Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers

Part 4

Chapter 43,644 wordsPublic domain

Tais-toi, bavarde. Tu vois mon mal, et tu en ris.

ANOUSOUYA, _regardant dans la coulisse_.

Priyamvadâ, vois, le petit faon, le nourrisson de l’ermitage, est inquiet; il regarde de tous côtés: il a perdu sa mère, et il cherche après elle. Je vais l’aider à la retrouver.

PRIYAMVADA.

Ma chère, il est si sauvage! tu n’en viendras pas à bout toute seule: je vais avec toi. (_Elles partent toutes les deux._)

SACOUNTALA.

Ne vous éloignez pas! ne me laissez pas seule!

LES DEUX AMIES, _souriant_.

Tu n’es pas seule: le protecteur de la terre est à tes côtés. (_Elles sortent._)

SACOUNTALA.

Comment! mes compagnes m’ont abandonnée!

LE ROI, _après avoir regardé tout autour de lui_.

Calme-toi, belle, ton serviteur remplacera tes compagnes. Parle: que dois-je faire?

Faut-il que l’on t’évente, ô ma belle maîtresse? Ce lotus t’enverrait un souffle humide et doux. Ou bien, veux-tu poser tes pieds sur mes genoux? Ils se ranimeront sous ma chaude caresse!

SACOUNTALA.

Je ne manquerai pas au respect que je te dois. (_Elle se lève languissamment et veut s’éloigner._)

LE ROI, _la retenant_.

Belle, l’heure est brûlante encore: ne t’expose pas en cet état aux feux du jour.

Pour toi, ce frais tapis est un lit de douleur; Ton sein, sous les lotus, endure un mal sans trêve... Et tu pars! Veux-tu donc que le soleil achève De brûler ta jeunesse en fleur?

SACOUNTALA.

Laisse-moi, laisse-moi, je t’en supplie! je ne suis plus maîtresse de moi. Mes amies étaient ma seule sauvegarde: que deviendrai-je sans elles?

LE ROI.

Ah! tu me fais tort avec cette pensée.

SACOUNTALA.

Les dieux me gardent d’offenser Sa Majesté! C’est le destin que j’accuse.

LE ROI.

Pourquoi accuser le destin qui comble nos vœux?

SACOUNTALA.

Comment ne pas l’accuser? Il m’ôte la possession de moi-même, et me fait désirer ce que je ne dois pas. (_Elle s’éloigne._)

LE ROI.

Renoncerai-je au bonheur qui est si près de moi? (_Il la suit et la retient par le pan de sa robe._)

SACOUNTALA.

Fils de Pourou, respecte la décence; à chaque pas nous pouvons rencontrer un ermite.

LE ROI.

Tu n’as rien à craindre de tes maîtres. Cannva lui-même connaît la loi[43]: notre union ne le fera pas rougir.

[43] «L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux.» Le mariage par consentement mutuel est admis par le code de Manou: c’est ce qu’on appelle «le mode des Gandharvas». Mais, naturellement, il faut qu’il soit reconnu des deux parties: de là le péril de l’héroïne, que le commencement de l’acte IV portera à son comble.

Plus d’une fois déjà vos pieuses retraites Ont prêté leur ombrage aux rites de l’amour: Le Gandharva préside aux unions secrètes, Et Cannva bénira sa fille à son retour.

(_Regardant autour de lui._) Cependant elle dit vrai. On peut nous voir ici. (_Il laisse aller Sacountalâ. En revenant sur ses pas, il trouve un bracelet qu’elle a perdu, et le place sur son cœur._)

SACOUNTALA, _regardant son bras, à part_.

Ah! je n’ai pas senti tomber mon bracelet. (_Elle revient sur ses pas. Haut._) Seigneur, je me suis aperçue en chemin que j’avais perdu mon bracelet de lotus: c’est pour le chercher que je reviens, car j’ai deviné que tu l’as pris. Rends-le-moi donc. Les ermites ne sont pas loin. Ne me trahis pas; ne te trahis pas toi-même.

LE ROI.

Je te le rendrai, mais à une condition.

SACOUNTALA.

Laquelle?

LE ROI.

C’est que tu me permettras de le rattacher moi-même.

SACOUNTALA, _à part_.

Comment lui refuser? (_Elle s’approche._)

LE ROI.

Viens donc! asseyons-nous sur ce banc. (_Ils s’assoient. Le roi prend la main de Sacountalâ._) Frisson délicieux!

SACOUNTALA.

Hâtez-vous, mon noble époux.

LE ROI, _joyeux, à part_.

Elle m’a appelé son époux: elle est à moi. (_Haut._) Belle, je crois que le bracelet n’est pas encore solidement attaché; permets que je recommence.

SACOUNTALA, _souriant_.

Comme tu voudras.

LE ROI. (_Il rattache le bracelet avec une maladresse voulue._)

Ah! m’y voici: regarde.

Ne cherche plus au ciel le fin croissant qui luit: Il est là, sur ton bras. Vois! Sous ma main qui tremble, C’est lui, c’est son bel arc qui se referme, et semble Mieux briller sur ta peau plus brune que la nuit.

SACOUNTALA.

Je n’y vois pas: le vent a secoué la fleur qui pend à mon oreille, et le pollen m’est entré dans l’œil.

LE ROI, _souriant_.

Permets que mon souffle en chasse cette poussière.

SACOUNTALA.

C’est trop de bonté; mais je n’ai pas confiance en toi.

LE ROI.

Tu as tort de parler ainsi: un nouveau serviteur est toujours docile.

SACOUNTALA.

Je craindrais l’excès de son zèle.

LE ROI, _à part_.

Je ne laisserai pas échapper cette occasion charmante. (_Il veut lui relever le visage; Sacountalâ résiste._) O mon amour! ne crains pas que je t’offense. (_Sacountalâ reste un moment la tête inclinée et le regard perdu. Le roi lui relève le visage. A part._)

Sa lèvre brûlante et pure, Que jamais ardent baiser Ne blessa de sa morsure, Frémit,... et me dit d’oser!

SACOUNTALA.

Mon époux tarde beaucoup à tenir sa promesse. (_Il lui souffle dans l’œil._) Merci. Maintenant j’y vois; mais je suis confuse, et je ne sais comment remercier mon époux.

LE ROI.

J’ai déjà ma récompense.

Fleur charmante! j’ai bu ton haleine, et ce baume Endort le mal que j’ai souffert. Ton abeille est heureuse: elle a humé l’arôme Qui sort du lotus entr’ouvert!

SACOUNTALA.

Et si elle n’était pas heureuse encore?

LE ROI.

Alors... (_Il s’approche pour prendre un baiser._)

VOIX _derrière la scène_.

Oiseaux fidèles[44], séparez-vous: voici la nuit.

[44] Ces oiseaux, nommés tchakravâkas, sont légendaires: les Hindous croient que la nuit les sépare. Ici, naturellement, les deux oiseaux sont les deux époux, et la nuit est Gautamî: l’avertissement vient des compagnes de Sacountalâ.

SACOUNTALA. (_Elle écoute et tressaille._)

Mon époux, c’est la vénérable Gautamî qui vient s’informer de ma santé: cachez-vous derrière ce buisson.

LE ROI.

J’y cours. (_Il se cache. On voit entrer Gautamî portant un vase plein d’eau._)

GAUTAMI.

Mon enfant, voici l’eau sacrée. (_Elle l’aide à se lever et regarde autour d’elle._) Eh quoi! malade comme tu l’es, tu restes là sans autre compagne que ta divinité protectrice?

SACOUNTALA.

Depuis un instant seulement. Priyamvadâ et Anousouyâ viennent de descendre à la rivière.

GAUTAMI. (_Elle asperge Sacountalâ._)

Chère enfant, puisse cette eau sainte te donner santé et longue vie! Ta fièvre a-t-elle un peu diminué? (_Elle pose la main sur son front._)

SACOUNTALA.

Vénérable mère, je vais un peu mieux.

GAUTAMI.

La nuit est tombée: viens, retournons à la hutte.

SACOUNTALA. (_Elle se lève à regret. A part._)

O mon cœur! le bonheur était là; tu as hésité, et le temps a passé: ne t’en prends qu’à toi-même. (_Elle fait quelques pas et se retourne. Haut._) Berceau de lianes, toi qui as calmé un instant l’ardeur qui me brûle, je te salue et je te dis: «Au revoir!» (_Elles sortent toutes les deux._)

* * * * *

LE ROI, _revenant à l’endroit qu’il vient de quitter_.

Ah! que d’obstacles sur le chemin du bonheur!

Sa main était levée, et protégeait sa bouche Contre moi; Ses lèvres disaient non, mais d’un air peu farouche, Sans effroi; J’ai vu ses grands yeux noirs, au lieu de la défendre, S’embraser: J’ai relevé sa tête, et je n’ai pas su prendre Un baiser!

Où irai-je maintenant? Mais pourquoi partir? Je veux rester un instant sous ce berceau où a reposé ma bien-aimée. (_Regardant autour de lui._)

Voici le banc de pierre où j’ai vu ma maîtresse, Voici le lit de fleurs que son corps a froissé; Voici le fin lotus où son ongle a tracé Des mots d’amour à mon adresse; J’ai vu ce bracelet à son bras gracieux: Tout me rappelle ici la femme que j’adore! Ah! je ne puis quitter ce coin délicieux Où je crois l’entrevoir encore!

(_Réfléchissant._) La faute en est à moi: j’étais près d’elle, et j’ai laissé le temps fuir.

Ah! si j’étais seul avec elle! Ah! si je pouvais la saisir! J’empêcherais bien le plaisir De m’échapper à tire-d’aile! Voilà ce que me dit mon cœur; Il souffre, il se plaint, il m’accuse: Mais, devant elle, il se refuse, Hélas! à parler en vainqueur!

VOIX _derrière la scène_.

Au secours, roi! au secours!

Est-ce le couchant plein de flammes? Non! la terreur glace nos âmes: Ce sont les Râkchasas infâmes Qui flairent le Soma[45] dans l’air. Leur troupe s’amasse et s’agite Autour du foyer qui crépite: La vois-tu, l’engeance maudite Des fantômes mangeurs de chair?

[45] Liqueur du sacrifice.

LE ROI, _entendant les voix_.

Ne craignez rien, ermites: je suis auprès de vous.

ACTE IV

ADIEUX A L’ERMITAGE

PREMIÈRE PARTIE

On voit entrer les deux amies de Sacountalâ, cueillant des fleurs.

ANOUSOUYA.

Notre chère Sacountalâ s’est unie au roi selon le rite des Gandharvas; elle a un époux digne d’elle; elle est au comble de ses vœux, et cependant je ne suis pas tranquille.

PRIYAMVADA.

Pourquoi donc?

ANOUSOUYA.

Aujourd’hui même, à la fin du sacrifice, les religieux ont congédié le roi. Il retourne dans son palais; il va y retrouver toutes ses femmes; n’oubliera-t-il pas notre amie?

PRIYAMVADA.

Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre: son noble visage m’est un sûr garant de sa fidélité. Mais j’ai un autre souci: Cannva doit bientôt revenir de son pèlerinage; que dira-t-il quand il apprendra ce qui s’est passé?

ANOUSOUYA.

Tu veux savoir ce que je pense? Eh bien! il approuvera tout.

PRIYAMVADA.

Tu crois?

ANOUSOUYA.

Sans doute. Ne voulait-il pas la donner à un époux digne d’elle? Le destin s’est chargé de ce soin: son vœu est rempli.

PRIYAMVADA.

Tu as raison. (_Regardant leur corbeille de fleurs._) Ma chère, je crois que nous avons assez de fleurs pour nos offrandes.

ANOUSOUYA.

Oui; mais il faut en cueillir aussi pour la divinité protectrice de Sacountalâ.

PRIYAMVADA.

C’est vrai. (_Elles continuent à cueillir des fleurs._)

VOIX _derrière la scène_.

Holà! c’est moi.

ANOUSOUYA, _prêtant l’oreille_.

Ma chère, il me semble que c’est un hôte qui appelle.

PRIYAMVADA.

Sacountalâ est dans la hutte. (_Après réflexion._) Il est vrai qu’aujourd’hui son cœur est ailleurs. Allons! arrêtons là notre cueillette. (_Elles se disposent à partir._)

LA MÊME VOIX.

Ah! tu refuses de te déranger pour un ascète qui n’est riche que d’austérités! Eh bien donc!...

Toi qui fermes l’oreille à la voix de ton hôte Pour ne penser qu’à ton amant, M’entends-tu cette fois? Je te maudis! Ta faute Aura bientôt son châtiment. Ton roi va t’oublier: votre union secrète Sortira de son souvenir Comme un conte écouté d’une oreille distraite, Et c’est lui qui doit te punir!

(_Les deux amies, en l’entendant, restent consternées._)

PRIYAMVADA.

Malheur à nous! ce que je craignais est arrivé: notre amie est restée perdue dans ses rêveries; elle a offensé quelque hôte vénérable.

ANOUSOUYA, _regardant devant elle_.

Plus vénérable que tu ne crois. C’est Dourvâsas, le plus austère et le plus irascible des religieux. Il s’en retourne à grands pas.

PRIYAMVADA.

C’est un feu dévorant: il la brûlera. Va donc, jette-toi à ses pieds; ramène-le. Je vais chercher l’eau et tout préparer pour le recevoir.

ANOUSOUYA.

J’y cours. (_Elle sort._)

PRIYAMVADA. (_Elle fait un pas et trébuche._)

L’émotion m’a fait trébucher, et la corbeille est renversée. (_Elle ramasse les fleurs._)

ANOUSOUYA, _revenant_.

Ma chère, j’ai cru voir la colère incarnée. Qui se flatterait de l’apaiser? Cependant il m’a montré quelque pitié.

PRIYAMVADA.

C’est beaucoup pour lui. Parle vite.

ANOUSOUYA.

Il m’a été impossible de le faire revenir sur ses pas. Alors je me suis jetée à ses pieds, et je lui ai dit: «Bienheureux, tu sais le respect que ta fille a pour toi. Aujourd’hui elle n’a pas connu la présence de Ta Sainteté; c’est sa première offense: pardonne-lui.»

PRIYAMVADA.

Après?

ANOUSOUYA.

Voici ce qu’il m’a répondu: «Je ne puis reprendre mes paroles; mais je consens que l’effet de la malédiction cesse à la vue d’un anneau de reconnaissance.» Et il a disparu.

PRIYAMVADA.

Alors nous pouvons être tranquilles. Le roi, en partant, a lui-même passé au doigt de Sacountalâ l’anneau qui porte son nom, et il lui a dit: «Souviens-toi.» Ainsi elle a déjà sur elle le préservatif qui la sauvera de la malédiction.

ANOUSOUYA.

Viens donc! allons porter notre offrande aux dieux. (_Elles font quelques pas._)

PRIYAMVADA, _après avoir regardé_.

Vois, Anousouyâ: notre amie est là, immobile, la joue appuyée sur sa main gauche; on dirait une peinture. Elle ne pense qu’à lui, et elle s’oublie elle-même: comment aurait-elle pris garde à un étranger?

ANOUSOUYA.

Priyamvadâ, il faut que la malédiction reste un secret entre nous deux: le cœur de notre amie est sensible; épargnons-lui ce coup.

PRIYAMVADA.

Sans doute; ce n’est pas avec de l’eau brûlante qu’on arrose le jasmin en fleur.

DEUXIÈME PARTIE

On voit entrer un disciple de Cannva. Il vient de se réveiller.

LE DISCIPLE.

Cannva est revenu de Prabhâsa. Il m’a chargé d’aller regarder l’heure: je sors pour voir si la nuit touche à sa fin. (_Il fait quelques pas et regarde._) Mais il fait grand jour.

Au levant, le soleil apparaît dans sa gloire, Et la lune au couchant va cacher sa pâleur. C’est le destin: naissance et mort, chute et victoire! Le monde est ainsi fait. Tout n’est qu’heur et malheur!

La fleur du nymphéa s’est déjà refermée: Ah! c’est qu’à l’horizon l’astre des nuits descend; Ainsi la pâle bien-aimée Se recueille et pense à l’absent.

ANOUSOUYA, _entrant, à part_.

Hélas! Sacountalâ ignorait la vie: le roi a bien pu la tromper.

LE DISCIPLE.

Je vais dire à mon maître qu’il est l’heure du sacrifice. (_Il sort._)

* * * * *

ANOUSOUYA.

Je me suis levée avec l’aurore; mais je ne sais ce que je vais entreprendre: mes mains refusent aujourd’hui d’accomplir leur tâche matinale. La cruauté de l’amour doit être satisfaite: il a livré le cœur pur de mon amie à un infidèle. Mais non, le sage roi n’est pas coupable; c’est la malédiction de Dourvâsas qui suit son cours. Comment expliquer autrement que Douchanta, après ses promesses, n’ait plus donné signe de vie? (_Après réflexion._) Il faut que je lui envoie l’anneau de reconnaissance. Mais qui se chargera de le lui porter? Le cœur des ermites est insensible: il ne connaît plus la douleur. Nous voudrions dire nous-mêmes au vénérable Cannva que le roi Douchanta l’a épousée et qu’elle est grosse; mais nous n’osons pas: c’est elle qu’il condamnerait. Que faire?

PRIYAMVADA, _entrant_.

Vite, Anousouyâ, il faut tout préparer pour le départ de Sacountalâ.

ANOUSOUYA, _avec étonnement_.

Que dis-tu là?

PRIYAMVADA.

Écoute, je viens d’aller lui faire ma visite du matin.

ANOUSOUYA.

Eh bien?

PRIYAMVADA.

Le vénérable Cannva était là; il l’embrassait, et elle baissait les yeux pendant qu’il lui disait: «Mon enfant, je te félicite. Le sacrificateur avait les yeux aveuglés par la fumée; il a laissé échapper l’offrande, et elle est tombée d’elle-même dans le feu sacré. Quand un disciple intelligent prend au maître sa science, le maître n’a pas lieu de se plaindre. Ainsi je dois t’abandonner sans regret. Aujourd’hui même je te confierai à deux ascètes pour qu’ils te conduisent chez ton époux.»

ANOUSOUYA.

Mais qui donc avait instruit Cannva?

PRIYAMVADA.

Une voix mystérieuse et rythmée, qu’il a entendue en entrant dans le sanctuaire du feu sacré.

ANOUSOUYA, _étonnée_.

Et qui disait?

PRIYAMVADA.

Écoute:

«Prêtre, ta fille est reine, et son sein maternel Porte un fils dont la gloire éblouira la terre. Ainsi le feu divin, conçu dans le mystère, Sort du rameau sacré pour embraser l’autel.»

ANOUSOUYA, _embrassant Priyamvadâ_.

Ah! quelle heureuse nouvelle! Mais Sacountalâ va partir: je ne sais plus si je dois me réjouir ou m’affliger.

PRIYAMVADA.

Nous nous consolerons si nous pouvons; en attendant, notre amie va être heureuse.

ANOUSOUYA.

J’ai justement, dans cette boîte de coco qui est pendue à la branche du manguier, le pollen dont nous avons besoin pour la cérémonie du départ. Je l’y conservais à cette intention. Enveloppe-le dans des feuilles de lotus. Pendant ce temps-là, je mêlerai le gorotchana[46] avec les brins d’herbe dourvâ et l’argile rapportée des bains sacrés: c’est l’onguent qui porte bonheur. (_Priyamvadâ fait ce dont Anousouyâ l’a chargée. Anousouyâ sort._)

[46] Sorte de couleur jaune.

VOIX _derrière la scène_.

Gautamî, faites appeler Sârngarava et Sâradvata, et dites-leur de se préparer à conduire Sacountalâ.

PRIYAMVADA, _prêtant l’oreille_.

Anousouyâ, dépêche-toi: on appelle déjà les religieux qui vont partir avec elle pour Hastinâpoura.

ANOUSOUYA. (_Elle rentre avec l’onguent dans les mains._)

Viens, partons. (_Elles font quelques pas._)

PRIYAMVADA, _regardant devant elle_.

Voilà Sacountalâ. Elle a fait ses ablutions dès l’aube. Les religieuses la saluent et lui offrent des gâteaux de riz sauvage. Avançons. (_Elles s’approchent._)

* * * * *

On voit paraître Sacountalâ, entourée des religieuses et Gautamî.

SACOUNTALA.

Bienheureuses, je vous salue.

GAUTAMI.

Puisses-tu, ma fille, recevoir le titre de reine en témoignage de l’estime de ton époux!

LES RELIGIEUSES.

Mon enfant, puisses-tu mettre au monde un héros! (_Elles sortent toutes, à l’exception de Gautamî._)

LES DEUX AMIES, _s’approchant_.

Bonjour, chère amie.

SACOUNTALA.

Salut à mes bien-aimées! Asseyez-vous ici.

LES DEUX AMIES, _s’asseyant_.

Et toi, reste debout: nous allons te faire l’onction qui porte bonheur.

SACOUNTALA.

Vous m’avez bien souvent parée; mais aujourd’hui vos soins doivent m’être doublement chers: c’est la dernière fois que je les reçois. (_Elle pleure._)

LES DEUX AMIES.

Ma chérie, c’est la cérémonie qui porte bonheur: il ne faut pas la troubler par des larmes. (_Elles essuient ses pleurs et continuent sa toilette._)

PRIYAMVADA.

Ta beauté est digne des plus riches ornements, et nous n’avons là que les parures ordinaires des ermitages: elles lui feront injure. (_On voit un jeune ermite portant des parures._)

HARITA, entrant.

Voilà des ornements de toute sorte: vous pouvez la parer. (_Toutes regardent avec étonnement._)

GAUTAMI.

Hârîta, mon enfant, d’où vient tout cela?

HARITA.

Du pouvoir merveilleux de Cannva.

GAUTAMI.

Est-ce une création de sa volonté toute-puissante?

HARITA.

Non. Écoutez. Il nous a dit de cueillir pour Sacountalâ les fleurs de l’ermitage. Alors...

Nous ployons les branches: l’une Nous tend ce tissu de lin Pâle et beau comme la lune Dans son plein. Une essence très subtile Coule de l’autre: voyez Quels parfums l’arbre distille Sur ses pieds! Puis l’écorce qui recouvre Les nymphes de ces beaux lieux Tout à coup gémit et s’ouvre Sous nos yeux: De petites mains vermeilles Sortent des bourgeons étroits, Et nous trouvons ces merveilles Dans leurs doigts.

PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ_.

C’est aussi du creux d’un arbre que sort l’abeille, et elle va droit à la fleur du lotus.

GAUTAMI.

Les arbres lui envoient déjà leur hommage: c’est l’annonce des honneurs qui l’attendent dans le palais de son époux. (_Sacountalâ baisse les yeux._)

HARITA.

Le vénérable Cannva est descendu au bord de la Mâlinî pour y faire ses ablutions: je vais lui annoncer ce que la forêt a fait pour elle. (_Il sort._)

ANOUSOUYA.

Chère amie, nous n’avons jamais touché de telles parures: nous ne saurons pas nous en servir. (_Réfléchissant et regardant._) Cependant nous nous rappellerons ce que nous avons vu en peinture, et nous tâcherons de te faire belle.

SACOUNTALA.

Je sais comme vous êtes habiles. (_Les deux amies la parent. On voit paraître Cannva revenant du bain._)

CANNVA.

Elle va me quitter pour la première fois: Je suis touché jusqu’à la moelle! Les pleurs que je retiens débordent dans ma voix; Je sens mon regard qui se voile. Moi, l’habitant des bois, moi, l’ermite rêveur, Je ne puis maîtriser mes larmes: Combien doivent souffrir des mondains sans ferveur Qu’un tel chagrin trouve sans armes!

(_Il fait quelques pas._)

LES DEUX AMIES.

Chère Sacountalâ, voilà tous les bijoux posés. Maintenant passe cette tunique, et enveloppe-toi de ce voile brodé. (_Sacountalâ se lève et passe les deux vêtements._)

GAUTAMI.

Mon enfant, voici ton père: il te couve des yeux et verse de douces larmes. Va au-devant de lui. (_Sacountalâ salue Cannva avec respect._)

CANNVA.

Ma fille!

Yayâti vénérait la reine Sarmichthâ: Qu’ainsi toujours le roi Douchanta te vénère! Et que le noble enfant dont tu dois être mère Ressemble au fils qu’elle porta!

GAUTAMI.

La parole de ton père n’est pas seulement un vœu, c’est une promesse[47].

[47] A cause du pouvoir surnaturel qu’il doit à ses austérités.

CANNVA.

Ma fille, il faut maintenant faire le tour des feux sacrés où l’offrande vient d’être versée. (_Tous se mettent en marche._)

Vois-tu les trois feux ondoyer? Sur l’autel fait de saintes gerbes Le prêtre a disposé les herbes Pour enclore chaque foyer; L’offrande a parfumé la flamme: Puissent ces feux te protéger, Garder ton corps de tout danger, Et donner la paix à ton âme!

(_Sacountalâ fait le tour des feux._) Ma fille, arrête-toi un instant. (_Jetant un regard de côté._) Sârngarava, Sâradvata, où êtes-vous? (_On voit entrer deux disciples de Cannva._)

LES DEUX DISCIPLES.

Bienheureux, nous voici.

CANNVA.

Sârngarava, mon fils, montre le chemin à ta sœur.

SARNGARAVA.

Veuillez me suivre, Sacountalâ. (_Tous continuent de marcher en avant._)

CANNVA.

Et vous, arbres de l’ermitage, habités par les divinités des bois, vous la connaissez tous:

Jamais Sacountalâ n’a goûté d’une eau pure, Sans que sa main d’enfant vous ait désaltérés; Que de fois sa beauté se priva de parure Pour épargner vos fronts sacrés! La saison de vos fleurs était sa seule joie: Élevez dans les airs un adieu triste et doux, Et bénissez ma fille à l’heure où je l’envoie Au palais du roi, son époux!

SARNGARAVA, _entendant le chant d’un oiseau_.

Maître, un chant commence: écoute! C’est la voix du Cokila[48]. Le bois te répond sans doute: Tous ceux qui l’aiment sont là!

[48] Coucou indien, le _rossignol_ des poètes de l’Inde.

VOIX DES DIVINITÉS DES ARBRES.

Sur ta route, enfant, que l’étang verdisse Et cache ses eaux sous les lotus bleus! Pour toi, le soleil éteindra ses feux, L’arbre épaissira son ombre propice; Sous tes pas, les fleurs feront voltiger Leur pollen qui monte en poudre odorante. Pars! et sens déjà la brise expirante Caresser ton sein d’un souffle léger.

(_Tous écoutent avec étonnement._)

GAUTAMI.

Mon enfant, ce sont les divinités des bois qui t’aiment comme leur fille et qui t’envoient leur adieu: incline-toi devant elles.

SACOUNTALA, _après s’être inclinée, bas à Priyamvadâ_.

Priyamvadâ, je brûle de revoir mon époux, et pourtant, au moment de quitter l’ermitage, mes pieds refusent de me porter.

PRIYAMVADA.

Tu n’es pas seule à souffrir de cette séparation: la forêt tout entière est en deuil.

SACOUNTALA, _faisant le geste du souvenir_.

Mon père, il faut que je dise adieu à ma sœur la liane Mâdhavî.

CANNVA.

Je connais ta tendresse pour elle: la voici à ta droite.

SACOUNTALA, _s’approchant et embrassant la liane_.

Liane Mâdhavî, reçois-moi dans tes bras fleuris. Je vais maintenant vivre loin de toi... Mon père, vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.

CANNVA.

Oui, chère enfant. Maintenant reprends ta route.

SACOUNTALA, _s’approchant de ses amies_.

Je vous la recommande aussi.

LES DEUX AMIES.

Et nous, à qui nous recommanderas-tu? (_Elles pleurent._)

CANNVA.