Sac au dos à travers l'Espagne
Part 12
_Arre! Arre!_ Nous dévorons le pays. Les cochers de Paris devraient bien prendre exemple sur leurs confrères espagnols et changer leurs somnolentes rosses contre des mules de Castille. Ils verseraient tout autant, mais iraient au moins plus vite. Nous traversons Temblèque et sa ceinture de moulins à vent; Puerto Lapice où Don Quichotte rencontra de si aimables demoiselles. Mais d’aimables demoiselles nous n’en vîmes point. Quelle collection de laiderons que toutes ces petites Manchoises! Peut-être nous eussent-elles semblé moins laides sous la mantille, mais coiffées d’un affreux foulard plié en triangle et noué sous le menton, elles semblaient toutes affligées de maux de dents.
Femmes et jeunes filles paraissent suffisamment malpropres. Si elles prennent des bains, ce ne doit être que rarement. Ces races méridionales ont l’eau en horreur. Récemment, sur le versant sud des Alpes-Maritimes, dans la vieille et pittoresque bourgade de Roquebrune, assise sur des blocs de conglomérats écroulés, dont les pentes plantées d’orangers vont se perdre dans les flots bleus, je demandais à de brunes jeunes filles si elles descendaient souvent se baigner dans la mer.
«Nous baigner! s’écrièrent-elles. Nous ne nous baignons jamais.
--Et pourquoi?
--Nous n’aimons pas cela. Ce n’est pas la coutume. C’est bon pour les belles dames de Mantoue et de Monaco. On se moquerait de nous.»
Et à quoi servent donc les maîtres et les maîtresses d’école s’ils n’enseignent pas aux enfants les premiers principes d’hygiène?
Espagnoles ou Provençales, petites-nièces ou petites-filles des Arabes ne devraient pas ignorer que, dans la sagesse de l’Islam, il est prescrit aux femmes cinq ablutions par jour.
Partout dans la Manche, le sang maure est visible, dans l’éclat des yeux, la teinte orangée de la peau, le noir des chevelures. Au village de Villasecca, entre Tolède et Aranjuez une coutume qui empêche les femmes de se montrer sur la place aux heures du marché témoigne encore de cette origine musulmane.
Si les _posadas_ et les _ventas_ des Castilles laissent à désirer, celles de la Manche sont pires. C’est toujours le réduit blanchi à la chaux, avec des images coloriées de saints jusque sur la couchette de fer, pour les voyageurs de distinction; mais, s’il est déjà occupé, le nouvel arrivé s’étend comme il peut et où il peut sur les cailloux pointus de la salle commune, vestibule ouvert à tout venant, gens ou bêtes. On ne peut pas dire que cela soit sale, malgré l’irruption incessante de poules faméliques escortées de leurs couvées, à cause des fréquents coups de balai que donne la matrone ou ses filles, mais certains sentiments de propreté, surtout une délicatesse des nerfs olfactifs, font absolument défaut. Comme beaucoup de Parisiens habitués dès l’enfance à la mauvaise odeur des ruches malsaines et des égouts pestilentiels, ces gens ne la sentent plus.
C’est ainsi qu’à Santa-Elena, bourgade d’aspect civilisé où nous trouvâmes le luxe d’une _posada_ qui s’intitulait hôtel, nous fûmes saisis dès notre entrée dans la salle à manger par d’affreuses émanations dont ni hôtelier ni servante ne semblaient incommodés.
Un petit garçon et une petite fille, aimables chérubins, pêchaient à la ligne dans un vase de nuit complet laissé négligemment près de la porte par quelque maritorne paresseuse. La maman les voyait faire et souriait. Il faut bien que les enfants s’amusent.
La Manche était, affirme-t-on, autrefois, le pays d’Espagne où l’on chantait et où l’on dansait le plus. Peut-être du temps de Don Quichotte ou de Gil Blas, mais on a, semble-t-il, changé cela. Tous ces Manchois m’ont paru fort tristes, aussi taciturnes que peu hospitaliers. Quand vous êtes chez eux, on dirait qu’ils n’ont qu’une pensée, celle d’être débarrassés de vous. Ce n’est pas là qu’il faut s’attarder à politicailler autour du comptoir. Le marchand de vins de _Val de Peñas_ diffère essentiellement de celui de la Villette. «Nous payons, nous buvons, nous sortons,» répète constamment, dans un roman espagnol, un _mastroquet_ à ses clients, pour leur rappeler leur devoir. Si tous les confrères ne le disent pas, leur mine renfrognée démontre suffisamment l’impatience de vous voir reprendre votre route aussitôt que vous avez bu, mangé et payé. L’Espagnol ignore l’art si français de pousser à la consommation.
Pas partout, cependant; la femme, loin du mâle, maître légitime ou non, se déride. Une joyeuse commère chez qui nous nous étions rafraîchis nous engagea à demeurer.
«Mon mari est parti ce matin pour Mançanarès, nous dit-elle; il ne reviendra que demain soir; je puis vous offrir un lit et vous fricasser un poulet.»
Le poulet fut aux tomates et excellent, mais le lit fut aux puces.
La dame était ornée de deux assez jolies filles, brunes à point et de l’âge d’un vieux bœuf, comme eût dit maître Alcofribas, ce qui nous avait tentés.
Après avoir passé la soirée en jeux aimables et innocents, nous nous retirâmes dans la chambre commune. Avant de se dévêtir, la mère et les deux sœurs s’agenouillèrent au pied de leur lit et firent leurs prières à la _señora_ du ciel. Puis l’on souffla la chandelle et l’on se déshabilla chastement dans l’ombre.
Tout se passa convenablement. Encore cette fois, la vertu, objet de mes plus chers désirs, fut sauve. Rien ne fut perdu, pas même l’honneur. En cette chaude nuitée manchoise, dans les combats qui se livrèrent, il n’y eut que des puces de tuées.
XXVII
MANÇANARÈS
A mesure que nous avançons, les plaines deviennent plus désolées, les chardons plus hauts, plus grosses et nombreuses les pierres. Elles y poussent comme marmaille en logis de mendiants. Chaque année, les paysans les rassemblent, en forment de grands tas, mais l’année suivante, ils en trouvent encore et toujours plus nombreuses. Triste récolte qui n’en permet pas d’autre.
En cette désolation au fond d’un pli de terrain s’étend _Argamosilla de Alba_, où Michel Cervantès écrivit les premiers chapitres de son œuvre immortelle. C’est là qu’il fait naître et mourir son héros. Le cadre sied bien au chevalier de la Triste Figure. La maison est encore debout avec sa vieille façade roussie, son portail écussonné. Il y a une dizaine d’années, un éditeur de Madrid, Ribadeneiro, eut l’idée originale de l’acheter et d’y installer une imprimerie d’où sortit, pour les amateurs, une superbe édition de _Don Quichotte_.
Nous nous rafraîchîmes d’un large broc de vin du _Val de Peñas_, dont les plants de vigne ont été, dit-on, apportés de Bourgogne, à la _venta de Quesada_ où se fit la fameuse veillée des armes, servie par une maritorne mal peignée, qui devait descendre en droite ligne de celle du Toboso. Il ne faudrait pas, d’ailleurs, s’aventurer à vouloir démontrer aux gens d’Argamosilla que Don Quichotte est sorti tout armé du cerveau de Cervantès; de par tous les saints de la Manche, vous vous feriez rompre les os. Il n’est si mince grigou du pays qui ne compte parmi ses ancêtres un des personnages du roman. L’hôte de la _venta_ se déclare l’arrière-neveu du patron primitif. J’ai trinqué avec un barbier chirurgien qui se prétend petit-fils ou petit-cousin de celui qui soigna Don Quichotte et m’a dit être l’ami d’un gros meunier du voisinage, descendant de Sancho Pança. Je n’ai pas osé lui répondre qu’il mentait comme un arracheur de dents.
Car ce sont encore les barbiers qui, dans la plupart des bourgades, soignent, purgent, posent des ventouses, raboutent et arrachent les dents. Ils s’intitulent _barbiers-chirurgiens-dentistes_ et sont glorieux de leur triple art. A Baylen, de funeste mémoire, j’admirais le portrait d’un de ces praticiens pompeusement exposé à la devanture de son échoppe, dans un magnifique cadre formé d’une triple rangée de canines et de molaires. Je ne sais s’ils sont habiles en qualité de chirurgiens, mais, comme barbiers, ils sont de première force, dignes de leur vieille réputation et excellent toujours «à raser à poil et à contre-poil et à mettre une moustache en papillote».
En approchant de Mançanarès, on voit tout l’horizon crénelé par la grande ligne d’un bleu sombre de la Sierra Morena, et bientôt la ville se montre toute blanche dans une ceinture de verdure, comme un ksour dans l’oasis.
Mais, dès l’entrée, l’aspect enchanteur disparaît. Je ne sais plus quel voyageur, peut-être Alexandre Dumas, l’a représentée charmante à l’excès, pleine de rires et de chansons. Elle a bien changé depuis, et les peu affables habitants semblent devenus bien tristes, à la suite de quelque calamité publique, sans doute, dont la nature m’est restée inconnue. Ou bien, ce qui paraît plus vraisemblable, le voyageur a vu les choses au travers du prisme de quelques flacons de Val de Peñas, écoutant résonner dans la cité silencieuse l’écho de ses propres rires et de ses propres chansons.
En fait de chansons, je n’y ai entendu que des patenôtres psalmodiées dans l’église par un groupe de mauvaises petites vieilles. Elles allaient d’un pilier à l’autre, s’agenouillaient et marmottaient d’un air pressé, puis se relevaient et couraient à l’autre pilier. Il était visible qu’elles accomplissaient quelque corvée obligatoire, peut-être une pénitence du confesseur compatissant pour un mari victime, et qui tenait ainsi pour quelques heures le diable hors du logis. Elles traînaient à leur suite une toute jeune fille qui certainement eût préféré une distraction plus profane, car ses yeux brillants ne paraissaient nullement empreints de la piété et de la modestie séant au saint lieu.
Il faut avoir tué père et mère pour habiter ce centre de mortel ennui. Ou croit entrer dans un ksour du Sahara, en plein midi, alors que gens et bêtes font la sieste, que du minaret de la mosquée le silence plane sur la ville. Mais la chaleur passée, le ksour s’éveille, les chameaux dressent la tête, les chiens secouent leurs puces et les Bédouins leurs guenilles; un grand mouvement de vie circule; les femmes vont à la fontaine, les marchands lèvent leur auvent, les belles négresses du Soudan étalent leurs dents blanches, leurs seins et leurs figues; la caravane passe, la foule s’amasse, les vendeurs publics crient de groupe en groupe le haïk de prix, l’arme damasquinée, la ceinture brodée d’or; les âniers à cheval sur la croupe passent au petit trot, effleurant de leur épaule nue la botte rouge des caïds superbement montés et fendant les flots grossissants de la rue encolorée et tumultueuse.
Ici personne. Le soleil est bas et la torpeur règne encore. Les rues larges et droites, les maisons blanches accentuent la solitude du pavé. Derrière l’éternelle fenêtre grillée, paraît, au bruit de vos pas, quelque figure, symbole du désœuvrement. Chacun s’enferme, fatigué du voisin. Mais, çà et là, par une porte entr’ouverte, l’œil plonge dans le _patio_, le simulacre de jardin au milieu des pierres, la délicieuse cour arabe, fraîche, fleurie, où une treille épaisse, chargée d’énormes grappes, étend son ombre dorée.
Aussi est-il impossible à un étranger de se procurer du raisin. Chacun possédant sa vigne à domicile, les paysans n’en apportent pas au marché. Il fallut mettre à contribution la complaisance un peu rétive de notre hôtelier pour obtenir une grappe qu’il acheta chez un voisin.
Mançanarès ne s’éveille que la nuit. Fatigués de la route et de l’ennui ambiant, nous allions nous coucher à neuf heures lorsque à l’église d’en face éclata, je ne sais pour fêter quel saint noctambule, un carillon enragé. L’orchestre aérien à peine a-t-il lancé sa dernière note que voici un vacarme d’une autre nature. Gens et bêtes arrivaient sur la place de la Constitution qui est aussi celle du marché. J’ai déjà dit que toutes les villes et bourgades espagnoles ont une place de la Constitution, comme elles ont un jardin public, sec, brûlé et poussiéreux appelé les _Délices_.
A grand fracas, on déballe les marchandises. Dix heures n’ont pas sonné, que la place est encombrée d’amas de pastèques, tomates, grenades, citrons, concombres, de guirlandes d’oignons, de piments et d’ail. Une terrible clameur s’élevait. Tous ces paysans paraissaient se disputer avec de grands gestes et prêts à se battre.
«Ils ne se disputent pas, me dit mon hôte, ils arrangent le prix pour le marché de demain. C’est leur manière de traiter les affaires.»
La tempête de voix dura jusqu’au petit jour, puis peu à peu tout se tut. Les maraîchers s’enveloppèrent dans leurs couvertures et s’allongèrent à côté de leurs tas.
Je pensais pouvoir dormir à mon tour, mais le crieur de nuit m’éveilla en sursaut, annonçant à la population qu’il était trois heures du matin, temps serein et le moment de prier _Maria carissima_; comme si elles n’attendaient que ce signal, cinq ou six douzaines de cailles enfermées dans des cages où elles ont autant de place qu’un factionnaire en sa guérite, et accrochées à toutes les fenêtres, commencèrent, avec une désolante uniformité et jusqu’au soleil levé, leurs lamentables appels.
C’est la manie en Espagne d’emprisonner une caille à sa fenêtre pour se donner l’étrange satisfaction d’entendre toute la nuit ce cri triste et bien connu qui rappelle à la réalité le pauvre diable égaré dans le rêve: «_Paye tes dettes! paye tes dettes!_» mais qui dans l’imagination des races du Midi, moins préoccupées des intérêts matériels et dont les exigences de la vie sont moins impérieuses, réveille les amants somnolents par cette plus douce antienne: «_Fais l’amour! fais l’amour! fais l’amour! fais l’amour!_»
XXVIII
EL MURADIEL
A Mançanarès, trompés par la fertilité de la campagne environnante, nous reprîmes à pied la route.
Mais ce n’est qu’un coin de verdure, et nous marchions depuis une heure à peine que le désert recommençait avec ses tas de pierres et ses chardons qui dépassent la taille d’homme.
C’est l’Afrique du Nord dans son côté aride et désolé, ses longues plaines nues, ses torrents à sec; l’autre, la riche et la plantureuse, va bientôt paraître, au delà de la Sierra Morena.
On avait bien raison de dire jadis «les Espagnes», car chaque province a son cachet distinct et bien tranché, différant autant par le sol que par les habitants. Dix peuples dans un seul royaume.
«Par son aspect général, sa faune et ses populations elles-mêmes, cette partie, écrit Élisée Reclus, appartient à la zone intermédiaire qui comprend toutes les contrées barbaresques jusqu’au désert de Sahara. La Sierra Nevada et l’Atlas qui se regardent, d’un continent à l’autre, sont des montagnes sœurs. Le détroit qui les sépare n’est qu’un simple accident dans l’aménagement de la planète.»
En approchant de _Val de Peñas_, les oliviers d’abord clairsemés s’épaississent, forment de délicieux petits bois, puis disparaissent peu à peu pour laisser tout le terrain aux vignes qui continuent jusqu’à _Santa-Cruz_. Bientôt l’horizon se rétrécit, borné par les premières assises de la Sierra. Nous atteignons _El Muradiel_, la dernière bourgade de la Manche, nous enquérant vainement d’une _posada_. C’est cependant une station de la ligne de Madrid à Cordoue, mais la bourgade est assez éloignée, et comme elle est de lamentable aspect, personne ne s’y aventure.
On y venait pourtant autrefois, car c’est la première des colonies appelées _nuevas poblaciones_ que fonda Charles III pour faciliter aux voyageurs la traversée de la dangereuse montagne, aider à la chasse et à la destruction des bandits. Maintenant nul ne passe, le chemin de fer l’a ruinée. Le pays vaut pourtant la peine d’être vu, et j’engage les touristes que n’effraye pas trop la fatigue à prendre la route d’El Muradiel pour traverser le défilé de _Despeñaperros_. Ils ne perdront ni leur temps, ni leur peine.
En attendant, nous cherchions un souper et un gîte. Le chef de station, homme civilisé, nous indiqua un couple de vieux bourgeois, qui consentaient parfois à obliger les _seigneurs voyageurs_ étrangers en échange d’un petit dédommagement en espèces. Ces braves gens, qui paraissaient d’une classe supérieure aux paysans du voisinage, nous reçurent avec une courtoisie à laquelle nous n’étions pas habitués. Une tristesse douce et résignée pesait sur la vieille dame, qui avait perdu tous ses enfants au dernier choléra et sa fortune je ne sais dans quel krach espagnol. Le lendemain, comme nous déjeunions, un Français demande à nous voir. Je me rappelle celui de Tolède et je fais la grimace. Mais ce Français est le châtelain du pays.
Nous voyons entrer un petit jeune homme, à moustache naissante, maigre et au teint basané. Il a appris l’arrivée de compatriotes, événement rare à El Muradiel, et vient nous serrer la main et nous offrir de visiter sa résidence avant notre départ.
Qui veut acheter un château en Espagne? Non pas le château proverbial fait de la quintessence lumineuse de nos rêves que nous bâtissons tous dans les nuages d’or, mais un manoir solide en bonnes pierres de taille, dont la façade forme un côté de la _place de la Constitution_ d’El Muradiel et en fait l’unique ornement.
A vrai dire, c’est plutôt une vaste maison bourgeoise comme on en construisait au siècle dernier, mais le jardin est seigneurial, entouré de murs de dix pieds et occupant à lui seul la moitié de la bourgade.
Même au pays des alcazars et du Généralife, il pouvait passer pour un coin joli de verdure et de fleurs, et le propriétaire en était fier à juste titre. Maintenant il n’en reste plus que des épaves. C’est une ruine de jardin. Les plantes tropicales, les arbres fruitiers transplantés à grands frais, les tonnelles ombreuses et touffues, les arbustes rares, tout cela meurt faute de soins. Les herbes parasites couvrent les allées, dévorent les parterres. Les crapauds infectent les viviers.
Un ingénieur français de la ligne de Madrid à Cordoue avait créé, il y a vingt-cinq ans, cette oasis.
Stationné à El Muradiel et devenu l’heureux possesseur de la main d’une jolie _señorita_ et en même temps de la résidence, il transforma une maigre _huerta_ manchoise, où quelques plants d’oignons et de tomates disputaient la terre aride aux ronces et aux cailloux, en un petit Éden.
Il y travailla durant vingt années; mais depuis cinq ans il est mort et sa veuve a tout laissé périr. Son fils, jusqu’ici au lycée de Bordeaux, ne vient qu’une fois chaque année pour assister au désastre.
Les bons paysans du voisinage qui n’ont pas le courage de planter un radis devant leur masure, parce qu’il faudrait prendre la peine de l’arroser, accélèrent la ruine en pillant et gaspillant ce qui reste de cet orgueilleux verger qui insultait à leur paresse.
«Dès la nuit, nous dit le jeune homme, ils escaladent les murs, où ils se sont fait des escaliers en enlevant les pierres, pour grimper plus facilement. Ils cassent les branches pour cueillir les fruits, arrachent les arbustes, volent nos poules, empoisonnent nos chiens, et font cuire leur soupe avec notre faisanderie. Aussi ma mère dégoûtée laisse tout à l’abandon.
--Ne pouvez-vous donc flanquer quelques pruneaux aux maraudeurs? c’est votre droit.
--Des pruneaux?
--Oui, des pruneaux de plomb.
--Ah! bien oui. J’y ai songé plus d’une fois; ma mère m’en a dissuadé. Si je tirais seulement à poudre au-dessus de leur tête, nous serions mis à sac. Vous n’avez pas idée comme on déteste les Français.
--Cependant votre mère est Espagnole.
--Oui, mais elle a épousé un Français et les gens du pays ne le lui pardonnent pas. Voici mes études terminées; moi demeurant ici, les choses changeraient peut-être, mais je ne veux pas m’enterrer à El Muradiel, et si je trouvais le moindre prix raisonnable, je vendrais avec joie.»
Il me donna un chiffre ridiculement minime qui satisferait son ambition.
L’offre était bien tentante, devenir châtelain dans la province de Don Quichotte! Cette perspective me souriait assez!
Mais je regardai autour de moi, je vis la tristesse et la misère ambiante, la désolation des murs, des champs, des rochers et des pierres, les laides petites Manchoises, les regards hostiles des mâles, et je pris congé du pauvre châtelain pour m’enfoncer dans la montagne, lui faisant la promesse de dire, aussitôt de retour en France, à mes connaissances et amis:
«Qui veut acheter un château en Espagne?»
Ma promesse est remplie.
XXIX
LA CAROLINA
Après le défilé de Despeñaperros, le plus sauvage et le plus pittoresque passage de la Sierra, on entre par _Santa-Elena_ dans l’ancien royaume maure de Jaen. Le pays change subitement d’aspect. C’est la belle Andalousie avec ses lauriers-roses, ses orangers, ses chemins bordés d’aloès et de cactus, ses délicieux jardins, ses coins brûlés, les teintes violettes de ses horizons, son ciel plus bleu et ses femmes plus belles.
Nous nous en aperçûmes dès _las Navas de Tolosa_, où nous rencontrâmes un essaim de jeunes filles dignes de parer un harem, et surtout à _la Carolina_ où les grands yeux noirs de notre jeune hôtesse nous retinrent vingt-quatre heures.
La Carolina est comme El Muradiel et Santa-Elena une des _nuevas poblaciones_ de Charles III et de beaucoup la plus attrayante.
Bien bâtie, gaie et coquette, avec ses rues plantées d’arbres, ses places et ses artères principales à arcades, elle a de plus une garnison, agrément que semblent apprécier fort les beautés caroliniennes. C’est après les sauvages bourgades de la Manche un centre civilisé.
Cependant, à la première _posada_ devant laquelle nous nous arrêtâmes, on nous refusa tout d’abord l’entrée. Une matrone, qui eût fait les délices de Balzac, cousait sur le seuil de la porte avec une petite Andalouse. Elles se lèvent, non pour nous rendre les honneurs, mais nous barrer le passage.
Il faut dire à leur excuse que depuis six semaines que nous arpentions les petits et les grands chemins, nos toilettes et nos visages n’étaient plus de première fraîcheur; nos sacs, maculés, pendaient lamentablement sur nos épaules; nos manches retroussées jusqu’aux coudes montraient des bras couleur de cuir de Cordoue, et, de plus, indépendamment de fortes triques, la crosse de nos revolvers au-dessus de nos ceintures, avec le manche de longues _navajas_, achetées à Santa-Cruz, ne nous donnaient pas la mine de paisibles touristes.
Bref, les hôtesses de la _posada_, intimidées et méfiantes, nous prenant pour des bandits, avaient «la frousse», selon l’expression pittoresque de mon compagnon, qui ne put s’empêcher de rire de la frayeur de ces dames.
«Pas de place ici,» dit résolument la matrone. Mais la demoiselle, apitoyée sans doute par la jeunesse de La Martinière et rassurée par la chevalière armoriée de son doigt, dit quelques mots en notre faveur à sa mère.
«C’est un _douro_! reprit la mère, pensant nous effrayer par l’énormité du prix.
--Un douro, quoi?
--La chambre et les repas.
--Mais cela nous va très bien.»
La matrone paraît surprise que de tels vagabonds puissent lâcher si aisément cinq francs pour le vivre et le couvert, et ses appréhensions augmentent. Aussi on nous installe dans une chambre à deux lits tout près de la porte, afin d’avoir sans doute plus de facilité à nous y jeter au premier méfait.
Il y avait un piano dans la chambre, un piano apporté à grands frais de Paris. A la Carolina, ce moderne instrument de supplice est encore une rareté, et voilà mon compagnon qui, toilette faite, se met à jouer tout son répertoire.
«Ces bandits me paraissent des _caballeros_,» dit la jeune fille.
On nous appelle pour le dîner; on nous fait mine avenante. Une petite servante accorte nous indique, en nous présentant les plats, les meilleurs morceaux.
L’Andalou comme le Castillan est peu hospitalier, encore moins démonstratif; mais, si la glace est rompue, il devient charmant.
Tous ces gens s’apprivoisent si bien, que nous passons la soirée en famille et qu’au lieu de rester seulement la nuit nous stationnons une partie du lendemain.
Oui, les grands yeux de la belle Claudia nous retinrent, et l’énorme tresse de soie noire qui tombait de sa nuque presque au-dessous des jarrets, et son pied chaussé de la pantoufle de Cendrillon, et sa main fine d’Andalouse.