Sac au dos à travers l'Espagne

Part 7

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Mais après plusieurs jours de pérégrination au travers des déserts et des villages terreux des Castilles, on est agréablement surpris de se trouver dans un centre vivant. Il y a une poste où l’on peut sans trop de difficultés obtenir ses lettres, des rangées de boutiques, des _paradors_, ce qui est le _nec plus ultra_ de l’hôtellerie espagnole, une garnison et des cafés! J’y ai même vu un magasin, le Louvre de l’endroit, où s’étalaient aux vitrines une demi-douzaine de chapeaux d’élégantes, _à la mode de Paris_, et des bottines vernies et pointues, dernier degré du crétinisme de la civilisation! Horreur! retrouver le soulier à la poulaine en pleine Sierra de Penalba, dans le plus sauvage chef-lieu de la province la moins peuplée des Castilles[7]. C’est à fuir au delà des mers à la recherche de rares peuplades qui foulent le sol d’un pied léger et sain, auquel le cor, juste châtiment infligé à notre puérile vanité, est supplice inconnu.

[7] Les provinces centrales, Albacete, Caceres, Cuenca, Guadalajara, Soria, n’atteignent pas le chiffre de 15 habitants par kilomètre carré, le chiffre des provinces russes; celle de Madrid est de 76 habitants par kilomètre carré, tandis que la province de Barcelone en a 108, à peu près la densité des comtés anglais.

Cependant, grâce à l’éloignement de toute voie ferrée, les costumes du peuple ont conservé leur cachet pittoresque. On voit des paysans à cheval, culottes courtes et jambes nues, la tête serrée dans un foulard, chétive réminiscence du majestueux turban, et enveloppés de grandes couvertures rayées; des femmes au chignon minutieusement tressé comme un filet, travail qui, vu le temps qu’il exige, ne doit pas se renouveler souvent et laisse de nombreux doutes sur la propreté de ces laborieuses mailles.

San Pedro, la principale église, est un bel édifice dorique à trois nefs, couvert de vieilles toiles dont une de Titien. Les chapelles, d’une grande richesse artistique, sont fermées par des grilles habilement forgées; et comme dans toutes les églises espagnoles, le grotesque est inévitablement accouplé à l’art, on remarque, à la place d’honneur du maître autel, un grand diable de Christ affublé d’un jupon blanc qui produit le plus réjouissant effet. Ce jupon bordé d’une large dentelle rouge pailletée d’or tombe décemment jusqu’à la cheville dans le but d’éviter les coupables pensées aux dévotes timorées mais inflammables, en leur cachant la vue des cuisses et des mollets du fils de Dieu.

Attenant à San Pedro est un vieux cloître dont la galerie antérieure enclave un jardin, ancien cimetière des moines. Le soleil radieux riait sur les tombes enfouies dans des buissons de fleurs et de verdure où de petits oiseaux trillaient leurs gaies notes. Comme nos pas retentissaient dans ces longues galeries désertes, le sacristain ouvrit tout à coup dans le mur une sorte de volet en forme de couvercle de tabatière et nous découvrit le corps parcheminé recouvert de débris d’ornements pontificaux, d’un abbé de céans. A ses pieds était une boîte où l’on trouva, paraît-il, de précieuses archives. Cette vue macabre nous emplit d’un froid que la gaîté du cimetière fut impuissante à chasser.

Comme nous sortions, nous aperçûmes dans la boutique d’un barbier, notre curé de la veille.

Aussitôt, pluie d’apostrophes:

«_Hé! Franceses! pugnateros! destructores! ladrones! Vaya usted al demonio!_

--Hé! curé, vieux bouc, vieux rustre, vieux crétin, vieille canaille, vieux marchand de pains à cacheter!» lui ripostai-je en français.

Je ne sais s’il me comprit, mais il vit bien que je ne lui retournais pas des compliments, car il fit de la main un geste énergique me montrant toute la satisfaction qu’il éprouverait à mettre ce qu’il appelait mes _tripas_ au soleil.

Nous rencontrâmes d’autres prêtres plus convenables, portant la soutane et quelques-uns le grand chapeau à la Basile. La besogne semble ne pas les accabler, car on les voit flânant sur le seuil des boutiques et des portes, plaisantant avec les commères en roulant des cigarettes.

Le plus remarquable monument de Soria est le palais du comte Gamara, actuellement transformé en hôtel de ville, gigantesque masse crénelée dont les rousses façades à double colonnade supérieure sont ornées de belles sculptures. Une tour carrée très haute et d’un grand style flanque l’un des côtés du palais, dont les écuries sont assez vastes pour contenir cent cinquante chevaux.

XV

MADRID

«La parfaite félicité, dit un proverbe espagnol, est de vivre au bord du Mançanarès; le second degré du bonheur, d’être en paradis, mais à condition de voir Madrid par une lucarne du ciel.»

Ceux qui se seraient fait une idée des délices de Madrid par ce proverbe éprouveraient, en arrivant dans la capitale de la monarchie espagnole, une grande déception.

Je n’avais heureusement, afin de ne pas défraîchir mes impressions, rien lu des modernes sur l’Espagne, rien des descriptions enthousiastes de Théophile Gautier, ni des aventures fantaisistes et des bavardages mystificateurs de Dumas le père; mais je fus quand même fort déçu.

Amateurs du pittoresque et de la couleur locale, ne venez pas les y chercher à Madrid. Des rues comme à Bordeaux, des places comme à Nancy ou à Lille, des gens habillés comme à Paris ou à Londres. A Paris, du reste, Madrid se pique de ressembler.

C’est la grande banalité. La capitale de l’Espagne ne tranche sur les autres capitales que parce qu’elle est au milieu d’un désert. Pas un monument remarquable, pas même la curiosité qui s’attache à une vieille ville, puisqu’elle est nouvelle et, son musée à part, n’offre rien de vraiment artistique ou digne d’intérêt.

A peine arrivés, nous rencontrâmes d’affreux voyous en blouse bleue et en casquette de soie qui, nous prenant pour des Basques à cause de nos bérets, se mirent à nous huer. Il faut dire que les différentes provinces passent leur vie à se détester entre elles.

On a comparé l’Espagne à un habit coupé de morceaux d’étoffes disparates. Basques, Andalous, Aragonais, Galiciens, Madrilènes, diffèrent autant que le sol et le climat, de tempérament et de caractère[8]. Les Basques haïssent les Andalous, ceux-ci les Castillans, qui méprisent les Catalans, lesquels ont en horreur les Manchois. Et l’on parle de la fraternité des peuples!

[8] Les exploiteurs de la politique espagnole cherchent à faire croire que notre nation est peuplée par une race uniforme, et rien n’est plus éloigné de la vérité que cette assertion. Parmi les 16 millions et demi d’habitants, on compte:

Basques-Navarrois 890 000 Catalans 3 410 000 Galiciens et Asturiens 2 400 000

Soit environ 6 millions et demi d’Espagnols qui appartiennent à des races, variétés ou groupes complètement distincts de celui qui prédomine, qui ont des mœurs différentes et ne parlent pas même, en général, la même langue.

(V. Almirall, _l’Espagne telle qu’elle est_.)

Sauf la sonore langue castillane et les fenêtres en saillies, on eût pu, dans ce faubourg, se croire en un coin de Belleville.

C’est le soir que nous arrivâmes, et bien qu’on fût en août, il faisait presque froid. Devant les nombreux cafés, pas une table au dehors. Le climat de Madrid est rude et dangereux pour les poitrines délicates. L’air y est si subtil qu’il tue un homme et ne fait pas, suivant le dicton, vaciller la flamme d’une chandelle:

El aire de Madrid es tan sotil Que mata a un hombre, Y no apaga a un candil.

On prétend que le déboisement et la sécheresse des environs sont la cause de cette rudesse de la température; c’est, d’ailleurs, la capitale la plus élevée de l’Europe, ce qui fait dire aux Andalous, avec leur modestie ordinaire, que le trône d’Espagne est le premier après celui de Dieu. «Trois mois d’hiver, neuf mois d’enfer,» telle est la division de l’année par les Madrilènes. J’avoue que pendant ma semaine à Madrid je n’ai en rien essuyé cette _pluie de feu_ dont se plaignent nombre de voyageurs.

_Il y fait soif._ C’est tout ce qu’on peut affirmer, mais à chaque pas, indépendamment des petites _aguadoras_ qui crient sur tous les tons: «_Agua, agua fresquita como la nieve!_» on trouve des débits où l’on peut se rafraîchir dans les prix les plus modérés.

Ces estaminets, ou plutôt ces laboratoires de limonade,--car ce ne sont guère que des limonades qu’on boit et désire boire--s’ils sont moins luxueux que ceux de Paris, sont mieux partagés pour la qualité de ce genre de consommations.

Nos meilleurs établissements du boulevard n’ont rien qui puisse se comparer de près, ni de loin, aux variétés infinies des breuvages glacés des limonadiers espagnols. Le café, en revanche, qui est d’un usage assez rare, est généralement aussi mauvais que la boue épaisse servie sous le nom de chocolat. Heureusement qu’on présente cette dernière médecine dans des sortes de dés à coudre, ce qui permet de l’avaler rapidement.

La _Puerta del Sol_ est sinon le plus beau quartier de Madrid, du moins le plus mouvementé. Là aboutissent toutes les grandes artères. C’est le Forum, le centre de l’activité, si l’on peut appeler activité le nonchaloir castillan, où affluent flâneurs, _toreros_, oisifs, chercheurs de nouvelles, bourgeois, étrangers, courtiers, hâbleurs, politiciens, tripoteurs, gesticulant la cigarette aux lèvres. C’est à la fois le _Cheapside_ de Londres, les boulevards et la Cannebière. Les boutiques ne sont garnies que de produits étrangers, français, anglais, allemands, surtout allemands, depuis les bottines jusqu’aux éventails.

Dans cette terre ensoleillée de l’Occident, cette belle _Hespérie_, comme la surnommaient les Grecs, les modes du Nord ont fait invasion. Il est de bon ton à Madrid, aussi bien qu’à Cordoue et à Séville, de s’habiller comme à _Regent Street_ ou au boulevard de la Madeleine. La _Puerta del Sol_, inondée de clarté, est tachée de redingotes sombres. On y voit de petits messieurs malingres, osseux, jaunâtres, se dandiner dans des souliers pointus, des vestons étriqués, étranglés dans un faux-col raidi d’un triple amidon.

Ce n’est pas le beau monde, me disait-on, c’est la petite bourgeoisie. Le monde, le vrai, le tout Madrid, est aux bains de mer, à Saint-Sébastien, dans les villes d’eau de la Guipuzcoa. Mais ce _tout Madrid_ je venais justement de le coudoyer là-bas, d’assister à son désœuvrement, à son impuissance, à son mortel ennui, avec ses habillements du Nord, ses coiffures extravagantes, ses grotesques robes à poufs, ses chaussures difformes, ses modes exotiques empruntées à Paris, à Bordeaux, à Londres, amplifiées et exagérées avec le mauvais goût et l’infériorité de tous les imitateurs.

Par une chaleur de 40 degrés à l’ombre, il est de bon ton de se coiffer du grotesque et incommode tuyau de poêle. Où est cette population bariolée qui faisait la joie de Dumas et qu’il comparait à un magnifique arc-en-ciel, ces vêtements qui étaient une palette, ces rues ressemblantes à des parterres étoilés de fleurs? La couleur locale est partie, la mantille, la gracieuse mantille qui rend jolies même les laides, disparaît. Réellement, la femme est sotte. La rage d’imitation l’aveugle à tel point qu’elle s’enlaidit avec conscience. Les montagnardes écossaises ont, depuis longtemps, délaissé leur si coquet et si commode costume pour s’accoutrer comme les petites bourgeoises de la ville. Et les fiers _highlanders_ ont dû suivre le courant. Ici, plus même de castagnettes; la gracieuse guitare a disparu de toutes les maisons qui se respectent. On ne la trouve plus que chez les _gitanos_ et dans les _flamencos_ populaires; le piano, le stupide piano remplace le doux accompagnateur des romances. Il est partout, détonnant partout, embourgeoisant tout, jetant les éclats de ses notes abominables dans la grande sérénité des villes. Je l’ai entendu et j’ai pesté contre lui à Tolède comme à Madrid, à Cordoue, à Grenade, à Malaga, à Séville, partout harcelé par ses gammes agaçantes. Ce ne sont pas les filles de portiers qui en tapotent, car il n’y a heureusement pas de portiers en Espagne, mais toutes les _señoras_ sont infectées de cette assourdissante manie comme les filles des clergymen de Gibraltar.

Sur les bords du Guadalquivir, du Mançanarès et du Tage, les lavandières ne se distinguent de celles de l’Oise ou de la Seine que par leurs yeux plus grands et leurs cheveux plus noirs. Un _caballero_ ne sortirait jamais déganté. Le grand air et le soleil bruniraient ses mains oisives, et l’on pourrait le prendre pour un travailleur. Faire profession de ne rien faire est ici, plus qu’ailleurs, le plus beau titre au respect et à l’admiration.

Plus encore qu’à Paris et à Londres, les préjugés et l’étiquette courbent toutes ces têtes imbéciles. C’est le coup de vent qui fait baisser gourdes creuses et roseaux vides.

L’Espagne a de tout temps été la terre classique de l’étiquette ridicule et féroce, et les _Mémoires de Madame Campan_ ne relatent sur la cour de Marie-Antoinette rien d’aussi puéril que les solennelles niaiseries de la cour d’Espagne.

Au temps de Philippe III, la reine, qu’elle en eût envie ou non, était forcée de se coucher à neuf heures en hiver et à dix en été. Lorsque le roi se sentait pris la nuit d’ardeur amoureuse, le règlement lui imposait une tenue officielle pour s’approcher du lit de son épouse. Manteau noir et souliers en pantoufles; une bouteille de cuir passée au bras gauche pour lui servir de vase de nuit, une lanterne sourde d’une main et son épée nue de l’autre; marcher en silence et ne pas tousser. Vous le voyez d’ici.

«Ce n’est pas en cet équipage, observe le chevalier de Saint-Gervais qui relate le fait, que François Ier et Henri IV allaient en bonne fortune.»

XVI

FLAMENCOS ET PETENERAS

Il est cependant quelques coins qui ont conservé le vieux cachet espagnol. Ce sont les _flamencos_ ou cafés chantants, bien supérieurs en couleur et en pittoresque à tous nos pastiches exotiques, mauresques ou byzantins, connus sous les noms d’Alcazars, Alhambras, Édens ou Eldorados; certainement, ce n’est pas le luxe extravagant qu’il faut s’attendre à trouver dans les _flamencos_ de Madrid et des villes andalouses. Nos entrepreneurs de guinguettes accepteraient difficilement pour leur public les salles basses, lépreuses et enfumées des cafés chantants les plus populaires de Madrid, de Malaga ou de Séville; mais, comme me le disait avec quelque raison un consommateur, quand j’entre dans un _flamenco_, c’est pour admirer de jolies filles se tortillant sur leurs hanches au son de la guitare, entendre des _peteneras_, jouir de la vue de vieux types qui disparaissent, et non contempler les moulures du plafond.

Moulures, dorures, fresques et autres somptuosités décoratives ne gâtent rien au spectacle, mais elles obligent l’entrepreneur à augmenter le prix des places, souvent à diminuer les appointements des artistes, tandis qu’au _flamenco_, pour une consommation d’un réal (25 centimes), y compris la gratification au _muchacho_, vous avez le plaisir de boire frais et de passer la soirée gaiement. Nous sommes loin des prix de Paris.

Il est juste de dire que la société y est très mêlée, qu’il ne faut pas y aller chercher la fleur de l’aristocratie madrilène. Des parfums accentués de toutes provenances, surtout les alliacés et les oléanaires, qui percent même l’épaisse fumée du tabac, en chassent les jeunes messieurs délicats et comme il faut.

«Vous vous amusez donc là?» me dit, avec une surprise teintée d’indignation, un gommeux bordelais, commensal de notre _casa de Huespedes_, que la curiosité et nos descriptions enthousiastes firent condescendre un soir à nous accompagner dans ce qu’il appelait ces _bouges_.

«Comment! si nous nous amusons! mais nous sommes dans le ravissement, et ne comptons sortir que quand on fermera les portes.»

Il prit un air excessivement dégoûté, nous souhaita le bonsoir et gagna rapidement la rue pour aller étudier les mœurs espagnoles au _Grand Café de Paris_.

Muletiers, _toreros_, soldats, ouvriers, bourgeois, matelots, commis et des essaims de très jolies filles se pressent à toutes les tables, fumant des cigarettes, rien que des cigarettes, qui ont toujours l’air de vouloir se dérouler. On parle haut, on s’interpelle, on frappe dans ses mains, suivant le vieil usage maure, de vingt côtés à la fois, pour héler un garçon qui semble avoir pris pour règle de conduite ce sage précepte des anciens: «Hâte-toi lentement.»

Au milieu des groupes, des tables, de la fumée et du brouhaha, circulent, en attendant la représentation, des enfants, principalement des petites filles, qui offrent des oranges, des journaux, des boîtes de _fosforos_, des cahiers de papier à cigarette dont l’enveloppe est ornée d’un dessin qui ferait rougir même un abonné de la _Pall Mall Gazette_: «Achetez, señor, nous en vendons beaucoup à messieurs les Anglais»; de minuscules brochures à deux sous, _Mariquita la tripona_ (la ventrue) ou _Dolorès la helada_ (la gelée), récits d’aventures rabelaisiennes que M. Prud’homme déclarerait sans hésiter contraires à la décence et au bon goût.

Cependant, toutes les bonnes choses disparaissent peu à peu de la surface du globe; les _flamencos_, hélas! subissent la règle commune: comme les dieux, ils s’en vont.

La reine a ordonné, ces temps derniers, la fermeture d’un grand nombre; non parce que de petites Madrilènes y sont envoyées par leur tendre mère pour y débiter aux étrangers des vignettes que réprouve la morale,--il faudrait alors fermer tous les cafés,--mais parce qu’on y dansait les _boleros_, les _jaleos_, les _cachuchas_ et les _jotas_, c’est-à-dire qu’elle a supprimé à Madrid les danses espagnoles. Ces furieux poèmes d’amour chantés avec les yeux, les lèvres et le geste ont choqué sa royale pudeur ou plutôt celle des dames de sa _camérilla_. Autant que les Anglaises, les Autrichiennes, on le sait, sont à cheval sur les convenances. Elles chevauchent le même boiteux bidet. Chacun son dada: nous vous abandonnons volontiers les vôtres, belles dames, mais, par saint Jacques de Compostelle, laissez le pauvre monde en paix!

Qu’il s’amuse comme il l’entend, et ne venez pas couper court à ses joies, puisque vous ne coupez court à ses misères.

Si vous fouillez dans ses guinguettes et l’empêchez de s’ébattre à sa guise avec le maigre salaire gagné en suant à la peine, pourquoi n’irait-il pas fouiller à son tour dans les princières alcôves où l’on s’enrichit à suer sans douleur?

Quand il veut danser, il paye ses guitares: il a bien le droit d’ordonner la mesure qui lui plaît. Il n’oblige personne à venir assister à ses divertissements. Petits messieurs et grandes dames n’ont qu’à passer outre, si l’orchestre heurte leur tympan et la chanson l’exquisité de leur goût. Mais c’est toujours la vieille histoire du curé qui prétend empêcher Guillot et Perrette de danser la gavotte devant le portail de son église, tandis qu’au fond de la sacristie il essaye le branle du loup avec sa nièce Séraphine et sa cuisinière Jeanneton.

Quoi qu’il en soit, et qu’il en puisse être, la plupart des Madrilènes ignorent sinon l’existence, du moins l’emplacement des trois ou quatre _flamencos_ ayant survécu au naufrage général, car du jour où les danses furent interdites, les clients ont vidé la salle.

C’est dans les quartiers populaires, bien entendu, les fonds de faubourgs, qu’on découvre ces épaves mutilées. L’homme du peuple reste plus attaché que le bourgeois aux vieilles traditions locales, aux coutumes du pays; moins blasé par le nouveau, il garde plus longtemps la poésie et la religion du souvenir.

Il nous fallut prendre quantité d’informations pour arriver à trouver un vrai _flamenco_, un _genuine_, comme eût dit un Anglais, car on nous avait d’abord conduit dans plusieurs, et naturellement les mieux fréquentés, où des Andalouses engrotesquées à la parisienne ou à l’anglaise tapotaient fiévreusement sur des pianos de Berlin, et nos divers cicerones avaient été fort surpris que ce ne fût pas ces belles choses étrangères que nous voulions voir.

Enfin, deux _manolas_, aux yeux de velours, nous guident à un _flamenco_ vraiment national. Je dis _manolas_ pour donner à mon récit un peu de tournure exotique, et si j’ajoute _yeux de velours_, c’est que ce fut vraiment tout ce que je trouvai en elles de couleur locale. Il n’y a plus de _manolas_, du reste: elles ont disparu comme la grisette de Béranger.

Théophile Gautier s’est vanté d’avoir vu la dernière; elle avait vingt-quatre ans, la plus haute vieillesse où puissent arriver les _manolas_. Les miennes n’accusaient pas trente ans à elles deux, ce qui paraissait les rendre très fières, car elles nous le répétèrent plusieurs fois le long du trajet, et craignant notre défaut d’intelligence, chacune d’elles compta son âge sur ses doigts; car, si elles étaient par la nature douées et profusément de l’art de parler, leur famille, plus avare, ayant jugé cela suffisant à de jolies filles pour faire leur chemin dans la vie, pensèrent inutile de leur enseigner l’art d’écrire.

Par le fait, l’une déclarait quinze ans et l’autre quatorze, mais d’après leur apparence et leur science pratique, elles devaient avoir beaucoup plus. Nous nous étonnions fort de cette insistance à se rajeunir, à un âge assez tendre pour qu’une fille ne fasse pas mystère du sien, mais nous eûmes bientôt la clef de l’énigme. A nos complets taillés et vendus dans _Cheapside_, elles nous prenaient pour des sujets de la reine Victoria, qui, comme l’on sait, raffolent des primeurs.

Ce fut sous ce double et juvénile pilotage qu’après force tours et détours dans des ruelles d’un quartier inconnu et malpropre, pavé de cailloux dangereux et pointus, nous arrivâmes sans encombre au port.

* * * * *

La scène? Une estrade où l’on grimpe par quelques marches de bois, quelquefois une chaise, un banc, un escabeau. Pas de rideaux, pas de décors, pas même de rampe. La flamme qui jaillit des yeux des chanteuses est préférable à tous les lustres; garnissant le fond sur une rangée de chaises, appuyées contre la muraille blanche, elles forment le plus attrayant des décors. Tête nue, la chevelure relevée très haut par un peigne gigantesque, le buste enveloppé dans les plis d’un châle, en robe claire, elles bavardent, rient, grignotent des pois chiches ou des olives, jouent de l’éventail, fument des cigarettes, trempent le bout de leurs lèvres dans des verres qu’on leur passe de la salle, interpellent à haute voix les clients. Jolies? Toutes ne le sont pas, mais toutes provocantes, capiteuses comme ces vins de Val de Peñas qui grisent sans qu’on s’en doute, si l’on s’approche trop souvent de la coupe.

Deux ou trois hommes sans âge, à menton glabre, portant le costume andalou, veste noire très courte, pantalon serré aux reins par une ceinture noire ou rouge, souliers vernis, tachent de leur vulgarité cabotine l’étalage coloré des filles, et parmi eux l’improvisateur à mine fine, descendant dégénéré des _chevaliers arabes_, ancêtres de nos troubadours.

Au premier plan, le guitariste entonne doucement une ouverture; près de lui est une chaise destinée à la chanteuse en scène.

Les _cantaoras_ chantent assises, à Madrid du moins. J’ai pensé que c’est depuis l’interdiction des danses. La chanteuse debout, entraînée par son sujet, céderait irrésistiblement au désir d’essayer des jeux de hanches qui, pour être naturels, n’en offenseraient que mieux les susceptibilités farouches de la police espagnole.

Une très gracieuse fillette de quinze à seize ans ouvre le spectacle. Elle est blonde, du blond cher à Titien, avec un chignon énorme sur le sommet de la tête. Des cheveux frisottants ramenés soigneusement sur les tempes, et jusqu’au-dessous des oreilles, lui cachent les côtés de la face. Elle rejette son châle bleu clair à franges, étalant un corsage qui, en dépit de sa juvénilité, atteint de très attrayantes dimensions.