Sac au dos à travers l'Espagne
Part 5
En sortant du _Campo Santo_, nous vîmes s’avancer, marchant en bon ordre, de longues files d’hommes habillés de gris. Je pensai à des équipes de forçats commandés pour la corvée des routes. Ils portaient des blouses de toile et des pantalons rapiécés, de grossières espadrilles laissant voir leurs pieds nus, et ils étaient coiffés de méchants bonnets de police. Un coup de clairon m’apprit que j’avais en face de moi la troupe. C’étaient, en effet, deux compagnies d’infanterie garnisonnées à Estella qui partaient pour la manœuvre. On les accoutre ainsi par économie, afin de ménager la tenue de drap réservée pour les grandes occasions. Pauvreté n’est pas vice, et l’économie est une belle chose, mais je doute que des fantassins ainsi affublés se sentent fiers d’être soldats.
Je recommande ce costume à nos niveleurs économes qui réclament à grands cris l’unification de l’uniforme militaire, ainsi qu’aux intelligents champions de la suppression des armées permanentes; ils ne pourront mieux dégoûter la jeunesse du métier de Mars. Le _nec plus ultra_ du misérable et du bon marché sera d’un seul coup atteint.
L’aspect de ces fantassins, petits et grêles, ne rappelle guère cette redoutable infanterie espagnole «dont les gros bataillons serrés, dit Bossuet, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute...» Certes, je ne mets pas un seul instant en doute leur énergie et leur vaillance, je ne parle que de l’extérieur, et il ne paye pas de mine. Il est vrai que leur uniforme, qui semble une copie maladroite du nôtre, n’est pas de nature à la rehausser. A Gibraltar surtout, à côté des superbes et corrects soldats anglais, cette apparence défectueuse d’une armée mal accoutrée, mal payée et mal nourrie, frappe l’œil désintéressé de l’étranger.
C’est à Estella que je fus, pour la première fois, réveillé en sursaut par une voix lamentable. Elle jetait par intervalles, des profondeurs d’une rue voisine, des modulations prolongées et lugubres qui approchaient grandissant, éclataient sous mes fenêtres, puis s’éloignaient et retournaient se perdre dans la nuit.
Ce sont les _serenos_, gardes de nuit, qui crient le temps et l’heure en commençant par une invocation à la Vierge: «_Ave Maria sanctissima! Il est minuit. Le temps est serein!_» Ce chant nocturne, car il est rythmé comme tous les cris de rue, restant de vieilles coutumes générales dans presque toute l’Europe, ne manque pas d’originalité. L’usage, il n’y a pas longtemps encore, existait chez nous dans nombre de villes de province. A Douai, il y a dix ou quinze ans, un homme criait les heures au beffroi. Mais c’est surtout au siècle dernier que le veilleur de nuit offrait un aspect fantastique. Vêtu d’une longue robe brune, bigarrée de têtes de mort et de tibias en sautoir, il passait à pas lents, agitant une cloche et criant d’une voix sépulcrale:
Réveillez-vous, gens qui dormez, Priez pour les trépassés.
Les _serenos_, à Madrid, ouvrent la porte aux locataires attardés. Chaque quartier, chaque rue, a les siens; ils ont les clefs de toutes les maisons. On se passe ainsi de concierge, et les bourgeois peuvent dormir sur leurs deux oreilles:
Car sur la grande ville Veille un brave gardien, C’est le bon mile, mile, C’est le bon milicien!
X
LOGROÑO
Depuis notre entrée en Espagne, nous avons traversé de merveilleux paysages, d’abord en côtoyant le golfe, puis, à mesure que nous nous enfoncions par les chemins de la montagne, le panorama se déroulait pittoresque, varié; villages enfouis dans des nids de verdure, bourgades échelonnées sur les flancs d’un mont, vieux ponts croulants jetés sur des abîmes.
Mais passé Estella, la scène n’est plus la même, l’aspect du pays change presque subitement; la végétation diminue; de grandes roches à aiguille se dressent çà et là au milieu de bouquets de chênes qui vont en s’éclaircissant.
Après la Navarre, nous entrons dans la vieille Castille. Ce sont des montagnes arides, des bourgades qu’on aperçoit tout à coup comme des forteresses arabes au sommet d’un pic, sans un arbre, sans un brin de verdure, le pays brûlé. Mais dans une trouée, une crevasse du roc, au fond d’un vallon reparaît tout à coup la luxuriante flore des chaudes régions, vignes, figuiers, oliviers. Il semble que le sol séché et grisâtre ait craqué, laissant de longues déchirures où la végétation s’entasse comme si la nature féconde voulait se dédommager de la stérilité d’alentour. D’Estella à Logroño, la route large et soutenue par des travaux de maçonnerie a dû coûter gros, vu les accidents de terrain. L’Espagne est sillonnée de ces belles routes ne servant guère et se détériorant de distance en distance par morceaux qui s’effritent et s’écroulent. Les Espagnols qui voyagent soit à pied--et ils sont rares--soit à cheval ou à mule, prennent autant que possible les chemins de traverse. C’est ce que nous faisions généralement, laissant la voie royale aux piétons sybarites qui craignent de s’échauffer par les sentiers raboteux. Reste la diligence qui s’arrange comme elle peut. Quant aux cantonniers, ils en prennent à leur aise et travaillent à leurs heures. «Le cantonnier en Espagne, disait plaisamment le vieux Dumas, voyageur fantaisiste, est un individu qui a pour mission, drapé dans un grand manteau amadou, de regarder passer les gens.» Le fait est qu’ils ont chacun trois kilomètres à entretenir, en plein soleil, travail terrible pour un Espagnol. De six kilomètres en six kilomètres, on leur a bâti de petites maisons pour deux familles. Dans les grandes plaines désolées de la Manche, dans les gorges profondes des _Sierras_, je me suis demandé bien souvent ce que pouvait faire la femme livrée à la solitude tout le jour. Il est vrai qu’il y a la marmaille, graine absorbante, les visites des bergers du voisinage, le passage des coches et des muletiers. Quelques-unes vendent en cachette, car l’administration le leur défend, de l’aguardiente à un sou le verre; maigre ressource, le débit d’une bouteille est une affaire qui demande du temps.
Nous en avons rencontré une dans la Sierra Morena qui nous offrit l’hospitalité: bon feu et gîte passable; quant au reste... le mari le saisit. C’était une belle luronne de vingt-cinq à vingt-six ans, brune à souhait, aux seins dodus, méritant mieux que l’incessant tripotement d’un affreux marmot qui semblait payé pour les déformer. Elle baragouinait un peu de français, et nous raconta au souper, non entre la poire et le fromage--le luxe du dessert n’ayant pas encore pénétré dans la _Sierra_--mais entre la soupe à l’huile alliacée et le vin goudronné, qu’elle avait été jadis servante dans une _fonda_ de Logroño, et qu’un _caballero_ français des mieux tournés lui avait proposé de l’emmener là-bas, là-bas, _tra los montes_. Elle faisait de grands gestes avec la main pour indiquer que la France était à ses yeux si éloignée, qu’elle se perdait dans l’espace. Le cantonnier écoutait d’un air admiratif le jargon pour lui incompréhensible de son épouse tout en fumant philosophiquement sa cigarette.
Nous demandâmes à la jeune femme s’il était jaloux. Elle leva les yeux au ciel avec un geste expressif.
Il a chassé malhonnêtement le _padre_ du village voisin parce que le saint homme venait ici en son absence.
Sur la poitrine velue du mari s’étalent cependant un scapulaire fort crasseux et deux ou trois médailles de cuivre usées, indice d’un long usage, et qui eussent dû témoigner de plus de confiance de sa part. Mais, en Espagne, catholicisme n’implique pas cléricalisme. En nombre de provinces, on est froid pour le prêtre tout en fanatisant chaudement au pied de l’autel; on ferme sa porte à l’apôtre, d’autant plus qu’on a jolie femme, mais on écoute dévotement le sermon.
L’abolition des dîmes, le désamortissement des biens du clergé, la suppression des couvents, la sécularisation de l’enseignement ont été partout accueillis avec enthousiasme, et cependant pas de peuple ne s’agenouille avec plus de foi devant les images et n’invoque avec plus de ferveur la _Virgen Santissima_, ne baise plus dévotement ses chapelets et ses agnus.
Logroño est une ville de quinze à vingt mille âmes, avec une garnison qui m’a paru nombreuse; elle n’offre de curieux que ses églises et quelques vieilles rues. Nous avions une lettre d’introduction pour le gouverneur, appelé ici brigadier général. Il ne nous fut donné de voir que son premier aide de camp, que nous rencontrâmes sur une promenade assez sèche et poudreuse appelée _las Delicias_, où lui seul, superbe garçon, semblait faire en effet les délices d’un groupe animé de jeunes señoritas.
Après l’absorption de consommations à la glace--pour la confection desquelles les limonadiers espagnols n’ont pas de rivaux--nous gagnâmes le _comedor_, où nous trouvâmes la banalité commune à tous les hôtels.
Seulement, pas de garçon. De jolies filles fort dégourdies les remplaçaient avantageusement.
De la salle à manger j’aperçois les deux étranges flèches guillochées de l’église de Santiago, où se fonda, dit-on, l’ordre de chevalerie de ce nom. De gros nids de cigognes sont accrochés à chacune des aiguilles et, perchées sur le bord, elles claquent mélancoliquement du bec. En bas, dans la rue étroite, monte le chant doux et un peu traînard de jeunes filles qu’accompagne un tambour de basque, musique bientôt couverte par les aigres disputes des servantes de l’hôtel qui, avec la verbosité méridionale, s’apostrophent abominablement au sujet d’une carafe cassée.
Après dîner, le hasard me pousse dans une antique petite église d’extérieur assez misérable; mais quel luxe au dedans! Luxe de vieux tableaux surtout; l’un presque dissimulé dans un coin sombre attira spécialement mon attention. Il représentait une sainte à robe montante jusqu’au menton, avec un voile couvrant le front et les épaules, ne laissant à découvert que les mains et le visage, mais dans un drapement si savamment voluptueux qu’il valait toutes les splendeurs du nu. C’est Rose de Lima. Agenouillée, bras en croix, corps en arrière, dans l’extase, elle semble jouir par avance de célestes béatitudes. Et il y a de quoi, car un beau séraphin accourt impatient, perçant les nues pour lui apporter une couronne de roses. Sur le divin corps de la sainte pâmée, l’artiste a collé, comme une draperie mouillée, sa robe de dominicaine, dessinant avec une telle exactitude les provocantes ampleurs des hanches et les contours du ventre et des seins que, dans la pénombre, elle semblait entièrement nue. Un voile sombre comme une chevelure noire couvrant ses épaules jusqu’à ses rotondités postérieures complète l’illusion. Jamais lascive abbesse posant pour la chaste Suzanne aux yeux ravis de quelque Rubens monacal ne fut plus scrupuleusement et plus amoureusement peinte. Le visage, surtout, est remarquable d’ardente passion. En s’approchant, on distingue de petites touffes crépelées d’un blond vénitien s’échappant de chaque côté du voile, près de la mignonne oreille. Il était visible que la belle créature avait exigé de l’artiste admirateur ce sacrifice à la sincérité du costume pour paraître plus séduisante. L’œil bleu foncé se noyait dans la jouissance extatique; la bouche entr’ouverte aux lèvres sensuelles humait des plaisirs inconnus aux humains.
«Eh bien, voilà comme j’aime les saintes!» m’exclamai-je _in petto_, pour ne pas profaner le lieu sacré.
Le vieux sacripant de bedeau qui m’examinait, lut sans doute ma pensée dans mon œil.
«Ah! dit-il en soupirant, on n’en fait plus dans ce goût-là.»
XI
LE COL DE PIQUERAS
Il n’est pas de vrai voyage en Espagne sans histoire de brigands; j’y comptais, et si je n’avais pas eu mon histoire de brigands, je considérerais mon excursion manquée. Dans un pays où l’on arrête encore non seulement les coches--ce qui est l’enfance de l’art--mais les trains de chemin de fer, deux touristes pérégrinant, sac au dos, doivent s’attendre à quelque aventure cartouchienne; aussi en étions-nous à peine à notre quinzième journée de marche, après avoir couché à Villanueva de Cameros et traversé l’Iregua, que nous fûmes pris dans une venta isolée de ce malaise qui saisit, dit-on, les plus braves lorsqu’on sent des dangers inconnus rôder comme des loups dans les affres de la nuit.
En pleine Sierra de Cebollera, près du point culminant qui sépare les provinces de Soria et de Logroño, nous arriva cette mémorable aventure. L’endroit est propice aux choses tragiques, désert et suffisamment sauvage. Il y vente sans cesse et il y souffle même dans les matinées d’été un froid de loup. Aussi les loups semblent y avoir établi leur quartier général.
Des forêts de hêtres qui couvrent les hauteurs leur offrent dans l’été un refuge assuré, et les troupeaux qui paissent dans les pâturages des flancs des monts et des creux des vallons, une assez suffisante pitance. J’ai ouï dire que la bourgade de Lumbreras, au milieu de la Sierra de Cameros, à quelques kilomètres de celle de Cebollera, possédait autrefois quatre-vingt mille moutons, réduits aujourd’hui à trois mille. Les bonnes gens de la montagne prétendent que la différence est passée dans le ventre des loups. Je suppose qu’on exagère et que l’épizootie et l’incurie castillane ont été plus funestes aux moutons que le terrible appétit des carnassiers.
Quoi qu’il en soit, bien avant la venue d’octobre, la neige couvre déjà les _sierras_, et pendant plusieurs mois, le pays entier est bloqué. Gens et bêtes hivernent dans les fermes avec les provisions d’une place assiégée. Alors les loups affamés descendent. Par bandes de dix à vingt ils entourent les habitations isolées, hurlant jusqu’au jour aux portes des étables le lamentable cri de la famine. Ces pauvres bêtes ont, comme tout le monde, un estomac à satisfaire, et, comme les anarchistes, réclament le droit au gigot. Moutons, vaches, chevaux, chiens, enfants, tout ce qui tombe sous leur dent y passe, et au matin ils regagnent lentement la forêt. On en détruit bien un grand nombre, mais ça repousse. Puis, à quoi bon? leur peau ne vaut pas le coup de fusil, et autant que l’Arabe, l’Espagnol est ménager de sa poudre. On les laisse donc pulluler, comptant que la misère et la faim les tueront comme elles tuent les races trop prolifiques, et que, comme les races trop prolifiques aussi, les loups, à l’encontre du proverbe, finiront par se manger entre eux.
La _venta_ de Piqueras forme le point central de ces territoires misérables. C’est un long bâtiment délabré, très bas, sans fenêtre au rez-de-chaussée, avec un seul étage. Deux portes cochères y donnent accès, mais l’une est celle d’une chapelle dont le clocheton se dresse à l’extrémité du toit. C’est là que nous heurtâmes, après avoir vainement frappé à la première. Elle était ouverte et nous nous trouvâmes dans un sanctuaire du genre de celui du palacio d’Urvaza, aspect réjouissant pour de pieux pèlerins, mais lamentable pour des profanes affamés.
Nous appelons: «Hé! le maître? Hé! le curé? Hé! le sacristain?» rien. Nous retournons à la porte première que nous secouons à grands coups de pied.
A quelque distance, un homme et deux petites filles battaient le blé à la manière arabe, c’est-à-dire à l’aide d’un cheval, qui en tournant écrase les gerbes. Ils nous voyaient bien heurter, mais continuaient leur besogne sans mot dire.
Nous les hélons.
«Il n’y a personne, nous crie l’homme.
--Où est le maître de la _venta_?
--Il ne rentrera qu’à la nuit.»
Nous nous approchons du batteur, qui nous engage comme avait fait le _châtelain_ d’Urvaza à continuer vivement notre route pour atteindre la Poveda, village sur le versant opposé, c’est-à-dire à quatre ou cinq lieues. Mais nous commençons à nous habituer à l’hospitalité espagnole; aussi, déposant nos sacs, nous nous allongeons sur la paille hachée, résolus à attendre le propriétaire de la _venta_, dût-il ne rentrer qu’à minuit; ce que voyant, l’homme dit quelques mots à l’aînée des petites filles, gamine fort sérieuse, de dix à onze ans, occupée à balayer le terrain et à mettre en tas le blé battu.
Elle ramasse une grosse clef, cachée sous la veste paternelle, appelle sa sœur et nous crie: «Venez, hommes.»
Nous la suivons à la _venta_, nous traversons une grande étable vide et entrons dans une cuisine qui d’abord nous parut aussi noire qu’un four; et, en effet, elle ne reçoit le jour que par le trou de la cheminée, percé juste au milieu de la pièce, comme dans les huttes des Peaux-Rouges. On peut, ainsi qu’à un feu de bivouac, entourer le foyer et la marmite. Le feu, la cadette le prépare et l’allume, et la marmite, l’aînée en entreprend le nettoyage avec un bouchon de paille; puis elle sort et rentre bientôt avec une énorme cruche pleine d’eau qu’elle porte sur une de ses hanches.
Étendus sur des bancs, nous goûtions le doux farniente après la fatigue, et mon regard allait de la flamme joyeuse aux recoins obscurs de l’antre enfumé où la lumière dansante envoyait ses reflets, éclairant tout à coup, pour les rejeter dans l’ombre, des rangées de pots et de vieilles assiettes dressées sur un buffet rustique; des casseroles de cuivre, une image de la Vierge, des guirlandes d’oignons et d’ail, un portrait en pied de _torero_ dont l’enluminure primitive disparaissait sous une couche de suie, un morceau de lard jauni accroché à la voûte, un vase à huile, deux ou trois lampes de cuivre de forme antique, un chapelet de dents de loups et un vieux fusil. Et les petites filles allaient et venaient, passant comme des ombres de gnômes, nous regardant de leurs grands yeux noirs et sérieux, vaquant silencieusement aux soins du ménage autour du feu pétillant.
Une odeur d’étable mal tenue mêlée à celle de l’huile rance et de la fumée de bois vert emplissait et alourdissait l’atmosphère, et la nuit était tout à fait venue.
Je ne sais depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus réveillé par un grand bruit confus. Près du foyer une horrible femme accroupie frottait une casserole; maigre et dévastée avec des cheveux grisâtres qui s’échappaient, en mèches de crin, d’un foulard sale enroulé sur sa tête, elle me produisit du premier coup l’impression de ces aïeules de brigands qu’artistes et romanciers représentent préparant au fond des cavernes le souper de la bande. Son visage était plus criblé de trous qu’une cible et l’un de ses yeux manquait à l’appel; mais celui qui restait, le bon, semblait si farouche qu’on l’eût, ma foi, crevé sans remords. Bien qu’on fût au cœur de l’été, une demi-douzaine de gros jupons au moins s’accrochaient à ses hanches sèches, ce qui lui faisait une énorme croupe, contraste étrange avec la maigreur et la platitude du reste de la charpente.
Elle grommelait je ne sais quoi entre ses dents jaunes qui paraissaient vouloir s’échapper continuellement de cette mauvaise bouche, apostrophant de temps à autre l’aînée des petites filles qui n’obéissait pas assez vite aux exigences d’un affreux marmot qui, le cul par terre, trépignait de rage, raclait la poussière de ses sales doigts et la lançait dans la direction de sa sœur en réclamant impérieusement du lait. Un chat famélique au poil hérissé guignait la tasse de son œil jaune et scélérat, tandis que deux solides mâtins de haute taille faisaient une entrée brusque et triomphante qu’un tison ardent lancé par la vieille changea en fuite honteuse et précipitée. Et une grande clameur emplissait la maison, jurons de bergers, bêlements de moutons et de chèvres que dominaient les grognements aigus de cochons.
Le troupeau rentrait.
Entraient en même temps un jeune garçon de quatorze à quinze ans, à l’œil sournois, visiblement le fils ou le petit-fils de la sorcière, qui s’assit dans un coin, après un brusque bonsoir; puis, un gaillard de mauvaise mine, chaussé d’espadrilles de peau, avec un fusil en bandoulière, et enfin le batteur de blé. Ils s’installèrent sur le banc faisant face au nôtre, avec des visages dépourvus d’affabilité, celui du batteur de blé spécialement, sur lequel nos revolvers et nos cartouchières accrochés au mur, derrière nous, paraissaient produire une fâcheuse impression.
XII
HISTOIRE DE BRIGANDS
Enfin le souper est prêt; souper d’anachorète. Une panade au lait de chèvre c’est là tout le menu. Avec de tels repas les mœurs doivent être pures. On songe aux pastorales genre Daphnis et Chloé. Mais quelle sale Chloé que cette vieille! Au fait, la fraîche héroïne de Longus devint sans doute aussi une sorcière avec l’âge, et la maugrabine qui nous sert fut peut-être une beauté jadis. Belles dames, ce que c’est que de nous!
Je me faisais ces réflexions philosophiques en dégustant ma panade à la gamelle commune avec la cuillère qu’on avait, pour me la donner, arrachée de la bouche de l’affreux marmot qui réclamait son bien avec des cris de colère. Je n’engage pas les gens dégoûtés à s’arrêter à la venta du col de Piqueras. Il n’y passe d’ailleurs pas deux voyageurs par an. Aussi, hôte, hôtesse et jusqu’aux petites filles semblaient nous examiner d’un air goulu; nous étions une de ces proies rares que le bon Dieu envoie deci, delà aux honnêtes hôteliers, et d’autant mieux qu’en fouillant ses poches mon compagnon de route avait commis l’imprudence d’en tirer deux ou trois pièces d’or.
Après la panade au lait suffisamment piquetée de belles mouches, pain et oignon, vin à discrétion. Cependant le sommeil nous gagne et nous nous demandons avec une certaine inquiétude dans quel coin d’étable on va dresser nos litières; calomnie gratuite: on nous a préparé des lits. Par un escalier de bois auquel manque la moitié des marches et dont le reste crève sous le pied, l’aînée des petites filles nous guide à l’étage supérieur, munie d’une lampe, et nous conduit à nos chambres.
Nos chambres! C’est la première fois depuis notre entrée en Espagne que nous avons chacun la nôtre et toutes deux éloignées l’une de l’autre, séparées par un long corridor. Voilà qui n’est pas de nature à nous inspirer confiance, d’autant qu’en montant l’escalier nous avons entendu des chuchotements suspects. Nous avons nos revolvers heureusement, décrochés bien ostensiblement, malgré l’observation de l’_amo_ que nous pouvions aussi bien les laisser à leur clou.
La première chambre où s’arrête mon compagnon est une sorte de cellule qui n’a d’ouverture que la porte. Je m’empresse de la lui laisser, aimant les pièces où l’on peut respirer à l’aise. Je suis servi à souhait. J’entre dans une sorte de halle ouverte à tous vents et qui couvre une partie de l’étage inférieur.
La petite fille qui me précède avec sa lampe me prévient de faire attention où je pose le pied. Recommandation tardive, j’avais déjà failli disparaître deux ou trois fois dans des dessous inconnus. Le plancher, ou du moins ce qui jadis a été le plancher, n’existe plus qu’à l’état de carcasse et, d’entre les crevasses, montent d’asphyxiantes buées. Des grognements et des bêlements partant d’en bas expliquent le phénomène.
Au rebours du recoin, précédent orné d’une porte, mais privé de fenêtres, il y a ici quatre fenêtres et pas de porte, et les fenêtres ouvertes sur la montagne sont barrelées comme celles d’une prison.
Après des tours d’équilibriste sur des planches pourries posées comme des ponts sur des abîmes béants, j’atteins une sorte d’alcôve, où un lit est dressé au-dessous d’une image du grand saint Joseph qui, la main ouverte, vous invite à y dormir sous sa bonne et digne garde.
Comme le plancher, le lit vermoulu fait bascule. Il est, d’ailleurs, aussi sommaire que le dîner. Deux sacs de paille; le plus petit posé en travers forme le traversin. Le tout recouvert d’un carré de laine et d’un drap dont la flamme insuffisante de la lampe ne me permet pas de vérifier la blancheur.