Sac au dos à travers l'Espagne
Part 14
Pendant que nous causions, l’une d’elles nous prévint qu’à une table voisine un _caballero_ désirait boire à notre santé. C’était notre garçon de chambre de la _Casa de Huespedes_ qui levait son verre, nous faisant gracieusement signe qu’il le portait en notre honneur à ses lèvres. Nous lui rendîmes son _toast_ muet, et il salua avec une dignité d’alcade.
Bien entendu, chacune de ces filles a son _novio_, amant de cœur qui la surveille de près. Il est là, dans la salle, fronçant le sourcil et faisant bonne garde, tenant d’une main sa cigarette et de l’autre caressant au fond de sa poche sa bonne lame de Tolède fabriquée à Berlin, car il est jaloux en diable. Le seigneur garçon d’hôtel devait être l’un de ces élus.
Si la fille est toute jeune, débutante et jolie, le plus souvent l’entrepreneur du spectacle la garde et la tient sous clef. Quelques-uns en ont ainsi trois, quatre et même plus pour leur usage particulier, restant des modes musulmanes que beaucoup apprécieront.
Ces pauvres filles sont logées, nourries, entretenues enfin, à condition qu’elles ne mettent jamais leur joli nez hors de la taverne. Vous pensez si l’envie les en démange par les chaudes nuitées. Mais l’impresario ouvre l’œil.
Toute brebis échappée ne rentre d’ailleurs plus au bercail. Rien de commun, vous le voyez, avec le Bon Pasteur.
Une mignonne petite créature de quinze ans, dont le pas de cachucha nous avait remplis d’enthousiasme, n’eût pas demandé mieux que de prendre la clef des champs, mais par son talent naissant elle aidait à vivre une aïeule infirme et nous n’avions, mon compagnon et moi, ni le désir coupable d’arracher les enfants à leur mère, ni les moyens de faire des rentes à la vieille señora.
Avec nos malles qui nous attendaient à Grenade, nous avions renouvelé notre équipage; aussi nous prenant pour des _mylords_ anglais prêts à toutes les extravagances, ces demoiselles nous reconduisirent-elles jusqu’à la porte, bravant les regards furibonds des habitués jaloux.
Elles nous firent promettre de revenir, promettant de leur côté d’être libres le dimanche suivant et, après la sainte messe, de nous consacrer leur loisir. Leur ambition se bornait à se montrer en voiture découverte dans les faubourgs de Grenade et leurs rêves de gourmandise à tremper des _azucar esponjados_ dans les limonades glacées.
Mais le temps qui pressait et le dieu hasard, souverain des voyageurs, nous privèrent de ces distractions honnêtes et peu coûteuses comme toutes les pures joies.
XXXII
LES GITANOS
Ne vous attendez pas à ce que je vous présente le gitano légendaire avec son éclatant costume, ses cheveux tressés, ses _navajas_ et sa guitare en sautoir. Celui-là n’existe plus que dans les opéras-comiques. Le gitano s’est civilisé, il porte des souliers et des chaussettes, consulte l’heure non plus au ciel mais à sa montre, change de linge presque chaque semaine, ou du moins le dimanche exhibe un faux col propre.
Cependant il n’a pu changer de teint ni de visage et ces hommes qui sous le vieux costume seraient superbes avec leurs grands yeux noirs, leurs lèvres rouges et sensuelles, leur peau dorée, ressemblent, accoutrés des hardes modernes, à de lamentables juifs, ce qu’au fond ils sont tous. Tels quels cependant dans ce quartier de l’Albaycin, ces habitations creusées dans le roc de _Sacro-Monte_ séparé de la montagne du Généralife par la vallée étroite et profonde où coule le Darro, et de Grenade par une enceinte de murailles arabes, ils offrent à l’étranger l’aspect le plus imprévu.
Au flamenco de la _plaza Campillo_, nous avions trouvé un petit gitano qui nous offrit de nous servir de cicerone et de nous recruter pour un _baile_ un personnel complet de danseuses assorties; car quelles que fussent les séductions pimentées des fandangos et des cachuchas, nous avions ouï dire qu’elles n’étaient que menuet de pensionnaires auprès de celles des _gitanas_.
Le drôle qui faisait la joie des clients en imitant au moyen de pétarades buccales tous les airs du clairon, nous sonna dès six heures le réveil sous nos fenêtres.
Nous voici partis, lui devant, tantôt faisant la roue, tantôt jouant de la trompette avec son nez, distraction qu’il interrompait tout à coup lorsqu’il rencontrait des jeunes filles ou des femmes en faisant mine de se jeter sous leurs jupons, puis il se relevait et reprenait sur le clairon une marche triomphale. Quelques-unes se fâchaient, mais la plupart riaient, la première surprise passée, habituées sans doute aux facéties du chenapan.
Nous sortons de Grenade et nous débouchons dans l’Albaycin, racolant sur notre route un second bohémien d’une quinzaine d’années qui nous salue d’abord d’un _good morning, gentlemen_, puis d’un _bonjour, messieurs_, et s’attache à nos talons. Comme ses congénères, il baragouine dans toutes les langues de façon à pouvoir voler cosmopolitement.
Nous montons par des chemins kabyles, poussiéreux, malaisés, bordés de cactus et d’aloès. Çà et là, une misérable hutte sur laquelle sèchent des loques et d’où sort un chant mélancolique, une voix fraîche et douce de jouvencelle; à côté une chambre creusée dans le roc, où des femmes et des filles demi-nues procèdent à leur toilette du dimanche. On interpelle nos guides, on leur demande qui nous sommes, et, réponse faite, on rit; on va _pelar la pava_, «plumer la dinde», ou plutôt les dindons! Les dindons, bien entendu, c’est nous.
Après plus d’une heure de montées et de descentes et d’autres montées, nous rentrons dans le faubourg. Nos deux drôles n’ont pas rencontré les demoiselles du corps de ballet qu’ils se proposaient de nous offrir. Enfin, au détour d’une ruelle empuantie, nous tombons sur trois ou quatre _donzellas_ semblables à celles qui rôdent autour des casernes. Le bruit s’est rapidement répandu dans le Landerneau bohémien que nous cherchons des danseuses, et elles viennent offrir leurs services. Quelques fillettes les escortent et se mettent à nos trousses, mendiant. Nous enfilons d’autres ruelles désertes et empestées et précédés par une ravissante petite gitana, bouton d’or de la troupe, nous pénétrons dans une sorte de taverne où un jeune monsieur à la tête sémitique nous offre des sièges avec force salutations.
C’est le _prince des gitanos_, nous disent nos guides, dont l’un, celui racolé en route, paraît être de sa plus proche parenté. S’il est prince des gitanos, il n’en paraît pas pour cela plus glorieux, car il est vêtu comme un dauphin de barrière, et c’est lui qui va nous jouer de la guitare.
Dumas père a donné jadis un récit détaillé de sa rencontre avec les gitanos de Grenade. Il parle d’un jeune garçon de quinze à seize ans, à mine vicieuse, frère de la troupe. Il y était, je l’ai déjà nommé. Il y avait aussi le père de famille, le patriarche, vieille canaille; la mère, sorcière maugrabine, et toute la bande de coquines et de coquins, parents, frères, cousins, jusqu’au marmot pendu à la mamelle roussie et donnant déjà des signes de scélératesse profonde. Rien de changé. La même famille renaissait avec ses stigmates, l’aïeul remplacé par le fils, la sorcière par la jolie jeune fille devenue sorcière à son tour, et ainsi de suite à travers les générations.
Seulement, plus de couleur locale, plus de robe écourtée et chargée de volants, plus de jambes nues, plus de paillettes, plus même de castagnettes, car les quatre ou cinq coquines qui dansèrent les remplaçaient par des claquements de doigts. A part le teint basané, les yeux énormes chargés d’éclairs, les lèvres lippues et le profil hébraïque, rien ne distinguait ces fruits grenadins des _pêches à quinze sous_ des boulevards extérieurs.
Le _prince_ s’assoit en face de nous, les princesses prennent place à ses côtés; il pince une ouverture et une chorée de faunes commence.
C’est d’abord l’_ole_, que l’on ne danse sur aucun théâtre et qui exige, comme d’ailleurs les scènes qui suivirent, un huis clos absolu. Mais le huis clos est inconnu chez les gitanos, race simple et primitive, qui fait tout au grand jour. La porte, grande ouverte comme celle de la maison du sage, permet à une fourmilière de fillettes, petites et grandes, attirées par les airs de guitare, de passer la tête et de témoigner, par leur mine épanouie, le plaisir qu’elles prennent à cette petite fête de famille. Plus d’une, sans doute, a cent fois assisté au spectacle, mais il est, paraît-il, de ceux dont jamais fille ne se lasse.
L’_ole_, pantomime de bacchante endiablée, fut suivi par le _vito_, sorte de trépignement amoureux où les hanches jouent le principal rôle, lequel fut remplacé par la _moca_, scène épileptique où un homme et une femme se font vis-à-vis. Je n’en décrirai pas les péripéties, pas plus que celles d’une autre danse, qu’on peut appeler la _danse du chapeau_, un chapeau y étant l’accessoire indispensable.
C’est celui du danseur que, d’un coup de main, la danseuse a enlevé, non pour se le mettre sur la tête, au contraire. Le fond du feutre est plié et placé de façon à offrir au partenaire un orifice digne de l’âne d’Apulée, et gestes et coups de hanches d’aller leur train.
Cela dépasse les limites du naturalisme; aussi acteurs et spectateurs indigènes, natures peu éthérées, semblent y prendre un extraordinaire plaisir. Fillettes et garçons crient bravo et demandent _bis_.
Nous dont la pudibonderie ne dépasse pas le niveau de celle d’une chambrée de dragons, finissons par être écœurés de ces priapées immondes, et demandons qu’on baisse la toile.
C’est le quart d’heure de Rabelais. Nous avions eu l’imprudence de ne pas faire de prix, pensant qu’avec quatre _douros_ et une bouteille d’_aguardiente_, dont nous avions régalé la bande, toute cette abjecte bohême s’estimerait largement payée. Nous étions loin de compte; on exigeait 50 francs. Nous n’en avions, par prudence, que 25 en poche. On les refusa fièrement. Le _prince_ fut superbe de dédain, et il s’en fallut de peu que les _princesses_ ne nous crachassent à la figure, tant était profonde leur indignation.
Nous voulons sortir, on nous barre le passage. La chambre est pleine de gitanos et de gitanas criant tous à la fois. On se prépare à nous faire un mauvais parti lorsque la vue des revolvers calme soudain les plus enragés. Enfin, en levant les bras et les yeux au ciel, comme pour prendre le Seigneur à témoin des iniquités dont il souffre, le patriarche accepte nos 20 francs.
Ce n’est pas fini. Aussitôt, un petit panneau branlant dans une imitation de vieux cadre, sort comme par enchantement de la foule. Le vieux voleur nous présente un _Murillo_ authentique et signé. Il n’y a pas à s’y méprendre.
C’est au moins le dixième qu’on nous offre depuis notre arrivée à Grenade et dans les prix les plus doux. Grenade, comme Séville, fourmille de _Murillos_. Tout le monde vous en propose: marchands, bourgeois, hôteliers, cabaretiers, bohémiens, voyous. Il va sans dire que le _Murillo_ est une affreuse croûte qu’on vous fait d’abord 1000 francs et qu’on finit par vous laisser pour 10. Celui qu’on nous présente n’est que de 20 douros. Nous le repoussons avec indignation et, par degrés, il descend à cent sous.
«Refuser cent sous pour un _Murillo_ authentique,» s’écrie la bande en chœur. Et l’on nous accable de diverses épithètes qui, bien que lancées en langue gitane, ne nous laissent nullement indécis sur leur signification. Nous sommes des _cancres_, des _épiciers_, des _philistins_.
Nous sortons enfin, heureux de revoir le ciel au-dessus de nos têtes, mais sous l’appréhension de recevoir d’en haut quelque projectile; heureusement, nos craintes étaient mal fondées; nous ne sommes suivis que par deux ou trois petites gitanas, filles, sœurs, cousines ou nièces du prince, qui, pendant plus de cent pas, nous harcèlent pour avoir un sou.
XXXIII
LES BANDOLEROS
Si l’Espagne pittoresque, celle de Figaro, de Rosine, de la cachucha et de l’échelle de soie, s’en va ou plutôt est depuis longtemps morte pour le touriste banal qui la cherche aux alentours des voies ferrées, descend à l’hôtel de Paris ou de Londres et s’étonne que l’insipide garçon cosmopolite en habit noir qui lui sert le bifteck aux pommes commandé, ne lui apporte pas, en même temps, la couleur locale sur ses épaules, on la retrouve pourtant çà et là, en s’aventurant par les chemins peu fréquentés de la plaine et en s’enfonçant dans la montagne.
--Mais il y a les brigands?
--Oui, madame, il y a les brigands, mais ceux-là encore deviennent rares, c’est comme les lions d’Algérie, il faut courir après et chercher longtemps pour en apercevoir, et encore ne les rencontre-t-on plus guère que dans les _Sierras_ de l’Andalousie.
Malaga, Jaen, Séville, Grenade, ont de temps en temps les colonnes de leurs feuilles quotidiennes agrémentées par les exploits des _Bandoleros_, mais, à moins que le crime ne soit bien audacieux et bien atroce, il n’a qu’un faible écho au delà des monts. Je ne parle pas, bien entendu, du bandit isolé qui travaille pour lui seul, vole et assassine honteusement dans la nuit, mais du vrai routier, du descendant des Mandrin, des Georges Duval, des Jack Turpin, des Cartouche, qui opère en grand et en plein soleil, commande à une bande de gaillards audacieux et solides qui mettent leurs talents au service de la communauté.
C’est ainsi que depuis une douzaine d’années, deux aimables pandours, vraies figures d’opéra-comique, tiennent en échec carabiniers et garde civique, avec une poignée de gentilshommes de grands chemins et rappellent les hauts faits des plus légendaires héros de la geôle et de la potence.
J’ai nommé _Melgarès_ et _El Visco de Borges_.
Belles dames et gentes demoiselles, ne tombez jamais entre leurs mains, vous passeriez un émouvant quart d’heure, car autant qu’_escarpes_ ils sont amoureux.
Beaux garçons, bien tournés, musculeux et agiles, ayant à peine quarante ans, braves et généreux à l’excès, durs aux riches et doux aux pauvres, dépensant sans compter le bien mal acquis, je ne connais pas beaucoup de nos aimables fils de rastaquouères et de banqueroutiers qui pourraient se flatter d’atteindre à leur taille. Aussi sont-ils fort aimés des femmes--comme ils le méritent,--et pour eux-mêmes, chose peu commune.
Il n’est pas de village de la _Sierra Nevada_ où Melgarès et El Visco ne comptent une ou plusieurs jeunes et jolies jouvencelles, toutes prêtes à tirer pour eux le poignard de la jarretière.
Ce qui me gâte ces beaux bandits, c’est qu’ils se mêlent de politique, non pas que je leur croie des convictions profondes--combien de nos politiciens en ont-ils?--mais à l’époque des élections, ils se font les agents actifs des candidats peu scrupuleux. Dans certains cantons de la montagne ils exercent même plus d’influence que curés et alcades.
Ils se montrent dans les bourgades, se promènent sur la place publique quand le gendarme a le dos tourné, et souvent ce fonctionnaire le tourne avec intention, vont dîner à l’auberge, visiter leurs amis, protégés par la crainte qu’ils inspirent aux hommes, et la sympathie des femmes pour tout ce qui sent l’audace et la virilité.
Si par hasard ils sont signalés et que la garde civique arrive en nombre, les habitants n’ont jamais rien vu et les gendarmes reçoivent invariablement la réponse: _No sé nada_.
Ces romantiques brigands ne commettent d’ailleurs aucune déprédation dans les villages, ni dans les _ventas_ et _posadas_ les plus isolées, et ne tuent qu’à leur corps défendant, pour leur légitime salut. Ils entrent, s’assoient, boivent et mangent, se mêlent à la conversation des muletiers, apprennent les nouvelles, et payent largement leur écot.
Souvent on les connaît, on leur fait bonne mine; la petite servante quoique un peu effrayée leur glisse ses regards de velours; mais d’autres fois on ignore l’importance de pareils hôtes et alors Melgarès, d’un naturel enjoué, s’amuse à terrifier la compagnie. Un jour dans une auberge, près de Mançanarès, il se présente avec trois ou quatre de sa troupe.
«Je suis Melgarès, dit-il à l’hôte épouvanté, il nous faut servir prestement à manger et à boire, et ce que tu as de meilleur. Or, çà, où est ta femme? tes filles sont-elles jolies? Qu’elles paraissent céans, ou j’incendie ta baraque, après quoi je donnerai de l’air à tes boyaux.»
L’aubergiste appelle sa femme et ses filles qui arrivent toutes tremblantes. La mère, matrone mamelue, est encore fort passable, les filles sont fraîches et dodues. Melgarès se contente de leur caresser le menton, il embrasse la plus jeune, et leur offre à toutes une jolie croix en or.
Mais s’il est doux au pauvre monde, pour les bourgeois cossus il est sans pitié. Il faut lui laisser son argent ou une partie de sa peau. Il continue la tradition des coupeurs d’oreilles. Quand il tient un _pante_, il ne le lâche intact que contre espèces sonnantes. Vingt mille réaux ou une oreille. Comme on tient à ses oreilles on s’arrange à payer les réaux.
Le chef de police de Malaga, dont la banlieue était mise en coupe réglée par les deux chefs des _bandoleros_, avait juré qu’il aurait leur peau. Il avait l’habitude de prendre une voiture et de parcourir les faubourgs après le coucher du soleil. Un soir il monte dans un fiacre et part pour sa promenade ordinaire.
Après deux ou trois milles il ordonne au cocher de rebrousser chemin; mais celui-ci fait le sourd et fouette ses mules à grands coups. On arrive en pleine campagne, trois gaillards de mauvaise mine se présentent aux portières; on ouvre; l’un d’eux s’assoit sans façon à côté du magistrat interdit, puis l’on repart au galop.
«Qui êtes-vous?» s’écrie le chef de police.
L’intrus répond froidement:
«Votre Excellence a manifesté le désir de voir de près El Visco de Borges et Melgarès. El Visco vous conduit; Melgarès a l’honneur d’être à vos côtés.»
Sur ce, il siffle, la voiture s’arrête, le cocher paraît, on allège le magistrat de sa montre, de son argent, de la chevalière que porte tout vrai _caballero_, puis on l’engage à descendre:
«Vous n’êtes qu’à trois lieues de votre maison, lui dit Melgarès, vous êtes gros, la marche vous sera profitable.»
Et après force saluts ironiques, ils le laissent au milieu du chemin sans lui faire d’autre mal.
Cachet bien espagnol; ces aimables bandits sont tous superstitieux et dévots. Ils portent des scapulaires, brûlent des cierges à la madone et font des offrandes aux chapelles en renom. Gautier raconte d’un de ces voleurs typiques, prédécesseur de Melgarès et d’El Visco, une amusante prière.
Blessé à mort dans une bagarre, il demandait un confesseur. Mais il n’y avait autour de lui que des soldats de la maréchaussée.
«Confesse-toi à Dieu, lui dit Pandore.
--Mon Dieu! s’écria-t-il, Marie, Joseph, mon saint patron, ayez pitié de moi. Je suis un grand pécheur. J’ai volé, couché avec des femmes de tout âge, violé des jeunes filles, j’ai assassiné aussi. Mais Seigneur Dieu, je vous ai toujours aimé et respecté ainsi que votre sainte mère, dont le scapulaire n’a jamais quitté mon cœur. J’ai fait maigre en carême, entendu la messe fêtes et dimanches quand je l’ai pu, aussi j’espère que vous me pardonnerez et me recevrez dans votre saint paradis. _Amen_.»
Et il mourut béatement.
XXXIV
UNE EXÉCUTION
Si les courses de taureaux sont pleines d’attraits pour les Espagnols et excitent la curiosité de l’étranger qui, d’abord écœuré de la boucherie, finit presque toujours par partager l’enthousiasme national, que dire d’une exécution capitale, spectacle plus rare!
Ce n’est pas que l’Espagne ne possède aussi sa collection de philanthropes qui font de la _sentimentalerie_ autour de l’_argolla_, comme les nôtres autour de la guillotine, plus sensibles aux tortures du criminel qu’à celles de ses victimes, argumentant la suppression de la peine de mort sous prétexte qu’elle n’a corrigé personne, comme si le seul fait de corriger radicalement l’assassin n’était pas un suffisant motif de la conserver.
C’est pourquoi je compte au nombre de mes bonnes fortunes de voyageur celle d’avoir assisté à une exécution à Grenade. J’avais été préalablement témoin d’un certain nombre, depuis la moderne guillotine jusqu’au vénérable gibet si bien perfectionné, rajeuni, je dirais presque _confortabilisé_ par nos voisins d’outre-Manche, en passant par les intermédiaires moins compliqués, moins savants et plus brutaux: fusillades, noyades, bastonnades, enfin quelques-unes des diverses tortures finales que l’ingénieuse férocité de l’homme inflige à son semblable; mais je puis affirmer que pour les amateurs d’émotions fortes, les petites femmes nerveuses et avides d’étrangetés, le _garrottage_ offre une saveur particulière. Aussi, depuis les plus humbles _manolas_ qui viennent en sautillant sur leur pied fin et cambré jusqu’aux très hautes et honnêtes _señoras_, tout ce qui porte jupe lui sacrifie sans hésiter les caresses matinales de l’amant et les molles douceurs du lit.
Afin de faciliter à tous, même aux plus paresseuses, l’accès du spectacle, l’administration galante donne, non comme la nôtre à des heures difficiles et indues, mais en plein soleil, la représentation.
Dix heures, temps raisonnable.
Tout le monde est levé, même les belles paresseuses. La chaleur, il est vrai, est déjà intense, le soleil plombe sur les chapeaux et les mantilles, rôtit les nez et brûle les nuques, mais on s’en gare, comme l’on peut, par le parasol ou l’éventail; puis il faut bien endurer quelque peine; il n’est guère possible d’avoir à la fois tous les agréments.
Sur la _plaza del Triumfo_ se donne le rendez-vous. Belle, large, spacieuse, elle semble faite exprès. Vingt mille personnes peuvent y circuler sans se gêner les coudes et il en accourt des milliers de tous les quartiers de Grenade et des autres points de la capitainerie. Un jour radieux. Pas un nuage ne tachait le pur indigo du ciel et, dans cette splendeur d’une matinée septembrale, la gaieté et les lazzi tressautaient dans la foule et tombaient comme grêlons de toutes les fenêtres. De petites marchandes allaient de groupes en groupes offrir des oranges ou des pois chiches; d’autres, munies d’un verre et d’un alcarazas soutenu sur leur hanche, vendaient de l’eau moins fraîche que leur voix: _Agua fresca, agua fresquita_, tandis que des prêtres coiffés du long chapeau de Basile glissaient dans la foule, présentant des tirelires, engageant les personnes pieuses à y couler leur offrande en faveur de l’âme de celui qui allait trépasser.
«Un grand criminel, il faudra beaucoup de messes, par contre beaucoup d’argent, et plus il y en aura, plus vite s’envolera cette âme rachetée du purgatoire, à la droite du père des miséricordes.»
Si j’en juge par la modicité et la rareté des offrandes, elle attendra longtemps.
La guenille charnelle qui enveloppe encore cette âme compromise est celle d’un assassin vulgaire, _banderillo_ obscur, n’appartenant pas à la fameuse bande du superbe Melgarès et du terrible El Visco, le louchon dont j’ai parlé au précédent chapitre. Travaillant en égoïste pour son propre compte, il avait commis isolément quelques faits d’armes dans des fermes de la _Sierra Nevada_, volé, violé et tué, selon l’usage, et nul ne le jugea assez intéressant pour implorer sa grâce à la reine régente, qui, à mon avis, aurait eu grand tort de la lui accorder. Ça fait toujours un coquin de moins.
Mais le voici.
On l’amène dans une carriole recouverte d’une bâche noire, escortée de gendarmes; au pied de l’échafaud, il descend presque porté par deux prêtres. On n’aperçoit de son visage qu’une tache livide trouée d’yeux sanglants. Le misérable vient de passer sans sommeil ses deux derniers jours et ses deux dernières nuits. Depuis quarante-huit heures, il est averti de sa mort, et harcelé par l’implacable ténacité cléricale, il a vécu ce temps dans la chapelle de la geôle à écouter des _Requiem_ et à se réciter son propre _De profundis_.