Sac au dos à travers l'Espagne
Part 11
Venir à Tolède pour voir _Steel_ ou _Sheffield_, marqué sur le couteau dont vous vous servez à table, produit le même désenchantement que lire sur les pyramides une réclame vantant les bienfaits du _cirage américain_ ou de la moutarde anglaise.
C’est ce qui nous arriva dans le _comedor_ de _Santa-Cristina_.
«Il n’y a donc plus de coutelleries à Tolède? demandai-je, indigné, au patron de l’auberge.
--Si, señor, et de belles, aussi bien garnies qu’à Madrid. Et la preuve, c’est que ce sont les Anglais et les Allemands qui les approvisionnent.
--Les Allemands!»
Je venais justement d’acheter un superbe couteau. Je le tirai de ma poche, et, après avoir vérifié la marque de Tolède gravée au milieu d’un grand luxe d’arabesques, je l’exhibai fièrement à mon hôte.
«Ça, dit-il, après l’avoir examiné, c’est un Berlin tout pur. Vous l’avez acheté chez le _señor_ Pedro, la grande boutique du coin. Il ne se fournit qu’en Allemagne.
--Vous plaisantez. Et cette marque de fabrique?
--C’est pour filouter les étrangers. Les Anglais mettent leur marque sur leur coutellerie; celle-là, les Espagnols l’achètent; les Allemands, au contraire, mettent la nôtre, et on la vend aux visiteurs.»
Encore une désillusion. Qu’on vienne nous parler des bonnes lames de Tolède: elles sont confectionnées de l’autre côté du Rhin!
Le _posadero_ disait vrai. Là, comme partout, comme à Paris, comme à Londres, comme à New-York, l’Allemagne envahit, gagne du terrain, se faufile dans les industries privées dont elle finit par s’emparer entièrement. Les Allemands ont donc obtenu, de la plupart des armuriers, à l’aide de fortes remises, le droit de forger une coutellerie de pacotille qu’ils leur expédient frappée de la marque de la maison espagnole.
La manufacture de l’État garde heureusement le monopole des armes blanches pour l’armée, mais je n’oserais jurer qu’il ne s’y introduit pas des cargaisons des manufactures prussiennes.
Elle fabrique en même temps une certaine quantité d’armes de luxe pour les très rares amateurs. Ces armes portant l’estampille officielle, ce qui est au moins une garantie, ne sont pas au-dessous de leur antique réputation. On ploie des sabres et des épées devant vous aussi aisément que branches de saule.
On y fait aussi de menus objets de bijouterie d’acier, broches, épingles affectant la forme de poignards et de yatagans très habilement ornés d’arabesques d’argent et d’or. Les ouvriers cherchent leurs modèles dans les magnifiques reproductions de l’_Alhambra_ de Grenade, réduites avec beaucoup d’art et d’exactitude par un artiste grenadin, _Diego Fernandez Castro_, et qui fournissent des variétés infinies de merveilleux dessins.
La manufacture se trouve à un kilomètre environ des derniers remparts de la ville, au bord du Tage, à l’extrémité d’une riche plaine couverte de jardins et d’abricotiers, l’une des ressources de Tolède. On y arrive par un joli chemin carrossable, le _Paseo de la Vegabaja_.
C’est un bel et vaste édifice, construit par Charles III, qui fit de louables efforts pour relever cette vieille industrie moribonde. Rien qu’à cause de cela, on peut lui pardonner d’avoir vécu vingt-neuf années sans femme et sans maîtresse.
Quand on traverse ces grands ateliers presque déserts, on se demande ce que sont devenus ceux d’où, au premier appel, s’élancèrent vingt mille armuriers pour suivre Jean de Padilla, le chef des _communeros_, au secours de Ségovie!
Mais alors Tolède comptait deux cent mille habitants, réduits aujourd’hui à dix-huit mille.
Aussi les bourgades des environs, jadis si riches, si populeuses, ne sont plus que de misérables hameaux.
Les ruines mêmes des palais ont disparu. Plus trace de celui des rois visigoths, et c’est par hasard qu’un paysan découvrit, il y a une trentaine d’années, en heurtant le soc de sa charrue à une pierre de taille enfouie, un caveau du palais où se trouvaient encore suspendues neuf couronnes royales.
A propos de Visigoths, comme nous suivions les bords du Tage, passant devant les forts éventrés des Sarrasins, nous aperçûmes une vieille tour et quelques débris d’arcades.
«C’est la tour de Roderic,» nous dit une jolie lavandière à jupon jaune.
La tour de Roderic! Quel réceptacle de souvenirs!
Nous voici en face du seul témoin d’un de ces épisodes romanesques comme il en fourmille dans les dessous de l’histoire officielle et grave et qui changent et bouleversent mieux encore que les coups d’État et les Parlements la destinée des peuples.
Un après-midi, un gracieux essaim de jeunes patriciennes, folâtrant sur les rives du Tage, s’assit pour chercher la fraîcheur sous l’ombre projetée de la tour solitaire.
La place était déserte. Les grands arbres des jardins royaux bordaient le fleuve et empêchaient d’être vu des sentinelles des remparts. Qui fit la proposition d’un bain? Qu’importe! Elle fut acceptée avec joie, et voilà les jouvencelles s’ébattant dans les eaux; elles se livrent aux plus folâtres jeux, et quand elles furent lasses du bain, dans le simple appareil des Naïades, on paria sur les plus gros mollets. La belle Florinde l’emporte. Des mollets on passe aux cuisses. Encore Florinde. Sur cette voie, il n’était guère possible de s’arrêter, bien qu’on allât remontant. Une feuille de glaïeul, unité de circonférence suffisante pour toutes, se trouva au point extrême trop courte pour Florinde; il fallut chercher parmi les robes éparses une cordelette de lin.
A ce concours, plus divin que celui dont fut juge le sot et placide Pâris, la belle Florinde fut donc déclarée victorieuse, et chose surprenante, elle l’emporta aussi pour la finesse de la taille. Cette victoire lui valut mieux que la pomme de la fable. Elle lui gagna le cœur du jeune et beau Roderic, roi des Visigoths. Caché derrière une meurtrière traîtresse, il assistait, témoin invisible et muet, mais non aveugle, aux émouvantes péripéties de la lutte callipyge. Si, comme vous le pensez, il n’en perdit pas un détail, il en perdit la tête et enleva la belle Florinde qui, sans doute, ne se fit pas trop prier.
Amour, tu perdis Troie et aussi Tolède! Florinde était la fille du comte Julien, gouverneur de l’Andalousie et de Ceuta. Pour venger le déshonneur de sa maison, il ne trouva rien de mieux que de livrer Ceuta aux Maures et de les appeler en Espagne. Le brave et amoureux Roderic courut à leur rencontre, fut vaincu, et tomba noblement à la bataille de Xérès. Et voilà à quoi tiennent les destinées des peuples!
Et voilà aussi pourquoi les femmes de Tolède, filles et matrones, dont pas une n’eût hésité à faire ce que fit la belle Florinde, ont flétri l’endroit où se baigna avec ses compagnes l’aimable fille, cause inconsciente des malheurs de sa patrie, du nom odieux qu’il porte encore: _El baño de la cava_ (le bain de la p...).
Mais nous autres, étrangers, d’une vertu moins farouche, nous ne pouvons que féliciter la divine Florinde. Sans elle, nous n’aurions pu admirer ni la mosquée de Cordoue, ni l’Alhambra de Grenade, ni les jardins du Généralife, ni l’Alcazar de Tolède, ni la _Puerta del Sol_, ni les autres merveilles mauresques. Tout ce qu’il y a de beau, de vraiment artistique, d’utile et d’agréable, vient des vainqueurs des Visigoths, depuis les palais jusqu’aux poteries; depuis les canaux d’irrigation[12] jusqu’à la _guitare_ et au _fandango_. Ils ont été les éducateurs de l’Europe. Astronomie, mécanique, médecine, histoire naturelle, philosophie, nous leur devons tout, et l’Espagne plus que tous.
[12] Les magnifiques jardins qui entourent Valence, ceux de Cordoue, de l’Alhambra de Grenade et du Généralife sont dus aux Arabes. Depuis eux, nulle amélioration n’a été apportée.
Le sombre et néfaste Philippe III, qui, à la sollicitation du Saint-Office, promulgua le funeste édit qui chassait définitivement les Maures, porta un coup fatal à l’industrie et au génie espagnols. Et à travers les siècles écoulés, c’est encore le reflet de leur grande et majestueuse image qui couvre l’Espagne de ses plus brillantes couleurs.
En rentrant en ville par la porte Cambron, construite par le roi Wamba et réédifiée par les Arabes, nous nous trouvâmes en face de _San Juan de los Reyes_, dont les fenêtres sont ornées de guirlandes de chaînes énormes, qu’on dit être celles des captifs chrétiens délivrés à Malaga et à Alméria par Ferdinand et Isabelle. Pour porter de pareilles chaînes, ces captifs devaient être de terribles géants. Cette église, dont l’architecte Juan Guas occupa cent vingt-deux maîtres tailleurs de pierre, est bien l’un des monuments religieux les plus curieux qu’on puisse voir. Je parle de l’intérieur, car la façade, construite cinquante ans après la mort d’Isabelle la Catholique, n’est en quelque sorte qu’une muraille laide et sans style. Malheureusement, les splendeurs architecturales de la nef, la frise, le transept, les statues, les tableaux des vieux maîtres, furent mutilés pendant l’invasion et les guerres civiles, et le sacristain nous montra de vieilles et précieuses toiles sur lesquelles une soldatesque ivre avait tiré à mitraille, vandalisme qu’il ne manqua pas d’attribuer aux _Franceses_.
XXIV
VISITE AUX FOUS
Je ne sais si c’est à notre qualité d’étrangers--qualité cependant peu appréciée partout, excepté en France--que nous eûmes l’avantage de pénétrer sans lettre d’introduction, sans _ticket_, sans formalité aucune et sans pétition préalable dans l’hospice des fous et des folles de Tolède.
En revenant de l’Alcazar, l’ancien palais de Charles-Quint, assis sur les fondations de celui des rois maures, qui domine majestueusement la ville et sert d’École militaire aux cadets, nous trouvâmes la porte ouverte et nous entrâmes comme chez nous.
«Il faut d’ordinaire la permission du docteur, nous dit le concierge, auquel nous offrîmes un _bonjour_ métallique; il est absent, mais je vais prévenir la mère Gertrudis.»
Nous attendons dans un vestibule coupé par un long corridor, et en examinant les _bondieuseries_ de la muraille, nous arrivons à une solide grille, porte donnant accès à une cour plantée d’arbres et entourée d’arcades. Quatre ou cinq hommes assis sur un banc, vêtus les uns du costume andalou, les autres de la courte blouse des Manchois, coiffés de sombreros ou de foulards, semblent causer paisiblement comme de tranquilles citoyens devisant du changement de ministère.
Mais nous sommes aperçus. Une tête de Don Quichotte après ses mésaventures s’avance précipitamment vers la grille:
«Caballeros, nous dit à la hâte ce chevalier de la Triste Figure, béni soit le ciel! Je m’appelle Pedro Lopez d’Alsasua, et j’offre 100 000 réaux à qui me fera sortir d’ici.
--Il faut le croire, nous cria un petit vieux à cheveux blancs et à mine également lamentable; don Pedro n’est pas plus fou que moi, et si ma fille ne m’attendait pas...
--Cent mille réaux, señores, continua le premier, il suffit d’aller trouver l’alcade... Mon frère, pour me voler, m’a fait enfermer ici. Une enquête...»
Une religieuse d’une quarantaine d’années, à physionomie dure, la mère Gertrudis sans doute, arrivait avec un énorme trousseau de clefs, suivie d’une compagne plus jeune et de mine plus avenante.
Elles nous jetèrent un regard scrutateur et voyant que nous n’avions l’air ni d’huissiers ni de procureurs, on nous donna sans plus de formalité l’accès de l’antre.
Nous voici dans la cour. Une vingtaine d’hommes, les uns assis sur les bancs, fument des cigarettes; d’autres sont étendus à l’ombre des arbres; ils se lèvent et viennent nous examiner avec curiosité. Nos bérets nous firent d’abord prendre pour des Basques. Un superbe gaillard d’encolure herculéenne et de fière tournure sous son vêtement de montagnard du Guipuzcoa nous adressa quelques mots en langue vasconne. Nous lui faisons signe que nous ne comprenions pas, et dès lors il se tut, mais s’attacha à nous avec ténacité; sa veste rejetée sur l’épaule à la manière castillane laissait à découvert ses bras musculeux et nus, ornés et réunis aux poignets par une solide paire de menottes.
«Il est très dangereux, nous dit la plus jeune sœur chargée de nous chaperonner, et d’une force extraordinaire. Quand il est furieux, il n’y a pas trop de huit à dix hommes pour le contenir. C’est pourquoi on lui met les menottes... par précaution. C’est plus sûr.»
L’hôpital est bien tenu. Je ne dirai pas qu’il est dans les conditions de _Sainte-Anne_ ou de la _Salpêtrière_, mais cellules, préau, dortoirs, cuisine, sont d’une grande propreté. De la salle de récréation, c’est-à-dire du jeu de paume, large galerie d’où l’on domine la ville, on jouit d’un splendide panorama sur la riche vallée du Tage, et bien que les Espagnols passent pour être insensibles à la beauté de la campagne, la vue de ces fertiles _huertas_ ne peut avoir sur les fous qu’un effet bienfaisant.
Quelques-uns, le visage collé contre les grilles, suivaient mélancoliquement les méandres du fleuve ou la route blanche qui serpente, comme s’ils y cherchaient les traces de l’écroulement de leur vie.
Beaucoup de ces fous d’ailleurs me paraissaient en possession de leur raison entière. Qui sait le point précis où la folie commence? Que de gens courent libres par les rues plus fous que les fous enfermés! Il est vrai que le chancelier Bacon disait, il y a quelques siècles: «Les Espagnols paraissent plus sages qu’ils ne le sont.» C’était aussi l’avis de Charles-Quint qui ajoutait: «Les Français, au contraire, sont sages tout en ayant l’air de fous.»
Était-il réellement fou ce malheureux qui me répétait sans cesse à l’oreille:
«Monsieur, je vous jure que je suis aussi sain d’esprit que vous. Ce que je vous dis est sérieux. Des parents infâmes m’ont fait enfermer pour s’emparer de mon bien. J’offre cent mille réaux...
--Il dit vrai, interrompit encore le petit vieux; si ma fille n’était pas si jeune, elle s’occuperait de son affaire; ce serait beau pour elle, cent mille réaux! Quelle dot! Elle est si jolie; mais si jeune... comment voulez-vous? Seize ans, monsieur, seize ans! Puis elle elle est toute seule, puisqu’elle n’a plus de mère et que je suis ici.»
Il réfléchit un moment et continua se parlant à lui-même:
«O santa Maria! comment suis-je ici? Comment peut-il se faire que j’aie laissé ma fille toute seule! Comment? Comment?...»
Il se tut, regarda autour de lui comme s’il cherchait à se rappeler le drame, et de grosses larmes coulèrent sur ses vieilles joues parcheminées.
«Allons! Manuelo, dit la sœur d’une voix douce... Encore! Votre fille va venir vous chercher; elle vous grondera si vous avez les yeux rouges.»
Le bonhomme s’essuya rapidement de ses doigts, puis regardant ses hardes usées:
«Je vais vite changer d’effets pour sortir avec Anita.
--Tenez-vous tranquille, Manuelo, il n’est pas l’heure. Quand elle viendra, je vous appellerai.»
Et, s’adressant à nous:
«C’est tous les jours ainsi. Il a perdu la raison à la suite de la mort de sa fille. Et, depuis dix ans, il l’attend chaque jour.»
Les fous s’étaient mis à une partie de paume, et chacun rivalisait d’adresse voulant nous montrer son savoir-faire, se tournant, heureux, de notre côté, à chaque coup habile, cherchant notre approbation.
Quelques-uns interrompaient de temps en temps la partie pour nous demander ou nous offrir des cigarettes.
Nous laissâmes quelques _pesetas_ pour ceux qui me pouvaient se procurer du tabac, et en honnêtes gens, ils nous remercièrent avec beaucoup de dignité, puis nous prîmes congé de la _section des hommes_ pour nous diriger vers celle des femmes, suivis de tous les locataires qui nous serrèrent la main avec effusion, comme à des confrères, même l’athlète à menottes qui nous tendit forcément à la fois les deux siennes, tandis que le vieux se haussait sur la pointe des pieds pour voir si sa fille n’apparaissait pas au fond du corridor et que le señor don Pedro Lopez d’Alsasua me répétait une dernière fois à l’oreille:
«Cent mille réaux, monsieur, cent mille réaux! Ne l’oubliez pas. Cent mille réaux...»
XXV
LE COIN DES FOLLES
«Comment cela est-il arrivé?» demande un personnage de roman espagnol à quelqu’un qui vient de lui raconter le désastre et la ruine de toute une famille: «Le vin et les femmes, _señor_; la cause de tous les malheurs.»
On ne pouvait pas dire du troupeau enjuponné, parqué dans la cour ouverte devant nous, que le vin et les femmes l’avaient poussé dans cet enclos de misère. Un certain nombre, les hommes peut-être; en tous cas, pas la boisson. Les maisons de folles de la Grande-Bretagne renferment quatre-vingts pour cent de détraquées par l’alcool; en Espagne, on en trouverait à peine une sur mille. Le mysticisme et toutes les formes du délire religieux, l’érotomanie, l’abandon d’un amant, et aussi, là comme partout, l’avidité d’héritiers et de collatéraux impatients, peuplent les hospices d’aliénés.
Beaucoup de vieilles, plus idiotes que folles, des filles mûres à l’aspect ascétique et terrible, une dizaine de très jeunes, deux ou trois très jolies.
Parmi celles-ci, je remarquai une étrange figure de gitana, aux cheveux noirs ébouriffés, crépus, coupés à la Ninon; quinze ou seize ans au plus. Couchée sur le ventre, au soleil et nu-tête, malgré la chaleur, le menton appuyé sur les mains, elle regardait attentivement une fille d’à peu près son âge qui, à genoux, à quelques pas, marmottait des prières coupées de signes de croix, exécutés avec une rapidité risible, tandis que non loin d’elle, une autre jeune fille à mine vulgaire, se tâtait successivement et sans relâche les membres et toutes les parties du corps comme pour s’assurer que rien ne manquait.
Notre arrivée, ou plutôt les exclamations des folles arrachèrent la gitana à la contemplation de la dévote; elle tourna vers nous son visage doré de lumière, ses grands yeux ardents et noirs, puis, se dressant d’un bond, accourut grossir le groupe qui déjà nous entourait.
Deux gardiennes laïques, redoutables matrones, se précipitèrent, lui barrant le passage.
«_Niña_, va-t’en, lui dirent-elles, il faut être sage, va-t’en.
--Je veux, moi! riposta la jeune fille en se débattant.
--Tu n’approcheras pas, coquine.»
Elle cherchait vainement à se dégager des solides bras qui la retenaient, essayant de griffer et de mordre, et, dans son impuissance, se mit à pousser des cris aigus.
La religieuse avait prêté main-forte aux gardiennes, et les folles regardaient la scène, les unes avec indifférence, les autres en riant.
«La douche! et au cabanon!» cria, d’une galerie supérieure, la mère Gertrudis.
On l’entraîna et elle s’engouffra bientôt dans les ténèbres d’une cellule d’où, même à travers la porte close, perçaient ses cris et ses supplications de petite fille:
«Je serai sage, pardon, ma bonne sœur, je serai sage!»
Nous étions assez émus de cette exécution subite, par notre présence occasionnée, car nous comprîmes, d’après les explications brèves et indignées de la religieuse, vertueuse sans doute par vice de nature ou manque d’occasion, que la pauvre enfant n’était que malade d’amour et que plus sûrement que toutes les douches, un vigoureux dragon eût suffi pour la calmer.
Nous quittâmes bien vite la cour, et à l’extrémité d’un long corridor la sœur nous arrêta devant une porte fortement verrouillée. Elle frappa quelques petits coups cabalistiques et une gardienne à l’air horriblement féroce ouvrit. Nous nous attendions au spectacle de quelque folle furieuse essayant de se briser le crâne aux murailles ou dansant dans l’état de nature une gigue du sabbat: nous nous trouvâmes, au contraire, en face d’une grosse dame fort tranquille, aux cheveux grisonnants, à la physionomie sympathique, résignée et douce. Assise dans un fauteuil, près d’une fenêtre barricadée d’une double rangée de grilles, elle semblait n’avoir d’autre occupation que de contempler la campagne ou, triste diversion, la vilaine figure de sa gardienne.
«C’est une _señora_, nous dit la religieuse, qui appartient à une des plus grandes familles de la Manche. Elle a quarante-neuf ans et est depuis trente-deux ans notre pensionnaire. Comme vous le voyez, on la traite avec égards. Sa famille paye pour qu’elle ait un appartement à part et toutes ses commodités.»
Et elle nous montra avec beaucoup de complaisance l’appartement de la _señora_ qui se composait de la salle à manger, d’une chambre à coucher et d’un oratoire, le tout meublé à l’espagnole, c’est-à-dire de la façon la plus lacédémonienne.
«Vous le voyez, beaucoup voudraient être folles pour être aussi bien logées.
--Et en quoi consiste sa folie?
--C’est difficile à dire: depuis des années, elle devient très calme; mais autrefois elle avait des crises, hurlait jour et nuit, refusait de manger, voulait se détruire; on lui a donné tant de douches, tant de douches, qu’elle a fini par devenir un peu plus raisonnable. Maintenant elle reste des semaines sans prononcer une parole.»
Un cas bien singulier pour une femme que celui de ne pas parler, et le sien m’intéressait vivement, d’autant qu’on m’expliqua qu’un frère aîné l’avait fait enfermer parce qu’en dépit de ses remontrances elle s’était enfuie avec un jeune _caballero_ sans nom et sans fortune, dont elle était éperdument éprise.
«Mais la pauvre fille n’était pas folle?
--Cela dépend du point de vue où l’on se place, répondit la sœur, l’amour entraîne à toutes les extravagances. D’ailleurs, ajouta-t-elle, si elle n’avait pas été folle, on ne l’eût pas reçue ici.»
Devant cette raison concluante, nous ne pouvions que nous taire, et la pauvre femme demeurait impassible.
Ses regards ne se tournaient même pas vers nous. Elle avait l’aspect résigné des victimes qui savent qu’il n’y a plus d’espoir. Combien de fois depuis trente-deux ans, combien de fois alors qu’elle était encore belle jeune fille, et depuis, femme mûre, le grincement des verrous de sa porte a dû la faire tressaillir! Était-ce la délivrance?
Fouillez les hospices d’aliénés, vous y trouverez, soyez-en sûrs, avec des variantes, l’histoire de la folle de Tolède. Car si, comme le dit le romancier espagnol, le vin et les femmes occasionnent toutes les folies, elles sont encore en moins grand nombre que les crimes patronisés par la société.
XXVI
A TRAVERS LA MANCHE
Traverser la Manche à pied; voir poindre au matin, dans les teintes violettes de l’horizon au delà des plaines safranées le hameau terreux où l’on gîtera le soir; suivre le monotone chemin tracé au milieu des pierres et des gigantesques chardons aux tiges bleues; n’avoir pour rompre l’implacable uniformité du paysage que l’aile décarcassée d’un moulin à vent, une tour éventrée, un mur en ruines, ou le rocher solitaire et nu où viennent tourbillonner les aigles; ne pouvoir s’abreuver qu’au vin surchauffé de la gourde battante aux flancs, voilà qui est fait pour lasser les plus intrépides marcheurs: aussi, dès la troisième journée après notre départ de Tolède, nous hissâmes-nous sur un coche qui passait.
_Arre! Arre!_ Il pouvait contenir huit personnes au plus: deux à côté du cocher et six à l’intérieur. Mais le nombre limité des places n’arrête jamais le voiturier espagnol, non plus du reste le voyageur. Quinze déjà occupaient le coche quand nous l’arrêtâmes; en m’accrochant aux colis et en enlaçant de mes jambes une sœur des pauvres, juchée sur un panier de grenades et qui s’offrit avec complaisance à me servir de point d’appui, je réussis à m’installer. Cinq cents mètres plus loin, on remorqua une marchande de pastèques qui, sans façon, s’assit sur mon ventre, et l’on se remettait à peine en route, que deux gendarmes suants et poussiéreux voulurent à leur tour monter à l’assaut.
Cette fois, voyageurs et voyageuses protestèrent énergiquement. La religieuse allégua les carabines dont elle avait grand’peur et qu’elle soutint être chargées malgré les dénégations officielles; d’autres, plus irrévérencieux, alléguèrent les bottes qui, elles aussi, étaient chargées et fortement. Ils durent céder devant l’indignation générale et, pour les consoler, la marchande de pastèques leur offrit un de ses fruits qu’ils se partagèrent aussitôt fraternellement.