Saint Dominique

Part 11

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Moines, les Prêcheurs l’étaient par leurs trois vœux de chasteté, d’obéissance et de pauvreté. Saint Dominique tenait beaucoup à la pratique du premier; il était sévère pour les religieux dont la pureté pouvait être menacée par l’ombre d’une tentation; par de rudes disciplines, il chassait victorieusement de leur corps le démon impudique. Il veilla, avec le même zèle, à maintenir dans l’Ordre l’habitude de l’obéissance, et il y réussit facilement, grâce à l’ascendant irrésistible que lui donnaient son caractère et sa sainteté. Mais par-dessus tout, il tenait à l’esprit de pauvreté, ressemblant en cela aux grands fondateurs d’Ordres qui l’avaient précédé. Pour saint Benoît, le crime irrémissible du moine est le crime de propriété; et son disciple, saint Grégoire le Grand, montre, dans ses _Dialogues_, par des exemples terribles, combien la violation de la pauvreté monastique est détestée de Dieu. Saint Dominique poursuivit, de son côté, d’une haine toute particulière, le «vice de propriété». Le religieux qui acceptait un don personnel, quelque minime qu’il fût, était soumis aux peines les plus sévères. «Un Frère de Bologne, raconte Gérard de Frachet[164], avait reçu sans permission une pièce d’étoffe, d’ailleurs sans prix; dès qu’il le sut, Réginald ordonna de le discipliner en chapitre, puis de brûler l’étoffe dans le cloître, en présence de tout le couvent. Comme, loin de reconnaître sa faute et de s’humilier, le coupable murmurait, l’homme de Dieu ordonna aux religieux de le préparer de force à la discipline. Puis, levant au ciel des yeux pleins de larmes, il dit: «Seigneur Jésus, qui avez donné à votre serviteur Benoît de chasser, par la discipline, du cœur d’un de ses moines, l’action du démon, faites que par la vertu de cette discipline, l’âme de ce Frère soit délivrée de la tentation diabolique.» Il administra ensuite au coupable une discipline tellement forte que les autres religieux ne pouvaient s’empêcher de pleurer. Mais le moine, les yeux en larmes, lui dit: «Merci, mon Père, parce qu’en vérité, vous avez chassé de mon corps le démon!» puis il devint un Frère humble et bon.

[164] _Vitæ Fratrum_ (éd. cit.), p. 152.

Ce n’était pas seulement aux individus que saint Dominique voulait imposer la pauvreté; c’était aussi aux couvents. Quoi qu’on en ait dit, le fondateur des Prêcheurs partageait sur ce point la manière de voir de saint François. C’était un Ordre de Mendiants qu’il voulait fonder, lui aussi, un Ordre qui posséderait tout au plus de modestes abris pour ses religieux, s’abandonnant pour tout le reste à la Providence de Dieu et à la charité des hommes.

Mais de tous les vœux monastiques, celui qui semble le plus difficile à tenir est le vœu de pauvreté. Rares sont les Ordres qui ont conservé, au cours de toute leur histoire, la pauvreté de leurs origines, la pratiquant en particulier et en commun; nombreux, au contraire, sont ceux pour lesquels la richesse a été une cause irrémédiable de décadence et de mort. Les Franciscains eux-mêmes n’ont pas échappé toujours à la contagion de l’or, malgré le mariage mystique de leur Père avec la Pauvreté. Aussi, n’est-il pas étonnant que, sur ce point, saint Dominique ait rencontré, au sein même de son Ordre, les plus vives oppositions. D’après un chroniqueur bolonais du quinzième siècle, le Dominicain Borselli[165], ce fut précisément pour les réduire, qu’il convoqua le chapitre général de 1220. «En ces temps-là, les Frères qui étaient dans les pays de Toulouse et d’Albi, méprisant l’habit qu’avait révélé la Bienheureuse Vierge Marie, adoptèrent l’usage du surplis; ils faisaient de grandes dépenses, voyageaient à cheval, se souciant peu des actes et des paroles du bienheureux Dominique. Lorsque Honorius III l’apprit, il donna au Saint pleins pouvoirs sur tout l’Ordre. Alors saint Dominique donna une attention toute particulière à la pratique de la pauvreté, et ce fut pour la répandre, qu’il convoqua à Bologne, en Chapitre général, tous ses frères.»

[165] On pourra objecter que le témoignage de Borselli est postérieur de plus de deux cents ans aux faits qu’il rapporte. Il est cependant précieux parce qu’il s’accorde, en les précisant, avec certains témoignages plus anciens, tels que ceux de Gérard de Frachet, Bernard Gui, les _Actes de Bologne_, qui mentionnent tous le goût tout particulier qu’avait Dominique pour la pauvreté, et laissent deviner facilement les oppositions qu’il rencontra chez les siens pour la réalisation de cet idéal. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que Borselli était religieux du couvent même de Bologne, et qu’il a soin d’avertir le lecteur qu’il écrit d’après des documents anciens, tirés des archives du monastère.

Il leur avait, en même temps, formellement défendu de recevoir des biens-fonds, leur faisant un devoir d’aliéner ou de donner aux monastères de femmes ceux qu’ils avaient déjà. Plusieurs religieux du midi de la France vinrent à Bologne et, si nous en croyons Borselli, ils avaient l’intention d’y protester contre les ordonnances draconiennes de leur Maître, et même, s’il le fallait, d’interjeter appel contre elles devant la Curie romaine. Ils arrivèrent avec des bourses bien garnies et sur de riches montures, qu’ils eurent soin de dissimuler dans les hôtelleries de la ville, avant de paraître devant saint Dominique. Mais dès que celui-ci l’apprit, il leur enleva tout l’argent qu’ils avaient apporté, fit faire des recherches minutieuses dans toutes les auberges de Bologne pour y retrouver et confisquer les montures, qu’il mit à l’encan sur la place publique; le prix qu’on en retira servit à la tenue du Chapitre général.

Dès les premières séances, saint Dominique fit renouveler par l’assemblée l’interdiction des biens-fonds: «les Frères décidèrent de ne point avoir de possessions immobilières, de peur que l’office de la prédication ne fût entravé par le soin de biens terrestres; il leur plut de n’avoir désormais que des revenus.» Ils ne conservèrent que leurs maisons conventuelles et leurs églises. Un citoyen de Bologne, Odéric Gallitiani, avait donné un domaine au couvent de cette ville; on le lui rendit et l’acte de donation fut déchiré par le Maître, devant le chapitre.

Saint Dominique, d’après Borselli, aurait voulu faire plus encore. Du moment qu’il lui était impossible d’amener les religieux à vivre non de revenus, mais d’aumônes, au jour le jour, il aurait au moins voulu interdire aux clercs l’administration temporelle des couvents, pour les vouer uniquement à l’étude, à la méditation, et à la prédication. Il proposa formellement d’abandonner aux convers la gestion financière des monastères. Les autres religieux s’y opposèrent, alléguant, non sans raison, que pour avoir agi ainsi, les profès de l’Ordre de Grammont étaient opprimés par les frères lais, qui ne voulaient leur rendre compte ni de leurs recettes ni de leurs dépenses, n’acceptaient pas d’être repris et prétendaient même les enseigner et les corriger. On décida que les Frères auraient la haute main même sur les questions matérielles, et que, s’ils en confiaient la gestion à des convers, ceux-ci seraient tenus d’en rendre compte[166]. Sur ce point encore, saint Dominique dut faire des concessions au chapitre et sacrifier, en partie, son idéal de pauvreté absolue.

[166] «Ordinatum est ut conversi singulis suis majoribus rationem reddant _et agantur potius quam agant_.»

Du moins fit-il rendre des ordonnances précises pour que la vie conventuelle fût modeste. «On décida, dit Borselli, que les Frères auraient des maisons d’humble apparence, des vêtements sans prix, des cellules étroites, sans portes de bois.»--«Nos Frères, disent les constitutions primitives, auront des demeures humbles et modestes, de telle sorte que les murs n’aient pas plus de douze pieds d’élévation, vingt avec l’étage supérieur[167].»

[167] Nous empruntons ces citations de la Chronique, en grande partie inédite, de Borselli, conservée à la bibliothèque universitaire de Bologne, aux _Analecta Ordinis Prædicatorum_, publiés par le R. P. Mothon, vol. III, p. 608.

Le lieu saint, lui aussi, devait présenter le même caractère de pauvreté; et à ce sujet, saint Dominique reprit, pour son Ordre, les austères règlements que saint Bernard avait donnés aux Cisterciens. L’église devait être d’une hauteur modeste, ne pouvant jamais dépasser trente pieds; le toit n’était point supporté par une voûte de pierre, mais par une simple charpente; les marbres et les mosaïques en étaient sévèrement exclus. «Il mit tous ses soins, déclara Frère Amizo[168], à ce qu’il ne s’y trouvât ni étoffes de soie ou de pourpre, même sur l’autel, ni vases d’or ou d’argent, sauf les calices.»

[168] _Actes de Bologne_.

Hors du couvent, la pauvreté des religieux devenait encore plus rigoureuse. Il leur était interdit d’aller à cheval, ils partaient sans argent, et devaient vivre d’aumônes. Lorsque le prieur recevait un novice, il l’instruisait tout spécialement de cette coutume austère. «Saint Dominique ne manquait jamais de rappeler à ses Frères qu’ils appartenaient à un Ordre mendiant et que, de la charité publique, devait provenir non seulement leurs ressources générales mais encore leur pain quotidien.»

La règle du silence est par excellence une règle monastique. Saint Dominique l’avait recommandée d’une manière toute particulière aux religieuses de Madrid; il l’imposa à tous les couvents de l’Ordre; en dehors de certaines heures prévues, le silence le plus absolu devait être gardé par les Frères.

Le jeûne et les abstinences, dès les temps du pape Pelage, étaient, avec la prière et la paix, l’essence de la vie monacale. Saint Dominique fit prendre à ce sujet des décisions rigoureuses par le Chapitre général de Bologne. Il fut ordonné que l’on jeûnerait de «la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix (14 septembre) jusqu’à Pâques et aussi tous les vendredis[169].» L’abstinence était perpétuelle. «Jamais, dit Frère Ventura, même en voyage, le Saint ne mangeait ni viande ni mets assaisonnés au gras, et il l’a fait observer à ses Frères.» Une seule exception était faite en faveur des malades et des vieillards, qui pouvaient se nourrir de viandes ou rompre le jeûne, à l’infirmerie. Les religieux qui les servaient devaient eux-mêmes observer rigoureusement la règle, comme le prouve cette histoire racontée par Gérard de Frachet. «Un jour, dit-il, il y avait à Bologne un Frère infirmier qui parfois, et sans permission, mangeait les restes des viandes servies aux malades; or, saisi par le démon, il se met à pousser des cris lamentables. Le Bienheureux Père accourt, et, plein de compassion pour celui qui est si horriblement tourmenté, il reproche au démon d’avoir ainsi envahi le corps de l’un de ses fils. Le diable s’excuse et dit: «Il l’a mérité, car il mangeait en cachette des viandes destinées aux infirmes, contrairement à ce que prescrivent tes constitutions[170].» Hors des repas, il était absolument interdit de rien prendre sans permission, fût-ce un verre d’eau[171].

[169] Borselli: «Item, jejunium a festo S. Crucis usque ad Pascham et jejunium feria sexta tenendum statuerunt.»

[170] C’est à dessein que nous rapportons plusieurs de ces histoires diaboliques, que l’on trouve en si grand nombre dans l’histoire des Ordres religieux; elles nous permettent souvent de nous rendre un compte exact de l’idéal monastique, en nous signalant les manquements que subissait parfois la règle.

[171] Borselli: «interdixerunt omnem potum extra prandium».

Tous les manquements à la règle devaient être avoués par le coupable, devant tous ses frères, réunis au Chapitre de la coulpe; ils étaient punis aussitôt par le prieur. Un récit, qui semble un apologue, nous montre combien saint Dominique tenait à cette pratique, imitée d’ailleurs de plusieurs autres Ordres monastiques antérieurs. «Un jour, raconte Thierry d’Apolda, le Saint, comme une sentinelle vigilante, faisait le tour de la cité de Dieu; il rencontra le démon qui rôdait dans le couvent comme une bête dévorante, il l’arrêta et lui dit: «Pourquoi rôdes-tu de la sorte?--A cause du bénéfice que j’y trouve», répondit le démon. Le Saint lui dit: «Que gagnes-tu au dortoir?»--«J’ôte aux Frères le sommeil, répondit le démon, je leur persuade de ne point se lever pour l’office, et quand cela m’est permis, je leur envoie de mauvais songes et des illusions.» Le Saint le conduisit au chœur et lui dit: «Que gagnes-tu dans ce saint lieu?» Il répondit «Je les fais venir tard, sortir tôt et s’oublier eux-mêmes.» Interrogé à propos du réfectoire, il demanda de son côté: «Qui ne mange plus ou moins qu’il ne faut?» et au parloir, il dit en riant: «Voici mon domaine: c’est le lieu des rires, des vains bruits, des paroles inutiles.» Mais quand il fut au Chapitre, il voulut s’enfuir en disant: «Ce lieu m’est en exécration, j’y perds tout ce que je gagne ailleurs; c’est ici que les Frères sont avertis de leurs fautes, qu’ils s’accusent, qu’ils font pénitence et sont absous.»

Chanoines réguliers, moines mendiants, les Dominicains étaient avant tout des Prêcheurs, et par la prédication, des apôtres. «Notre Ordre a été spécialement fondé pour la prédication et le salut du prochain, dit Humbert de Romans, dans son commentaire de la règle; notre étude doit tendre principalement, ardemment et souverainement, à ce que nous puissions être utiles aux âmes.» Voilà pourquoi les dispenses viennent corriger les défenses canoniales où monastiques, lorsqu’elles pourraient entraver le but suprême que l’Ordre doit poursuivre. «Dans son couvent, disent les Constitutions, le supérieur aura le pouvoir de donner aux Frères des dispenses, quand il le jugera expédient, surtout en ce qui semblera devoir empêcher ou l’étude, ou la prédication, ou le bien des âmes, car, ajoute Humbert, de toutes les œuvres qui s’accomplissent dans l’Ordre, la plus fructueuse et la meilleure est celle de la prédication. Si plusieurs personnes sont sauvées par les oraisons et les autres pratiques de l’Ordre, combien sont-elles en face de celles qui doivent leur salut à la prédication! C’est en effet par la prédication que l’univers tout entier est mis sous le joug du Christ.»

L’étude est indispensable au Prêcheur: «Sans doute, dit Humbert, elle n’est pas la fin de l’Ordre, mais elle est éminemment nécessaire pour prêcher et opérer le salut; sans elle, nous ne pouvons ni l’un ni l’autre.» Aussi les Constitutions prévoyaient-elles le cas où il fallait, pour la favoriser, restreindre les observances canoniales et monastiques: «On récitera brièvement et couramment les Heures de l’office, de peur que les études des Frères n’en soient entravées... Les Frères aptes à l’office de la Prédication, le plus important de tous dans l’Ordre, ou plutôt dans l’Église de Dieu, ne seront pas employés à d’autres occupations; qu’ils se consacrent aux livres et à l’étude plutôt qu’au chant des répons et des antiennes[172]».

[172] Borselli, _Analecta O. P._, t. III, p. 609.

Saint Dominique recommandait l’étude des sciences, des lettres et surtout de la théologie et de l’Écriture sainte: «Je puis le certifier, déclarait Jean de Navarre, dans le procès de canonisation; car je le lui ai entendu dire souvent[173].» Lui-même en donnait l’exemple: il portait constamment sur lui l’Évangile de saint Mathieu et les Épîtres de saint Paul; il les possédait au point de les savoir par cœur[174]. D’anciennes traditions lui attribuent même plusieurs traités sur les Écritures; outre le Commentaire des Épîtres de saint Paul, qu’il aurait professé à Rome, dans le palais apostolique, il aurait fait à ses Frères de Bologne des conférences sur les psaumes et les épîtres canoniques; il aurait même écrit le commentaire de certains passages de l’Évangile de saint Mathieu[175].

[173] _Actes de Bologne_.

[174] _Ibidem_.

[175] Échard, _op. cit._, I, p. 88.

Les couvents eux-mêmes étaient de vraies maisons d’étude. Les plus importants étaient établis dans les grands centres universitaires de l’époque, à Paris, Bologne, Palencia, Oxford, et leurs religieux ne tardèrent pas à se mêler à la jeunesse des écoles. Dans l’intérieur même des monastères, étaient institués des cours réguliers de théologie ou d’Écriture sainte, qui avaient lieu chaque matin, et auxquels toute la maison devait se rendre, même le prieur. Le protecteur du couvent de Saint-Jacques, Jean de Barastre, doyen de Saint-Quentin, ne se contenta pas de donner aux Frères une demeure; il vint faire chez eux et pour eux des leçons de théologie. En 1220, c’était Roland de Crémone qui y professait; le Chapitre de Bologne le releva de ses fonctions et le remplaça par Jourdain de Saxe, «qui expliquait avec agrément l’Évangile[176]», et dès lors, les Chapitres généraux et provinciaux eurent l’habitude de nommer les lecteurs, qui devaient diriger les études de chaque couvent.

[176] Borselli: «In isto capitulo, absolutus fuit a lectura Parisiis frater Rolandus Cremonensis et substitutus est ei frater Jordanis Theutonicus, qui legit Evangelium gratiose.» (_Analecta O. P._, t. III, p. 609.)

C’était parce que, dans leur pensée, l’Ordre dominicain devait être un Ordre savant, que saint Dominique et ses premiers compagnons cherchaient à faire des recrues dans le monde des professeurs et des étudiants. Nous avons vu déjà les coups de filet que lancèrent Mathieu de France, à Paris, et Réginald, à Bologne, dans les milieux universitaires. Saint-Dominique en fit autant à Padoue; en 1220, il s’y rendit, «attiré par l’Université qui s’était développée dans cette ville[177]», et il y fit d’importantes recrues parmi les maîtres de l’École de droit.

[177] Borselli: «Anno eodem, B. Dominicus de Bononia ivit Paduam, _propter studium quod ibi erat_.» (_Analecta O. P._, t. III, p. 611.)

Grâce à ces soins, il imprima à son Ordre une impulsion scientifique qui se perpétua pendant les siècles suivants. C’est de son sein que sont sortis, au moyen âge, les docteurs les plus illustres de l’Église, les professeurs les plus renommés des écoles de théologie et de droit. Il suffit de rappeler, dès le treizième siècle, les grands noms de saint Raymond de Pennafort, de Humbert de Romans, d’Albert le Grand, du cardinal Hugues de Saint-Cher, de Pierre de Tarentaise, et surtout de l’Ange de l’École, saint Thomas d’Aquin.

Lorsque les religieux étaient suffisamment préparés, on les envoyait prêcher. A l’exemple des Apôtres, ils partaient deux à deux, «n’emportant que la nourriture, les vêtements et les livres nécessaires[178]». Saint Dominique n’avait pas oublié les préventions qu’au concile du Latran, beaucoup d’évêques avaient nourries contre l’Ordre projeté; aussi recommandait-il à ses religieux de témoigner la plus respectueuse obéissance aux ordinaires des lieux qu’ils évangéliseraient. «Lorsque nos Frères entreront dans un diocèse pour prêcher, ils commenceront, s’ils le peuvent, par visiter l’évêque. Ils suivront ses conseils dans leur ministère auprès de son peuple, et tant qu’il seront sur ses terres, ils lui obéiront pieusement en tout ce qui ne sera pas contraire aux règles de l’Ordre[179].»

[178] «Euntes ad praedicationis officium exercendum vel alias itinerantes, aurum et argentum, pecuniam aut munera, exceptis victu et necessariis indumentis et libris, nec accipient nec portabunt.» (_Analecta O. P._, t. III, p. 610.)

[179] Balme, _op. cit._, t. III (sous presse).

Bien qu’aucun texte ne nous l’affirme, il est probable que le Chapitre général de 1220 s’occupa aussi des couvents de femmes. Plusieurs, nous l’avons vu, s’étaient successivement fondés à Prouille, à Rome, à Madrid, à Bologne; et déjà, quelques mois auparavant, saint Dominique avait senti la nécessité de rédiger pour eux des règles définitives. Elles étaient sans doute adressées aux Sœurs de Saint-Sixte; mais elles durent être adoptées par les Dominicaines des autres monastères. Saint Dominique prit soin d’en expliquer les articles aux religieuses romaines. Si nous en croyons le témoignage de saint Antonin de Florence, «après avoir consacré tout le jour à gagner des âmes à Dieu, par la prédication, le ministère de la confession ou des œuvres de miséricorde, le bienheureux Dominique avait coutume de venir, sur le soir, à Saint-Sixte, et d’y faire, en présence des Frères, une conférence ou un sermon, pour enseigner aux Sœurs les pratiques de l’Ordre; car pour s’instruire, elles n’ont eu d’autre maître que lui.»

Les constitutions des religieuses rappellent le plus possible celles des religieux; car, dans la pensée de saint Dominique, les couvents d’hommes et ceux de femmes ne devaient former qu’un seul Ordre. La règle de saint Augustin, les vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, les jeûnes et les abstinences, l’office du chœur, les exercices spirituels, la loi du silence, les Chapitres de la coulpe étaient imposés aux unes comme aux autres. Toutefois, le but poursuivi par les religieuses, différant beaucoup de celui que saint Dominique avait assigné aux Prêcheurs, leurs constitutions devaient subir, sur plus d’un point, de graves modifications. Les Frères unissaient la vie contemplative et la vie active, en donnant à celle-ci la prépondérance; les Sœurs, au contraire, se vouaient entièrement à la contemplation. Tandis que les religieux devaient aller par tous les chemins porter la parole de Dieu, elles restaient perpétuellement cloîtrées. Un acte de 1425, conservé aux Archives de l’Aude dans les fonds de Prouille, dit qu’elles sont recluses et comme emprisonnées (_muratæ, incœrceratæ_) dans leurs couvents: «elles ne sortent jamais au dehors du cloître, du réfectoire, du dortoir, de l’église et de l’enceinte de leur monastère et elles n’en sortiront jamais, jusqu’à ce qu’au jugement dernier, se fasse entendre cet appel divin: «Venez, les bien-aimées de mon Père, recevez la couronne qui vous a été préparée dès le commencement du monde!» «Aucune Sœur, disent les Constitutions, ne devra sortir de la maison où elle aura fait profession, que si elle est transférée, pour une cause nécessaire, dans un autre couvent du même Ordre.» La clôture était inviolable; elle ne pouvait être levée que devant les cardinaux, les légats apostoliques ou les dignitaires de l’Ordre, lorsqu’ils procédaient à la visite canonique du monastère. Les Sœurs ne pouvaient communiquer avec les personnes étrangères, même avec leurs confesseurs, qu’à travers une grille; c’était derrière ces barreaux qu’elles entendaient les prédications qui leur étaient faites. La règle des Carmélites peut seule donner l’idée d’une clôture aussi rigoureuse[180].

[180] A Rome, les religieuses des saints Dominique et Sixte, près du Quirinal, possèdent encore la grille que saint Dominique fit placer au couvent de Saint-Sixte, sur la voie Appienne.

Recluses à jamais, les Sœurs ne pouvaient pas mendier, comme les Frères; elles ne recevaient d’autres aumônes que celles qu’on leur portait; et comme cette ressource était incertaine, leurs couvents devinrent forcément des propriétaires fonciers. Cependant, tout en permettant aux Sœurs la possession de biens-fonds, saint Dominique leur en enleva la gestion, afin qu’elles ne fussent pas détournées par des soucis matériels de la contemplation des choses divines; et il la confia à des Frères. A côté de tout couvent de religieuses, il établit un couvent de religieux qu’il chargea de veiller aux intérêts spirituels et temporels des Sœurs, les uns célébrant pour elles les offices, écoutant leurs confessions et leur adressant de pieuses exhortations; les autres, en général simples convers, gérant leurs biens et s’occupant de leur entretien matériel.