Sac au dos à travers l'Espagne
Part 4
L’ayant poliment saluée, nous lui demandâmes la faveur de l’hospitalité d’une nuit, vivre et coucher, en échange de notre considération accompagnée, bien entendu, d’espèces sonnantes aux effigies des souverains d’Espagne. Sur quoi le _señor_ José, sans quitter son siège, ni lâcher sa cigarette, nous engagea vivement à poursuivre notre chemin.
«Il y a, dit-il, sur l’autre versant du plateau, une _venta_ où vous trouverez toutes les commodités.»
Une femme, jeune mais pas jolie et peu avenante, vint appuyer les dires du maître: elle eut même la bonté d’ajouter qu’en partant sans plus tarder et en pressant un peu le pas, nous avions la chance d’arriver avant la nuit.
«Nous sommes ici et nous y restons, s’écria la Martinière furieux, parodiant un mot célèbre. N’avez-vous donc rien quand il passe des voyageurs?
--Des voyageurs! il n’en passe jamais. Des voyageurs pour où? Pour Estella? Alsasua? Il y a une route, ils la suivent. On n’a que faire au palacio d’Urvaza. Excepté les pâtres de la montagne, nous n’avons vu personne depuis quatre ans, depuis l’année où sont passés les deux Français.
--Mais c’est moi, repartit la Martinière, c’est moi qui suis passé il y a quatre ans avec un Anglais. Nous nous sommes arrêtés ici pour cuire notre gibier et remplir nos gourdes. Ne me reconnaissez-vous pas, _señorita_?»
La _châtelaine_ le regarda attentivement, puis frappant ses mains, s’exclama:
«En vérité, c’est lui.»
Alors les physionomies changèrent. On nous fit entrer; le mari nous aida à nous décharger de nos sacs, tandis que sa femme courait chercher à boire. Les enfants, cachés en quelque coin, se montrèrent, et une jolie petite fille avança en riant son brun minois.
Il y a du vin, du pain, du lait, des œufs, de l’ail, des piments, des oignons, des olives, du lard. On nous offre de tuer une poule, de faire une soupe et une omelette... un festin.
Une figure étrange paraît sur le seuil. C’est un tout vieux petit homme, vêtu d’un veston et d’un pantalon brun et coiffé d’une calotte noire. Un col de la couleur qui rendit le nom de la reine Isabelle célèbre, encercle son cou à la façon des prêtres.
«C’est le _padre_,» dit le châtelain.
Nous nous levons avec empressement pour saluer le _padre_. Ce n’est ni le moment, ni le lieu de _manger du curé_ dans la _Sierra de Andia_.
Et puis, quel pitoyable morceau!
Si Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu d’être siens,
il a sûrement oublié celui-ci le jour de la distribution.
Oncques ne vis sur un oint du Très-Haut tant de pièces et de taches.
Son veston, évidemment façonné avec les lambeaux d’une vieille soutane, avait depuis longtemps perdu, sous de nombreuses couches d’huile, sa couleur primitive; quant au pantalon, fendillé, rapiécé, luisant d’usure, il était retenu par une ficelle dont les extrémités descendaient sur les cuisses. De plus, par une éraillure, accroc récent sans doute, s’échappait indiscrètement un bout de chemise de la couleur du faux col. Il était chaussé d’alpargatas et sa calotte paraissait couverte d’une telle couche de crasse que ce devait être celle qu’il portait à l’époque lointaine où il servait le Père éternel en qualité d’enfant de chœur. Le bonhomme comptait soixante-quinze ans.
«_Padre! padre!_ cria la petite fille en se pendant familièrement à ses jambes, des Français! des Français!
--Ah! ah! des Français! répliqua le vieux en soulevant sa calotte pour répondre à notre salut, montrant sa tête grise aussi fournie de cheveux coupés ras que celle d’un jeune, soyez les bienvenus! Des Français! reprit-il, j’en ai connu un au temps du roi Louis-Philippe. Un brave homme. J’ai appris qu’il était mort.
--Qui? Louis-Philippe?
--Oh! il y a longtemps. L’empereur aussi.
--Duquel parlez-vous? Napoléon Ier ou Napoléon III?»
Le _padre_ nous jeta un regard effaré; puis tapotant d’une main les joues brunes de la fillette qui jouait gentiment avec le bout de chemise du vieux qu’elle tournait en tire-bouchon, et repoussant de l’autre le petit garçon cramponné à son paletot, il répliqua, hochant la tête:
«Voyez-vous, je n’aime pas parler politique, moi. Je n’y entends rien.»
Le pauvre vieux pasteur d’hommes n’entendait pas à grand’chose, et il était certes aussi ignorant que les pasteurs de moutons de la plaine. Né au _palacio_ de quelque maritorne à l’époque où les hobereaux d’Urvaza l’habitaient, il ne l’avait quitté que pour aller au séminaire, là-bas, à Logroño, bien loin dans la vallée de l’Èbre, à dix bonnes lieues. A sa sortie du séminaire, on l’envoya dans un village, puis dans un autre, et il revint au point de départ. Qu’avait-il fait pour échouer dans cette thébaïde? Quel crime contre Dieu, les hommes ou l’Église avait-il commis? Quel mystère planait dans son passé? Quelle honte ancienne pesait sur ses épaules octogénaires? Nous nous le demandions et nous eussions bien voulu le lui demander à lui-même, comptant que quelque aveu tomberait de sa sénilité. Mais il fut muet sur les secrets de sa vie.
Il n’avait jamais vu de chemin de fer, bien qu’il lui eût suffi de descendre à Alsasua. Depuis nombre d’années, ses jambes lui refusaient le service d’un tel voyage; puis, il n’était pas curieux. D’ailleurs, il a voyagé; il est allé à Rome, voici quarante ans; et quand on a vu la _Ville éternelle_ et le Pape, on peut mourir satisfait; on a repu ses yeux de tout ce qu’il y a de beau sur terre.
«Avez-vous été à Rome, vous autres?
--Pas encore.
--Allez-y, mes enfants. Vous aurez tout vu.
--Et à quoi passez-vous votre temps, _padre_, dans cette solitude?
--Oh! les occupations ne me manquent pas. Ma messe, mon rosaire, mon jardin, mes abeilles. Voulez-vous voir mes abeilles? je vous montrerai aussi ma maison.»
Nous le suivîmes. Il nous conduisit à une sorte de cahute basse et recouverte de chaume, que nous avions prise pour une étable, à côté du jardinet. Il n’y avait qu’une fenêtre et il fallait se baisser pour passer sous la porte. Une chambre blanchie à la chaux; un lit de sangle sur le sol battu, un grand crucifix au mur, une table avec une Vierge de plâtre manchote, un bouquet de fleurs artificielles dans un vase acheté à quelque faïencier forain, une caisse peinte en noir servant de commode, deux escabeaux, un bénitier, un chapelet, un almanach et un bréviaire, tels étaient le logis, la bibliothèque, le mobilier.
«Je vis ici depuis quarante ans, nous dit-il. C’est moi qui ai bâti la maison avec le père de José, que Dieu ait son âme! Et il m’a aussi aidé à faire les meubles. De ma fenêtre, je vois mon jardin, ma vigne, mes oliviers, mes abeilles, mes oignons, mes choux. J’ai créé tout cela.
--Et le gouvernement vous paye?
--Soixante douros par an.
--Oh! oh! vous devez faire des économies.
--Non, je dépense tout, répondit naïvement le bonhomme. Je paye ma nourriture à ces braves gens; ce qui reste, je le donne pour les petits.»
Pendant qu’il parlait, je remarquais un cadre accroché derrière la statuette de la Vierge, un portrait au daguerréotype à demi effacé par le temps. Selon toute apparence, la tête d’une jeune fille.
«Voici peut-être la clef du mystère de la vie de cet homme,» me dis-je en moi-même, et tout haut:
«Est-ce le portrait d’une sainte, _padre_?
--Si, señor, fit-il gravement, sainte et martyre!»
Peut-être allait-il entrer dans la voie des confidences, mais la petite fille vint tout à coup nous appeler pour le dîner.
Malgré notre insistance, il refusa obstinément de partager ce festin. En dépit de sa crasse et de ses taches d’huile, nous n’eussions pas été fâchés de le voir à notre table; tout ce que nous pûmes obtenir, c’est qu’il viendrait nous voir pendant notre repas.
Il tint parole, mais ne voulut même pas goûter au gros vin de Navarre que notre hôte nous versait à pleins bords, et comme les mouches réveillées par la chandelle et l’odeur inusitée des victuailles accouraient par myriades bourdonner sur nos assiettes et nos verres, le bon curé s’empara d’un chasse-mouches et, debout près de la table, le fit gravement tournoyer au-dessus des plats et de nos têtes jusqu’à la fin du repas.
VIII
MESSE AU PALACIO
La nuit était depuis longtemps venue, étoilée, majestueuse, sereine, une de ces nuits tièdes et transparentes, comme il n’en est qu’aux pays du soleil, et j’allai m’étendre sur un léger renflement de terrain à quelque distance du _palacio_.
Tout autour un grand silence, mais bientôt un bruit effacé, lointaine et immense rumeur dont je ne me rendis pas compte tout d’abord, surgit doucement, puis, comme la chanson des djinns, montait en grandissant, de tous les côtés à la fois. Indéfinissable et mystérieuse musique, elle s’élevait du fond de la vallée, des bois, des mamelons, avec une variété infinie de notes comme un orchestre de follets, âme de la terre, souffle d’Obéron et de Titania tressautant dans la nuit fantastique.
C’étaient les troupeaux qui arrivaient, s’éloignant du bois dans la crainte des loups; chaque tête de bétail, bœuf, vache, mouton, chèvre, agitait une clochette ou un grelot, et la multiplicité de ces tintements formait un ensemble d’une incomparable harmonie.
Ah! la merveilleuse sérénade autour de ce vieux castel solitaire dressant ses murailles et ses bastions roussis dans les découpures sombres des horizons!
Comme cette vie sauvage est pleine de jouissances! comme l’on se sent à l’aise loin du tumulte des cités, du monde artificiel et menteur, des exigences factices de la civilisation, où les années s’écoulent en inquiétudes et en luttes stériles! Et je me pris à envier le sort de ces pâtres qui traversent la vie drapés dans leur fière et indépendante misère, plus heureux cent fois que l’ouvrier des villes dont ils n’ont ni les besoins, ni les dures fatigues, plus heureux que le bourgeois gagnant le pain quotidien, cloué à un banc de cuir, plus heureux que nous tous sans repos ni trêve à la tâche, poursuivant un but qui ne sera jamais atteint. L’oubli, l’oubli de tout, et que le passé s’écroule!
Ces sensations, je les avais éprouvées jadis, quand j’avais vingt ans, dans les grandes solitudes, sous les palmiers des oasis sahariennes, aux portes des ksours, et je les retrouvais aussi vives, aussi fortes, après vingt ans écoulés, avec la philosophie en plus, celle qui pousse en même temps que tombent les cheveux.
L’extase dura longtemps et la nuit devait être fort avancée quand je rentrai au bordj. Je passai près de la chaumière du vieux curé; une lampe y brûlait, et j’aperçus le bonhomme assis devant la Vierge manchote, un rosaire autour du bras.
«_Buenas noches, padre!_» criai-je. Il fit un soubresaut, se retourna vivement avec un geste effaré, et je revis le petit cadre noir que j’avais remarqué déjà, le portrait de la _sainte et martyre_, sur le socle de la statuette.
Il poursuivait donc, lui aussi, sa chimère, et je me rappelai ce gentilhomme castillan, dont j’ai lu, je ne sais plus où l’histoire, que toute la ville admirait pour sa dévotion à Marie.
Dans sa chambre à coucher, il lui avait dressé un autel où brûlait une lampe perpétuelle. Il l’entourait de fleurs et, chaque soir, avant de se mettre au lit, s’agenouillait devant la douce image et la contemplait avec adoration.
C’était le portrait de sa maîtresse.
Le vieux curé se souvenait. Le cœur n’a pas d’âge et peut-être aimait-il encore et confondait-il dans sa sénilité le visage de l’amie de sa lointaine jeunesse avec celui de sa Vierge mutilée.
«_Buenas noches! buenas noches, señor_,» répliqua-t-il avec quelque brusquerie, et il ferma son volet.
Le lendemain, nous étions de bonne heure dans la salle commune, car nous avions une longue étape devant nous. Un berger à mine rude écrivait laborieusement sur la table. Ayant appris le passage de voyageurs, il profitait de cette rare occasion pour mettre en ordre sa correspondance. Jamais courrier ne passe par Urvaza. Si par hasard on écrit, si l’on attend une réponse, il faut descendre à Alsasua ou à Subayrès. C’est à ce dernier village qu’il nous pria de jeter sa lettre dans la boîte, dont on fait la levée à peu près régulièrement tous les huit jours, sans répondre toutefois que les lettres arrivent jamais à destination.
Le petit garçon de l’_amo_ entra au moment où nous nous délections d’un bol de lait.
«_La misa, señores, la misa!_»
Nous allions l’envoyer au diable avec sa _misa_, mais nous nous rappelâmes que le _padre_ nous avait prévenus la veille qu’il dirait sa messe à notre intention et l’avancerait même d’une heure, pour que nous puissions en profiter avant de nous mettre en chemin.
Il nous attendait, en effet, s’habillant lentement dans la sacristie, revêtant une aube de calicot d’un blanc douteux, et une étole si misérable que pas un séminariste, nouveau tonsuré, n’eût voulu s’en affubler.
Deux fidèles vinrent nous rejoindre dans la chapelle, le berger et la petite fille au brun minois. Elle était déjà à genoux, modestement, près de la porte de la sacristie, placée obliquement de façon à bien nous voir, et je vous certifie que le bon Dieu n’eut ce matin-là qu’une très minime part de son attention. Déjà coquette, comme une femme, bien qu’elle eût huit ans à peine, elle minaudait quand par hasard nous la regardions, et s’étant fait un éventail avec une feuille de son psautier, elle en jouait par habitude malgré la fraîcheur matinale.
Quant à son frère, d’une année plus jeune, il remplissait l’office d’enfant de chœur, et notre présence lui donna à lui aussi de si fréquentes distractions que le _padre_ se vit contraint de le gourmander plusieurs fois. Il était si petit qu’il ne pouvait porter le missel pour le changer de place ainsi qu’il est d’usage, mais son père, quatrième et dernier fidèle présent, se chargeait de ce soin.
Il remplissait aussi les fonctions de sacristain. Je le vis allumer et éteindre les cierges et tirer une ficelle à gauche de l’autel; un rideau de toile s’ouvrit alors, découvrant le corps d’un grand Christ enjuponné, que l’on recouvrit aussitôt après le sacrifice.
Il n’est guère possible d’imaginer rien de plus misérable et de plus naïf que cette chapelle du _palacio d’Urvaza_. Magots de bois affreusement peints, louches, manchots, décapités, culs-de-jatte, rebuts de boutique de bric-à-brac; anges de cire avec des perruques de chanvre, et si vieux, que tous les traits du visage s’étaient effacés et fondus; un extraordinaire triptyque qui pouvait aussi bien représenter une scène de l’Arétin, le massacre des innocents, le jugement dernier, que des nymphes s’ébattant sur la plage, car on ne distinguait qu’un fouillis de cuisses, de têtes et de bras; des fleurs artificielles centenaires dans des vases ébréchés, une Vierge habillée d’une robe de mousseline à paillettes au travers de laquelle on distinguait les articulations de la poupée, portant au cou un chapelet de scapulaires et coiffée d’une tiare en papier doré. Elle foulait aux pieds le serpent tentateur qu’une ouaille ignorante avait cravaté d’un rosaire.
Tout ce catholicisme grossier, matérialisé dans ce qu’il y a de plus puéril, de plus laid et de plus grotesque, offrait un ensemble et des détails si ridicules qu’il était difficile de garder son sérieux. Mais la vue du _pastor_ et du _posadero_ agenouillés et courbés sur le sol, se frappant avec conviction la poitrine, nous rappelèrent aux bienséances, et nous mîmes à notre tour un genou sur la dalle humide, si humide que je dus le préserver par mon chapeau du froid contact, car il n’y avait, comme dans la plupart des endroits affectés ici à la prière, ni banc, ni siège, ni tapis.
Je ne sais si je gagnai la faveur du ciel, ce qui est certain c’est que je gagnai un fort rhume qui me poursuivit jusqu’à Soria.
Notre conduite, en tous cas, édifia le vieux curé, car quand nous allâmes prendre congé de lui, dans son jardin, où il arrosait ses choux, comme Dioclétien, avec une casserole, il quitta bien vite sa besogne pour nous serrer les mains avec une touchante effusion, nous appelant _ses fils, ses chers fils_. Il est vrai que nous lui avions remis au préalable deux _pesetas_ pour les _pauvres de sa paroisse_, ce qui, assurément, avait dû contribuer à l’attendrir.
IX
ESTELLA
Je pensai plus d’une fois au _padre_ du palacio d’Urvaza, il me rappelait un pauvre frère lai dont parle la George Sand andalouse qui signait Fernando Caballero.
Quand vint le décret de l’expulsion des moines, un vieux frère lai sortit le dernier et s’assit sur les marches du couvent et, la tête dans ses mains, les coudes sur les genoux, se mit à pleurer: «Que faites-vous ici? lui dit un moine. Ne venez-vous pas?--Et où puis-je aller? répondit fray Gabriel. Voici cinquante ans, j’ai été recueilli dans ce monastère, tout enfant et orphelin, et depuis je n’en suis jamais sorti. Je ne connais personne au monde. Je ne sais que soigner le jardin. Où irais-je? Que ferais-je? Qui voudrait de moi? Je ne puis vivre qu’ici.» Alors, un paysan à qui l’on avait confié la garde du monastère vide le vit et lui dit: «Reste avec nous, homme. Tu partageras le pain de la famille.» Et le vieux fray Gabriel resta, vivant avec ces paysans, continuant comme autrefois à soigner le jardin des moines, les attendant tous les jours, plongé dans ses souvenirs, arrêté par le passé, espérant chaque nuit entendre au réveil la cloche muette s’ébranler joyeusement et retrouver sa voix pour saluer à grand éclat le retour des maîtres du logis désert.
La descente de la Sierra de Andia et la marche sur Estella nous prirent deux jours.
Estella, que l’on pourrait croire le nom d’une jolie fille, est celui d’une des plus riantes villes de la Navarre. Importante position stratégique, commandant plusieurs défilés sur les chemins des Castilles et de l’Aragon, les carlistes la choisirent comme point central de défense et don Carlos y établit son quartier général. C’est là qu’en 1839 Rafael Maroto, après une entrevue avec Espartero, fit fusiller les généraux Garcia, Guergné, Carmona, Sanz et l’intendant militaire Urriz, ses frères d’armes.
Dans la _posada_ où nous nous arrêtâmes, nous avons mangé avec des campagnards, tous soldats ou partisans dans la dernière insurrection[6]. Rien n’égale la courtoisie et la dignité de ces paysans. On nous attendait à la table commune et, comme dans notre visite de la ville, nous avions laissé passer l’heure, l’hôtelier nous envoya chercher par une servante qui nous ramena triomphalement aux convives attablés, mais qui ne voulaient pas commencer sans nous. Dans la journée, un homme qui travaillait aux champs laissa sa bêche pour nous servir de cicérone à travers les ruines du couvent de Santo-Domingo, détruit à coups de canon pendant les guerres de Charles V, et, bien qu’il se fût dérangé longtemps de sa besogne, il refusa, avec un geste noble et offensé, l’argent qu’on lui offrait pour sa peine. Je dois avouer que ces preuves de désintéressement ne dépassèrent pas les provinces basques.
[6] Durant les deux guerres civiles contemporaines, les Basques ont mis sur pied de guerre presque le dixième de leur population totale, et, pendant des années entières, ils ont tenu tête aux forces réunies de la nation.
(V. Almirall, _l’Espagne telle qu’elle est_.)
L’église est une énorme construction carrée, lourde, massive, avec des murs de plusieurs pieds d’épaisseur et des créneaux pour fenêtres. C’est d’ailleurs l’aspect de la plupart des églises de ces bourgades du Nord, qui presque toutes ont servi de forteresse. Moines et prêtres y firent le coup de feu. La maxime _Ecclesia abhorret a sanguine_ ne fut jamais pratiquée par le clergé espagnol. Les autels resplendissants d’or et de richesses artistiques jurent étrangement sur les murailles décrépites et lépreuses. Deux chaires avec leurs dais d’or font dans la pénombre un extraordinaire effet. La ville est pleine de curieuses constructions. Un vieil hôtel seigneurial, actuellement occupé et mutilé par des tanneurs, est une merveille architecturale.
Les toits surplombent la plupart des maisons comme des auvents, et beaucoup sont couverts de riches ornementations fouillées dans le bois. La place de la Constitution--un nom dont abusent les Espagnols, car chaque ville ou village a sa place de la Constitution, et quelle diable de constitution est-ce?--n’est pas une des moindres curiosités. Entourée de galeries formées par des arcades d’inégale grandeur, avec ses maisons peintes de diverses couleurs, ses fenêtres à balcon sur la grille duquel descend un grand rideau blanc attaché au linteau et où se postent, pour coudre ou guetter le passage du _querido cortejo_, les jolies Estelliennes, elle offre un cachet singulièrement pittoresque au voyageur habitué à la rectitude désespérante de nos constructions modernes, qui, si elles sont le triomphe de la ligne droite, sont en même temps l’idéal de la monotonie. On nous engage vivement à aller présenter l’hommage de notre vénération à l’épaule du grand saint André, apôtre, précieusement conservée, non dans la saumure, mais dans une châsse. Comme nous n’avions aucune raison pour rendre notre déjeuner, nous préférâmes achever paisiblement notre digestion sur une colline ensoleillée en adorant la belle nature, culte plus sain que celui des vieux os.
Estella s’étendait à nos pieds avec ses jardins, ses promenades, sa rivière Ega, qui la coupe en deux, et sa délicieuse vallée toute verdoyante d’oliviers et de vignes. Dans un bouquet d’arbres se dresse le coquet ermitage de Santa de Rocomador, célèbre dans la Navarre, où les pauvres diables poursuivis pour dettes trouvaient un refuge, ce qui ne devait que médiocrement satisfaire leurs créanciers.
Mais il était écrit que nous verrions de vieux os. Un passant--le seul que nous rencontrâmes sur cette colline--s’arrêta stupéfait à la vue de deux individus allongés en plein soleil d’août sur le bord d’un chemin sans ombre. S’apercevant que nous étions Français, il continua sa route en riant, se retournant toutefois pour nous prédire une mort incessante.
«Là, nous cria-t-il, au _Campo Santo_, on va vous porter tout à l’heure.
--Où est-il, le _Campo Santo_?»
Il nous indiqua la direction du geste, à quelque cent mètres.
«Eh bien, nous allons y aller tout seuls.»
Les cimetières ne sont pas d’ordinaire des lieux d’une folle gaieté, bien que plus d’une fois en Angleterre, je les aie entendus retentir des rires joyeux de fillettes jouant à cache-cache autour des tombes, mais celui d’Estella est le plus parfait spécimen de la désolation.
On eût dit que la guerre y avait fait rage, qu’une tempête d’obus en avait fouillé la terre, éparpillant ossements et cercueils.
Le sol bouleversé est jonché de débris macabres. On les sent craquer sous les pas dans les allées envahies par l’herbe séchée. On foule une sorte d’humus pestilentiel. Le pied s’enfonce tout à coup; c’est un cercueil pourri qui cède sous votre poids.
Des croix de fer vacillent sur leur socle de pierre et celui-ci se couche à demi chez le voisin. En deux ou trois coins, des ossuaires; sur le tas sinistre, des couleuvres glissent leur tête fine et de gris lézards hument les rayons du soleil.
Une rangée de petites chapelles funéraires adossées aux murs indique que d’anciens morts cossus, pompeusement scellés dans l’épaisseur, y attendent le jugement dernier. Là encore l’abandon et l’oubli. La nécrolâtrie un peu puérile des Parisiens avec son bric-à-brac funèbre trouverait ici un cynique réactif.
Cependant, au-dessus de la porte monumentale, un ange, assez semblable à un diable de Callot, sonne désespérément dans une trompette, comme s’il appelait les vivants à la visite des trépassés.