Sac au dos à travers l'Espagne

Part 10

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Tolède, la merveilleuse, assise comme Rome sur sept collines, dominée par son vieil Alcazar, devenu École militaire, paraît tout à coup au milieu de ses portes colossales, de ses murailles et de ses tours. Son aspect féerique dédommage des fatigues du chemin et du vulgarisme de Madrid.

La _Ciudad imperial_, la reine des villes, la cité la plus fameuse de l’histoire, et, comme l’appelait Juan de Padilla, la couronne de l’Espagne et la lumière du monde!

Vous pensez qu’il faut un peu en rabattre, comme toujours, pour ne pas se voir encore arracher de nouvelles illusions.

Tolède est une ville qui se meurt, voilà plus de cent ans qu’on le dit; depuis cent ans, elle se meurt toujours. Cependant, toute moribonde qu’elle soit, elle vaut à elle seule le voyage d’Espagne. Ses alcazars, ses portes mauresques, ses synagogues et ses mosquées transformées en églises, ses murailles roussies, ses deux ponts jetés sur le Tage, sa cathédrale, siège du primat, ses palais, ses innombrables monuments, jusqu’à ses rues étranges, témoignent de son antique splendeur et du rang de capitale dont elle fut indignement spoliée.

Si ses titres de noblesse ne sont pas antérieurs au déluge, ainsi que le prétendent ses habitants, elle était déjà, sous l’empire romain, une importante cité. Sa position centrale en faisait le grand carrefour, la place d’armes, en même temps que le dépôt général, où venaient s’entasser les richesses minières du pays, avant d’être expédiées à la Ville des forbans qui, pendant des siècles, détroussèrent l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Puis, pendant deux cents ans, elle fut la capitale religieuse et politique des rois Visigoths, et, quand les Maures s’en emparèrent, ils eurent la clef de l’Espagne.

Romains, Goths, Juifs, Maures y ont donc chacun laissé leur empreinte, que l’on retrouve pêle-mêle, des fondations de ses murs au faîte des maisons particulières, dans les arcs, les ogives de ses fenêtres, les colonnettes, les voûtes, les écussons armoriés, les animaux fantastiques, les délicieux _patios_, les grilles en fer forgé des balcons et des portes. «Souvenirs à occuper un historien pendant dix ans et un artiste toute sa vie.»

Il faudrait, dit-on, une année pour étudier Tolède et cela jour par jour, et le peintre Villa Amil prétendait qu’après neuf mois il n’en connaissait rien encore.

Aussi, moi qui n’y ai même pas séjourné huit jours, ne parlerai-je que de mes impressions.

Ce qui m’a frappé le plus, c’est l’aspect oriental de certains quartiers. On s’y croit en pleine ville arabe. Ruelles silencieuses, escarpées, étroites, tortueuses, désertes, pavées de cailloux pointus, bordées de maisons mauresques blanchies à la détrempe, où tout, depuis la porte constellée de clous énormes et bardée de fer jusqu’aux petites fenêtres hermétiquement grillées, jusqu’à la saillie des toits, sent sa forteresse musulmane. Un clocher qui a gardé presque intacte sa physionomie première de minaret, un baudet errant, un chat maigre qui traverse la rue, et soudain un refrain mélancolique et doux, comme en chantent les filles du Tell, et qui s’élève dans le silence pour montrer que derrière ces murs vivent la jeunesse et l’amour, complètent l’illusion.

Çà et là une porte ouverte pour établir de bienfaisants courants d’air, laisse pénétrer l’œil ravi dans le _patio_. Près d’un bouquet d’orangers, de plantes et de fleurs tropicales qu’arrose un petit jet d’eau, sous l’ombre du _tendido_ de toile, une brune et belle fille aux yeux arabes, semblable à une odalisque, est mollement étendue.

Dans ce _patio_, cour intérieure entourée d’une galerie, les dames espagnoles passent les trois quarts de leur vie. C’est le salon, la salle à manger, le dortoir dans les nuits chaudes.

Ces belles créatures coulent leurs jours dans le doux _farniente_, nonchalantes et rêveuses. Elles ne lisent pas, la lecture est un travail, et tout travail une fatigue. Aussi leur ignorance est légendaire. Aimer, elles ne savent autre chose et ne veulent rien savoir de plus. Elles se laissent vivre près des fleurs, à l’ombre, attendant la fraîcheur des étoiles pour s’aventurer au dehors. C’est alors que le boutiquier, qui a somnolé, lui aussi, tout le jour, reçoit ses clientes. Des sièges sont disposés le long des comptoirs des magasins sans vitrines, et la _señora_ regarde les marchandises qu’on étale et qu’on lui vante, jouant de l’éventail, semblant encore écrasée par la fatigue et la chaleur.

Qui peut remplir le vide de leur journée quand elles ne font pas l’amour? S’habiller, bavarder, dormir, rêver? Mérimée raconte qu’au temps de l’Empire, toutes les Espagnoles de petite noblesse songeaient à devenir _impératrice_.

Et il cite plaisamment une demoiselle de Tolède ou de Grenade qui, se trouvant au spectacle quand on annonça dans sa loge le mariage de la comtesse de Teba avec Napoléon III, se leva avec impétuosité et dépit en s’écriant: _En este pueblo, no hay porvenir_. «En ce pays, il n’y a pas d’avenir.»

Tolède est le faubourg Saint-Germain de l’Espagne, le centre de l’étroite orthodoxie, le siège de l’aristocratie la plus encroûtée. On y a compté trente-deux couvents de femmes, seize monastères, vingt-trois hospices religieux; tout cela maintenant désert. Les vieilles maisons nobiliaires sont hantées par des maîtres farouches qui boudent la société moderne. Plusieurs exhibent une chaîne au-dessus de leur porte, signe honorifique de celles qui reçurent des hôtes royaux. Mais les _hidalgos_ qui ne peuvent en parer leur fronton haussent les épaules.

«Vieille taverne n’a pas besoin de rameau,» disent-ils.

Il n’est peut-être pas dans le monde nombreux des formidables ignorants et des sots incurables, seigneurs plus hautains que les hobereaux espagnols.

Cette chaîne symbolique des altières demeures semble river les habitants dans les ténèbres des âges enfouis.

Elle attache aux murs du passé leurs idées et leur intelligence. La vieille Espagne est réfugiée dans Tolède, et l’on peut dire de ce coin silencieux ce que Lara disait de sa patrie entière: «Ici on ne parle, on n’écrit, on ne lit.»

Si tous les naturels de Tolède ne sont pas petits-neveux du roi Ferdinand ou de l’empereur Charles-Quint, ils sont au moins cousins germains de ce cuisinier de l’archevêque de Burgos qui répondait menaçant à une réprimande du prélat:

«Homme! je ne souffrirai jamais qu’on me querelle, car je suis de race de vieux chrétiens, nobles comme le roi et même un peu plus.»

Aux yeux de beaucoup de ces braves gens, le fils de Dieu lui-même n’est pas assez bon gentilhomme. Quand se forma l’ordre de Calatrava, et qu’on proposa la candidature de Jésus-Christ comme membre honoraire, les chevaliers se récusèrent poliment.

«C’est le fils d’un charpentier,» dirent-ils.

On passa cependant aux voix. Jésus fut blackboulé, mais désireux de sauver l’amour-propre du fils de Dieu, les chevaliers de Calatrava fondèrent en sa faveur l’ordre du Christ, où l’on acceptait des gens de plus mince noblesse, et lui en conférèrent la grande maîtrise[10].

[10] La sainte Vierge est colonel d’un régiment de cavalerie. On lui a donné en cette qualité une sentinelle en permanence à la chapelle d’Atocha, qui, paraît-il, est son quartier d’état-major.

XXI

LA PETITE DÉVOTE DE COMPOSTELLE

Il n’est guère de voyageurs qui, relatant leurs impressions, n’aient à raconter une demi-douzaine d’entrevues au moins avec les hauts personnages du lieu qu’ils traversent. Les princes les ont priés à dîner, les généraux ont ordonné pour eux des revues, les hommes d’État leur ont fait des confidences, sans parler du grand artiste ou de l’éminent littérateur qui a soulevé pour eux le voile de l’ébauche du chef-d’œuvre impatiemment attendu.

«J’étais là, disent-ils négligemment, quand le fameux Tartanpionado, qui est aussi un artiste et un lettré, passant son bras sous le mien...» «Au dîner somptueux offert en mon honneur par le ministre Esculado...» «Le consul, apprenant mon arrivée, s’empressa...» «La délicieuse marquise de la Friponnetta, à côté de qui j’eus le plaisir de me trouver à table chez l’archevêque de Tolède...»

Humble piéton, pérégrinant sac au dos, poudreux et roussi, je fus privé de ces honneurs prodigués à mes confrères princiers. Je n’eus de conversation intime avec aucun diplomate, aucun ambassadeur, aucun prélat, aucun maréchal. Loin de recevoir l’hospitalité de quelque monarque, c’est à grand’peine que j’obtins parfois celle des plus modestes _posadas_, et encore fallait-il, au préalable, montrer un _douro_ entre le pouce et l’index.

Eh! mes camarades, une pièce de bon aloi frappée aux effigies nationales, est encore dans tout pays ce qu’il y a de mieux comme lettre de recommandation, et même de plus économique. Joignez-y une forte trique, de bonnes jambes, des pieds sains, et vous passez à peu près partout.

C’est du moins ce que je croyais et me disais avant de traverser l’Espagne. Grave erreur, le douro ne suffit pas toujours. L’aubergiste espagnol, le moins commerçant de tous les aubergistes, ce qui ne veut pas dire le moins voleur, place ses aises avant le douro. C’est ce que fait chaque Andalou, d’ailleurs, à tous les degrés de l’échelle sociale. Fainéant comme un lézard, il se console de sa misère et excuse sa paresse par ce fier proverbe: _Profit et honneur ne vont pas dans le même sac_.

Dans le faubourg de Tolède, où nous débouchions tout poussiéreux, fatigués et assoiffés, nous montrâmes vainement le douro. Nous étions en si triste équipage que j’hésitais à pénétrer en cette cité qui se dressait devant nous comme une merveille oubliée de l’Orient. Je tenais à faire préalablement toilette, mais l’_amo_ nous engagea à continuer notre chemin.

Il est vrai qu’il était midi passé, heure où les vagabonds et les _bandoleros_ seuls osent se présenter aux portes. En un pays où tout gentilhomme qui se respecte est bravement étendu à l’ombre ou ne s’aventure au soleil que muni d’une vaste ombrelle par égard pour le teint, le _posadero_ ne pouvait que s’indigner d’être dérangé à l’heure de sa méridienne, heure sacrée, que peuvent seuls s’aviser de troubler des étrangers malappris.

Il faut de bien graves événements pour réveiller un Espagnol qui fait sa sieste. Turenne, voulant ravitailler je ne sais plus quelle place assiégée par un corps d’armée de Sa Majesté Catholique, attendit midi. Tout le monde dormait au camp, général, officiers, soldats, factionnaires. Le convoi, sans entrave, passa.

Nous dûmes donc continuer notre chemin et traverser le pont d’Alcantara. Notre pas résonna sous les vieilles et gigantesques portes mauresques qui le flanquent, et à ce bruit insolite un carabinier de la reine entr’ouvrit un œil qu’il referma aussitôt.

Nous gravissons la chaussée montueuse qui côtoie les remparts et passons sous la porte _del Sol_, pour nous arrêter à la première auberge d’aspect honnête, que nous rencontrons, la _posada_ de _Santa-Cristina_, à l’entrée de la place de la Constitution. Heureusement on y est éveillé.

Si jamais, lecteurs, vous allez à Tolède, gardez-vous de la _posada_ de _Santa-Cristina_. Elle est tenue par le _señor_ Manuel Fernandez, le roi des aubergistes filous.

Il soupçonna, sans doute, en nous des millionnaires déguisés en colporteurs et nous le fit sentir sur sa note.

Je lui sus gré, cependant, de ses louables efforts pour nous délivrer d’un visiteur qui voulut à tout prix, pendant que nous étions à table, nous offrir ses civilités et services, en qualité de compatriote.

Quand sur le sol étranger on rencontre un Anglais, un Russe, un Allemand, un Turc, un Yankee, un Chinois, rien que de très naturel; mais la vue d’un Français étonne toujours un peu et quand ce Français vient à vous, la bouche en cœur, si le premier mouvement est de lui serrer la main, le second est de serrer son porte-monnaie, car neuf fois sur dix c’est à ce dernier qu’il veut rendre hommage.

Je ne cherche ni à expliquer, ni à excuser cette impression, je la constate simplement.

«_Señores_, nous dit le soir au souper le _señor_ Manuel Fernandez, car tout le monde est seigneur dans ce pays-là, le seigneur français insiste pour vous parler. C’est la quatrième fois qu’il vient. Je l’ai renvoyé; il ne se lasse pas. C’est un homme persévérant.

--Que nous veut-il?

--Souhaiter la bienvenue à ses compatriotes.

--Il est bien aimable.

--Tous les Français le sont, _señor_.»

On ne peut décemment refuser de recevoir un compatriote qui se présente si obstinément pour vous souhaiter la bienvenue.

«Qu’il entre donc.»

Nous voyons une sorte de Gascon moitié sacristain, moitié souteneur qui débute par nous dire qu’il est placier en vins et finalement se propose comme cicerone.

«Je connais tous les bons endroits de Tolède, nous dit-il en clignant de l’œil, vous savez, tous les bons endroits, les cafés et le reste.

--Merci, nous ne venons pas ici pour voir des cafés.»

Il ne se décourage pas et nous offre des cigarettes. Pour nous en débarrasser, nous l’engageons pour le lendemain et, afin d’être certains de ne plus le voir, nous lui payons sa journée d’avance.

En effet, nous ne le revîmes plus.

Un autre gré que je sais au señor Manuel Fernandez, c’est d’avoir mis à notre service une petite brunette à teint mat, pas plus haute que ça, et qui est bien la plus singulière petite créature que j’aie rencontrée dans les _posadas_, _ventas_, _hospederias_ et _paradors_. Elle n’était pas enceinte comme celle de l’auberge de la route de _los Passages_, bien qu’elle eût au moins quinze ans, mais il était visible qu’elle ne tarderait pas, car elle avait la bosse de la maternité.

Tout d’abord, elle trompait fort son monde; quoique assez mignonne et jolie, elle prenait un air si terriblement revêche, pincé et désagréable, avec sa petite face toute confite en vertu et la multitude de médailles pendues à son cou, que je l’avais surnommée la _petite dévote de Compostelle_. Dévote? Fiez-vous à ces dévotes-là!

Je ne sais si elle allait souvent s’agenouiller devant le somptueux autel de la miraculeuse Vierge de Tolède, mais il est bien certain qu’elle lui préférait de beaucoup celui du dieu Pan, et sa dévotion y était ardente autant qu’infatigable.

Fort maussade, farouche et sévère au dîner, elle se dérida au souper et le lendemain matin était tout à fait apprivoisée et gentille.

Le seul désagrément attaché à cette jeune personne est qu’elle était habitée par des puces. Chaque fois qu’elle s’approchait de nous, il nous en arrivait deux ou trois en éclaireurs; mais il faut leur rendre cette justice, aux premiers mouvements hostiles, elles regagnaient prestement le gros du bataillon.

Ces petites bêtes, paraît-il, ne se dépaysent pas facilement; elles ont la nostalgie de la chair natale--je parle des puces de Tolède--comme les poux arabes, elles retournent vite à leur premier propriétaire.

C’est ce qu’elles durent faire à notre départ de la posada; elles délogèrent de nos personnes pour reprendre leur ancienne demeure, qui, debout sur le seuil de la porte, nous disait: _A dios! a dios!_ d’un air plein de dignité.

Et jusqu’au détour de la rue, nous aperçûmes la petite _dévote de Compostelle_ nous faisant signe de la main droite, tandis que de la gauche elle se grattait avec nonchalance.

Le dernier souvenir vivant que j’emportais m’abandonna sur le pont de Tolède, juste au moment où je me croisais avec un paisible muletier qui rentrait en ville fredonnant quelque vieil air, un client sans nul doute de l’_hôtel de Santa-Cristina_, où il dut la réintégrer.

XXII

LA VIERGE EN CHEMISE ET LE CHRIST EN JUPON

Une des singularités de la plupart des vieilles cités espagnoles, ce sont des rues entières dont de chaque côté, les fenêtres barricadées par d’épais grillages, le plus souvent en saillie, donnent l’aspect attristant d’une succession de petites prisons. Mais dans les quartiers riches, les réjouissantes enluminures des façades mitigent cette impression pénible. Les méridionaux raffolent des fresques et des trompe-l’œil: fleurons, rosaces, mascarons, médaillons, fifres et hautbois, guirlandes de fruits, de fleurs et d’amours, Vénus et Apollon, cornes d’abondance, Cérès et Pomone, voltigeant dans des flottements d’écharpes diaphanes, courent des frises au rez-de-chaussée. L’amour du décor est porté si loin qu’on peint de fausses portes, de faux volets, des colonnades, des balustres, de fausses grilles[11].

[11] Les Italiens surpassent sous ce rapport les Espagnols. Non seulement ils imitent à la perfection une fenêtre ouverte, mais ils la garnissent souvent d’une belle dame qui tient un bouquet et sourit aux passants.

Pour en revenir aux portes barrelées de fer et aux grilles véritables, l’on se demande comment, avec de semblables précautions, une fille bien née et si bien gardée peut perdre son capital. Avec ce luxe de ferronnerie, les mamans dorment sur leurs deux oreilles, oubliant qu’à l’âge de leurs filles elles les gardaient ouvertes et qu’il n’y a ni grille ni verrou qui tiennent quand l’amour, plus que les puces, commence à démanger.

C’est ainsi que, par de chaudes soirées d’août, j’aperçus plus d’un joli minois avec des allures inquiètes de l’oiseau en cage, aspirant à la liberté.

Une nuit, entre autres, que mon pied se foulait aux cailloux pointus de la rue tortueuse et déserte, je découvris un élève de l’École militaire de Tolède, adolescent imberbe, filer, près d’une fenêtre basse, ce qu’on appelle, je ne sais pourquoi, le parfait amour, vu qu’il est fort imparfait.

Un grillage serré laissait juste une petite place pour une toute petite main, et celle-ci l’occupait de son mieux. Elle passait, se retirait, puis repassait encore pour se livrer à des lèvres goulues. Quel appétit, mon futur capitaine! A cet âge on a de telles faims, et n’avoir qu’une main sous la dent!

Le reste du plat était des plus croustillants et apéritifs, autant que j’en pus juger par une inspection rapide; chaussé que j’étais d’_alpargatas_, le couple absorbé ne m’entendit pas, et je distinguai dans un fond intense d’ombre, grâce à une lanterne urbaine, la blanche esquisse d’une ravissante fillette, que l’amour, quand tout dormait, tenait éveillée. Elle me vit et, retirant brusquement sa main, disparut dans les ténèbres, comme l’image fugitive du bonheur.

Le jeune affamé, qui pourtant ne se repaissait que d’un festin de Tantale, me jeta un regard sombre, furieux de ce que j’eusse interrompu une seconde la frénétique succession de ces bouchées illusoires.

Mais d’autres pas s’approchaient et une voix, celle du veilleur de nuit, retentit dans le silence:

«_Ave Maria carissima!_ Il est minuit. Le temps est serein.»

Minuit! Tout le monde dort à Tolède.

Pas une lumière aux balcons.

L’amoureux jugea qu’il était temps de partir.

«A dimanche, dit-il, _amiga de mi alma_.»

Je n’entendis pas la réponse, mais je compris bien que c’était à la cathédrale qu’on se donnait rendez-vous.

Cela m’amène à en parler, mais je veux dire préalablement un mot de la synagogue, la seule que possédèrent les juifs d’Espagne.

Tolède fut, en effet, la ville bénie des tribus d’Israël, et bien que les membres en soient à peu près disparus,--je parle des juifs judaïsants,--l’on y rencontre à chaque pas le type de la race dans toute sa pureté.

Ils devaient la faveur spéciale dont ils jouissaient à la tradition qui prétend que les juifs de Tolède, consultés par le grand prêtre Caïphe, votèrent l’acquittement de Jésus.

D’après les historiens, cette synagogue était une merveille architecturale de l’art oriental. Les Maures la transformèrent en mosquée. A leur expulsion, elle passa au culte catholique, et finalement fut mutilée et dépouillée de toute richesse artistique sentant le juif ou le Sarrasin, par une prêtraille imbécile secondée par l’ignorante et fanatique canaille.

D’une antiquité respectable, la cathédrale subit, comme la synagogue, diverses destinées, mais échappa au vandalisme. D’église elle devint mosquée, pour redevenir église. C’est maintenant la primatiale et l’une des plus riches du royaume. Immense et magnifique, ses cinq nefs produisent sur tout ce qui n’est pas absolument anglais ou philistin la plus profonde impression. Cent fois, de plus autorisés que moi l’ont décrite, aussi n’insisterai-je pas sur les merveilles qu’elle contient, mais ce que vous ignorez peut-être, c’est que la bonne Vierge Marie en personne la visita.

Vous me croirez si vous voulez, la chose est authentique, et il n’y a pas à hausser les épaules et à dire: «Mon bel ami, vous nous en contez», puisque je l’ai vu. Oui, j’ai vu l’endroit précis où la sainte Vierge s’arrêta après son voyage du ciel à Tolède. Le sacristain, personnage digne et grave, m’a montré l’empreinte de son pouce sur la pierre où elle posa le pied, pierre religieusement enchâssée dans le mur. Si vous ne me croyez pas, allez-y voir. Vous trouverez même l’inscription gravée qui l’atteste:

_Cuando la Reina del Cielo Puso los pies en el suelo En esta piedra los puso._

«Quand la Reine du ciel posa le pied sur le sol, c’est sur cette pierre qu’elle le posa.» Il faut croire qu’elle était fatiguée du voyage, car elle pesa lourdement.

Comme bien vous le supposez, les Tolédains furent excessivement flattés de cette bonne visite. Mais dans l’impossibilité de la lui rendre ils ont tenu à lui prouver leur gratitude, et par de petits cadeaux entretenir cette amitié distinguée.

Dans une chapelle belle comme un rêve des _Mille et une Nuits_, ils parèrent leur Vierge comme jamais sultan amoureux ne para l’odalisque chérie. Ils lui achetèrent les plus riches écrins, la plus somptueuse des garde-robes. Certaines de ces jupes sont chargées de pierreries d’une valeur de plusieurs millions de réaux. A chaque fête de l’année, on renouvelle sa toilette, on lui change de robe, de diadème, de boucles d’oreilles, de bagues, de collier.

Le grand luxe des dames espagnoles consistant principalement en bagues, il est tout naturel que la Dame du Paradis en soit chargée.

Vous avouerez avec moi que les bons Tolédains ne pouvaient mieux faire les choses et montrer plus décemment combien ils étaient sensibles aux excellents procédés de la Mère de Dieu.

En m’extasiant devant cette splendide toilette, l’idée me vint de demander si le trousseau était complet, si enfin en lui changeant de robe on lui changeait aussi de chemise.

Le sacristain que j’interrogeai timidement me répliqua, indigné de mon doute:

«Une chemise! certainement elle a une chemise, et toute brodée de fleurs d’argent.

--Ah!

--Oui, monsieur, et je vous prie de croire qu’elle est aussi propre que le reste.»

Le reste! quel reste? Le fonctionnaire avait une mine si rébarbativement dévote que je n’osai pousser plus loin mes investigations.

A côté d’une aussi somptueuse Vierge, le pauvre Jésus fait triste figure, sur sa vieille croix de bois, affublé de son jupon qu’on change, j’espère, aussi quelquefois.

Que n’est-il venu rendre visite, comme sa mère, à la cathédrale de Tolède!

Devant cet inconvenant jupon, je me suis remémoré le mot de Diderot: «L’indécent n’est pas le nu, mais le troussé,» car il me semble placé là tout exprès pour donner une furieuse envie aux curieuses petites Espagnoles de le trousser pour voir ce qu’il y a dessous.

Ce jupon, dont on affuble non seulement Jésus, mais les deux larrons qui le flanquent, est un obstacle sérieux à l’investigation que citait Fra Gabriele de Barletta, l’une des lumières de la chaire au quinzième siècle, et dans les sermons macaroniques duquel la Fontaine tira, dit-on, sa fable des _Animaux malades de la peste_. Prêchant à Naples pendant un carême, il raconta aux dévotes extasiées que la belle Samaritaine reconnut Jésus-Christ à trois choses: son vêtement râpé, sa barbe blonde et sa circoncision.

Voilà qui était pousser un peu loin l’examen!

XXIII

LES BONNES LAMES DE TOLÈDE