Sac au dos à travers l'Espagne
Part 6
Je pris la lampe des mains de l’enfant, l’accrochai à la muraille à côté d’un bénitier et me préparais non à dire mes prières, comme vous pourriez le supposer, et comme semblait m’y engager le vénérable époux de la Vierge Marie, mais à me débarrasser de mes culottes, lorsque je m’aperçus que la petite fille, au lieu de se retirer discrètement, comme il sied à une personne de son âge, restait plantée devant moi et suivait tous mes mouvements avec ses grands yeux noirs chargés de curiosité.
«Tu peux t’en aller, lui criai-je en mon patois, je n’ai plus besoin de tes services.»
Mais elle ne bougea pas, paraissant s’être juré à elle-même d’assister au coucher d’un Français.
Rapidement débarrassé de mon veston, de mon gilet, de mes chaussures, de ma ceinture de laine, j’avais placé mon revolver sous mon traversin.
Il ne me restait donc plus que le vêtement que les Anglaises appellent l’_inexpressible_, mais que, n’étant pas Anglaise, la _niña_ n’avait nulle raison pour ne pas exprimer, et qu’elle exprima d’ailleurs fort bien, voyant mon hésitation, en me demandant avec une sorte d’impatience si je couchais avec mes _calzones_.
Assez surpris de la question, je lui fis entendre que je n’avais pas l’habitude de retirer mes culottes devant d’aussi jeunes demoiselles, sur quoi elle s’avança vers mon lit et se saisit de la lampe.
Je crus un instant qu’elle allait l’éteindre afin de ménager ma pudeur, mais elle n’avait d’autre but que de l’emporter, ce qu’elle fit rapidement en me souhaitant une bonne nuit.
«Hé! lui criai-je, où vas-tu?
--Me coucher, répliqua-t-elle.
--Pourquoi emportes-tu ma lampe?
--Parce que maman me l’a dit.
--Elle est bien aimable, ta maman, mais j’en ai besoin.
--Pour quoi faire? demanda-t-elle.
--Tu es bien curieuse. Mais puisque tu es si curieuse, je vais l’être autant que toi. Indique-moi certain endroit indispensable, surtout après les repas de panade au lait.
--Là! dit-elle.
--Où çà, là?
--Eh bien là! ici! là! où vous voudrez.»
Et elle me montra les crevasses du plancher.
Il était bien inutile de lui disputer la lampe. Je m’aperçus bientôt qu’elle n’avait que pour quelques minutes de vie, et, en effet, une dizaine à peine écoulée il ne resta qu’une mèche charbonneuse.
Une heure environ se passa.
Sur ce squelette de plancher, il était dangereux de s’aventurer sans lumière. J’avais bien un bout de bougie dans mon sac, mais ma boîte d’allumettes était restée entre les mains de notre hôte qui me l’avait demandée pour allumer une cigarette.
Je me décidai d’aller en emprunter à mon compagnon. M’assurant du terrain avec le pied avant de l’y poser, comme font les bons chevaux dans les mauvais chemins, je me guidai sans trop d’encombre jusqu’à son réduit.
Il ronflait déjà comme un juste, et tandis que je tâtonnais, cherchant ses allumettes, en évitant de troubler son somme, j’aperçus, par une large crevasse, un filet de lumière, en bas, et l’ombre projetée sur le mur d’un homme qui chargeait silencieusement son fusil. Puis l’ombre se doubla; se tripla; se quadrupla; le rayon lumineux se déplaça, les marches de l’escalier craquèrent, et je distinguai l’horrible vieille, une lanterne à la main, précédant une troupe de brigands armés.
Les deux hommes, le fils, la mère. La bande au complet.
Je me remémorais en vain, pour me rassurer, l’aventure des faux brigands que raconte si plaisamment Courier, lorsqu’il voyageait en Calabre. La mienne s’offrait toute semblable. Rien n’y manquait: la nuit, l’endroit isolé, le désert environnant, l’aspect farouche de nos hôtes, leurs armes, la vieille scélérate, jusqu’aux deux énormes chiens qui, sans doute attachés en bas, près de la porte, coupaient toute retraite; jusqu’à mon compagnon qui, rompu de fatigue, dormait comme un sourd.
Ils n’étaient pas une quinzaine, il est vrai, comme les charbonniers de Paul-Louis, et je n’avais pas entendu le mari dire à sa femme: «Faut-il les tuer tous deux?» mais je voyais distinctement celui-ci lever et baisser le bras pour ordonner de marcher doucement, geste qu’il appuyait du mot «_chuto! chuto!_» prononcé à voix basse par deux fois.
Que diable venaient faire ces gens? Évidemment ils ne venaient pas avec l’intention de nous inviter à une noce. Je pensais bien au jambon de l’histoire de l’illustre pamphlétaire tourangeau, mais il n’y avait pas de jambon appendu dans ces soupentes et d’ailleurs ce n’est nulle part la coutume de les décrocher à coups de fusil.
Il va sans dire que réflexions et réminiscences eurent la durée d’un éclair, car les brigands montaient toujours, avec le moins de bruit possible; mais leurs pieds quoique chaussés d’espadrilles font craquer quand même les marches pourries.
Je songe que mon revolver est resté là-bas, sous mon traversin. Il faut y arriver sans encombre. Je secoue brusquement mon compagnon, qui répond par un gémissement et fait un demi-tour sur l’autre oreille. Au risque de me rompre le cou ou les jambes, ou de passer au travers du plancher, trébuchant, basculant et me heurtant, j’atteins ma couche.
La bande est sur mes talons: elle a dû entendre le bruit de ma course et n’ayant pas à s’inquiéter de mon compagnon qui ronfle, arrive à ma chambre presque en même temps que moi.
A la faible lueur de la lanterne, que porte la vieille gueuse, je vois les faces patibulaires. Je ne me suis pas trompé. Ils sont bien tous trois armés de fusils. Notre hôte, en éclaireur, se dirige vers l’alcôve.
«_Chuto! chuto!_ dit la sorcière; ne le réveillez pas.
--_Pugnatera!_ réplique le second brigand, il va bien se réveiller tout à l’heure!»
Et tous d’ouvrir la bouche en un rire silencieux et diabolique.
«Mon affaire est faite! pensais-je. Aussi quelle diable d’idée de passer dans ces gorges et de nous arrêter dans cet antre. Et cet animal qui ronfle là-bas!
--Gare au revolver! murmura la vieille. La _niña_ à vu l’homme le placer sous son traversin. Attention!
--Ah! la petite gueuse, me dis-je, c’est donc cela qu’elle guettait!» J’ai la main posée dessus, le doigt sur la détente et au même moment avec quelque étonnement on me voit debout, appuyé contre mon lit.
«_Que quiere usted?_ m’écriai-je d’une voix terrible.
--_Chuto! chuto!_ réplique le premier brigand avec un grand geste. Pas de bruit.»
Je répète ma question.
«Rien, dit l’homme, nous ne voulons rien à vous. Je voulais seulement voir si vous dormiez.»
Ils se répandent dans la vaste pièce, occupant trois des fenêtres chacun avec son fusil, comme gens assiégés s’apprêtant à repousser une attaque.
«Qu’est-ce qu’il y a donc? demandai-je à la vieille qui entrait dans l’alcôve avec sa lanterne pour la placer flamme au mur de façon que la lumière ne pût être aperçue du dehors.
--Ah! les brigands, répondit-elle, j’espère qu’on va en tuer deux ou trois.
--Qui donc? On attaque la _venta_?»
Elle me prit la main, me guida jusqu’à la fenêtre restée vide.
«Vous allez les voir. Ils sont là, tenez, tenez... comptez... un, deux, trois, quatre. Je ne parle pas des capons embusqués, là-bas, dans les broussailles et qui attendent le signal des camarades pour se mettre en train. _Ole! ole!_»
Dans la belle nuit claire, je vis se glisser quatre formes allongées semblables à des silhouettes de gros épagneuls. Et presque au même instant, trois détonations retentirent, suivies de terribles hurlements auxquels répondirent les aboiements furieux des chiens enfermés dans l’étable.
«Bien! s’exclama la vieille. Deux!»
Deux loups en effet se débattaient, pattes en l’air, dans la poussière du chemin, tandis que mon compagnon, réveillé en sursaut par l’effroyable bruit, accourait en chemise, œil effaré et revolver au poing.
«_Vaya! vaya! aségûrese!_ dit en riant notre hôte. Là! là! tranquillisez-vous!»
Puis se tournant vers moi: «Ça les dégoûtera pour quelques jours.»
Le lendemain, remis des émotions de la nuit, nous partons en même temps que les troupeaux, après un déjeuner de _panetela_ restant du souper.
Nos hôtes qui, à la lumière fumeuse, nous ont paru avoir des mines de fieffés coquins semblent au contraire de fort honnêtes gens. Si la matrone, avec son œil crevé, n’est pas un échantillon séduisant du beau sexe des Castilles, elle a l’air moins revêche et moins sordide que la veille, et la vue de quelques _pesetas_ glissées dans sa main adoucit la dureté de son unique prunelle.
Quant au maître de céans, il nous raconte que les loups lui ont encore dévoré un mouton le soir précédent, au moment où le troupeau rentrait, et étranglé deux chiens depuis le commencement de l’été.
Son acolyte, l’homme au fusil, qui n’est autre qu’un honnête cantonnier du voisinage, est venu à la rescousse dans sa haine des loups. Chaque année, il est obligé de quitter sa maison dès que tombent les neiges pour se réfugier à Pajarès, et elles commencent dès septembre pour ne cesser qu’en avril ou mai; et chaque année il trouve sa porte enfoncée et sa maison envahie. Les loups entrent parfois, par bandes, dans le village de Pajarès, et poussent l’audace, comme on l’a vu, jusqu’à rôder près des étables, même dans les nuits d’été. «Que voulez-vous, dit philosophiquement notre hôte: _Lo que ha de ser no puede faltar_», variante du vieux proverbe fataliste arabe: «Ce qui est écrit est écrit.»
Et ainsi se termine mon histoire de brigands.
XIII
LA VIEILLE CASTILLE
«Nous ne pouvons passer dans cette partie des Castilles sans aller visiter les ruines de Numance,» m’a dit mon compagnon de route. J’aurais désiré voir Burgos, mais notre temps était limité. Il fallait opter entre la cathédrale, merveille du treizième siècle, et ces ruines, sous lesquelles s’ensevelirent, il y a deux mille ans, les héroïques Numantins, et que mes vieux souvenirs de collège me représentaient semblables à celles de Pœstum.
«Tout le monde court à Burgos, personne ne songe à Numance», cette raison m’avait décidé.
Nous voici donc traversant les monts ibériques, droit devant nous, marchant sur le sud. Au sommet de la Sierra de Cebollera, bien qu’au milieu d’août, il souffle un vent qui rappelle les froides brises du Nord. En haut de la montée, nous retrouvons la route. Une pierre milliaire indique qu’on entre dans la province de Soria, qui est certainement le pays le plus sauvage et le plus désert de l’Espagne.
Ceux qui ont des affaires pressées ou qui attendent impatiemment des nouvelles de leur maîtresse, ne doivent point passer par ici. Ni courrier, ni coche, ni poste, dans ces hameaux misérables, entourés de décombres et saturés de mauvaise odeur.
Les belles routes neuves ne servent guère. Cependant, comme c’était jour dominical, nous fîmes la rencontre de deux mules montées l’une par un fier Castillan, et l’autre par deux jolies filles endimanchées, pas farouches, qui nous crièrent gaiement bonjour.
Je les note, car ce furent les dernières jolies jouvencelles rencontrées dans les campagnes des Castilles, je dirai plus, nous ne rencontrâmes même pas une _niña_ vraiment digne de ce nom. Où étaient-elles? Ne poussait-il dans ces terres argileuses que de vilains garçons? On me donna à entendre qu’aussitôt nubiles et en âge de jouer des castagnettes, elles partaient pour la ville, ce que, vu la désolation du sol natal, je trouvai tout naturel. Pas un bocage pour faire l’amour, dans ces solitudes, pas un coin discret pour cacher des échanges de baisers, pas un arbre pour prêter son ombre.
Plaines sans fin, sables, herbes maigres, monticules pierreux, champs de chardons aux tiges bleues et, çà et là, surgissant de loin en loin, pittoresques et désolés, des villages roussis, délabrés, silencieux, comme des gueux somnolents qui sèchent leurs guenilles et leurs plaies au soleil, ou une vieille forteresse en ruine, peut-être un monastère abandonné, car rien ne ressemble ici à une forteresse comme un cloître, tel est l’aspect général des Castilles.
A la vue de ces roches, de ces terrains caillouteux, de ces torrents aux bords effrités et au lit sec, en sentant les âpres morsures du vent, qui souffle durant toute l’année, on s’explique la dépopulation de ces immenses régions, qui coupent obliquement l’Espagne, des portes de Burgos et de Salamanque à celles de Murcie, et, remontant vers l’ouest, s’étendent, par les pâturages de la Manche et de l’Estramadure, jusqu’au Portugal.
L’Espagnol est pour une grande part dans cette œuvre de dénudement. Le paysan est partout ignorant et fatalement stupide. Bien qu’avide au gain, il ne comprend pas ses propres intérêts, ou du moins ne les comprend que par le côté le plus étroit. Au siècle dernier, le Conseil des Castilles obligeait chaque habitant des campagnes à planter cinq arbres au moins. Je ne sais ce qu’il est advenu de cette sage ordonnance, ni des arbres plantés; ils ont été coupés, sans doute, car il n’en reste pas de traces.
Les paysans les ont en grande haine, leur reprochant de servir d’asile aux petits oiseaux; et le petit oiseau est, comme l’on sait, l’ennemi du paysan, qui l’accuse de dévorer sa moisson, sans se rendre compte que pour un grain volé, le moindre roitelet, en détruisant les insectes, en sauve dix mille. Pas d’arbre, partant pas d’eau, et pas d’eau, pas de récolte. Il faut des siècles de luttes pour que le sens commun l’emporte sur la routine et l’imbécillité.
Aussi marche-t-on des jours entiers sans rien voir que des chardons. «L’alouette doit emporter son grain lorsqu’elle traverse les Castilles,» dit le proverbe.
C’est ce que nous n’avions pas fait, et fûmes-nous fort en peine lorsque nous arrivâmes assoiffés et affamés au village de la _Poveda_, de l’autre côté du versant. Il y avait cependant une _venta_, mais on nous refusa des vivres. «Les _Turcs_ ont tout mangé,» nous dit-on. Les Turcs, c’étaient des Bohémiens passés deux heures auparavant.
Venant de Barcelone, trimbalant leurs chaudrons de cuivre, et traînant leur smala dans sept ou huit voitures, ils avaient fait main basse sur toutes les provisions, qu’on s’était hâté de leur céder, à condition qu’ils iraient camper loin du village, tant ils inspiraient confiance! Un vieux mendiant de haute mine, drapé dans une couverture trouée, aussi fièrement qu’un caïd dans son burnous écarlate, témoin de notre embarras, s’offrit de nous conduire dans une maison où il pensait que nous trouverions peut-être à manger. Le _peut-être_ n’était pas rassurant. Enfin, nous arrivons dans le coin le plus infect du village, où une mare nauséabonde forme un petit lac pestilentiel devant une chaumière lépreuse; sur le bord de la mare, cottes troussées jusqu’aux aisselles, deux petites villageoises d’une douzaine d’années se soulagent bruyamment: «Nécessité n’a point de loi.» C’est ce qu’elles semblent se dire à notre vue en continuant gravement leur besogne.
Une femme laide, couverte d’une demi-douzaine de jupes à l’instar de la matrone du col de Piqueras, flanquée de sales marmots et entourée de chats faméliques, est assise près d’un brasero.
Elle nous refuse d’abord; c’est toujours le premier mouvement. Une pièce blanche et la recommandation chaleureuse de notre cicérone la décident au second, qui est de tirer une moitié de miche d’une crédence et un broc d’une outre de vin. Mais nuls autres apprêts de festin. Elle se rassoit satisfaite, persuadée de notre béatitude. Comment vivent ces gens? De rien. Et le plus singulier est qu’ils s’en contentent.
«L’Espagne n’a que six péchés capitaux, écrivait Dumas, tous, excepté la gourmandise.»
«Olives, salades et radis sont mets de chevalier,» dit encore un ancien proverbe castillan. Sur les instances du vieux mendiant, qui jure que nous sommes des _caballeros_, habitués à meilleure chère, si l’on ne nous offre pas l’entrée ci-dessus, la femme se décide à nous confectionner une soupe à l’huile rance accompagnée d’une omelette aux œufs pourris. Comme il ne restait plus assez d’huile au fond de sa jarre, elle alla décrocher une lampe appendue près de la cheminée, et, après avoir proprement retiré la mèche, en versa avec une belle tranquillité le contenu dans la casserole.
Bien que par nature et par éducation je sois dépourvu de préjugés culinaires et que j’aie lu quelque part que les Chinois, peuple savant et raffiné, ne se délectent des œufs que lorsque ceux-ci ont atteint un âge fort avancé, je laisse mon compagnon, doué d’un appétit plus sérieux que le mien, dévorer ma part et la sienne, me contentant de tremper mon pain dans le vin, d’ailleurs très passable de notre hôtesse; puis, après avoir récompensé le mendiant avec une demi-_peseta_ qu’il reçut ainsi qu’un seigneur accepte l’hommage d’un vassal, nous nous arrachons aux douceurs de cet Eldorado pour atteindre, vers la fin du jour, Almarza, centre un peu plus civilisé et patrie de don Juan Ramirez, nom célèbre dans les pages sanglantes de l’Inquisition.
Nous y trouvons une _posada_, un ragoût à l’huile et le coche, attelé de trois mules, qui doit, le lendemain, nous conduire aux ruines de Numance.
XIV
LES RUINES DE NUMANCE ET SORIA
«Seigneurs voyageurs, veuillez monter.» Les seigneurs voyageurs, c’est un prêtre campagnard et nous. Coiffé d’un chapeau mou, vêtu, comme le curé du palacio d’Urvaza, d’une jaquette et d’un pantalon noirs fort crasseux, il ne se distingue du commun des mortels que par son col clérical et sa face maflue, sournoise et béate. Nous prenons place sur la banquette, lui s’engouffre dans l’intérieur. A peine installés, le cocher non encore sur son siège, une mule, sans doute piquée d’un taon, se cabre et part au galop, entraînant les autres, et toutes s’emballent dans la rue tortueuse, abrupte, brides à terre; la patache bondit sur les cailloux, se heurte aux bornes, rase les maisons. Gare au coin voisin! Nous sommes menacés d’une belle culbute. Cocher et palefreniers courent derrière, dégoisant leur complet répertoire de jurons, auxquels se mêlent ceux du curé dans l’intérieur. Mon compagnon parvient à détacher le frein, ce qui entrave un peu la course.
Voici le coin. Crac! Ça y est! Nous roulons les uns sur les autres. Rien de cassé, heureusement, que des vitres. Cinq ou six indigènes aident à relever les mules et la carriole. Pendant ce temps le curé, qui a une bosse au front, crie comme un possédé en nous montrant:
«_Franceses! Danados! Pugnateros!_»
Il paraît ivre, bien que certainement il n’ait rien bu, et bave de rage.
Nous rions de sa mine grotesque et de son inexplicable colère à notre égard, et une grosse matrone, jaune de peau, mais blanche de dents et riche de poitrine, qui riait aussi, nous fait signe, en se touchant le front, que le _padre_ a quelque chose de craqué dans la cervelle. Nous reprenons nos places. Le cocher saute sur son siège, tape sur ses mules à tour de bras avec le manche de son fouet: _Arre! Arre!_ et nous voici repartis en un galop désordonné, tandis que le _padre_ nous interpelle par la cloison sans vitre:
«_Ah! Franceses! danados! pugnateros!_»
Et il ajoute:
«_Destructores de las Santas imagenes!_
--Qu’a donc à crier ce vieux fou? demandons-nous au cocher.
--C’est parce que les Français ont dévasté son église.
--Quand cela?
--A l’invasion.»
Longue rancune! La haine de l’étranger se réveille à tout propos, dans le clergé comme dans le peuple, après trois quarts de siècle. Il paraît que les soldats de Ney, en traversant son village, ont détroussé les saints et troussé les vierges. Il n’était pas encore au monde; mais le souvenir des horreurs du sacrilège est soigneusement gardé et amplifié dans les veillées.
La soldatesque de tous pays commet partout des excès et les Français n’en sont pas exempts plus que les autres, surtout quand les généraux ont donné l’exemple. On se souvient que la fameuse _Assomption_ de Murillo, enlevée dans une église de Séville par Soult, fut vendue par sa veuve 600 000 francs. Depuis, toute destruction de monument ou d’objet d’art nous est attribuée. Sculptures effritées par le temps, statues mutilées, nez de saint enlevé par la pierre d’un polisson, tableau rongé par l’humidité: «C’est les Français! les _pugnateros_ de Français.» C’est ainsi qu’à Soria, où Ney mit une garnison qui occupa quatre ans la ville, les habitants ne manquent pas de rejeter sur le vandalisme de nos soldats les mutilations de l’église et du cloître de _San Pedro_, celles du palais de Gomara et de tous leurs vieux monuments.
D’Almarza à Garray, petit village au pied de la colline sur laquelle s’élevait Numance, la distance n’est que de dix-sept kilomètres. Les mules l’ont bientôt dévorée. Nous descendons, laissant le courrier continuer sur Soria, et traversons le village, qui n’offre d’autre intérêt qu’un superbe pont de seize arches jeté au confluent du Tera et du Duero, le _Durius_ des Romains; nous gravissons le raide sentier, à mi-chemin duquel se dresse une chapelle d’où la vue s’étend sur la grande plaine que nous venons de parcourir.
Enfin, nous voici en haut de la côte, et je me prépare non pas à lancer l’invocation de Volney: «Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux», mais à m’essuyer prosaïquement le front en me reposant sur quelque débris de colonne.
Je regarde autour de moi. Rien. Où sont les ruines? Le sol est bouleversé de place en place; quelques pierres sont semées çà et là. C’est tout. Les archéologues qui ont de bons yeux et beaucoup d’assurance prétendent reconnaître dans ces petits tas de pierres et de terre remuée les restes des murailles de l’héroïque cité et même ceux du camp de Scipion. Mais est-ce bien l’emplacement de Numance? Beaucoup de gens, entre autres Élisée Reclus, paraissent en douter.
Ces ruines sont une mystification, et sans deux monuments commémoratifs haut de quatre à cinq pieds, j’eus pensé que nous nous étions trompés de chemin. L’un porte la date du 26 juin 1886 avec cette inscription:
_A los heroes de Numancia Regimiento de San Marcial._
On dit que, dans des fouilles récentes, on découvrit des armes, des idoles, des poteries, des pièces de monnaie. Un manœuvre mit la main sur un collier d’argent d’une grande valeur artistique pesant dix-huit onces et orné de médaillons. Dans son ignorance, il le vendit 160 réaux (40 francs) au curé de Garray, non moins ignorant que lui, car le triple idiot ne trouva rien de mieux que de le fondre pour le transformer en un vase qu’il offrit à la Vierge Marie, ce qui dut excessivement la flatter.
Les Numantins, on le sait, bloqués étroitement par Scipion, se mangèrent entre eux, et les survivants, après quinze mois de siège, incendièrent la ville et se jetèrent dans les flammes. Les habitants de Lutia, petite cité voisine, qui avaient promis leur aide aux assiégés, eurent tous la main droite coupée.
On ne badinait pas en ce temps-là.
Je croirais plutôt que les ruines de Numance sont celles que l’on voit à Soria, capitale de la province, que nous atteignîmes après une marche de 4 ou 5 kilomètres, lestés à Garray d’un excellent _puchero_, pot-au-feu agrémenté de pois chiches et de tranches de lard. Soria, la maussade Soria, est l’ancien fief de Du Guesclin, mais ce n’est pas cela qui pourrait lui donner un air plus gai. Henri de Transtamarre, pour récompenser le capitaine des routiers de l’avoir rétabli sur le trône des Castilles à l’aide de ses _grandes compagnies_, lui fit don de la ville comme on offrirait maintenant un cigare ou la Légion d’honneur. Du Guesclin dut s’y ennuyer fort, car il ne garda pas longtemps le cadeau royal et le recéda au donateur moyennant 260,000 doublons.
Les anciens monuments y sont intéressants et nombreux; et les rues étroites, les maisons à arceaux, les _miradores_ (fenêtres en saillie) offrent l’aspect le plus curieux aux rares étrangers qui s’y aventurent, car, éloignée de tout, au centre de montagnes escarpées, balayée sans cesse par un vent glacial, avec des moyens de communication primitifs et incomplets, sans commerce et sans industrie, Soria n’attire guère les touristes.