. D’autre part, Dominique recueillit pour elles d’importantes aumônes; un riche Romain, maître Cencius Rampazoli, leur abandonna, par son intermédiaire une somme de mille quatre-vingt-dix livres[157].

[157] Bollandistes, _Acta SS._, 4 août.

Cependant, le second chapitre général de l’Ordre devait se réunir, comme l’année précédente, à Bologne, pendant les fêtes de la Pentecôte (30 mai 1221). Saint Dominique s’y rendit pour présider aux travaux de l’assemblée. Il fit encore un voyage, en juin 1221, pour aller retrouver à Venise le cardinal Hugolin. Ce fut le dernier; de retour à Bologne, il sentit les atteintes de la maladie qui devait mettre fin à la fois à son activité et à sa vie.

CHAPITRE VII

ORGANISATION DE L’ORDRE DOMINICAIN.

Il serait difficile d’imaginer un temps plus rempli que les quatre dernières années de saint Dominique (1218-1221). Voyages, fondations et visites de monastères, prédications, négociations avec le Pape, les prélats et les princes, envois de missionnaires dans les régions les plus lointaines, occupaient successivement, et souvent à la fois, son zèle infatigable. On se demande comment un seul homme pouvait faire face à des soucis si nombreux et si variés; et cependant, à ces multiples occupations, il faut ajouter celles que donnèrent au Saint l’événement capital de chacune de ses deux dernières années, la tenue des Chapitres généraux de 1220 et de 1221.

En se dispersant après l’assemblée de Prouille, en août 1217, les religieux n’avaient d’autre règle que celle de saint Augustin, à laquelle étaient venues se joindre les ordonnances particulières édictées par saint Dominique selon les circonstances. Mais, à mesure que l’Ordre grandissait, se faisait sentir le besoin de lui donner une constitution générale, en coordonnant tous ces règlements épars. Sur plusieurs points, de graves divergences s’élevaient entre les Frères; il était urgent, pour éviter toute division, de faire trancher ces difficultés par une assemblée souveraine. Malgré les pleins pouvoirs qu’il avait reçus du Saint-Siège, le Bienheureux ne voulut pas légiférer sans ses frères; et ce fut afin de prendre leurs conseils qu’il les convoqua en assemblée générale, à Bologne, pour le jour de la Pentecôte 1220. Aucun texte ne nous donne le nom des Pères qui prirent part à ces premières grandes assises de l’Ordre; il est probable que chaque couvent envoya le prieur, assisté de l’un de ses religieux. Revêtu depuis peu de temps de l’habit dominicain, Jourdain de Saxe y représenta avec Mathieu de France, sans doute, la maison de Paris.

La première séance fut marquée par une scène des plus émouvantes. «Les Frères étaient à peine réunis, raconte Thierry d’Apolda[158], que le serviteur du Christ, Dominique, leur dit: «Je suis un religieux relâché et inutile, je mérite d’être déposé.» Et ainsi s’humilia devant tous celui qui les dépassait tous par sa sainteté et son autorité. Comme ils ne voulurent pas accepter cette abdication, il décida, avec leur consentement, que désormais on choisirait des _définiteurs_, qui seraient revêtus de pleins pouvoirs sur l’Ordre, pendant la durée du Chapitre.» Dès qu’ils furent nommés, le Maître général s’effaça devant eux: «tant que dura l’assemblée, il fut comme l’un de ses frères, ne restant le premier que pour l’abstinence, les veilles, les jeûnes, les macérations, ne s’élevant au-dessus de tous que par la sainteté et l’humilité.»

[158] Bolland., _Acta SS._, 4 août.

Nous ne savons presque rien sur les délibérations de ce Chapitre. Nous ne possédons pas même les constitutions qui y furent votées. Les plus anciennes que nous ayons, sont celles qui furent promulguées, en 1228, par Jourdain de Saxe, et revisées, plus tard, par saint Raymond de Pennafort. Cependant, si nous en croyons l’historien dominicain Bernard Gui, la plupart des observances de l’Ordre furent réglées dès 1220[159].

[159] «Multa etiam fuerunt statuta ibidem, quae usque hodie in Ordine observantur.» (Martène, _Amplissima collectio_, t. VI, p. 403.)

Elles n’étaient pas nouvelles de tous points. Outre qu’elles étaient inspirées par la règle de saint Augustin, elles rappelaient aussi celles de plusieurs grands Ordres religieux, que les circonstances avaient fait connaître à saint Dominique. Déjà Humbert de Romans signalait, vers 1240, les emprunts faits par les Prêcheurs aux constitutions des Prémontrés: «Rien n’est plus juste, ajoutait-il, et plus opportun que cette préférence; car les Prémontrés ont réformé et perfectionné la règle de saint Augustin, comme les Cisterciens celle de saint Benoît. Ils sont dans cet Ordre au premier rang, par l’austérité de leur vie, la beauté des observances, le gouvernement d’une multitude de Frères au moyen de Chapitres généraux et de visites canoniques. De là vient que le Bienheureux Père Dominique et les siens, n’ayant pu obtenir du Souverain Pontife la règle stricte et nouvelle qu’ils avaient désirée dans leur ferveur, se décidèrent à emprunter aux institutions de saint Norbert tout ce qu’ils y découvrirent d’austère, de beau, de discret, tout ce qu’ils estimèrent conforme à leur but[160].» Les _Us et coutumes_ de Cluny et les institutions cisterciennes fournirent aussi quelques traits à la règle dominicaine.

[160] Cf. dans le _Cartulaire de saint Dominique_, t. II, p. 23, la comparaison intéressante qu’établit le R. P. Balme entre les Constitutions des Prémontrés et celle des Dominicains.

Avant de procéder à sa rédaction, saint Dominique voulut préserver les religieux contre une observance judaïque de ses prescriptions, faisant ainsi preuve d’une réelle largeur d’esprit. «Le Bienheureux Dominique, dans le Chapitre de Bologne, pour la consolation des Frères faibles et pusillanimes, déclara que même les règles n’obligent pas toujours jusqu’au péché, et que s’il croyait qu’il en fût ainsi, il voudrait aller par tous les cloîtres les lacérer toutes avec son couteau»; et Maître Humbert ajoutait: «C’est le Frère qui l’a entendu de la bouche du Saint, qui me l’a répété[161].» Cependant, nous savons combien saint Dominique aimait la régularité, et avec quels scrupules il observait lui-même les constitutions de son Ordre!

[161] _Ibidem_, t. II, p. 20.

Un texte liturgique de l’Office de saint Dominique résume à merveille l’esprit de sa règle: «_Virum canonicum auget in apostolum_: il a voulu élever le chanoine à la dignité et aux fonctions d’apôtre.» Cherchant de son côté à définir son Ordre, Étienne de Salagnac arrivait à cette conclusion que le vrai Dominicain est «chanoine par sa profession, moine par l’austérité de sa vie, apôtre par l’office de la prédication».

Chanoines réguliers, les Prêcheurs l’étaient par leurs observances religieuses. Saint Dominique tenait à leur présence au chœur; Étienne d’Espagne, dans sa déposition, nous le montre «assistant à l’office avec eux, et allant de chaque côté du chœur, pour les exciter à chanter à pleine voix et dévotement[162]». «Aussitôt éveillés, les Frères, en se levant, se mettront à réciter ensemble les Matines de la Très Sainte Vierge, selon le temps, et ensuite, ils iront au chœur.» C’est également au chœur que devaient se dire publiquement les différentes Heures canoniales, depuis les Matines, qui étaient chantées la nuit, jusqu’aux Complies, qui étaient immédiatement suivies du coucher; au chœur, que devait se célébrer la messe conventuelle, distincte des messes privées, dites par chacun des religieux prêtres. D’ailleurs, ces prières communes ne dispensaient pas des «saintes méditations et des prières intimes qu’il convient de propager, et dont on ne doit jamais se relâcher; car une telle dévotion est le signe manifeste de la sainteté.» Pour les provoquer, dit Galvano Fiamma[163], «il y avait dans chaque cellule les images de la bienheureuse Vierge et du Crucifix, afin que, priant, occupés à l’étude ou se reposant, les religieux pussent les contempler et en être vus d’un regard miséricordieux; car l’image du divin Crucifié est le livre de vie ouvert, sur lequel il nous faut souvent lever les yeux et d’où nous viendra le secours d’en haut.»

[162] _Actes de Bologne_.

[163] Balme, _op. cit._, t. II, p. 23 et suiv.