Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers
Part 3
Combattre l’embonpoint pesant, Rester fort, souple, séduisant, Bouillir d’audace! S’amuser d’un faible ennemi Qui tantôt fuit, mort à demi, Tantôt menace; Percer de la pointe d’un trait Un but qui court et disparaît De place en place; Être vainqueur, toujours vainqueur: Voilà le rêve de mon cœur. Vive la chasse!
MADHAVYA, _en colère_.
Va-t’en, toi! tu ne rêves que plaies et bosses! Le roi est revenu à des sentiments plus doux. Quant à toi, méchant bâtard, tu peux te promener, si bon te semble, de forêt en forêt, jusqu’à ce qu’un vieil ours, en quête d’une gazelle ou d’un chacal, te trouve sur sa route et t’avale.
LE ROI.
Bhadraséna, je ne suis pas de ton avis. Nous sommes ici trop près de l’ermitage. Adieu la chasse!
Buffles amis de l’onde et des fourrés humides, Soyez heureux: plongez vos cornes dans les eaux. Broutez en paix, dormez, antilopes timides: A l’ombre des grands bois couchez-vous en troupeaux, Sangliers, qui tremblez pour vos petits sans armes, Roulez-vous sans souci dans l’herbe des marais. Bêtes des bois, vivez désormais sans alarmes: Ne craignez plus mes traits!
LE GÉNÉRAL.
Comme il plaît au roi.
LE ROI.
Quelques archers avaient dû prendre les devants. Fais-les rappeler. Empêche mes hommes d’armes de jeter le trouble dans l’ermitage et tiens-les à une distance respectueuse. Tu le sais...
L’ermite qu’on insulte est, dans son humble case, Pareil au feu qui couve et peut tout consumer. Un regard du soleil suffit pour animer La froideur du cristal, qui tout à coup s’embrase.
LE GÉNÉRAL.
Les ordres du roi seront exécutés.
MADHAVYA.
Va-t’en, trouble-fête! va-t’en! (_Le général sort._)
LE ROI, _jetant un regard à ses gens_.
Allez ôter vos habits de chasse. Et toi, Raivataca, veille aux soins de ta charge.
L’HUISSIER.
J’obéis. (_Il sort._)
MADHAVYA.
Tu as chassé les moustiques. Maintenant, vois ce dais de verdure et ce banc de pierre au-dessous. Veux-tu t’y asseoir? Pour mon compte, je m’y trouverai très bien.
LE ROI.
Montre-moi le chemin.
MADHAVYA.
Eh bien! suis-moi. (_Ils font quelques pas et s’assoient._)
LE ROI.
Ami Mâdhavya, à quoi donc te servent tes yeux? Tu n’as pas vu ce qu’il y a de plus beau au monde.
MADHAVYA.
Que dis-tu? N’es-tu pas devant moi?
LE ROI.
On se plaît toujours à soi-même. Ce n’est pas de moi qu’il est question. Je veux parler de la perle de cet ermitage, de Sacountalâ.
MADHAVYA, _à part_.
Attends un peu! Si tu crois que je vais t’encourager! (_Haut._) Bah! c’est la fille d’un brahmane. Tu ne peux pas y prétendre. A quoi te sert de l’avoir vue?
LE ROI.
Sot que tu es!
Le croissant nouveau qui luit Dans la nuit Est la merveille du monde, Et l’on goûte sans désir Le plaisir De voir sa lumière blonde!
Mais l’objet qui a touché le cœur de Douchanta n’est pas hors de sa portée.
MADHAVYA.
Explique-toi.
LE ROI.
L’ermite a rencontré l’enfant sur son chemin. Sa patrie est le ciel, ce bois fut son asile: Cannva la recueillit, et l’éclatant jasmin, Détaché de sa branche, orna ce tronc stérile.
MADHAVYA, _éclatant de rire_.
Ainsi, tu oublies pour elle les beautés de ton harem? Mais, après tout, on voit des gens, fatigués de dattes, se jeter avidement sur le fruit aigrelet des tamarins.
LE ROI.
Ami, si tu la voyais, tu tiendrais un autre langage.
MADHAVYA.
Il faut qu’elle soit bien belle, en effet, pour inspirer un pareil enthousiasme à un connaisseur comme toi!
LE ROI.
Mon cher, deux mots suffisent.
Mille traits ont formé cette beauté céleste: Brahma les assembla; Brahma, d’un œil ami, A caressé son œuvre, et cet effort atteste Qu’il a voulu donner une sœur à Lakchmî[30].
[30] Déesse de la beauté.
MADHAVYA.
Je vois, elle fait pâlir toutes les autres.
LE ROI.
Sais-tu ce que je me dis?
Personne n’a jamais respiré cette fleur; Nul ongle n’a blessé sa tige intacte et pure. Rubis, elle a brillé sans servir de parure. Miel nouveau, nul palais n’a connu sa saveur. Mon cœur frémit quand j’y pense! Ah! qui donc, en récompense De quelque ancienne existence[31] Fermée à la volupté, Quel être digne d’envie, Quel ascète a mérité D’apporter en cette vie Une faim inassouvie Au festin de sa beauté?
[31] On sait que les Hindous croient à la métempsycose.
MADHAVYA.
Dépêche-toi alors. Épouse-la vite. Si l’infortunée allait échoir à un de ces ermites qui se pommadent avec de l’huile d’Ingoudî[32]!
[32] Sorte de noix sauvage.
LE ROI.
Hélas! elle ne peut disposer d’elle-même; et son père est absent.
MADHAVYA.
Et quelle impression as-tu faite sur elle?
LE ROI.
Mon cher, les jeunes novices sont naturellement réservées;
Ses yeux craignent encor de se livrer à moi; Mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire, Heureuse en dépit d’elle, et je voyais pourquoi, Bien qu’elle n’ait rien osé dire.
MADHAVYA.
Ah oui! elle aurait dû peut-être se jeter tout de suite dans tes bras?
LE ROI.
Mais c’est quand elle est partie avec ses compagnes qu’elle s’est complètement trahie.
Elle s’est retournée au bout de quelques pas, Disant: «Holà! l’herbe me pique! «La ronce accroche ma tunique!» Mais ce n’était qu’un jeu qui ne me trompait pas.
MADHAVYA.
Elle t’a donné un os à ronger. Voilà sans doute ce qui te retient près de l’ermitage.
LE ROI.
Mon bon Mâdhavya, trouve-moi quelque prétexte pour y retourner.
MADHAVYA.
Il y en a un tout trouvé. N’es-tu pas le roi?
LE ROI.
Eh bien!
MADHAVYA.
Va réclamer aux ermites la dîme[33] de leur riz sauvage.
[33] Exactement: la sixième partie.
LE ROI.
Imbécile! ne sais-tu pas qu’ils me payent un tribut plus précieux que des monceaux de perles?
A mes autres sujets je demande de l’or; Mais je lève un impôt moins vil sur les ermites: Leur ascétisme est riche; il emplit mon trésor De la dîme de leurs mérites.
* * * * *
VOIX _derrière la scène_.
Nous touchons au but.
LE ROI, _écoutant_.
J’entends des voix douces et graves. Ce sont des ascètes.
L’HUISSIER, _entrant_.
Gloire au roi! Deux jeunes sages sont sur le seuil.
LE ROI.
Fais-les entrer.
L’HUISSIER.
J’obéis. (_Il sort et revient avec les deux ermites._) Par ici, je vous prie.
PREMIER ERMITE, _regardant le roi_.
Il brille comme la flamme, et cependant il inspire la confiance. Mais pourquoi m’en étonnerais-je? Tout roi qu’il est, il peut passer pour un des nôtres.
Son palais, comme un ermitage, S’ouvre pour l’hospitalité, Et les Gandharvas[34] l’ont chanté Comme un héros et comme un sage. Notre piété qu’il défend Est une ample moisson qu’il sème. Tout cède à son bras triomphant; Son cœur sait se vaincre lui-même.
[34] Musiciens célestes.
SECOND ERMITE.
Ami, est-ce là le roi Douchanta, le compagnon du dieu Indra?
PREMIER ERMITE.
C’est lui.
SECOND ERMITE.
Il est digne vraiment de commander au monde Jusqu’aux bords où la mer brise ses flots d’azur. Son bras est pour son peuple un formidable mur: Sous ce puissant abri règne la paix féconde. Si parfois les démons viennent braver les dieux, Il faut pour les chasser deux armes: le tonnerre Dans la droite du roi des cieux, Et l’arc de ce dieu de la terre!
TOUS LES DEUX, _s’approchant_.
Gloire au roi!
LE ROI, _se levant_.
Salut à vous!
LES DEUX ERMITES.
Salut! (_Ils lui présentent des fruits[35]._)
[35] Nul ne doit paraître devant un roi sans lui faire un présent.
LE ROI, _prenant les fruits et s’inclinant_.
Veuillez me dire ce qui vous amène.
LES DEUX ERMITES.
Nos ascètes savent que tu es près d’eux, et ils t’adressent cette prière...
LE ROI.
Parlez: leurs désirs sont des ordres pour moi.
LES DEUX ERMITES.
En l’absence de notre maître, les Râkchasas[36] viennent troubler nos pieux exercices. Nous avons besoin d’un protecteur. Daigne venir, avec ton cocher, passer quelques jours dans l’ermitage.
[36] Démons qui troublent les sacrifices.
LE ROI.
Ce sera un honneur pour moi.
MADHAVYA, _bas_.
On te prend à la gorge; mais tu ne t’en plains pas.
LE ROI.
Raivataca, va dire à mon cocher d’amener mon char et d’apporter mon arc et mes flèches.
L’HUISSIER.
Les ordres du roi seront exécutés. (_Il sort._)
LES DEUX ERMITES.
Secours à l’opprimé, justice à l’innocent Sont les rites sacrés que pratique ta race. Tes aïeux sont contents de toi; tu suis leur trace, Et Pourou peut encore être fier de son sang.
LE ROI.
Allez devant; je vous suis.
LES DEUX ERMITES.
Sois victorieux! (_Ils sortent._)
LE ROI.
Mâdhavya, veux-tu voir Sacountalâ?
MADHAVYA.
Tout à l’heure je n’y aurais pas vu d’inconvénient; mais maintenant j’en vois un... Cette histoire de Râkchasas...
LE ROI.
Tu n’as rien à craindre. Ne seras-tu pas à mes côtés?
* * * * *
L’HUISSIER, _entrant_.
Le char du roi est prêt à partir pour la victoire. Mais voici Carabhaca qui arrive du palais. C’est la reine[37] qui l’envoie.
[37] La reine mère.
LE ROI, _respectueusement_.
Ma noble mère l’a chargé d’un message pour moi?
L’HUISSIER.
Oui, Sire.
LE ROI.
Fais-le vite entrer.
L’HUISSIER. (_Il sort et revient avec le messager._)
Carabhaca, voici le roi: approchez-vous.
LE MESSAGER, _s’approchant et s’inclinant_.
Gloire au roi! La reine vous fait savoir...
LE ROI.
Parle: j’exécuterai ses ordres.
LE MESSAGER
... Que dans quatre jours elle observera le jeûne[38] à votre intention. Elle désire que vous soyez alors auprès d’elle.
[38] Cérémonie propitiatoire.
LE ROI.
D’un côté, ma mère m’appelle; de l’autre, les ascètes me retiennent. J’ai à remplir deux devoirs également sacrés. Comment les concilier?
MADHAVYA, _riant_.
Reste entre les deux, comme Trisancou[39].
[39] Allusion à la légende d’un roi qui, ayant voulu s’élever jusqu’au ciel et n’ayant pu réussir à y entrer, resta suspendu entre le ciel et la terre.
LE ROI.
Je suis vraiment dans un grand embarras.
Mon cœur, qui se partage, a les murmures vagues Du torrent Où le rocher se dresse et divise en deux vagues Le courant.
(_Après réflexion._) Ami, ma noble mère t’aime comme un fils. Retourne au palais; dis-lui que je suis retenu ici par mes devoirs envers les ascètes, et remplace-moi auprès d’elle dans la cérémonie.
MADHAVYA.
Si je pars,... ne va pas croire, au moins, que ce soit par crainte des Râkchasas.
LE ROI, _souriant_.
O illustre brahmane! qui aura jamais pareille idée de toi?
MADHAVYA.
Alors je veux avoir le même cortège qu’un frère de roi.
LE ROI.
Comment donc! Pour être plus sûr de n’apporter aucun trouble dans l’ermitage, je vais renvoyer toute ma garde avec toi.
MADHAVYA, _orgueilleusement_.
Ah! ah! je passe héritier présomptif.
LE ROI, _à part_.
Le coquin est bavard; il pourrait bien aller publier dans le harem mes nouvelles amours. Prenons nos précautions. (_Haut, en prenant Mâdhavya par la main._) Ami Mâdhavya, c’est par déférence pour les ascètes que je vais m’installer dans l’ermitage... Ne va pas croire, au moins, que je sois vraiment amoureux de la jeune novice.
J’ai voulu rire, tu vois! Et mon cœur dément ma bouche: L’antilope est moins farouche Que cette fille des bois!
MADHAVYA.
Ah! bon! c’est entendu.
ACTE III
L’AMOUR
On voit paraître le disciple d’un brahmane, portant du gazon pour l’autel.
LE DISCIPLE.
Merveilleuse puissance du roi Douchanta! Il lui a suffi d’entrer dans l’ermitage: rien ne vient plus troubler nos sacrifices.
Qui donc affronterait ce héros combattant? Sans combat le démon lui cède: J’ai vu fuir, au seul bruit de son arme qu’il tend, La bande impure qui m’obsède.
Je vais porter aux prêtres cette botte de gazon sacré pour en joncher l’autel. (_Il fait quelques pas. Regardant autour de lui, à la cantonade._) Tiens! Priyamvadâ, à qui portes-tu cet onguent d’Ousîra et ces feuilles de lotus avec leurs racines? (_Après avoir écouté._) Que dis-tu? Sacountalâ, brûlée par l’ardeur du soleil, a été prise d’une fièvre violente? Et ceci est destiné à la calmer? Hâte-toi donc et soigne-la bien. Tu sais ce que dit Cannva: cette enfant est toute sa vie. De mon côté, je vais confier l’eau sainte à la vénérable Gautamî. C’est elle qui la lui portera. (_Il sort._)
* * * * *
Le roi paraît. Il a l’air pensif.
LE ROI.
Oui! Son père est un feu qui peut me consumer: Quand on lui fait injure, il faut qu’on s’en repente. Mais rien n’empêchera l’eau de suivre sa pente, Ni mon cœur de l’aimer!
Les ermites ont retrouvé la paix: ils m’ont permis de me retirer. Où chercher maintenant un soulagement à ma peine? Ah! le seul remède serait la vue de ma bien-aimée. (_Regardant le ciel._) Voici l’heure la plus brûlante du jour; elle la passe d’ordinaire avec ses amies sur les bords de la Mâlinî, dans les lianes qui font à la rivière une ceinture de fleurs: c’est là qu’il faut aller. (_Il fait quelques pas et regarde._) Voilà, entre les jeunes arbres, le chemin qu’elle a dû suivre:
Les tiges dont ses doigts ont détaché les fleurs Laissent voir leur blessure ouverte: La sève y monte encore et redescend en pleurs, Blanche, au long de l’écorce verte.
(_Il éprouve un frisson._) Un vent frais souffle dans les arbres.
Ceux dont l’amour brûle les os Doivent venir ici: la brise, Humide du baiser des eaux, Exhale un parfum qui me grise.
(_Après avoir regardé autour de lui._) Sacountalâ doit être sous ce berceau de bambous.
Cette trace de pas en est la marque sûre: Le sable du chemin a porté son beau corps, Et je crois contempler les opulents trésors Que déroule à loisir sa nonchalante allure.
J’essayerai de la voir en me tenant caché derrière ces arbres. (_Il s’approche et regarde._) Ah! voilà les délices de mes yeux, l’objet de mes ardents désirs! Un tapis de fleurs sur un banc de pierre lui sert de couche, et ses deux amies s’empressent autour d’elle. Elles se croient seules: je vais assister à leur entretien. (_Il reste à les regarder._)
* * * * *
On voit Sacountalâ avec ses deux amies.
LES DEUX AMIES. (_Elles l’éventent._)
Chère amie, le vent de ces feuilles de lotus te soulage-t-il un peu?
SACOUNTALA, _abattue_.
Que dites-vous, chères compagnes? Vous agitiez donc ces éventails? (_Les deux amies se regardent d’un air désolé._)
LE ROI.
Elle paraît gravement indisposée. Est-ce la chaleur du jour qui l’accable? ou son mal n’a-t-il pas une autre cause que je soupçonne?... Le doute n’est pas possible.
Son beau sein est rempli d’un feu qui le dévore; L’onguent l’a parfumé, mais ne l’a pas guéri; Le lotus[40] a séché sur son bras amaigri: Cependant qu’elle est belle encore! L’excès de la chaleur est un supplice égal A l’amour qui saisit la femme et la tourmente: Ce sont les mêmes feux; mais l’amour est un mal Qui rend la malade charmante!
[40] Dont elle s’est fait un bracelet.
PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_.
Depuis le jour où elle a vu le roi, Sacountalâ est mélancolique; n’est-ce pas lui qui est la cause de son mal?
ANOUSOUYA, _bas_.
J’ai la même idée: il faut l’interroger. (_Haut_.) Chère amie, laisse-moi te faire une question... Tu souffres trop!
SACOUNTALA, _se soulevant à demi sur sa couche_.
Parle: que veux-tu savoir?
ANOUSOUYA.
Ma chère Sacountalâ, nous ignorons ce qui se passe dans ton cœur; mais nous avons lu des poèmes et des contes: on y dépeint le mal d’amour, et ton mal nous semble tout pareil. Dis-nous d’où viennent tes souffrances; nous ne pouvons y porter remède sans en connaître la cause.
LE ROI.
Anousouyâ pense comme moi.
SACOUNTALA.
Attendez un peu... Mon oppression est trop grande... Je ne puis vous répondre maintenant.
PRIYAMVADA.
Chère amie, Anousouyâ a bien parlé. Pourquoi nous caches-tu ton mal? Tes forces diminuent chaque jour; ta beauté n’est plus qu’une ombre.
LE ROI.
Priyamvadâ n’a dit que trop vrai.
Sa joue est amaigrie, et sa peau presque blanche; Ses seins ont perdu leur fierté; Son épaule qui tombe et sa taille qui penche N’ont plus qu’un reste de beauté. Ravages de l’amour qui fait languir sa proie! Mal aussi charmant que cruel! Ainsi la feuille brûle et la liane ploie, Quand le vent embrase le ciel.
SACOUNTALA, _soupirant_.
A qui me confierai-je, si ce n’est à vous? Mais je vais vous affliger.
LES DEUX AMIES.
Raison de plus pour parler. On ne peut adoucir la peine d’une amie qu’en la partageant.
LE ROI.
Elle leur livrera le secret de son âme: N’ont-elles pas mêlé leurs larmes bien des fois? Elle leur doit l’aveu que l’amitié réclame, Et je vais entendre sa voix... Je sais que pour me voir elle a tourné la tête: Ses yeux étincelaient de désir et d’amour! Et maintenant qu’enfin sa réponse s’apprête, Je tremble et je souffre à mon tour.
SACOUNTALA.
Depuis le jour où le protecteur de l’ermitage, le sage roi, s’est offert à mes yeux... (_La honte l’empêche de poursuivre._)
LES DEUX AMIES.
Parle, chère amie!
SACOUNTALA.
Il ne sort pas de ma pensée: voilà la cause de mon mal.
LES DEUX AMIES.
Nous te félicitons de ton choix; mais il ne nous étonne pas: la pente des grandes rivières les entraîne droit à l’Océan.
LE ROI, _au comble de la joie_.
J’ai entendu ce que je voulais entendre.
Comme la fraîche brise, après un jour de flamme, Ranime les êtres vivants, Amour, qui m’as brûlé, tu rafraîchis mon âme: Tes feux ont la douceur des vents!
SACOUNTALA.
Si vous ne me condamnez pas, faites qu’il ait pitié de moi, ou sinon,... gardez ma mémoire!
LE ROI.
J’aurais mauvaise grâce à douter encore.
PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_.
Le mal est profond: il n’y a pas de temps à perdre.
ANOUSOUYA, _bas_.
Mais quel moyen de la guérir sans retard et sans bruit?
PRIYAMVADA.
Sans bruit,... c’est à quoi il faut songer; sans retard,... rien n’est plus facile.
ANOUSOUYA.
Comment cela?
PRIYAMVADA.
N’as-tu pas observé le roi? N’as-tu pas surpris ses tendres regards? Ne vois-tu pas que lui aussi maigrit, qu’il ne dort pas depuis plusieurs jours?
LE ROI.
Elle a tout remarqué. Il est vrai...
La chasse que j’aimais n’a pour moi plus de charmes; Toutes les nuits je veille en appelant le jour, Et mon bracelet d’or glisse, mouillé de larmes, Sur mon bras qui languit d’amour.
PRIYAMVADA, _après réflexion_.
Ma chère, écris-lui: je cacherai la lettre dans un bouquet de fleurs, et j’irai le lui offrir pour sa part des offrandes que nous faisons aux dieux.
ANOUSOUYA.
Priyamvadâ, tu as une charmante idée: j’y donne mon approbation. Mais qu’en pense Sacountalâ?
SACOUNTALA.
Vous commandez; il faut bien que j’obéisse.
PRIYAMVADA.
Compose donc quelque jolie chanson qui peigne l’état de ton cœur.
SACOUNTALA.
Je vais y songer. Mais je tremble... S’il allait dédaigner mon amour!
LE ROI, _toujours caché et à part_.
Celui dont tu crains la froideur Est plein de passion lui-même: C’est lui qui déborde d’ardeur, C’est lui qui t’aime! Trop souvent la Fortune a fui L’homme qui cherchait à l’atteindre; Mais, quand elle court après lui, Qu’a-t-elle à craindre?
LES DEUX AMIES.
Tu te connais mal. Après les chaleurs accablantes de l’été, quand la lune éclaire une belle nuit d’automne, ouvre-t-on un parasol pour s’en garantir?
SACOUNTALA, _souriant_.
Me voici au travail. (_Elle médite._)
LE ROI.
Ah! je ne puis me rassasier de ce spectacle.
Son œil brille, son front se plisse; mon image Sur sa peau qui frémit soulève un fin duvet: Déjà le chant d’amour que la vierge rêvait Est en lettres de flamme écrit sur son visage!
SACOUNTALA.
Chère amie, j’ai fini ma strophe, mais je n’ai rien pour l’écrire.
PRIYAMVADA.
Prends cette feuille de lotus soyeuse comme la plume d’un oiseau, et grave tes vers avec la pointe de l’ongle dans les intervalles des nervures.
SACOUNTALA.
Écoutez donc, et dites-moi si j’ai su faire parler mon cœur.
LES DEUX AMIES.
Nous sommes tout oreilles.
SACOUNTALA. (_Elle lit._)
L’amour me dévore: Hélas! je t’adore, Et j’attends encore Ton brûlant aveu! Mes jours sont funèbres; L’heure des ténèbres Fait dans mes vertèbres Ruisseler le feu!
LE ROI, s’élançant vers elle.
Tu brûles au lever du soleil de l’amour! M’a-t-il donc épargné? Crois-tu mon cœur plus ferme? L’aurore naît: la fleur du nymphéa se ferme; Mais son céleste amant[41] meurt dans les feux du jour!
[41] La lune, dont le nom est masculin en sanscrit.
LES DEUX AMIES. (_En le voyant, elles se lèvent._)
Sois le bien venu! L’arbre de notre désir paraît devant nous, déjà chargé de ses fruits. (_Sacountalâ veut aussi se lever._)
LE ROI.
Ne te lève pas! Reste! Oh! reste sur ta couche! Regarde autour de toi ces fleurs: tu les verras Se flétrir sous ta peau brûlante qui les touche; Les fibres du lotus se fanent sur ton bras.
SACOUNTALA. (_Elle tressaille. A part._)
O mon cœur! tu languissais dans l’attente, et maintenant tu ne sais pas jouir de ton bonheur.
ANOUSOUYA.
Sa Majesté ne daignera-t-elle pas prendre place sur ce banc? (_Sacountalâ s’écarte un peu._)
LE ROI, _s’asseyant_.
Priyamvadâ, votre amie souffre beaucoup...
PRIYAMVADA, _souriant_.
Elle guérira bientôt: le remède n’est pas loin d’elle.--Grand roi, on voit assez combien vous vous aimez tous les deux; mais si ce que je vais dire te semble inutile, tu me pardonneras: c’est ma tendresse pour elle qui me fait parler.
LE ROI.
Épanchez-vous, ma belle! On regrette plus tard de n’avoir pas ouvert son cœur.
PRIYAMVADA.
Daigne donc m’entendre.
LE ROI.
J’écoute.
PRIYAMVADA.
C’est le devoir d’un roi, n’est-ce pas, de garantir de tout mal les ermitages et leurs habitants?
LE ROI.
C’est le premier de tous ses devoirs.
PRIYAMVADA.
Eh bien! tu vois le mal qu’a fait à notre amie son amour pour toi. Aie pitié d’elle... Sauve-la!
LE ROI.
Ma belle, je l’aime autant qu’elle peut m’aimer. Ce que tu me demandes, c’est le bonheur pour moi.
SACOUNTALA, _avec un sourire où perce la jalousie_.
Ne retenez donc pas le grand roi! Ne voyez-vous pas qu’il est pensif? Il songe aux beautés qu’il a laissées dans son harem.
LE ROI.
Ah! que tu connais mal un cœur qui t’appartient! J’étais meurtri déjà: l’amour ma pris pour cible; Mais de tous les affronts voilà le plus sensible, Et c’est de toi qu’il vient!
ANOUSOUYA.
Sire, on dit que les rois ont beaucoup d’amies... Puissent les parents de notre chère compagne n’avoir jamais à pleurer sur le sort que tu lui feras!
LE ROI.
Ma belle, un mot suffit.
Nulle autre en mon harem ne sera souveraine; Ma noble race et moi, Nous aurons deux appuis: la Terre[42] et cette reine, Dont le fils sera roi.
[42] Première épouse des rois, selon les idées indiennes.
LES DEUX AMIES.
Tu combles nos vœux. (_Sacountalâ fait un mouvement de joie._)
PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_:
Regarde, Anousouyâ, regarde... Notre amie, d’instant en instant, semble revenir à la vie, comme le paon qui commence à sentir, à la fin de l’été, le vent frais de la saison des pluies.
SACOUNTALA.
Chères compagnes, priez ce grand roi de nous excuser: nous avons dit, en nous croyant seules, des choses qui ont pu l’offenser.
LES DEUX AMIES, _souriant_.
C’est à celle qui a fait l’offense de demander elle-même son pardon. Quant à nous, nous avons la conscience nette.
SACOUNTALA.
Sa Majesté daignera-t-elle excuser ce qu’elle a entendu? Que ne dit-on pas quand on se croit sûr du secret?
LE ROI, _souriant_.
Cette offense, mon cœur ne s’en souviendra pas. Je pardonnerai tout,... si ta faveur me laisse, Sur ce tapis qui semble inviter ma mollesse, A tes pieds, un instant, poser mes membres las!
PRIYAMVADA.
Oh! si ce n’est que cela!...
SACOUNTALA, _feignant la colère_.