Sac au dos à travers l'Espagne

Part 9

Chapter 93,800 wordsPublic domain

A l’une des _corridas_ de Madrid, un jeune taureau de mine honnête avait toutes mes sympathies, un _novillo_ de quatre ou cinq ans à peine. Celui-là ne cherchait pas la bataille; l’étonnement plutôt que la colère se lisait dans ses grands yeux noirs; il ne voulait la mort de personne et semblait se demander pourquoi on l’avait arraché de ses prairies de l’Andalousie pour le livrer à ces hommes étranges qui le torturaient et lui enfonçaient des harpons dans le corps. Et dans l’espoir de retourner là-bas, taureau de bon sens, plus soucieux d’une génisse que de la gloire, il franchit seize fois la barrière. A la seizième il refusa de rentrer, frappant du pied la terre, mugissant de détresse. Enfin, harcelé par les _chulos_, étourdi par les clameurs de vingt mille bouches furieuses, il bondit sur l’ennemi. Encore deux banderilles à recevoir; on les lui plante. Au moment où il se secouait, cherchant à s’en délivrer avec son mufle, et où la fanfare sonnait la mort, un _capador_ s’approcha, le narguant de sa cape. Une fois de plus il s’élança; le _torero_ fit une fausse manœuvre, glissa, tomba sur un genou et une des cornes aiguës traversa sa poitrine. Ce fut un grand tumulte; les spectateurs se levèrent, et, moi, j’éprouvai une satisfaction grande. La bête enfin se vengeait. Je compris l’ardente frénésie de la foule, et debout, appuyé sur la _barrera_, très excité, grisé par la vue du sang, je criai frénétiquement comme les brunes Madrilènes: «_Bravo toro! bravo toro!_»

Ceux qui sautent ainsi sont souvent les plus dangereux, car c’est par sauvagerie et non par lâcheté; le fait seul de franchir _las tablas_ indique une incroyable force de jarret. Mais certains s’acculent à la barrière, refusent de combattre. On les appelle les _applomados_, les plombés, et le peuple exige à grands cris qu’on leur mette le feu. _Banderillas de fuego! Banderillas de fuego!_ Ces mots comme un tonnerre roulent de tous les gradins. Mais il faut le consentement de l’alcade. S’il hésite, c’est contre lui que se tournent les colères, c’est lui qu’on menace de brûler. La férocité de la population madrilène s’étale sans vergogne: _Fuego à l’alcade! Fuego à l’alcade!_ Enfin il agite son mouchoir, signe de son acquiescement. Les banderilles de feu sont prêtes; ce sont des fusées qui s’enfoncent comme les banderilles ordinaires, éclatent sous cuir, déchirent et brûlent la peau; pas de bête, si _plombée_ qu’elle soit, qui ne s’échauffe et ne se _déplombe_ à ce régime. Les plus apathiques font des prodiges, les moutons deviennent enragés. Et, devant les souffrances, l’affolement, les torsions et les sauts, se manifeste à grand bruit la joie de la foule. L’enthousiasme touche au délire, si les gradins n’étaient de pierre, ils crouleraient sous les trépignements.

Ah! ce sont bien les fils de ces hommes qui brûlaient dans leurs autodafés les victimes de leur rage religieuse, enfermées en masse dans des statues de plâtre, qui mutilaient leurs prisonniers de guerre; les descendants de ces bandits qui à la suite des Pizarre et des Cortez grillaient leurs otages, dévastaient le Nouveau Monde, détruisant les opulentes cités, massacrant femmes et enfants!

Que cinquante paires de gladiateurs s’entre-choquent dans l’arène, qu’ils se tuent pour l’amusement de la plèbe, puisque à la plèbe il faut du sang! Au moins ils savent ce qu’ils font et pourquoi ils s’entaillent; on les a payés pour la mort; ils ont vendu leur chair à la cité féroce et ils luttent, armes égales, œil contre œil, muscles contre muscles, glaive contre glaive. Mais l’acharnement de cette foule contre une bête, ces chevaux éventrés, ces taureaux torturés, déchirés, sanglants!... Mais que dis-je? de cette foule, nous en sommes; nous comptons tous des bandits parmi nos ancêtres; nos pères aussi faisaient des hécatombes; et l’antique férocité qui sommeille au fond du cœur de chacun, il suffit d’une étincelle, d’un reflet de lame, d’une goutte de sang pour la réveiller, et alors nous voyons rouge. Et c’est pourquoi, quand nous avons assisté à une de ces boucheries, nous voulons en revoir une autre. On y retourne une fois, deux fois, dix fois; on devient un habitué de l’arène, un dilettante de tauromachie. Pas un Français, pas un Anglais, rencontré en Espagne, qui après les premiers écœurements n’ait pris goût à ces tueries.

Dans les villes et bourgades du Nord, à proximité de nos frontières, à Saint-Sébastien, à Bilbao, à Pampelune, à Barcelone, les _Plazas de Toros_ sont amplement garnies de nos méridionaux, venus tout exprès chercher des émotions violentes, et ils ne sont pas les derniers à crier comme les Biscayens ou les Catalans, lorsque la bête a été brave, qu’il y a eu poitrine d’homme ouverte: _Bravo! bravo toro!_

Le dernier taureau de la journée tué, la populace escalade gradins et barrières, envahit l’arène, et comme une nuée de chacals se précipite sur le cadavre. Les uns se vautrent sur le corps, d’autres saisissent ses cornes sanglantes, d’autres le frappent du pied, plongent le doigt dans la blessure béante. On l’accroche enfin au brancard, et lorsque les mules l’emportent au galop, il y a toujours quelqu’un de la plèbe qui, cramponné à la queue, se laisse traîner avec le corps. En une minute l’arène est comble, cinq ou six cents drôles, rebuts de la ville s’agitent en tous sens, hurlent, sifflent, se poussent, se roulent; et je formais ce vœu impie: Si la porte du _toril_ pouvait s’ouvrir, lâchant un de ses hôtes, cornes dressées! Quelle belle trouée dans l’amas grouillant! Quelle panique, quelle fugue et quelles culbutes!

Je me délectais à cette pensée cynique, devenu féroce par contagion, lorsque tout à coup le _toril_ s’ouvre et de la noire ouverture surgit un superbe taureau. Je n’étais pas revenu de ma stupéfaction que comme un boulet monstre il trouait la multitude. Grands cris et terrible bousculade. Je n’en croyais pas mes yeux et haletant, le corps penché, je plongeais dans l’arène.

Du sang! des flots de sang! Non, du sol ne se lèvent que des flots de poussière et cependant, cornes basses, le taureau furieux continue ses trouées.

Déception! ceux qu’il renversait et foulait de son sabot se relevaient presque aussitôt. Les cornes étaient emboulonnées, mais elles pouvaient encore endommager reins et poitrines; aussi plus d’un qui recevait le choc s’en allait chancelant, soutenu par des camarades.

On lâche ainsi l’un après l’autre, dès que la course est finie, trois ou quatre taureaux dans la foule pour son propre amusement. La plèbe joue au _capador_. Vestes et paletots retirés sont agités en guise de capes autour de la bête qui bientôt s’affole, et la première fureur passée, finit par tourner éperdue sur elle-même. Quand son désarroi a suffisamment duré, on pousse dans le cirque trois ou quatre bœufs qui emmènent leur compagnon.

XVIII

LES TOREROS

Les Parisiens n’ont pu qu’imparfaitement juger, par les courses de l’Hippodrome, de ce que peuvent être les véritables _corridas_ quand la bête furieuse menace de ses cornes ensanglantées la poitrine des _toreros_.

Ce n’est pas un métier facile, et plus d’un sort de l’arène le corps troué, estropié pour la vie. Aussi, dans chaque cirque, une chambre et des lits garnis de sœurs de charité attendant l’hôte de cet hôpital provisoire. Il est peu de _toreros_ qui n’aient une côte enfoncée ou une cuisse traversée après un an ou deux d’exercice.

Le célèbre Manuel Dominguez, mort à Séville, en 1885, à l’âge de soixante-quinze ans, était criblé de cicatrices comme rarement le fut vétéran de la Grande Armée. Outre des éraflures, avaries, meurtrissures, horions, coups de corne sans nombre, il eut quatre fois la cuisse traversée de part en part, un œil crevé, une profonde encornade près de l’anus, deux autres dans la fesse, une au côté droit. Il mourut, on le voit, couvert de blessures et de gloire. Passé soixante-dix ans, il tuait encore le taureau: sa dernière bataille fut livrée à Séville, en faveur des inondés de Murcie.

Manuel Ereria, jeune _matador_ qui, pendant mon séjour à Séville, me donna maints détails sur les gens de sa profession, eut, dès ses débuts dans la carrière, deux côtes enfoncées, et dans sa chute une _banderille_ lui traversa la cuisse.

Il n’est guère plus d’une douzaine de célébrités tauromachiques; on les appelle les _primas espadas_, premières épées, et leur réputation surpasse celle des plus illustres écrivains et des plus grands hommes d’État.

Si donc le métier est dangereux, il est glorieux, et la gloire qui en jaillit n’est pas improductive. _Jerez Frascuela_, _Salvador Sanchez_, _Manuel Garcia_, _Lagartijo_, _Cara Ancha_, _Angel Pastor_, _Valentin_, _Raphael_, _Mazzantini_ gagnent de 10 000 à 14 000 réaux par course (2500 à 3500 francs). Ce n’est pas, il est vrai, ce que gagnent certains de nos chanteurs ou de nos histrionnes, mais c’est déjà un beau denier. Mazzantini, demandé en 1885 à Buenos-Ayres, avec son escadrille, réalisa en deux mois un bénéfice de 150 000 francs.

Mais ceux-là sont les gros seigneurs des courses, les Hugos, les Dumas, les Zolas, les Ohnets de la corporation. Les autres bons _matadors_ se contentent de sommes moindres, 1000 à 1500 francs par _corrida_. Quant aux _banderilleros_ et aux _picadors_, leurs appointements ne dépassent guère 30 ou 40 douros (150 à 200 francs), bien qu’ils courent presque autant de dangers.

L’été dernier, une très jolie fille, la _Frayosa_, fit les délices de la foule en qualité de _prima espada_. On l’a dit d’une agilité et d’une grâce étonnantes. Probablement que le brillant costume qui mettait ses charmes en relief fut pour beaucoup dans l’engouement.

En tous cas, c’est une vaillante, et rien qu’à ses débuts, elle gagnait de 2 à 3000 réaux. Les Anglais en raffolent, des lords sérieux lui firent des propositions déshonnêtes, elle les repoussa en haine de l’étranger qui vola Gibraltar. Je doute qu’elle ait plu aux femmes autant qu’un mâle _matador_,

Mais tous les hommes en sont fous,

et les dévotes scandalisées apprendront quelque jour

Que l’archevêque de Tolède A dit la messe à ses genoux.

De toutes les idoles qu’acclama jamais la multitude penchée béante sur les gradins d’un théâtre ou d’un cirque, il n’en est pas de plus glorieuse que la _prima espada_, au moment où, le taureau mortellement frappé, elle reçoit les applaudissements frénétiques de vingt mille spectateurs.

Quels bravos et quel triomphe! et comme celui du pâle comédien usé par le travail en une atmosphère chaude et viciée, brûlé par les feux de la rampe, vieux avant l’âge, est misérable comparé à l’apothéose en plein soleil du fier _matador_, jeune, beau, agile, plein de vigueur et de santé, brillant et élégant emblème de l’adresse et de la valeur. Les acclamations retentissent, les hourras éclatent, la fanfare lance ses airs de victoire, hommes et femmes crient son nom et les yeux des _señoritas_ le caressent et le brûlent. A cet instant, d’un geste, il aurait un gynécée. _Bravo! Bravo! Manuel Ereria!_ Éventails, fleurs, oranges, parasols pleuvent autour de lui; les plus enthousiastes détachent leurs bracelets, qui vont rouler aux pieds du triomphateur. Et lui se baisse, ramasse le gage d’admiration et rejette à chacune son bien en saluant d’un geste gracieux.

A l’égal des soldats, les toreros sont la coqueluche des femmes. Rien que de naturel. Dans tous pays la femme admire le courage, elle aime meurtrir son cœur aux rudes approches de celui dont le cœur est d’acier. Et c’est justice; est plus digne d’admiration celui qui joue sa vie contre les hommes, les fauves ou les tempêtes, que celui qui coule la sienne assis sur un rond de cuir.

Aussi, fiers des bravos, portent-ils une sorte d’uniforme qui les distingue de la foule. Petit chapeau à ruban de soie, veste courte à collet de velours, gilet ouvert montrant le jabot de la chemise brodé par une douce main et dont le col rabattu est d’une extrême exiguïté, manchettes également brodées, ceinture bleue et souliers vernis. Une lourde chaîne et une montre énorme, grand luxe des Espagnols, complètent l’habillement sur lequel jure le hideux pantalon. C’est le costume andalou, et Andalous ils sont presque tous.

L’Andalousie est réputée pour ses _toreros_. Les courses de Séville passent pour les meilleures d’Espagne. Là fut fondée en 1830 une fameuse école de tauromachie sous la direction des illustres maîtres _Candido_ et _Pedro Romano_. C’est à Séville que _Joaquim Rodriguez_ inventa, voici cent ans, un coup fameux, but des études de toutes les _espadas_: frapper le taureau de telle sorte qu’aucune goutte de sang ne rougisse sa peau et qu’il meure comme s’il demandait grâce en tombant sur ses genoux.

Une autre école célèbre formait de bonnes épées dans la vieille ville andalouse de Ronda.

C’est aussi en Andalousie, en pleins champs, au milieu de grands troupeaux de taureaux, que s’apprend le dangereux art.

On joue de la cape comme dans les courses ordinaires et l’on fait avec des baguettes le simulacre de planter les _banderilles_; un bâton remplace l’épée. Les propriétaires des troupeaux, leurs femmes, leurs filles assistent à ces «entraînements» sur des estrades improvisées ou derrière de fortes barrières, quelquefois à l’ombre, sous l’arche d’un pont. Il y a toujours quelques coups de corne, un peu de sang répandu, ce qui procure des émotions dont raffole toute vraie fille d’Ève, qu’elle s’appelle Mary, Marie, Meriem ou Mariquita, qu’elle ait les yeux bleus, verts ou noirs. Quand les élèves se sentent assez forts, ils s’essayent dans les petites villes et bourgades; les courses ont lieu sur une place publique, à défaut d’une _Plaza de Toros_, et ce ne sont pas les moins émouvantes.

On barricade de planches les rues adjacentes, on dresse des estrades, et croisées, balcons, toitures se garnissent de spectateurs. Puis ils donnent des courses de _novillos_, jeunes taureaux de quatre à cinq ans, plus faciles à tuer que les autres.

La meilleure époque est le printemps, quand l’animal est dans toute sa fougue. Les courses, d’après ce que m’ont dit les _toreros_ eux-mêmes, seraient aussi intéressantes si l’on ne tuait pas, mais il faut satisfaire la férocité du bas peuple. Quand on se laisse surprendre par la nuit, on ne tue pas le taureau, l’effet serait manqué; on l’emmène par le procédé ordinaire et on l’égorge dans le toril.

Les taureaux coûtent de 9000 à 10 000 réaux (2500 francs), les _novillos_ de 6 à 7000. Les chevaux sont fournis par un entrepreneur qui reçoit de 15 000 à 20 000 réaux par course. Il doit en fournir autant qu’il est nécessaire. C’est pourquoi il est de son intérêt de faire resservir les blessés qui peuvent encore se tenir debout.

Après la course, il faut faire une visite au _desolladero_; c’est là qu’on écorche, et l’on procède rapidement à la besogne. La chair est donnée aux hôpitaux ou aux troupes, à moins qu’un _torero_ n’ait été blessé; alors elle lui appartient comme juste dédommagement.

XIX

L’ESCORIAL

Quand on a vu les courses de taureaux, le musée, les ombres de _flamencos_, il n’y a plus rien à voir à Madrid, pas même le Prado poussiéreux, bien au-dessous de sa réputation qui n’a d’autre cause, je le crois, que

L’éventail de jeune fille, Tout en ivoire et garni d’or,

que près de sa grille, l’imagination d’un poète y ramassa un soir.

C’est le moment de partir pour l’Escorial, éloigné d’une dizaine de lieues, et comme autour de Madrid le pays est désert, les plaines brûlées et jaunes avec les tons bleus des montagnes rocheuses de Guadarrama pour constant horizon, il est préférable de laisser cette fois le sac et le bâton du voyageur pédestre pour le train, qui ne met guère plus de deux heures à vous déposer à l’Escorial de Abajo, à vingt minutes du palais. Deux heures pour dix lieues, c’est à peu près la moyenne de la vitesse des trains espagnols, formés de tout notre matériel de rebut. Il y a là des locomotives qui datent de Watt ou de Stephenson; celle qui nous traînait avait dû échapper, par miracle, à une nombreuse succession d’accidents depuis 1840. Quand je parle de cinq lieues à l’heure, je ne compte pas les imprévus, toujours nombreux ici, car comme les lignes ne sont dotées que d’une voie, le train est tout à coup obligé de s’arrêter en pleine campagne pour laisser passer un camarade annoncé à l’arrière ou à l’avant, et comme nul ne se pique de ponctualité, on stationne quelquefois trente ou quarante minutes. On discute alors, on se répand dans les environs, chose simple vu l’absence de toute barrière, ou bien l’on se couche au bord d’un fossé. C’est ainsi que j’ai fait une bonne sieste en compagnie d’une escouade de gendarmes, ornés d’un trompette, qui seul veillait, et dont la mission est sans doute de donner l’alarme à l’approche des brigands. La vérité m’oblige à dire que dans ce voyage à l’Escorial, aller et retour, nulle bande n’attaqua le train.

Partis de Madrid à huit heures du matin, nous arrivâmes à dix heures et demie. Une troupe de drôles nous attendait, nous tendant des cartes, nous criant des adresses extraordinaires. C’étaient les députés des différentes gargotes qui flanquent les abords du palais et se disputent les visiteurs. On n’y est du reste nullement écorché, et pour trois _pesetas_ et demie, on y peut faire un déjeuner qui coûterait le double ou le triple dans un restaurant du boulevard. La _tortilla_ (omelette) traditionnelle, du jambon, une _chuleta_ (ragoût), des rognons et du fromage, le tout arrosé de vin de Val de Peñas, versé par une jolie fille, que peut-on demander de plus?

L’Escorial et non _Escurial_, puisque le mot tire son origine des _scories_ de fer abondantes dans les rocs du voisinage, serait, suivant les Espagnols, la huitième merveille du monde artistique. Il en est de cette réputation comme de celle du Prado.

C’est un amas de constructions du style cher à nos architectes de séminaires et de casernes; par le fait, l’un et l’autre, puisqu’il contient un cénacle de moines et un détachement de soldats.

On dit que l’Escorial affecte la forme d’un gril, en l’honneur de saint Laurent; je veux bien le croire, mais rien n’en paraît au dehors.

L’aspect, par sa masse même, est imposant; mais cette monumentale majesté est écrasée par les énormes roches qui la dominent.

Quant aux détails, ils sont assez laids. Triomphe de la ligne droite; si c’est un gril, c’est un gril triste, comme tout gril. Ajoutez qu’il est en granit, ce qui, malgré ses douze cents fenêtres et les dorures du soleil, ne lui donne pas une teinte de gaieté.

On sait que Philippe II le fit construire pour accomplir un vœu à saint Laurent, qu’il voulait dédommager du bombardement de son église à la prise de Saint-Quentin. Il y dépensa vingt et un ans et six millions de ducats.

De grandes cours froides et désolées, de vastes galeries couvertes de fresques, d’immenses salles silencieuses, des corridors humides, de larges escaliers de pierre, et tout à coup, montant de soupiraux grillés, des bouffées nauséabondes que vous envoient, du fond de leurs sépulcres, des générations de morts royaux, sans doute pour se rappeler à la mémoire des vivants.

Je dis des soupiraux, mais cette odeur sépulcrale doit émaner de partout. Outre le Panthéon des rois, l’Escorial, avec ses caveaux et les quarante-huit autels de son église, est une véritable mine à reliques. On pourrait y puiser pour en fournir tous les temples du monde chrétien: onze corps de saints auxquels il ne manque pas un poil; cent trois têtes en bon état, parmi lesquelles une douzaine au moins appartenant à l’armée des onze mille vierges; le squelette au complet d’un des innocents; des bras, des jambes et des cuisses pour tous les goûts, car on en compte plus de six cents appareillés et dépareillés; trois cent quarante-six veines--je vous prie de croire que je ne les ai pas comptées, mais le nombre est inscrit en toutes lettres--et des doigts, et des ongles, et des crânes, et des mèches de cheveux, et des dents «à bouche que veux-tu?» et à faire pâmer cent générations de dévotes; enfin, plus de sept mille pieux rogatons[9].

[9] Une inscription détaillée, placée dans le chœur, constate que l’église contient 7422 reliques.

Ajoutez à ces trésors des morceaux de la vraie croix, un bout de la corde qui servit à attacher Jésus, un débris de l’éponge avec laquelle on lui présenta du vinaigre et du fiel, un fragment de la crèche et des guenilles provenant de la sainte chemise (?) de la Vierge Marie, le jour où elle accoucha, à la stupéfaction de Joseph.

Un moine, à l’œil vide, nous ouvre la bibliothèque. Il y a là des incunables, des merveilles de bibliographie, des manuscrits arabes enluminés, des œuvres inédites, travail de patience et de compilation, écrites au fond des cloîtres, monuments de bénédictins, tout cela sous cloche ou sous une couche de poussière, enveloppé d’une odeur de moisi.

Personne ne les ouvre, les moines moins que tout autre. Les gardiens de ces richesses ne sont pas bénédictins; simples hiéronymites, la science n’est pas de leur partie.

On sent planer en tous lieux la froide et sinistre figure du fondateur. Son ombre s’étend sur l’Escorial et pèse encore sur l’Espagne entière. Moine fanatique et hypocondriaque, monarque farouche, despotique et cruel, il a de l’Escorial continué l’œuvre de destruction commencée par son père et son bisaïeul et que devait achever son fils imbécile; la destruction du génie et de l’industrie espagnols par les persécutions et finalement l’expulsion des Maures. Au temps glorieux des conquérants arabes, l’Espagne comptait trente-deux millions d’habitants; elle en compte à peine la moitié aujourd’hui.

Dans son _habitacion_, il faut évoquer la sombre figure. En un coin du palais, près de l’immense église, est une salle longue, carrelée, sans meubles, avec des murs nus, blanchis à la chaux, et une seule fenêtre. C’est l’antichambre de Philippe II; là qu’attendaient princes, généraux, ambassadeurs. Au fond, deux portes de chêne, dont l’une donne accès à une cellule qui ne reçoit de jour que quand elle est ouverte, la chambre à coucher. La seconde pièce, oratoire et cabinet de travail, n’est éclairée que par une fenêtre dans le mur de l’église; de cette ouverture le roi assistait à l’office, lorsque la goutte l’empêchait de prendre sa place dans le chœur ou un coin du chapitre. Une table de chêne, un pupitre, un fauteuil et deux chaises, c’est, avec un crucifix, tout le mobilier royal. Dans ce réduit, pendant quatorze ans, se discutèrent les destinées du monde.

Nous rentrâmes de nuit à Madrid. A cinq ou six lieues de la ville, il y eut une panique. On apercevait au loin des gens armés, qui escaladaient les fossés et accouraient à travers champs. Les gendarmes faisaient mine de préparer leurs armes, lorsque l’on découvrit qu’on avait affaire à de paisibles chasseurs attardés. Ils faisaient de grands signes, agitaient leurs chapeaux. On arrêta le train pour les attendre et, dix minutes après, on les recueillait, eux et leurs chiens, sans qu’aucun voyageur eût songé à murmurer.

XX

TOLÈDE

De Madrid à Tolède, vingt lieues de campagne plate et triste. On entre dans la Manche, _manxa_, terre desséchée: c’est bien le nom. On peut marcher une demi-journée sans rencontrer ni un arbre, ni un homme, ni un chien. Parfois la route traverse des pâturages où paissent, paisibles et inconscients des prochaines tueries de l’arène, des troupeaux de taureaux.

Comme division territoriale, partie de l’ancien royaume des Castilles, la Manche n’existe plus. Elle forme maintenant les provinces d’Albacete, de Cuenca, de Ciudad Real, de Tolède, les plus pauvres de l’Espagne. Mais elle existe toujours comme pays de Don Quichotte, des pierres, des chardons et des moulins à vent. A mesure qu’on approche du Tage, le paysage, jusqu’ici monotone, devient grandiose avec ses grandes lignes grises, jaunes et vertes, ses oasis le long des rives et ses hautes montagnes bleues crénelant les horizons.