Sac au dos à travers l'Espagne

Part 13

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Elle trouva tout naturel qu’on lui fît une cour assidue. Je crois même que sa mère et elle se fussent offensées s’il en eût été autrement, comme cette marquise d’Alcanizas dont parle la comtesse d’Aulnoy, qui avouait que si un cavalier restait en tête à tête avec elle pendant une demi-heure sans lui demander tout ce que l’on peut demander à une jolie femme, elle en eût éprouvé un si vif dépit qu’elle aurait volontiers poignardé le malhonnête.

«Et lui accorderiez-vous toutes les faveurs qu’il voudrait? lui demanda-t-on.

--Ce n’est pas une conséquence, répondit la marquise; j’ai même lieu de croire que je ne lui accorderais rien du tout, mais au moins je n’aurais aucun reproche à lui faire; au lieu que s’il me laissait si fort en paix, je le prendrais pour un témoignage de son mépris.»

La séduisante Claudia n’eut sur ce point aucun reproche à nous adresser. Œil brillant, lèvres épanouies, étalant ses blanches quenottes, friandes de la grappe de vie, elle en écouta de toutes les façons. Elle paraissait être habituée du reste à cet encens brûlé sous ses charmes de seize ans et nous ne retirâmes de nos madrigaux que le plaisir qu’ils lui faisaient. C’est que la galanterie, cette spécialité des races latines, le culte de la femme qu’on ne rencontre vraiment que là, n’est pas chez l’Espagnol, comme chez le Français et l’Italien, une distraction et un passe-temps, c’est un besoin de sa nature. «L’Andalou courtiserait jusqu’à sa grand’mère,» dit le proverbe.

Nous eussions volontiers passé une semaine à courtiser non la grand’mère, mais la petite-fille, mais il fallait nous arracher aux chauds effluves de ses yeux noirs, et nous prîmes congé de toute la famille qui nous reconduisit jusqu’à la porte qu’on refusait de nous ouvrir la veille, avec poignées de main et des _Vayan con Dios_ vingt fois répétés. Et au coin de la rue, nous nous retournâmes pour voir une dernière fois la brune _señorita_ qui avait, comme les filles de l’Andalousie, «le soleil dans les yeux, l’aurore dans le sourire, le paradis dans son amour», et, agitant son mouchoir, eût peut-être, ainsi que l’hôtesse arabe, bien voulu nous retenir.

XXX

DE BAYLEN A CORDOUE

Baylen, nom de sinistre mémoire. Nous y entrâmes un soir à la suite d’une compagnie de muletiers chantant par les rues raboteuses. La ville n’offre aucun intérêt, et le souvenir de la capitulation de Dupont semble la rendre plus maussade.

Une fontaine commémorative de notre désastre est dressée sur la place principale, surmontée de la statue de l’Indépendance. On l’appelle la _place de la Vierge_; une vierge souvent violée. Une autre petite place plantée d’orangers d’un aspect riant, quelques vieilles maisons écussonnées au milieu de masures, une église où flamboie le gothique fleuri et où toutes les statues sont habillées ou peintes, c’est tout ce qu’il y a d’intéressant à Baylen.

A propos de Dupont, on raconte un mot de son vainqueur Castaños.

Officier de salon, il avait gagné ses grades dans les antichambres royales. La chaleur, les bagages dont on s’était encombré, la suffisance du commandant en chef et, il faut bien l’avouer aussi, l’indiscipline des troupes qui se livraient au pillage gagnèrent pour Castaños la victoire. Il eut le bon sens et la modestie de convenir qu’il n’était pour rien dans ce succès inespéré, tandis que Dupont eut le mauvais goût de faire ce que firent nos généraux de 1870, de rejeter la faute sur tous.

Aussi, lorsqu’il présenta son épée à l’Espagnol en disant:

«Vous pouvez être fier de votre journée, général. Jusqu’ici je n’avais jamais perdu de bataille. J’ai été à plus de vingt, je les ai gagnées toutes.

--C’est d’autant plus extraordinaire, en effet, répliqua Castaños, que moi, je n’ai assisté à aucune bataille dans ma vie.»

Pas plus que Baylen, Andujar, la prochaine étape, n’offre d’intérêt.

Elle est d’un aspect triste et la fièvre y règne une partie de l’année.

Il s’y rattache encore un souvenir de notre histoire. Là, le duc d’Angoulême, pendant que Ferdinand VII était prisonnier des Cortès à Séville, signa l’ordonnance de 1823 qui mit fin aux atroces violences du parti royaliste.

On traverse, au sortir d’Andujar, une des plus riches campagnes de l’Andalousie, par de véritables forêts d’oliviers, de mûriers, d’arbres fruitiers de toutes sortes et de longues étendues de vignes.

Après avoir passé Montoro, on aperçoit, sur la gauche du Guadalquivir, dominant une bourgade, les ruines imposantes des sept tours vieilles de mille ans du château des rois de Cordoue.

Enfin, un dimanche matin, aux sons joyeux des cloches, nous entrons dans la capitale d’Abderahman, le lieu de naissance de Sénèque et le soi-disant de Gonzalve, le grand capitaine, appelé _de Cordoue_ parce qu’il est né à Montilla.

Au temps des Maures, Cordoue comptait 200 000 maisons, 80 palais, 700 mosquées ayant chacune son minaret, 900 bains,--ce qui prouve que la propreté était plus en honneur chez les Arabes que chez les Espagnols, car j’eus certaine difficulté à en trouver un--des marchés, bazars, ateliers sans nombre et 12 000 villages comme faubourg. Là se trouvait le sérail d’Abderahman III avec ses 6300 hôtes, femmes, maîtresses, esclaves, eunuques.

Alors que l’Europe restait plongée dans la barbarie, Cordoue se faisait l’asile des sciences et des arts, et ses écoles de médecine, d’anatomie, de géométrie, de chimie, de musique étaient fameuses. La bibliothèque royale contenait plus de 500 000 manuscrits. Aujourd’hui, la ville est morte, silencieuse, la campagne déserte, l’herbe pousse dans les rues, les palais sont en ruines; les arcades aériennes, les galeries à ogives s’effondrent; les vieilles basiliques mauresques mutilées par le replâtrage catholique sont même vides de chrétiens. Il arrive un moment, dans la richesse des villes comme des nations, où il n’y a plus au delà que la décadence.

Le soir seulement Cordoue reprend un peu de vie. Ses rues désertes s’animent. Les matrones sortent pour les achats, les jeunes gens pour les rendez-vous, et les _señoritas_ se cachent derrière le rideau de leur fenêtre pour les voir passer. Partout encore des grilles. Il faut que les Espagnoles soient bien enragées d’amour pour obliger pères et époux à pareille débauche de ferronnerie.

Mais l’église est là pour mitiger l’effet de ces précautions jalouses. Le bel oiseau, en cage dans la maison paternelle, déploie ses petites ailes dans la maison de Dieu. Comme au temps de Rosine, elle sert de rendez-vous. On y attend son amant en brûlant un cierge à la Vierge, et sous prétexte de réciter les cent cinquante _Ave_ du rosaire, on murmure les doux propos d’amour. Le lieu sanctifie la chose. Le clergé ferme les yeux; il y trouve son compte, paraît-il.

Les rues de Cordoue sont comme celles de Tolède, tortueuses et étroites. La grande préoccupation des méridionaux est de se garantir du soleil, et leurs maisons sont disposées de telle sorte qu’il ne puisse y pénétrer un rayon. Rien de mieux; mais au dehors ils se couvrent de parasols et d’éventails comme s’ils craignaient de s’abîmer le teint. On entend les messieurs se plaindre comme s’ils tombaient de Sibérie:

«_Oh! que calor! que calor!_»

De vigoureux gaillards barbus, à mine de condottiere, poussent des gémissements de petites-maîtresses pâmées.

Par le fait, j’ai remarqué qu’il n’y a guère que les gens du Nord qui sachent supporter le soleil; je mets les Arabes à part, race dure à toutes les fatigues.

Si les rues sont étroites, elles sont en revanche hérissées de cailloux dont la pointe est tournée en haut pour la joie des cordonniers et des pédicures. Le pavage remonte, dit-on, à Abderahman III, c’est-à-dire au milieu du neuvième siècle. Je n’ai pas de peine à le croire, et je doute que s’il n’y en avait pas eu, les Espagnols l’eussent inventé. Ils se sont contentés de le laisser tel quel, se bornant aux plus urgentes réparations. Celui de Paris est plus récent de trois siècles, a du moins progressé.

Connais-tu le pays où fleurit l’oranger?

chante Mignon. Oui, je le connais, mais ce n’est pas à Cordoue qu’il faut respirer ses parfums.

Paris, l’été, a bien mauvaise bouche, mais la brise qui souffle pendant certaines soirées tout imprégnée des miasmes des dépotoirs semble essence de rose à côté de l’haleine de Cordoue.

Je me souviens d’une vespasienne placée sur le _cours du Grand Capitaine_, à l’endroit fashionable de la ville, là où les Cordovanes viennent prendre le frais du soir et entendre la musique militaire sous les allées d’orangers, qui coupait la respiration à quinze pas et se faisait sentir à plus de cinquante.

Je ne sais si, comme MM. les chimistes le prétendent, ce vent est excellent pour l’hygiène; il est en tous cas bien mauvais pour le nez.

D’ailleurs, pas plus que nombre de Parisiens, les Cordovans ne paraissent doués de nerfs olfactifs fort sensibles. Un luxueux café étale ses tables encombrées de clients dans ce vilain voisinage et chacun consomme, rit, badine et jaspine à côté de cette puanteur. Des cavaliers s’arrêtent, des _señoras_ causent longuement de leurs petites affaires, sans paraître le moins du monde incommodés. J’ai vu des amants s’enlacer amoureusement au-dessus d’un égout.

Sur ce cours du _Grand Capitaine_, on assiste dans les soirées douces et lumineuses à un défilé de brillantes étoiles. Ce sont les beaux yeux des Cordovanes qui étincellent dans la nuit. Malheureusement, ici comme ailleurs, la gracieuse mantille disparaît. Les _señoras_ qui n’ont pas encore adopté la mode de Paris en affublent leurs fillettes, et rien de plus drôlet que ces petites Andalouses se promenant gravement près de leur mère, toutes fières d’être enlaidies par ce laborieux échafaudage de carton sur leur tête, tandis qu’il serait si simple de rester gracieuses et jolies.

Des files de voitures font le tour de la promenade, au pas, tristement, comme à la corvée obligatoire des funérailles. C’est la grande _fashion_, la marque aristocratique par excellence. Je ne sais si ces gens s’amusent beaucoup à cet exercice, mais ils n’en ont pas l’air; c’est s’amuser à l’anglaise.

Montés sur de superbes andalous, les jeunes gens de la ville, les rares qui osent porter encore le costume national, parcourent aussi au pas les côtes de la promenade. Il est remarquable comme ces montures ressemblent à celles que peignaient les vieux maîtres flamands: tête fine et busquée, élégante encolure, largeur de croupe terminée par une queue longue et touffue battant le jarret nerveux.

Les Espagnols qui ont abîmé et mutilé tant de belles choses, ont eu le bon esprit de ne pas enlaidir leurs chevaux; ils leur laissent comme les Arabes leur queue et leur longue crinière, utile parure dont les privent si sottement nos _sportsmen_ anglomanes; aussi le cheval espagnol, vigoureux et élégant, ne ressemble en rien à ces squelettes recouverts de tendons, longue échine supportée par des échasses, fabrication de nos voisins d’outre-Manche qui, sous prétexte de perfectionnement, déforment tout, depuis le cochon jusqu’aux caractères.

Au grand Abderahman Cordoue doit sa mosquée, chef-d’œuvre sans pareil, que la lourde stupidité d’une bande de prêtres mutila. Au milieu de ce monument, qui suffirait à la gloire d’un règne, les catholiques ont élevé leur cathédrale, trouant l’harmonie et la pureté des lignes des magnificences orientales par une excroissance de barbarie gothique; «vraie verrue architecturale», comme dit Théophile Gautier, qu’on pourrait admirer ailleurs, comme spécimen le plus complet du style plateresque, mais qui détonne étrangement dans la grande majesté primitive.

Il faut le dire à l’honneur de la municipalité de Cordoue, ce ne fut pas sans ses véhémentes protestations que s’accomplit cet acte de vandalisme. Elle en appela à Charles-Quint et, en attendant la décision souveraine, menaça de mort tout ouvrier qui prendrait part à la démolition.

Le conseil du roi donna tort à l’_ayuntamiento_; le chapitre triomphant se mit immédiatement à l’œuvre. Quand, trois ans après, le roi vint à Cordoue, il fut vivement contrarié et témoigna son mécontentement aux chanoines. Il était trop tard; le flamboyant champignon catholique avait déjà crevé les voûtes et renversé soixante-trois colonnes de porphyre et de jaspe.

Charles-Quint, du reste, traita l’Alhambra de Grenade de même façon que les chanoines la mosquée de Cordoue. Se trouvant trop à l’étroit dans le palais des rois maures, il en fit démolir une partie pour construire à la place et avec l’argent extorqué aux Arabes de la ville un palais renaissance. Vaine dépense, et stérile extorsion. Le palais ne fut jamais achevé et ses murs sans toiture font une grande tache sombre dans les splendeurs de l’Alhambra.

Errant dans la forêt de colonnes de la vieille mosquée d’Abderahman, il me semblait voir surgir dans de longues allées solitaires les fantômes du passé. Les majestueux Maures traversent silencieusement les nefs et vont s’agenouiller devant le _Mihrab_, le saint des saints, chapelle sacrée, rêve d’Orient. Tout à coup, dans les profondeurs mystérieuses, éclate le bruyant orchestre de la musique catholique. Les notes de l’orgue déchirent le religieux silence. Là, dans le temple chrétien auquel le temple musulman forme en quelque sorte un vestibule circulaire, se célébrait en grande pompe je ne sais quelle cérémonie.

Dans les opulentes stalles du chœur, derrière les flamboiements du maître autel et les ferronneries dorées, au milieu des fleurs, des cierges, des statues, des nuages d’encens, une troupe de prêtres à l’air ennuyé entonnaient leurs tintamarresques prières. Mais ils jouissaient seuls de leur propre bruit, de leur pompe, de la splendeur ambiante. Pas un fidèle ne faisait chorus; pas de jolie dévote accroupie sur les dalles jouant de la prunelle et de l’éventail, pas une _manola_ ne caressait les beaux et gros chanoines du rayon de ses yeux veloutés.

En vain les éclats retentissaient dans la cathédrale, appels désespérés à la foi fuyante, en vain l’orgue lançait ses notes les plus saintement endiablées. Rien ne venait. Les acteurs en furent pour leur parade, la salle resta vide. Un vieux mendiant lépreux au profil sémitique qui dévorait une tranche de _chorizo_ à côté d’un pilier fut avec mon compagnon et moi le seul spectateur de la représentation. Et je pensais aux malédictions qui semblent parfois peser sur les races comme sur les familles, inconscientes cependant des crimes ou de l’imbécillité des ancêtres, et je me dis: C’est le châtiment.

Les autres mosquées, que sont-elles devenues? Un tremblement de terre les a, paraît-il, détruites en 1589. A chaque pas dans les ruelles on aperçoit sous d’épaisses couches de plâtre de délicates sculptures, les fines lignes de l’ogive musulmane, seul vestige d’un ancien lieu de prières devenu hangar, grange, magasin ou écurie.

Comme pour Tolède, la description de Cordoue demanderait vingt chapitres; mais ces descriptions ont été faites cent fois, et après celles de Théophile Gautier rien ne peut plus être dit. Aussi ne sont-ce que des impressions que j’essaye de rendre.

Moyennant un laissez-passer métallique, une vieille maugrabine nous fit les honneurs des jardins de l’Alcazar,

Délices des rois maures.

Amas d’orangers, de citronniers, de grenadiers, de buissons de fleurs, coupés par de petits chemins couverts de treilles, le tout arrosé et rafraîchi par une canalisation savante et cette recherche constante de l’ombre particulière aux jardins du Midi. Les bocages mystérieux, les parfums capiteux des fleurs, la tiède atmosphère vous pénètrent d’une langueur étrange, et l’on sent combien, sous ces berceaux enchantés, les voluptueux rois maures devaient aimer à s’y décharger avec l’esclave favorite des soucis du pouvoir. Cependant l’exiguïté relative de ces jardins contraste trop avec la magnificence orientale pour que je ne soupçonne pas les Espagnols d’en avoir mutilé la plus grande partie.

Quant aux _Alcazars_, le vieux et le neuf, _viejo_ et _nuevo_, le premier n’offre de remarquable que les souvenirs qui s’y rattachent, et le second sert de prison.

C’est non loin de là qu’Abderahman fit élever à la plus aimée de ses maîtresses, la belle Zohrah, un palais qui n’a d’égal que dans les contes des _Mille et une Nuits_. Quarante colonnes de granit, douze cents de marbre rare soutenaient et décoraient l’édifice. Les murs des appartements étaient couverts de plaques d’or ouvragé; ceux du boudoir où l’odalisque attendait son seigneur également couverts d’or incrusté d’arabesques en pierres précieuses; des animaux fantastiques en or massif versaient jour et nuit, dans des bassins d’albâtre, des flots d’eau parfumée, où de jeunes esclaves chrétiennes, aussi belles que nues, venaient aider aux ablutions du maître.

Cet Abderahman semblait s’entendre assez à mener joyeusement la vie. Cependant, après son long et glorieux règne, on lut sur la feuille de parchemin où il traça ses volontés dernières:

«J’ai régné cinquante années, j’ai épuisé toutes les joies. Au sein de la puissance, entouré de gloire et de voluptés, je n’ai compté que quatorze jours de bonheur.»

Quatorze jours! La belle Zohrah devait être bien inhabile!

XXXI

GRENADE

«Grenade, coin du ciel, plus éclatante que la fleur, plus savoureuse que le fruit dont elle porte le nom!» Ce n’est pas moi qui parle ainsi, je vous le jure; je me contente de citer un dicton. Mais si Grenade possède la saveur du fruit et l’éclat de la fleur, elle est loin d’y joindre les parfums.

Par le fait, comme la plupart des villes espagnoles, Grenade est infecte en été. Le drainage défectueux, insuffisant, fait des délicieux jardins qui enveloppent ses faubourgs, des réceptacles d’égouts et des foyers d’infection. De plus, l’eau y est impure à cause des infiltrations putrides. Pour obvier au mal, une somme de quinze millions a été dépensée ou plutôt gaspillée sans grands résultats par une municipalité ignorante ou grapinarde.

La capitale de Boabdil, qui comptait au quinzième siècle soixante-dix mille maisons, n’a pas aujourd’hui soixante-dix mille habitants. Sur ce nombre, le choléra de 1855 en tua plus de dix mille en trois mois, de juillet à fin septembre, tandis qu’il ne faisait aucune victime dans sa voisine Cordoue. Il y eut en un seul jour neuf cent treize décès. Les cercueils manquèrent; les mêmes durent servir à quantité de voyages. On y mettait les corps, on les versait dans la fosse et les bières vidées se remplissaient pour de nouveaux transports.

Les fossoyeurs, découragés et effrayés, renoncèrent à la besogne; ils s’enfuirent du cimetière laissant trois cents morts sans sépulture. En vain la municipalité fit appel aux ouvriers, aux bourgeois, à toute la population. Personne n’osait approcher du charnier, et pendant onze jours se putréfiant sous l’ardent soleil, il accrut la peste de la ville.

Enfin un capitaine de la garnison se dévoua. A la tête de ses hommes il procéda à la lugubre, répugnante et redoutable besogne, donnant le premier l’exemple, charriant cet amas de corruption, et, par un héroïsme plus admirable que celui des champs de bataille, contribua à délivrer la cité. Les cadavres, entassés dans de larges fosses, furent brûlés dans la chaux vive.

Il y a trois choses remarquables à Grenade: l’_Alhambra_, le _Generalife_ et l’_Albaycin_, quartier des Gitanos.

L’Alhambra et le Généralife, dont le nom signifie _Maison des fêtes_, m’avaient été trop vantés pour que je ne les trouvasse pas au-dessous de leur réputation; en revanche, l’Albaycin me parut pittoresque et étrange au delà de ce que je me l’imaginais; je parle du lieu et non des habitants qui sont la plus belle collection de sacripants et de drôlesses que l’on puisse rencontrer. Mais, avant de faire connaissance avec ces descendants dégénérés d’une race de forbans aux grandes allures, nous courûmes longtemps par la ville à la recherche d’une vraie danse espagnole.

Je commençais à croire qu’il en était des cachuchas et des fandangos comme des biftecks saignants à l’anglaise, c’est-à-dire une invention purement parisienne, lorsque le hasard nous conduisit dans les environs de la _Viuda de Pena_, à la porte d’une sorte de café d’honnête apparence. Comme nous hésitions à entrer, jetant un coup d’œil dans l’intérieur à peu près vide, un _caballero_ qui fumait une cigarette sur le pas de la porte nous dit que la représentation ne tarderait pas et que dans cinq minutes au plus la salle serait comble.

Nous voici installés en face d’une bouteille de Mancenilla qui est bien le plus insipide vin que j’aie jamais bu et qui est prisé là-bas à l’égal du champagne, et nous attendons une longue demi-heure que les tables se garnissent peu à peu, sans nous douter que nous allions rassasier notre vue de fandangos, de cachuchas, de jotas et autres ragoûts mimiques au piment andalou.

Qu’à côté de ces danses encolorées et chaudes les nôtres semblent puériles et fades! Chez nous les jambes seules fonctionnent et c’est à peine si quelque hanche audacieuse ose montrer qu’elle est en vie. Là-bas, tout le corps palpite, s’agite, se trémousse de la tête aux talons, des lèvres à la croupe, des épaules au bout des doigts, de la prunelle au ventre. Chaque organe a son rôle dans la scène amoureuse que la grâce de la femme poétise malgré sa lascivité.

Et quand on songe que c’est encore aux Arabes que l’Espagne doit ces _poèmes_ mimés, le sage ne peut que s’incliner devant le grand Mahomet, qui seul entre tous les fabricants de religion ait intelligemment et humainement compris les plaisirs de la vie!

Ainsi que dans les _flamencos_ de Madrid, les danseuses se rangèrent sur une grossière estrade contre un fond de muraille blanchie à la chaux. Mais qu’importe le cadre à de pareils tableaux? Malheureusement l’inintelligente vanité féminine gâte la mise en scène. La rage de suivre des modes inappropriées au climat, au pays et aux êtres fait partout son inepte irruption. La coquette et séduisante jupe courte de Rosina s’est allongée jusqu’à cacher sa fine cheville, et sa délicieuse mantille est détrônée par le stupide casque en carton. Couleur locale, que deviens-tu? Les jaunes dames de Yego s’affublent comme nos blanches mondaines et les _manolas_ de Grenade et de Séville ne se distinguent plus des rôdeuses de la Villette.

Il y a quelque trente ans, Mérimée écrivait de Grenade: «Ici on ne voit plus guère que des costumes français. Hier, aux Taureaux, il y avait des chapeaux.» Chapeaux d’hommes et de femmes, on peut ajouter que maintenant on ne voit pas autre chose.

Néanmoins les anomalies et les réformes maladroites de la toilette ne peuvent enlever l’éclat des yeux, la piquante étrangeté de la physionomie, l’opulence des cheveux et la pourpre des lèvres; et, parmi les six ou sept almées de l’estrade, il s’en trouvait de vraiment charmantes, jeunes beautés dans toute la pureté du type castillan.

Pas bégueules, d’ailleurs, et acceptant sans façon les cigarettes et les verres de vin de Mancenilla que nous leur fîmes passer. L’intérêt du patron était visiblement le mobile de leur bonne volonté, car, bien que chacune d’elles s’emparât de deux ou trois verres à la fois, comme si elle se sentait dévorée d’une soif saharienne, elle y trempait à peine ses lèvres, en répandait la moitié par terre avec désinvolture et rendait le reste au garçon.

Pendant les entr’actes, quelques-unes, répondant à notre appel, vinrent s’asseoir à notre table, ne touchant encore au vin qu’elles se faisaient servir avec abondance que pour rendre le salut. Il est digne de remarquer combien toutes ces cabotines et ballerines espagnoles sont sobres et peu gourmandes à l’encontre de leurs congénères des nations plus raffinées, et je me demande si jamais aucune a songé par ses excentricités à mettre ses amants sur la paille.