Sac au dos à travers l'Espagne
Part 8
Posant sans façon la main sur la cuisse du joueur de guitare, elle promène un regard assuré sur l’assemblée, se recueille et lance tout à coup une longue note ou plutôt une plainte prolongée d’une grande douceur. Pendant une minute la guitare continue seule, puis la chanteuse reprend sa note et commence sa romance, mélodie sauvage, d’un charme infini.
Certes, les amateurs des Meyerbeer, des Wagner et autres meurtriers de la vraie musique, comme on les a justement appelés, priseraient médiocrement ces notes qui n’ont rien de commun avec l’orchestration savante, si fort à la mode de nos jours. Moi qui n’entends rien à toutes ces complications et qui, vrai barbare, préfère une sonnerie de trompette ou même un vieil air de violoneux à toute la cuistrerie artistique importée de l’Allemagne, je me suis senti ému aux larmes à ces accents naturels qui me rappelaient les naïves modulations des jeunes filles arabes dans les soirées étoilées des oasis, des douars des grands plateaux du Tell, ou encore celles des Mauresques, surprises au fond des vieux quartiers d’Alger ou de Constantine.
Aussi simples que la musique sont les paroles:
«_Mon amant m’a quittée comme un lâche, mon cœur plus lâche encore l’appelait chaque nuit._
«_Je me suis sauvée dans le désert pour y cacher mes larmes. Mes yeux ont tant pleuré qu’ils ont fait pousser l’herbe._
«_Tandis que la terre s’humectait et que l’espérance croissait avec les tiges vertes--mon cœur se desséchait, et maintenant les cailloux du chemin ne sont pas plus durs._»
Voici deux couplets d’une autre _malagneña_ empreints de douceur et de naïveté:
J’ai dans l’âme deux baisers Qui ne me laissent pas vivre: Le dernier de ma mère Et le premier que je te donnerai.
Hélas! ton amour est comme le taureau, Où on l’appelle il va; Le mien est comme la pierre, Où on le pose, il reste.
Le côté comique est que pendant la romance, chanteurs et chanteuses continuent à bavarder; puis, soudain, comme rappelés au sentiment de la réalité et aux devoirs de la camaraderie, ils interrompent l’artiste, éclatent en bravos, battent des mains, saisis d’un enthousiasme indescriptible, et crient à tue-tête:
«Bien! bien! Vive la mère qui t’a mise au monde! Heureux l’homme qui se dit ton père! Bien! bien! _Ole! ole!_»
Bien entendu, chacun ou chacune reçoit à son tour une semblable ovation à laquelle le public ne participe pas toujours.
Vient une fille plus mûre, à l’œil superbe et sombre, aux gestes félins et énergiques. Le sang arabe coule certainement dans ses veines. Brune, maigre, nerveuse, c’est la vraie cavale de race, infatigable et ardente. Sa voix sonne comme un clairon de combat... des combats de Paphos.
Pendant qu’elle chante, les autres battent la mesure en frappant bruyamment leurs mains, et le guitariste que les paroles émoustillent, perdant sa gravité première, se dandine sur sa chaise en roulant des yeux pâmés.
L’improvisateur lui succède. On l’appelle _Surito_; il est, paraît-il, en grande faveur dans Madrid, car on l’applaudit à outrance dès qu’il remplace la _cantaora_.
Corps en avant, un coude sur les genoux, il tapote avec sa canne le plancher, sans doute pour mettre ses idées en branle. La salle entière est attentive; les demoiselles de l’estrade cessent de bavarder. Enfin, il lâche ses improvisations. C’est une succession de quatrains; la raison y manque quelquefois, mais la rime est, dit-on, correcte.
Critiques des derniers actes politiques, épigrammes, apostrophes aux clients, satires contre les généraux, les députés, les évêques, les ministres, les _toreros_ malheureux, tout se succède avec assez de rapidité. Nombre de ces _improvisations_ ont été sans nul doute préparées à l’avance, mais la plupart sont forcément impromptues, le poète _travaillant_ sur commande et répondant par quatrains aux interpellations variées des auditeurs.
Pour revenir aux chansons, un grand nombre, indépendamment de leur rythme oriental, ont gardé une étrange physionomie biblique. A côté de l’emphase espagnole, l’exagération arabe et l’incroyable excentricité des images. C’est ainsi que, dans l’une des plus populaires, un amant décrit les charmes de sa bien-aimée:
«_Ton front est une place de guerre où l’amour victorieux a hissé son étendard.--Tes yeux sont semblables à la lumière de l’aube, dont l’éclat s’adoucit aux rayons de la lune.--Ton nez fin ressemble à la lame d’une épée qui perce tous les cœurs._»
Un nez bien extraordinaire qui descend en droite ligne de celui de la Sulamite, comparé par Salomon à la tour du mont Liban.
«_Tu as un menton avec une fossette; si l’on devait m’enterrer là, je voudrais être mort..._»
Image un peu risquée. Représentez-vous cette jeune fille portant son amant enterré dans son menton. Comme singularité et mauvais goût, voici un verset qui ne le cède en rien:
«_Ta gorge est si belle et si claire, que ce que tu bois se voit au travers._»
Et ce qui se mange aussi, sans doute. Je préfère le suivant, bien qu’il soit un peu cruel:
«_Tes bouts de seins ressemblent si bien à des cerises que j’ai envie de les croquer quand j’y mords..._»
Je me hâte de franchir les vers du milieu, beaucoup sont trop légers pour qu’on s’y appuie, et saute au dernier:
«_Tes pieds, ô jeune fille, foulent si fièrement la terre que partout où tu passes, les roses fleurissent..._»
Peut-être Maurepas s’inspira-t-il de ce passage lorsqu’il adressa à Mme de Pompadour son fameux quatrain:
La marquise a bien des appas, Ses traits sont vifs, ses grâces franches, Et les fleurs naissent sous ses pas... Mais, hélas! ce sont des fleurs blanches.
XVII
A LOS TOROS!
Ville en fête! _Manolas_ et _señoritas_ aux grands yeux, _niñas_ et _muchachos_, _ganaderos_ et _dueños_, ouvriers et bourgeois, rudes paysans et frêles citadins, à pied, à cheval, à mule, en voiture, en charrette, en char, tous passent dans un tourbillon de poussière, courant à la _Plaza de toros_.
C’est aujourd’hui dimanche. Le septième jour de la semaine n’est pas pour l’Espagne le _dies Domini_, mais le _dia de toros_, car on s’y occupe beaucoup plus de taureaux que du Seigneur.
_A los toros! A los toros!_ Là seulement se réveille l’Hespérie somnolente; et dans cette époque d’effacement, d’engrisaillement et de désolante uniformité, se revêtant de ses antiques splendeurs, elle en offre à l’étranger le tableau vivant et encoloré, au milieu des débris croulants du passé mort. «Et ce spectacle, disait Théophile Gautier, est un des plus beaux que l’homme puisse imaginer.» Au risque de heurter la sensiblerie de vieilles hystériques et de petites bourgeoises et la sentimentalerie de quelques-uns de mes compatriotes, j’avoue partager l’avis du maître.
Je conseille d’entrer quand l’amphithéâtre est presque garni. Comme toutes les places sont numérotées et retenues à l’avance par les billets achetés au _despacho_, il n’y a nul encombrement; personne ne prendra la vôtre, ou, si l’on s’en est emparé déjà, on vous la rendra aussitôt avec des excuses.
Quels flots de lumière! Quels ruissellements de couleurs! Une foule bigarrée est entassée par grappes de mille et de mille. Tous ces éventails qui s’agitent, ces têtes qui remuent, ces chapeaux de femmes, ces mantilles blanches et noires, ces parasols aux tons variés forment avec les effets d’ombres et de clartés le plus curieux coup d’œil.
Et quel plafond à ce théâtre: l’azur du firmament, et pour lustre le soleil! De celui-ci on ne cesse de se plaindre. _Que calor! Que calor!_ Ces gens mériteraient de passer un hiver dans les brouillards de Londres. Aussi les _sombras_, places à l’ombre, sont-elles chères, elles valent jusqu’à deux et quatre pistoles, tandis que les autres coûtent une _peseta_ (un franc). Dans ces modestes je me rangeai.
Les grandes plaques humaines s’épaississent, s’étendent par paquets multicolores; les trouées vides diminuent et se comblent.
Çà et là, traversant l’arène, les valets du cirque, habillés de bleu et de rouge, avec des bandes jaunes. On achève d’arroser le sable. Des _toreros_ passent rapidement, salués à grands cris par le populaire qui les appelle par leurs noms:
«_Manuel Ereria!_
--_Salvador Sanchez._
--_Garcia!_»
Des marchands d’olives, d’oranges, de fleurs, de _garbanzos_, circulent dans les gradins, et aussi de petites vendeuses d’eau, criant d’une voix dolente: _Agua fresca! Agua fresquita!_ Elles tiennent l’alcarazas sur la hanche et n’ont qu’un verre pour tous les assoiffés.
Des galeries supérieures, juste au-dessus de la porte du _toril_, l’orchestre joue des _peteneras_. Les derniers arrivants débouchent des vomitoires, gravissent à la hâte les gradins de pierre. Les taches grises des dernières places restées vides se colorent de noir, de rose, de bleu. Des châles, des mantilles, des capes pendant sur la _barrera_, et partout, incessant, rapide, le grand frémissement d’éventails. L’orchestre se tait et un air doux et prolongé de musette sort de quelque coin de l’amphithéâtre.
La foule applaudit, des lazzi épicés se croisent en tous sens. Mais l’heure sonne, la porte principale s’ouvre à deux battants, tous se taisent: voici l’escadrille.
Rien de plus théâtral. En tête s’avancent les deux alguazils à cheval dans des selles andalouses au large étrier maure. Leur vêtement sévère fait d’autant plus ressortir les gaies couleurs du reste de l’escouade. Coiffés de grands chapeaux à plumes blanches, chaussés de bottes à l’écuyère, ils portent le justaucorps et le petit manteau noir avec la collerette de dentelle du temps de Henri IV. Puis trois par trois, retenant sur leur hanche gauche leur cape de soie, marchent fièrement les _matadors_ ou _espadas_, les _capadors_ et les _banderilleros_ dans le costume du Figaro traditionnel, chignon dans la résille, veste et culotte de satin vert, bleu, rose, violet, rouge, surchargées de broderies d’argent ou d’or d’une richesse inouïe.
Ces costumes, lorsqu’ils sont neufs, coûtent de 8 à 10 000 réaux (2000 à 2500 francs), mais la plupart des _toreros_ qui débutent les achètent d’occasion pour un prix très inférieur. Suivent les _picadors_ à cheval, lance au poing, aussi dans la selle andalouse et dont le costume diffère de celui des autres _toreros_ par le pantalon et le chapeau, et enfin, fermant la marche, l’attelage de mules empanachées d’aigrettes et de houpettes rouges, destiné à emporter les morts.
Ils font processionnellement le tour de l’arène et s’arrêtent devant la loge de la municipalité. Un des alguazils reçoit de l’alcade la clef du _toril_, enrubannée aux couleurs espagnoles, la jette à un valet de l’amphithéâtre, puis tous deux sortent au galop.
On ouvre le toril. Moment solennel. Le taureau paraît dans un éblouissement de lumière. Tous les yeux sont sur lui. Les connaisseurs le jugent à la façon dont il se présente. Amené pendant la nuit de la _ganaderia_ au milieu de laquelle il paissait, il est resté jusqu’à cette heure dans l’obscurité profonde et croit sans doute voir s’ouvrir devant lui la grande prairie et la liberté. Mais au moment où il sort du toril, on lui enfonce sur le cou, au-dessous des cornes, par un hameçon de fer, une rosette aux couleurs de sa _ganaderia_. Irrité, il va bondir au dehors, il s’arrête ahuri. Au lieu de la plaine aux grands horizons, où depuis sa naissance il vivait en paix, au lieu de son troupeau et de la source et de tous les objets familiers, c’est l’inconnu, l’arène sablonneuse. Une montagne d’êtres l’entoure, l’enserre, l’étouffe: vingt mille spectateurs avides de sa stupeur et de sa colère. Ses yeux s’ensanglantent, il pousse un court gémissement. Tout à coup, devant lui, à quinze pas, il voit des couleurs brillantes; des ennemis semblent le braver. Tête basse, il se précipite. Comme une nuée d’oiseaux, les _capadors_ s’envolent par-dessus la barrière, et le taureau se heurte à une muraille de bois. Mais déjà ses ennemis ont resauté dans l’arène, agitant devant lui leurs capes. Il fond sur le plus proche, ses cornes ne traversent que le vide. Il revient sur ses pas; le voici entouré. A droite, à gauche, devant, derrière, ce ne sont qu’étoffes qui s’agitent; ébloui, furieux, par ces couleurs flottantes et insaisissables, aveuglé par le soleil, il continue à frapper dans le vide. Depuis deux minutes à peine la _course_ a commencé et sa rage est à son paroxysme. Alors on lui offre les victimes.
Un _picador_ monté sur un vieux cheval que la mort dans l’arène sauve du couteau de l’équarrisseur, le pousse au taureau. On lui a bandé un œil pour l’empêcher de voir son ennemi, mais il flaire furieusement le danger et ce n’est qu’à coups d’éperon qu’il avance. Toutes ces pauvres bêtes sentent bien qu’on les traîne à la mort. La lance en arrêt, non pour se défendre, mais pour exciter le taureau, car le fer très court pénètre le cuir à peine d’un centimètre, le picador reçoit l’assaut formidable. Il n’est guère de situation plus déplaisante et moins glorieuse; il va sans pouvoir l’éviter à un horion certain. Toute son adresse et ses efforts tendent à présenter son cheval aux cornes, de façon à n’être point encorné lui-même. La bête frappée s’abat, et fatalement il tombe avec elle, avec l’appréhension d’un fâcheux inconnu: se rompre le cou sur la barrière, se casser un bras ou une jambe, se fouler un poignet, être écrasé par le poids de sa monture. L’attaque est, en effet, parfois si violente et la force telle, que cheval et cavalier sont enlevés de terre, et dans la chute, le picador doit encore songer à se garer d’un second assaut, se servant de son mieux, comme bouclier, du corps du cheval. Les valets le dégagent promptement en le soulevant par les aisselles, dans l’impossibilité où il est de se remettre lui-même sur pied à cause des cuissards qui encerclent ses jambes, et pendant ce temps les capadors attirent ailleurs la rage du taureau.
Souvent le cheval est tué sur le coup, les cornes tout entières ont plongé dans son ventre. Alors les valets le débrident, le dessellent et le laissent dans l’arène. Quand il n’est que blessé, la blessure est rapidement tamponnée d’étoupe, et le picador remis en selle va l’offrir de nouveau au sacrifice. On voit arriver clopin-clopant un cheval dont on vient de boucher une ou deux blessures. «Chat échaudé craint l’eau froide.» Il n’y a pas lieu de s’étonner que cheval encorné déjà deux fois redoute les coups de cornes. Aussi refuse-t-il d’avancer, et l’éperon du picador devenu impuissant, deux valets, armés de bâtons, le frappent par derrière. C’est le côté ignoble des courses. Enfin, le taureau, d’un nouveau coup, termine son agonie.
Souvent encore ses entrailles échappées par un ou deux trous béants, traînent à terre, et toujours portant son cavalier, essayant, en trébuchant, de fuir, il s’embarrasse les pieds dans ses intestins qui se déroulent sanglants sur le sable. La pauvre bête n’a pas la force d’atteindre l’écurie pour y mourir. Elle s’affaisse lourdement près de la barrière, lève deux ou trois fois la tête comme pour protester contre cette mort imméritée, jetant un reproche muet de son grand œil triste; puis la tête retombe, la queue crépite et bat faiblement le sol. Quelques ruades et c’est fini; elle a rendu au dieu injuste son âme de cheval.
Il y a deux, trois, quelquefois quatre éventrements, et les corps jonchent çà et là l’arène. On ne les enlève qu’à la fin de chaque course; or, comme la _corrida_ comprend six ou sept taureaux, cela fait une trentaine de chevaux tués ou blessés.
Massacres indispensables, dit-on. Outre qu’ils plaisent aux instincts sanguinaires de la populace, ils servent à fatiguer le taureau, épuisent une partie de sa fureur et de sa force, lui donnent une luxation des épaules qui rend le jeu des _capadors_ et des _banderilleros_ moins dangereux, et plus facile le coup final du _matador_.
Le sacrifice des chevaux est le prélude nécessaire du drame, c’en est la tierce partie. Cependant, en Portugal, les cornes sont emboulonnées; il n’y a donc pas d’éventrement. Mais les Espagnols tiennent en profond mépris les _corridas_ portugaises. Jeux d’enfants, prétendent-ils. Pas de sang, partant pas de danger, et, sans danger, ni gloire, ni émotion, ni plaisir.
Trois chevaux sont tués, deux blessés, le taureau haletant dresse ses cornes sanglantes; voici le tour des _banderilleros_.
Les _banderilles_ sont des piques d’un pied et demi, dont la pointe forme l’hameçon; enfoncées dans le cuir, elles ne s’en détachent plus. Une guirlande de papier doré et découpé en franges tourne autour. Le _banderillero_, une dans chaque main, pointe en l’air, attend l’animal; aux capadors à le lui amener, et lorsqu’il se précipite, les cornes à hauteur et à un pouce de ses flancs, d’un geste rapide il plante les deux flèches au-dessus des épaules et pirouette gracieusement sur ses talons.
La bête bondit en mugissant sous la double blessure; elle se secoue pour se débarrasser de ces fers qui la brûlent. Mais les capes miroitantes viennent encore l’aveugler; un deuxième, un troisième _banderillero_, recommencent, un quatrième quelquefois, et le taureau affolé court éperdu dans l’arène, avec six ou huit javelots battant ses épaules déchirées.
Harcelé par les _capadors_, il essaye de frapper encore, fondant à droite, à gauche, accrochant parfois un lambeau d’étoffe, sans atteindre jamais l’insaisissable ennemi. Il s’arrête essoufflé. Ses flancs se lèvent et s’abaissent comme un soufflet de forge; il regarde de tous côtés pour fuir et ne voit que le terrible cercle qui l’enserre, la foule hurlante, et plus près les couleurs éclatantes de ses ennemis.
Que faire? Sa force est vaine, sa colère stérile. Pris de panique, il tourne autour de l’arène. Une issue? Pas une issue! Cette course du taureau en détresse est lamentable, et certes plus empoignante que la mort des rosses éventrées. Enfin, fondant sur un ennemi qui s’échappe encore ou franchit une barrière, il la franchit derrière lui.
Cette barrière, qui enferme l’arène, _las tablas_, haute d’environ six pieds, est garnie d’un rebord en charpente qui sert aux _toreros_ pour sauter. On se trouve alors dans un couloir resserré entre _las tablas_ et une seconde barrière appelée _barrera_, élevée de plus de deux mètres, bordure du premier gradin. Dans cette étroite piste tombe le taureau. Il y tourne, harcelé par la foule lâche qui hurle et le frappe de coups de canne, abritée derrière la _barrera_ qu’il ne peut franchir. On en a vu cependant escalader les gradins.
La _Lidia_, revue taurine, montre un taureau lâché dans les escaliers et les vidant comme une trouée de mitraille. Le fait n’est pas neuf, puisqu’une gravure de la _Tauromaquia_ de Goya représente un alcade embroché sur son estrade par un taureau sauteur.
Après un trot dans le couloir, il trouve une porte ouverte et s’y engouffre, et de nouveau le voici dans l’arène, de nouveau en face de ses ennemis. La foule féroce le raille à grands cris.
Ahuri il regarde. Où sont ses grandes plaines aux horizons bleus? Que lui veut tout ce peuple? Ah! il y a dans son œil effaré autre chose que des lueurs sanglantes.
Si les embryons confus des pensées se heurtent dans sa tête, sous son épais crâne, il en est une qui domine toutes les autres, l’instinct suprême de la conservation, la nécessité de fuir la mort, et il franchit encore la barrière pour déboucher à nouveau, après des huées et des coups, dans la fatale arène.
Alors fou, aveugle, il court, frappe au hasard, se débarrasse d’un coup de corne, à mesure qu’il en rencontre, de ces capes qui flottent devant ses yeux et l’affolent d’autant plus qu’il sent bien ne frapper que l’air. Il est au point voulu; il a reçu le nombre complet de _banderilles_, il lui faut mourir. Sur un signe de l’alcade, un clairon sonne la mort.
Du groupe des _capadors_ et des _banderilleros_, le _matador_ se détache. C’est le roi de la fête. Grand, admirablement découplé, souriant, confiant en son adresse, il s’avance vers la tribune de l’_ayuntamiento_ (municipalité), jette avec un grand geste noble sa cape et sa _montera_ empennée découvrant son faux chignon de femme, il demande la permission de tuer.
Il prend son épée nue, la couvre d’une étoffe écarlate, la _muleta_, et alors commence l’épisode le plus émouvant du drame.
Les _capadors_ manœuvrent de façon à lui amener la bête comme ils ont fait pour les _banderilleros_; il doit l’attendre de pied ferme sans jamais tourner le dos ni fuir, l’épée dissimulée par la _muleta_. C’est au moment où il sent le souffle du taureau lui brûler les jambes, que le _matador_ frappe, et il frappe d’une façon convenue, à un endroit précis, entre la nuque et les épaules, en passant le bras entre les cornes, et plonge l’épée jusqu’à la garde.
Il arrive souvent qu’il manque son coup, et des huées s’élèvent de tous les points de l’amphithéâtre; on le couvre d’exécrations et d’injures; si l’épée n’est pas enfoncée assez profondément, il l’arrache et recommence.
Quelquefois, le taureau choisit une place dans l’arène où il retourne comme à une sorte de refuge. J’en vis un qui, poursuivant un _capador_, s’arrêta devant le corps d’un cheval éventré dès le début. Comme beaucoup font, il allait le labourer de ses cornes, mais il sembla se raviser et flaira la bête morte. Dès lors, il revint constamment à elle comme s’il retrouvait un compagnon de misère. Peut-être ce cheval lui rappelait-il quelque libre étalon mêlé à son troupeau dans les plaines du Mançanarès. Chassé par les manœuvres de l’_escadrille_, il y retournait sans cesse, et enfin frappé à l’extrémité opposée du cirque, chancelant, l’épée enfoncée entre les épaules jusqu’à un demi-pied de la garde, il revint retrouver le cheval, et tombant sur ses genoux, s’affaissa sur le cadavre.
Si le taureau blessé tarde à mourir, c’est l’affaire du _cachetero_, appelé ainsi du poignard qu’il porte. Vêtu de noir, il saute dans l’arène, et de son couteau affilé comme un scalpel, tranche l’épine dorsale au-dessous de la nuque. Alors, aux éclats d’une fanfare, s’ouvre la porte par où est entrée l’escadrille, et l’attelage des cinq mules empanachées arrive au galop; on y accroche chaque victime qui est entraînée aussitôt. Autant de tués, autant de courses de l’attelage. Le taureau est enlevé le dernier.
Les valets du cirque passent rapidement un râteau sur les traces du sang, la porte du toril s’ouvre et un nouveau combattant s’élance. La foule impatiente ne supporte pas d’entr’acte.
Quand le taureau a fait preuve d’une grande bravoure, qu’il n’a pas été possible de le tuer, le peuple à grands cris demande sa grâce. On introduit alors trois ou quatre bœufs dans l’arène, et la bête, à la vue de ses frères, court heureuse les rejoindre et disparaît avec eux.
Le peuple applaudit; un soupir de soulagement s’échappe des poitrines, on est satisfait d’avoir arraché à la mort le fier animal.
Mais pendant que ces beaux sentiments s’épanouissent, le taureau livré au boucher est traîtreusement égorgé dans le toril. Exécution nécessaire. La bête furieuse est désormais inabordable. Impossible de la faire servir pour une nouvelle course. Échappée aux savantes manœuvres des toreros, elle y échapperait d’autant plus à une seconde reprise, et ce serait vouer plusieurs d’entre eux à la mort.