Part 12
Vouées à la contemplation, elles ne pouvaient prétendre à la vie active des religieux. Saint Dominique tint néanmoins à les préserver de l’oisiveté, «parce qu’elle est, disait-il, l’ennemie mortelle de l’âme, la mère et la nourrice de tous les vices».--«Aucune Sœur ne restera inactive dans le cloître; toujours, si elle le peut, elle fera quelque ouvrage; car la tentation ne triomphe pas facilement de quiconque s’occupe d’une manière utile. Le Seigneur a dit à l’homme qu’il doit se nourrir d’un pain gagné à la sueur de son front; et l’Apôtre, que celui qui ne veut point travailler ne doit pas manger. Enfin le Prophète a dit: «parce que tu mangeras le fruit de tes mains, tu seras heureux et tu t’en trouveras bien.» C’est pourquoi, hormis les heures consacrées à la préparation du service divin, au chant et à l’étude des lettres, toutes les Sœurs s’appliqueront avec soin aux travaux manuels, comme la prieure le déterminera.» Un document de 1340, conservé aux Archives de l’Aude[181], nous prouve qu’à Prouille, au quatorzième siècle, on veillait soigneusement à l’observation de cette règle. «Chaque année, dit le procureur du couvent au provincial qui le visite, on distribue aux Sœurs quinze quintaux de laine, bien propre et soigneusement choisie; elles la filent et la tissent aux heures qui ne sont pas prises par l’office divin, et elles le font selon l’antique coutume et l’ordre formel de notre Père saint Dominique, qui l’a voulu pour chasser l’oisiveté, la mère de tous les vices.» Le jour de fête, où le travail manuel n’était pas permis, il devait être remplacé par la lecture.
[181] C’est le procès-verbal de la visite canonique qui fut faite, en 1340, à Prouille et dans ses dépendances, par le prieur provincial de Toulouse, Fr. Pierre Guy. Nous en préparons l’édition avec la collaboration du R. P. Balme. Elle suivra l’impression de notre _Cartulaire de N.-D. de Prouille, de 1206 à 1340_.
Toutes ces observances se complétaient pour le bien spirituel des Sœurs, qui, dégagées de tout soin matériel, ne vivaient que pour la prière, la méditation des choses saintes, l’étude et le travail. Placées «sous la tutelle et la garde des Frères Prêcheurs», elles obéissaient à des prieures librement élues, qui dépendaient elles-mêmes du prieur des religieux et des grands dignitaires de l’Ordre; et ainsi se réunissaient les deux grandes branches de la famille dominicaine.
Saint Dominique en créa-t-il lui-même une troisième, en instituant un Tiers Ordre? Grave question qui, après avoir été examinée par les Bollandistes, avec leur sagacité accoutumée, provoque toujours les recherches des érudits[182]. Il s’agit, en effet, de déterminer dans quelle mesure le fondateur de l’Ordre des Prêcheurs a voulu associer les laïques à son œuvre. Il semble de plus en plus vraisemblable que l’on doive attribuer au Bienheureux le mérite de cette fondation, mais il est bien difficile d’en préciser la date. Raymond de Capoue écrivait, vers 1380, que Dominique avait fondé le Tiers Ordre en Lombardie, au cours des prédications qu’il y fit pendant les dernières années de sa vie. «Dans ces pays, dit-il, l’hérésie avait tellement corrompu les âmes de ses enseignements empoisonnés, que, dans un grand nombre de lieux, les laïques s’étaient emparés des biens des églises, et les transmettaient par héritage, comme des patrimoines privés. Réduits à mendier, les pontifes n’avaient le moyen ni de résister à l’erreur, ni d’assurer la subsistance de leurs clercs; le bienheureux Père ne put soutenir un pareil spectacle, et lui qui avait choisi pour ses disciples la pauvreté, combattit pour conserver à l’Église ses richesses. Il appela à lui des laïques craignant Dieu, qu’il connaissait, et s’entendit avec eux pour créer une milice sainte qui travaillerait à faire rendre à l’Église ses droits, et pour les défendre, résisterait vaillamment à l’hérésie; après avoir obtenu le serment de ceux qu’il recruta pour cet objet, il craignit que leurs femmes ne les empêchassent de travailler à une œuvre aussi sainte, et il exigea d’elles la promesse que, loin de détourner leurs maris d’une pareille entreprise, elles les y aideraient. A ceux qui prirent ces engagements, le saint promit la vie éternelle, et il les appela les Frères de la Milice de Jésus-Christ[183].»
[182] Nous n’avons pas la prétention de trancher ici une question aussi délicate et aussi complexe, qui mériterait, à elle seule, une étude des plus approfondies. Nous nous contentons de fournir deux éléments du problème, sans essayer de le résoudre.
[183] Raymond de Capoue, cité par les Bollandistes.
Il est certain que cette association se développa spécialement en Lombardie, surtout lorsque, quelques années plus tard, les prédications de saint Pierre Martyr en ce pays lui eurent imprimé un nouvel essor; mais ne pourrait-on pas en faire remonter plus haut la création, et faut-il croire qu’ayant combattu toute sa vie les hérétiques, saint Dominique ne l’ait imaginée que dans ses dernières années? C’est d’autant moins vraisemblable qu’un écrivain contemporain de saint Dominique, Guillaume de Puylaurens, mentionne à Toulouse l’existence d’une association analogue, dès le commencement de la croisade contre les Albigeois[184]: «Dans sa sollicitude épiscopale, Foulques, dit-il, voulut faire participer les Toulousains orthodoxes à l’indulgence qui était accordée aux croisés étrangers, en les resserrant d’une manière plus étroite autour de l’Église, et les lançant à l’assaut de l’hérésie. Pour cela, avec la grâce de Dieu et l’aide du légat, il institua à Toulouse une grande confrérie dont les membres furent marqués de la croix; presque toute la cité y entra, sauf de rares exceptions; quelques adhésions vinrent du faubourg; il les unit au service de l’Église par un serment commun, leur donna pour bailes Aymeric de Castelnau dit Cofa, et son frère Arnaud, tous deux chevaliers, Pierre de Saint-Romain et Arnaud Bernard, dit Endura, tous hommes énergiques, discrets et influents.» Sans doute, le nom de saint Dominique n’est pas mentionné dans ce texte; mais si l’on se rappelle que, dans toutes les œuvres d’apostolat, Dominique et Foulques ont été tellement unis que les historiens ont souvent attribué à l’un les créations de l’autre[185]; si, d’autre part, on considère que les Dominicains ont répandu en Lombardie et dans l’Église universelle, quelques années à peine plus tard, une institution de tous points analogue, on pourra supposer que le fondateur des Prêcheurs n’a pas été étranger à la création de la confrérie toulousaine.
[184] Guillaume de Puylaurens, cité par les Bollandistes.
[185] La fondation de Prouille a été attribuée à Foulques.
La Milice se développa rapidement, rattachant à l’Ordre des milliers de personnes de tout sexe, de toute condition, de tout âge, et rendant l’action de saint Dominique plus vaste et plus profonde. Désormais, les laïques devinrent ses coopérateurs, et le mot d’ordre qu’il leur donna fut rapidement transmis au sein des familles et dans tous les milieux. Le tertiaire, en effet, portait les insignes de l’Ordre, se soumettait à des pratiques religieuses particulières, et adoptait un genre de vie plus austère, mais il restait dans le monde: le mari gardait sa femme, la femme son mari, l’artisan son métier, le professeur sa chaire, le fonctionnaire son emploi. Des souverains purent dissimuler l’habit de tertiaire sous le manteau royal, et des cardinaux sous la pourpre. Mais, à quelque condition qu’il appartînt et quelle que fût sa dignité, le tertiaire devait recevoir les instructions des Frères et les exécuter dans sa sphère d’action, avec ses moyens propres. Comme le disait son nom, cette association était vraiment une Milice dont les religieux étaient les chefs invisibles, mais toujours actifs. «Par la création des Frères Prêcheurs, dit Lacordaire[186], Dominique avait tiré du désert une phalange monastique; il les avait armés du glaive de l’apostolat. Par la création du Tiers Ordre, il introduisit la vie religieuse jusqu’au sein du foyer domestique et au chevet du lit nuptial. Le monde se peupla de jeunes filles, de veuves, de gens mariés, d’hommes de tout âge qui portaient publiquement les insignes d’un Ordre religieux, et s’astreignaient à ses pratiques, dans le secret de leurs maisons... On ne croyait plus qu’il fallait fuir du monde pour s’élever à l’imitation des saints: toute chambre pouvait devenir une cellule, toute maison une thébaïde. L’histoire de cette institution est une des plus belles choses que l’on puisse lire; elle a produit des saints sur tous les degrés de la vie humaine, depuis le trône jusqu’à l’escabeau, avec une telle abondance que le désert et le cloître pouvaient s’en montrer jaloux.»
[186] _Vie de saint Dominique_, p. 282.
Tel était l’Ordre avec ses trois grands corps, rattachés l’un à l’autre par une étroite hiérarchie, avec ses observances et ses règlements, dont la rigueur variait pour favoriser chez les uns la vie active, chez les autres la vie contemplative; système vaste, mais harmonieux, où la mysticité la plus ardente s’alliait à l’esprit pratique le plus positif, où l’on travaillait, en même temps et avec autant de zèle, à sa propre sanctification et à celle du prochain, reproduction parfaite en des milliers de personnes, d’un modèle unique qui était le fondateur même de l’Ordre, saint Dominique.
Pour que l’œuvre fût durable, il fallait pourvoir à la régularité de son fonctionnement. Des circonstances imprévues pouvaient réclamer des règlements nouveaux, provisoires ou définitifs, des négociations ou des mesures exceptionnelles. Réunis à Bologne, en 1220, sous la présidence de leur Maître, les Pères décidèrent que, pour trancher les graves questions d’intérêt général, le Chapitre de tout l’Ordre se tiendrait désormais chaque année, dans l’un des deux grands centres dominicains, Paris et Bologne[187]. Il fallait aussi prévoir que l’institution ne conserverait pas toujours intactes l’austérité et la rigueur des premiers temps et que des abus se glisseraient dans l’ensemble de l’œuvre et dans chacune de ses parties. Le Maître général devrait y veiller avec les visiteurs qu’il enverrait dans les provinces et les couvents. Enfin, puisque le nombre des monastères devenait chaque année plus grand, il fallait les rattacher les uns aux autres par les liens étroits d’une forte hiérarchie, en établissant des intermédiaires entre eux et le Maître. Ce fut à cette tâche que se consacra plus spécialement le second Chapitre général, qui se tint encore à Bologne, en mai 1221, sous la direction de saint Dominique. Les actes de cette assemblée ne nous sont pas plus parvenus que ceux du premier Chapitre. Nous savons toutefois qu’elle groupa les monastères dominicains en huit provinces ayant chacune à sa tête un provincial, intermédiaire entre les monastères de sa circonscription et le Maître général. Ce furent l’Espagne, la Provence, la France, la Lombardie, Rome, l’Allemagne, la Hongrie, l’Angleterre; elles reçurent pour provinciaux Suéro Gomez, Bertrand de Garrigue, Mathieu de France, Jourdain de Saxe, Jean de Plaisance, Conrad le Teutonique, Paul de Hongrie, Gilbert de Frassinet[188].
[187] Plus tard, d’autres villes purent être choisies pour la tenue du Chapitre.
[188] Échard, t. I, p. 20.--B. Gui, _Brevis historia O. P._ (_Ampl. Coll._, t. VI, p. 350.)
L’Ordre était organisé définitivement; sans craindre d’en compromettre la prospérité, saint Dominique aurait pu l’abandonner à lui-même, comme il avait voulu le faire en 1220, pour courir chez ces barbares Cumans dont il rêvait toujours de devenir l’apôtre. La Providence ne le permit pas: saint Dominique avait achevé la tâche qui lui avait été assignée sur terre, il ne lui restait plus qu’à aller recevoir au ciel la récompense méritée.
CHAPITRE VIII
MORT ET CANONISATION DE SAINT DOMINIQUE.
Lorsqu’il rentra de Venise au monastère de Bologne, vers le milieu de juillet 1221, saint Dominique était atteint du mal qui devait l’emporter[189]. Il sentait une grande fatigue et avait de fréquents accès de fièvre. A son arrivée, il oublia sa lassitude pour s’entretenir avec le prieur, Frère Ventura, et le procureur, Frère Rodolphe, des intérêts du couvent, jusqu’à une heure avancée de la nuit. Malgré leurs instances il voulut encore assister, selon sa coutume, aux Matines et prier jusqu’au jour. De violentes douleurs de tête le forcèrent alors à se coucher sur le sac de laine qui lui servait de lit; il ne devait plus se relever. La fièvre augmenta, consumant rapidement ses forces, et bientôt, la dysenterie vint compléter son œuvre. Les médecins consultés déclarèrent que tout espoir était perdu. Lui-même ne se faisait aucune illusion: il annonça à plusieurs reprises qu’il ne verrait pas les fêtes prochaines de l’Assomption.
[189] Nous nous sommes servi, pour raconter les derniers moments de saint Dominique, des dépositions qui furent faites en 1232 dans l’enquête de canonisation, par les religieux de Bologne, qui avaient assisté le Maître pendant sa dernière maladie. A l’exemple de Lacordaire, nous nous sommes borné le plus souvent à traduire leurs récits aussi véridiques que touchants.
Il voulut profiter de ses derniers jours pour donner à ses religieux de graves enseignements. A plusieurs reprises, il groupa les jeunes novices auprès de lui, et conservant toujours un visage serein, il les exhorta, «en termes très doux», à observer fidèlement la règle, dans son esprit. Il appela ensuite douze des plus anciens Frères; en leur présence, il fit tout haut à Ventura la confession générale de sa vie. Puis, s’adressant aux religieux, il leur recommanda de garder la chasteté: «La miséricorde de Dieu, leur dit-il, m’a conservé jusqu’à ce jour une chair pure et une virginité sans tache. Si vous désirez la même grâce, fuyez toute relation suspecte. C’est le soin de cette vertu qui rend le serviteur agréable à Dieu, et lui donne crédit auprès du peuple. Servez toujours le Seigneur dans la ferveur de l’esprit; soutenez et étendez notre Ordre naissant, soyez fermes dans la sainteté et l’observance de la règle; croissez en vertu!» Craignant sans doute de s’être glorifié, en parlant publiquement de sa chasteté, il reprit: «Quoique la bonté divine m’ait préservé jusqu’à cette heure de toute souillure, je vous avoue cependant que je n’ai pu échapper à cette imperfection de trouver plus de plaisir à la conversation des jeunes femmes qu’à celle des vieilles.» Craignant toujours d’en avoir trop dit, il se tourna vers son confesseur, et lui dit tout bas: «Frère, je crois que j’ai péché en parlant tout haut de ma virginité: j’aurais dû m’en taire.» Enfin, devenant plus grave et donnant à ses paroles toute la solennité d’un testament, il ajouta: «Voici, ô mes frères et mes fils, le patrimoine que je vous laisse: ayez la charité, gardez l’humilité, conservez la pauvreté volontaire.» Il insista alors tout particulièrement sur le vœu de pauvreté, expliquant à ses Frères l’importance qu’il avait pour la vie religieuse et la prospérité de l’Ordre; s’échauffant de plus en plus, «il lança sa malédiction et appela celle du Dieu tout-puissant sur ceux qui donneraient aux Prêcheurs des biens temporels et terniraient d’une poussière terrestre un Ordre destiné à briller à jamais par sa pauvreté.»
Quoiqu’il souffrît beaucoup, il gardait sa sérénité et son enjouement habituels; il ne poussait aucune plainte, aucun gémissement. Cependant, pour calmer ses douleurs, on le transporta hors de la ville, sur les hauteurs de Sainte-Marie du Mont, où l’air était plus pur et plus frais. Il voulut parler au prieur; à son appel, celui-ci monta auprès de lui accompagné de vingt religieux qui voulaient, une fois encore, entendre les conseils de leur Père; il les leur donna en termes beaux et émouvants. Comme le curé de Sainte-Marie du Mont annonçait l’intention de présider aux funérailles du Saint et de l’ensevelir dans son église, saint Dominique déclara humblement que son tombeau devait être sous les pieds de ses Frères; pour assurer l’exécution de ce vœu, sans qu’elle pût soulever de contestation, il se fit reporter au couvent.
On le plaça dans la cellule de Frère Monéta. Le procureur, Frère Rodolphe, ne le quitta plus, soutenant sa tête et essuyant, sans cesse, les gouttes de sueur qui perlaient sur son visage. Autour de lui se tenaient les religieux, contemplant, les yeux en pleurs, cette sainte agonie. Saint Dominique les vit et voulut les consoler: «Ne pleurez pas, fils bien-aimés; que la disparition de mon corps ne vous trouble pas; je vais en un lieu où je vous serai plus utile qu’ici.» L’un des Frères lui demanda où il voulait que fût sa sépulture, il répondit encore: «Sous les pieds de mes Frères.»
Le moment suprême approchait: le Saint appela une dernière fois le prieur et les moines: «Père, lui dit le prieur, vous savez dans quelle tristesse et dans quelle désolation vous nous laissez; souvenez-vous de nous devant le Seigneur.» Et Dominique, tout absorbé en Dieu, leva les mains au ciel et dit: «O Père saint, j’ai accompli avec bonheur ta volonté et j’ai soigneusement gardé ceux que tu m’as confiés; à mon tour, je te les recommande, garde-les; voici que je vais à toi, ô Père céleste.» Et s’adressant aux Frères: «Commencez», leur dit-il: Aussitôt, les religieux récitèrent les prières de la recommandation de l’âme, en les entrecoupant de pleurs et de sanglots, tandis que, remuant faiblement les lèvres et absorbé dans sa contemplation, le Bienheureux les répétait. Lorsqu’à la fin de la prière, on en fut à ces mots: «Venez à son aide, saints de Dieu, venez au-devant de lui, anges du Seigneur, prenez son âme et portez-la en présence du Très-Haut», il éleva les mains au ciel et mourut. C’était le vendredi 6 août 1221; il était à peine âgé de cinquante et un ans[190].
[190] Bernard Gui fait remarquer que la mort de saint Dominique fut une dernière leçon de pauvreté. «Il mourut, dit-il, dans le lit de Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas lui-même de lit; il mourut dans la tunique de Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas une seconde tunique pour remplacer celle qu’il portait depuis longtemps.» (Martène, _op. cit._, t. VI, p. 339.)
Le même jour, étant en voyage, Frère Raon disait la messe. Au mémoire des vivants, il allait prier pour le rétablissement de saint Dominique, lorsqu’il tomba en extase et le vit, la tête ceinte d’une couronne d’or et éclatant de splendeur. Il était midi; c’était l’heure où le Saint mourait à Bologne. Frère Rodolphe procéda à son ensevelissement tandis que les moines psalmodiaient des cantiques; mais bientôt, dit Lacordaire[191], «un chant de triomphe succéda aux lamentations funèbres, une joie immense descendit du ciel dans les esprits.» Le culte du saint commençait avant sa sépulture!
[191] _Vie de saint Dominique_, p. 301.
A cette nouvelle, le cardinal Hugolin accourut à Bologne et voulut présider lui-même aux funérailles de celui dont il avait été l’ami. Après avoir été exposé aux yeux de la foule, le corps du Bienheureux fut déposé dans un cercueil de bois soigneusement fermé, et, en présence du cardinal, du patriarche d’Aquilée, d’évêques, d’abbés et de tout un peuple, il fut inhumé dans l’église de Saint-Nicolas. Le tombeau fut fortement scellé, on le couvrit d’un bloc pesant «pour prévenir l’enlèvement sacrilège qu’aurait pu inspirer une fausse dévotion.» Bientôt, des miracles se produisirent sur cette sainte sépulture.
Douze ans après, en 1233, le Siège Apostolique était occupé par Grégoire IX, le grand Pape centenaire, l’ancien cardinal Hugolin. Les merveilles de plus en plus nombreuses qui s’opéraient à Saint-Nicolas, attiraient à Bologne des foules de pèlerins; l’église ne suffisait plus à contenir les religieux qui s’y pressaient, et il fallut la reconstruire. A cette occasion, le Maître général, Jourdain de Saxe, décida de transférer dans un tombeau magnifique les restes de son prédécesseur. Il présida lui-même à cette cérémonie, le 24 mai 1233, en présence des nombreux Frères qui étaient venus à Bologne pour le Chapitre général, de l’archevêque de Ravenne, des évêques de Bologne, de Brescia, de Modène et de Tournai[192], de nombreux seigneurs et d’une grande foule. «Cependant, raconte-t-il lui-même, les Frères sont dans l’angoisse; ils prient, palissent et tremblent. Longtemps exposé à la pluie et à la chaleur dans une vile sépulture[193], le corps de saint Dominique n’apparaîtra-t-il pas rongé de vers et exhalant une odeur fétide?» O merveille! «Lorsque la pierre du tombeau eut été soulevée, il se dégagea une odeur suave et délectable, qui semblait sortir d’un coffre de parfums plutôt que d’un sépulcre. Remplis d’étonnement et de joie, l’archevêque, les évêques et tous les assistants tombèrent à genoux, pleurant d’émotion et louant le Seigneur qui avait glorifié d’une manière aussi éclatante son élu.» Le cercueil fut ouvert et Jourdain en retira les ossements qu’il déposa dans un coffre de mélèze et dans un monument de marbre. Huit jours après, sur les instances du podestat et de la foule, on ouvrit encore une fois le tombeau et tour à tour, le Maître général et trois cents religieux vinrent déposer un dernier baiser sur le front desséché de leur Père, gardant longtemps sur eux le parfum qui se dégageait de ces précieuses reliques.
[192] D’après Bernard Gui. (_Ampl. Coll._, t. VI, p. 352.) Ces évêques furent envoyés à Bologne par le pape Grégoire IX: «ad quam translationem convenerunt mandato domini papae Gregorii».
[193] Pendant les travaux de reconstruction de l’église, le tombeau de saint Dominique était resté en plein air.
Aussitôt, Grégoire IX décida d’ouvrir le procès de canonisation de ce serviteur de Dieu. Par une lettre du 11 juillet 1233, il nomma commissaires enquêteurs Tancrède, archidiacre de Bologne, Thomas, prieur de Sainte-Marie du Reno, et Palmiri, chanoine de la Trinité. Pendant plus de vingt jours, du 6 au 30 août, ils reçurent, sur la vie et les miracles du Saint, les dépositions des religieux qui l’avaient approché, en particulier de Frère Ventura, qui l’avait assisté à ses derniers moments, de Guillaume de Montferrat, Jean de Navarre, Rodolphe de Faenza, Étienne d’Espagne, Paul de Venise, et plusieurs autres qui l’avaient accompagné dans ses voyages ou avaient vécu dans son intimité. Une seconde commission d’enquête fonctionna à Toulouse, sous la direction de l’abbé de Saint-Serrin et des archidiacres de Saint-Sernin et de Saint-Étienne; devant elle, un grand nombre de témoins vinrent raconter la vie que le Saint avait menée en Languedoc, pendant ses dix ans de prédication contre l’hérésie. Le procès terminé, Grégoire IX proclama la sainteté de Dominique et, par une bulle solennelle, datée de Spolète, le 13 juillet 1234[194], il rendit son culte obligatoire dans l’Église universelle et fixa sa fête au 5 août[195].
[194] Potthast, _Reg. pont. Rom._, nº 989, où sont indiquées les nombreuses éditions de cette bulle de canonisation.
[195] On ne put pas la placer le 6 août, anniversaire de la mort du saint, parce que ce jour-là était déjà occupé par la fête de la Transfiguration. Plus tard, pour rendre sa solennité à la fête de sainte Marie aux Neiges (dédicace de sainte Marie-Majeure), Clément VIII avança encore d’un jour celle de saint Dominique, et la fixa définitivement au 4 août.