S'ensuyt le Nouveau monde & navigations
Part 16
Lors cestuy accord fut rompu a cause de la famine pource que quant les racines leur furent faillies ilz avoyent assez de travailz d’aller tout le jour par boys en procurant a menger: touteffois aulcuns tindrent ledit accord. Et au temps deu ilz portoient partie de ce que en quoy ilz estoyent obligez Et eulx excusant de la reste et prometoient que le plustost qu’ilz se pourroyent restaurer ilz payeront le double. En cestuy temps fut trouvé es montaignes de cibani une piece d’or pesant vingt onces d’ung certain roy lequel habitoit assez loing de la rive du fleuve laquelle piece d’or fut portee au roy d’espaigne: & plusieurs gens la veirent il fut trouvé des boys de bresil et beaucop d’autres choses dignes de memoire Et pource que aulcuns se esmerveilloyent en disant pourquoy les caravelles d’espaigne qui estoyent allees en ladicte isle: quant elles retournerent ne furent elles aussi bien chargees d’or attendu qu’il en y a si grande quantité comme elles furent chargees de bresil: je respondray a cela que combien qu’il s’i trouve de l’or assez eu esgard a beaucoup d’aultres lieux. Touteffois il ne recueilloit pas sans grant peine et les hommes que l’admiral admena avec estoyent de disposition contraire a la peine: mais donnez a lubricité: et oysiveté: non envieulx a chastier pays: mais scandaleux et pour leurs maulvaises coustumes ilz se rebellerent a l’encontre dudict admiral: & oultre de cela les hommes de ladicte isle qui estoient de nature barbarique Ilz n’estoyent pas facilles a dompter: & estoyent dolens & courroucez pour le maulvais portement des espaignolz en façon que jusques a present a grant peine le gaing satisfera a la despence. Neantmoins cestuy an mil .ccccc. et .i. ilz ont en deux moys recueilly .xii. milles livres d’or huyt cens pour livre. Et aultres entrés & gaings comme s’il plaist a dieu cy dessoubz nous dirons non divertant de nostre propos. ¶ En celuy an il vint si grande fureur de vent qu’il arrachoit les arbres et les portoit jusques au ciel: et trois navires dudict admiral qui estoyent au port furent noyees et l’eaue creut tant qu’elle vint jusques sur terre plus hault d’ung bras: de laquelle chose ceulx de l’isle pensoyent que les crestiens fussent cause de cela a cause de leurs pechez: car ilz estoyent allez destourber le vivre pacifique: par ce que il n’y avoit aulcuns d’eulx qui jamais eust ouy dire ne veoir telle chose/ l’admiral apres qu’il fut venu au port incontinent fist faire deux caravelles par maistres tressouffisans.
¶ Forteresse ediffiee a la mine d’or.
Chapitre .c.
Ce temps pendant Berthelemy colomb Admiral envoya ung sien frere Lequel il avoit ja constitué Capitaine de l’isle avec aulcuns bien armez & industrieux a la mine des metaulx et alloyent es montaignes esquelles ilz cavent l’or et elles sont distantes de la forteresse ysabeau .lx. lieues Et pour chercher au vray la nature de ces lieux ledit cappitaine y alla et trouva des caves tresparfondes et antiques esquelles que se juge le roy salomon quavoit son tresor comme il se list au vieil testament les maistres que le cappitaine avoit menez avec luy en cerchant les superfices de la terre d’icelles caves virent qu’elles duroyent quatre lieues et jugerent qu’il y avoit si grande quantité d’or que chascun maistre facillement pourroit caver chascun jour trois onces d’or de laquelle chose le cappitaine le fist incontinent sçavoir a l’admiral: lequel apres qu’il eut entendu cela il delibera de retourner en espaigne: mais premierement il constitua son frere capitaine et gouverneur de l’isle et se partit au commencement de mars Mil quattre cens quatre vingtz et quinze a la volte d’espaigne ce pendant ledit cappitaine par le conseil de l’admiral son frere ediffia aupres lesdictes caves de l’or une forteresse et l’appella doree pource que en la terre de laquelle ilz faisoyent la muraille ilz y trouverent de l’or meslé parmy et consomma trois moys a ediffier et forger ouvraiges et recueillir de l’or Mais la famine les destourba et contraignit a laisser l’oeuvre imparfaicte et se partit de la & laissa a la forteresse dix hommes avec telle partie de pain que de l’isle qu’il peust finer: et ung chien pour prendre les connins et s’en retourna a la roche de la conception au moys que les roys Guarionexio & Manicantexio devoyent payer le tribut Et demoura par tout le moys de juing: auquel il receut le tribut & entier de ces deux roys et les choses necessaires pour le vivre pour luy et pour les siens qui estoyent avec luy Lesquelz estoyent environ quatre cens hommes.
¶ Les vivres envoyez d’espaigne avec le commandement du roy.
Chapitre .ci.
Le premier jour de juillet arriva troys caravelles avec froment: huille: vin: chair de porc & d’autres mengeailles sallees lesquelles furent toutes parties & divisees chascun donné sa porcion par cesdictes caravelles le Roy d’espaigne manda par commandement a tous ses hommes qui estoyent en ladicte isle qu’ilz s’en deussent aller habiter a la partie du midy plus prochaine es caves de l’or: et qu’ilz luy envoyassent tous les roys crestiens avec ses subjetz & le mandement fut mis a execution car il fut prins .ccc. habitans de ladicte isle avec leurs roys et envoyez au roy d’espaigne: et aussi a la partie du midy: en ensuivant le mandement ilz ediffierent une roche en une montaigne qui estoit bien pres d’ung tresbon & beau port laquelle ilz appellerent sainct dominique pource que a ung jour de dimenche ilz arriverent la: audit port y court ung fleuve de tresbonnes eaues habondant de diverses sortes de poisson par lequel les navires naviguent jusques a troys lieues pres de ladicte tour doree: en la forteresse d’ysabeau laisserent seullement les malades et aucuns maistres qui forgeoyent deux caravelles toute la reste vint a ladicte tour de sainct dominique apres qu’elle fut ediffiee le capitaine laissa en garde [en] ladicte tour .xx. hommes: et la reste il mena avec luy pour chercher les parties d’entre l’isle vers ponent.
¶ L’honneur qui fut faict au capitaine par ung roy qu’il trouva en cherchant ladicte ysle.
Chapitre .cii.
Apres que ledict capitaine fut mis en chemin il trouva le fleuve naiba/ distant de vingt et cinq lieues lequel comme il est dit cy dessus descend des montaignes de cibani de la part de ostro apres qu’il eut passé ledict fleuve il envoya aulcunes gens en la province d’aucuns roys de la part de ostro qui avoyent beaucoup de bois de bresil desquelz ilz en taillerent grant quantité et le misrent en la maison des habitans de ladicte isle pour sauveté jusques a leur retour pour les emporter avec les navires Et ainsi allant ledit cappitaine a la main dextre non trop distant dudit fleuve Naiba il trouva ung puissant roy qui avoit mis camp pour subjuguer ce peuple de ce lieu la le royaulme de cestuy roy est au chief de l’isle vers ponent qui s’appelle Sanagua: loingtain du fleuve Naiba trente lieues Tout le pays est montueux et aspre: & tous les roys de ceste contree luy doivent obeyssance Le capitaine en allant avant vint a parlement avec cestuy roy en maniere qu’il induit a payer tribut de coton & autres choses qu’ilz ont par ce que l’or ne se trouve en ces parties la et apres que l’acord fut faict ilz allerent de compaignie en la maison de cestuy roy ou ilz furent bien honnorez et luy vint a l’encontre tout le peuple de celuy roy avec grant feste et esbatemens & entre aultres y eut deux Le premier fut que au devant de luy trente belles jeunes filles du roy toutes nues: excepté les parties honteuses: lesquelles estoyent couvertes avec ung certain drap de coton faict a leur usance et coustume des damoiselles celles qui ne sont pas vierges vont avec tout le corps descouvert Chascune d’elle avoit une branche d’olivier en la main avec les cheveulx par dessus l’espaule/ mais leur front estoit [lyé] d’une bande/ lesquelles estoyent couleur grisastres mais tresbelles et saultoyent & dançoyent & chascune d’elles donna au capitaine la branche d’olivier qu’elles portoyent en leur main Apres qu’il fut entré en la maison luy fut appresté ung tresbeau soupper a leur usance et puis apres furent logez selon la qualité de chascun Le jour ensuivant ilz furent menez en une maison laquelle ilz usent en lieu de theatre: ou il fut fait beaucoup de jeux et dances paisibles En apres vint deux compaignies d’hommes l’une d’une bande & l’autre de l’autre bande combatans ensemble aussi impetueusement et asprement qu’il sembloit qu’ilz fussent ennemys avec dars & flesches en sorte qu’il en fut tué quatre: et grande quantité de blessez et cela se faisoit pour donner soulas au roy et audict capitaine et plus en y eust esté de tuez mais le roy fist son signe et incontinent ilz cesserent.
¶ Comment les roys qui s’estoyent rebellez furent desconfitz.
Chapitre .ciii.
Le troiziesme jour le capitaine avec sa compaignie se partirent de la et retournerent a la tour d’isabeau ou il avoit laissé ses gens malades & trouva qu’il en estoit mort environ .ccc. de diverses maladies: dequoy il se trouva mal content et beaucoup plus qu’il ne veoit apparoistre aulcunes navires d’espaigne avec victuailles desquelles il avoit grande necessité. Finablement ilz se delibererent de diviser les malades par les chasteaulx a la rive de la mer de la tour ysabeau a sainct dominique a droit chemin de ostro a transmontane ilz ediffierent ces chasteaulx Premierement d’ysabeau a .xii. lieues la tour d’esperance Et d’esperance a huit lieues saincte katherine De saincte katherine a .v. lieues sainct jacques. De sainct jacques aultres cinq lieues la conception. Une aultre entre la conception et sainct dominique laquelle ilz appellerent bon an ainsi est le nom d’ung roy la voisin apres que les malades furent divisez esdictz chasteaux ou tours le capitaine s’en alla a sainct dominique en recueillant les tributz des roys et luy ainsi estant aucuns jours pour les rapines & mauvais portement des espaignolz plusieurs de ces roys se rebellerent et firent leur capitaine le roy guarionexio & avoyent convenu a certain jour d’assaillir les espaignolz avec .xv. mille hommes armez a leur mode Ce que sachant le capitaine s’avanca & tous les surmonta l’ung apres l’autre touteffois ce ne fut pas sans grant peine & travail & angoisses. Nous demourerons la & retournerons a l’admiral colomb.
¶ Nouvelles isles avec diversité de gens trouvees par l’admiral colomb.
Chapitre .ciiii.
Au .xxviii. jour de mars Mil .cccc.lxxx. et .xviii. L’admiral colomb apres qu’il fut party du chasteau de Barameda aupres cades avec huit navires chargees il courut par le chemin acoustumé des isles fortunees & cela aussi pour la paour d’aucuns coursaires françoys: et alla a l’isle de la madere Et de la envoya cinq navires au chemin de l’isle espaignolle et retint avec luy une navire et deux caravelles Avec lesquelles il se mist a naviguer vers midy avec intencion de trouver la ligne equinoctialle et de la se tourner vers ponent et pour chercher la nature de plusieurs et divers lieux et se trouva en celle partie du chef verd: duquel apres qu’il fut party par garbin naviga six vingtz lieues avec sa vehemente chaleure: car s’estoit au moys de juing que quasi les navires se brusloyent & semblablement les tonneaulx esclatoyent en maniere que l’eaue: le vin et huille alloyent dehors et les hommes estoyent rotis de chaleur: ilz demourerent huit jours en ceste peine Les huit jours passez se mist le vent en pouppe: et ilz s’en allerent a la volte de ponent en trouvant continuellement meilleure temperance d’air: tant que le .iii. jour ilz trouverent ung air tressouef et le dernier jour de juillet ceulx qui estoient dedans la caige de la plusgrande navire descouvrirent treshautes montaignes desquelles ilz furent bien joyeulx par ce qu’ilz estoient contens a cause de l’eaue qui commençoit a faillir pource que les tonneaux estoyent crevez pour la desmesuree chaleur: & avec l’ayde de dieu ilz arriverent a terre Mais pource que la mer estoit toute plaine de secques ilz n’en povoient aprocher bien aperceurent que s’estoit terre habitee par ce que des navires on veoit beaulx jardins et prez plains de fleurs: lesquelz rendoyent une odeur tresodoriferante & rendoyent odeur jusques aux navires de la a quatre lieues ilz troverent ung tresbon port: mais sans fleuves pour laquelle chose allerent plus avant & finablement ilz trouverent ung port bien convenable d’eulx reparer & avoir de l’eaue lequel on appelle poincte de sablon Aupres le port ilz ne trouverent aucune habitacion mais plusieurs vestiges de bestes: car le passage des piedz y apparoissoit l’autre jour ilz virent venir de loing une canoe C’est assavoir une barcque a leur maniere avec .xxiii. et deux jeunes hommes armez de flesches & targes & estoient nudz: ilz avoient seullement couvert les parties honteuses avec ung drap de cothon & avoient les cheveulx longs L’admiral avec signes et flateries et semblables choses cerchoit [les] tirer a lui mais iceulx tant plus on les apeloit tant plus se doubtoyent d’estre trompez & se eslargissoient d’heure en heure plus des nostres et regardoyent les nostres par une grande admiration L’admiral voyant ne les povoir tirer a luy par cestes choses ordonna qu’en la caige de la nef on sonnast des tabourins et cornemuses et aultres instrumens et qu’on chantast pour prouver avec telles choses s’ilz se pourroyent domesticquer mais ilz pensoyent que telz sons les invitassent a la bataille en pensant que les nostres les voulsissent assaillir ilz se eslongnerent de la grant navire et eulx confians a la celerité de leurs avirons s’aprocherent a une petite navire plus petite: & tant s’en approcherent que le patron de ladicte navire getta ung sayon & ung bonnet a l’ung d’eulx: & par signes s’accorderent d’aller sur les rives pour parler ensemble. Le patron de ladicte navire envoya demander congé a l’admiral et eulx craignans de quelque tromperie donnerent de leurs avirons en l’eaue et s’en allerent en maniere que de ceste terre ilz n’eurent aultre congnoissance non pas trop loin de la trouverent une courance d’eau de levant et ponent impetueuse et courant si royde que l’admiral depuis son jeune aage qu’il a commencé a naviguer ne eut jamais aussi grant paour. Apres qu’il fut allé aulcunement avant par ceste courance d’eaue: il trouva une certaine bouche et ressembloit a l’entree d’ung port ou alloit ceste courance et a l’entree de ceste bouche jusques a ung aultre ilz trouverent une autre courance terrible d’eaue doulce laquelle se joignoit avec la salee/ et apres qu’ilz furent entrez en cedit goulfe ilz trouverent finablement de l’eaue tresdoulce et bonne & dient que en vingt et six lieues continuellement ilz ont trouvé eaue doulce: et tant plus ilz alloyent vers ponent tant plus elles estoyent doulces/ depuis ilz trouverent une montaigne moult treshaulte ou ilz se mirent en terre et veirent beaucoup de champs cultivez/ mais ilz ne veirent ny hommes ny maisons. ou costé de ladicte montaigne vers Ponent ilz congneurent y avoir quelque plaine et par plusieurs signes ilz comprindrent cestedicte terre estre grande & habitee: & tresbien peuplee. Et ceste terre est appellee Paria: & prindrent de ce pays la quatre hommes et les misrent en ceste dictes navires/ et allerent suyvant ceste coste de ponent ung jour pour la doulceur du pays ilz allerent en terre ung petit plus avant ou ilz trouverent plus grant nombre d’hommes qu’en aulcun autre lieu & trouverent des roys lesquelz ilz appellent cacichi lesquelz envoyerent embassadeurs a l’admiral & par signes et demonstrances il leur faisoient grandes offres & les invitoient a descendre en terre ce que l’admiral recusoit. et quant ilz veirent cela grant nombre d’eulx avec barques alla aux navires avec une multitude d’hommes acoustrez de chaines d’or et de perles orientales a leurs bras et au col et avec signe ilz respondoient que les perles se trouvoyent es rivaiges de la mer la voisine et demonstroient aussi qu’ilz en trouvoyent assez convenablement: toutesfois entre eulx ilz n’en faisoient pas grande estimation/ desquelles ilz en offrirent a noz gens eulx voulans estre amys des nostres/ et pource que le froment des navires se gastoit l’admiral delibera de differer ce train jusques a ung aultre temps/ & envoya a l’heure deux barques chargees d’hommes pour cercher & entendre la nature de ce lieu la: & quant ilz furent en terre ilz furent receuz bien amoureusement tous couroyent a les veoir comme ung miracle & deux de ces icy plus graves des aultres se misrent a l’encontre l’ung estoit vieux & l’autre jeune et estoit son filz/ et faicte selon leur coustume la salutation ilz les menoient en une maison faicte en rond au devant de laquelle il y avoit une grant place et apres qu’ilz furent entrez on leur apporta certaines chairres pour seoir d’ung boys tresnoir & ouvrees avec ung tresgrant artifice: et les nostres se seirent ensemble avec ces plusgrans/ en apres vindrent beaucop d’escuyers chargez de diverses sortes de fruitz incongneuz a nous et apporterent vins blancs et rouges et non pas de raisins/ mais faitz de divers fruictz moult doulx et amyables apres qu’ilz eurent faict collation en la maison du vieil homme depuis le jeune filz les conduisit en sa maison en laquelle il y avoit beaucoup de femmes toutes separees des hommes lesquelz vont tous nudz excepté les parties honteuses lesquelles ilz portent couvertes avec certaines voilles de cothon tyssues de diverses couleurs et nous leur demandasmes d’ou venoit l’or qu’ilz portoient: ilz respondoient avec signes qu’il venoit de certaines montaignes qu’ilz monstroient et dirent que en aucune maniere noz gens n’y allassent pource que la se mengeussent les hommes: mais les nostres ne povoyent entendre si c’estoit des bestes sauvages ou des canibales: & monstroyent avoir grant desplaisir pource qu’ilz n’entendoyent nostre parler et aussi qu’ilz n’estoyent pas entenduz.
¶ Le retour de l’admiral a l’isle espaignolle.
Chapitre .cv.
Noz gens demourerent en terre jusques a midy et retournerent aux navires avec aucunes chesnes de perles et l’admiral incontinent se leva avecques toutes les navires a cause du forment comme nous avons dit qu’il se pourissoit avec intention de y retourner une autresfois & en allant avant continuellement il trouvoyt moins de fons et par beaucoup de jours les grans navires eurent beaucoup a souffrir a cause dequoy l’admiral envoyoit devant une caravelle bien petite en tastant tousjours le fons de l’eaue laquelle monstroit le chemin aux aultres: et allerent ainsi plusieurs jours/ et croyent que ceste terre fust isle: esperant trouver voye et se tourner par la transmontane vers l’isle espaignole & arriverent a ung fleuve parfond de trente couldees & de largesse inouye lequel estoit environ de dixhuit ou de vingt lieues de large: ung petit plus avant vers ponent mais ung petit plus a midy: car ainsi se engoulfoit celuy rivaige ilz veirent la mer plaine d’herbes combien qu’il semblast qu’elle courust comme ung fleuve et sus la mer avoit aucunes semences qui ressembloyent a lentilles & l’herbe estoit tant espesse qu’elle empeschoit le naviguer des navires en ce lieu la dist l’admiral tout l’an estoit grande temperence d’aer/ & le jour estre quasi esgal par tout l’an & non gueres variable: et luy se voyant en ce goulfe quasi bien intrinqué et non trouvant issue de transmontane pour aller a l’isle espaignole tourna la proue ou il estoit entré & apres qu’il fut hors desdictes herbes print vers transmontane son droit chemin aulcuns disent que icelle terre est terre ferme d’inde: touteffois l’admiral ne trouva aultre chef/ mais quant il fut tourné aulcunement en derriere par transmontane en prenant son chemin vers l’isle espagnolle avec l’ayde de dieu il arriva selon qu’il avoit proposé le .xxviii. jour d’aoust mil .cccc.xcviii.
¶ Le desordre que l’admiral trouva ses gens en l’isle Espaignolle.
Chapitre .cvi.
Et apres que l’admiral Colomb fut arrivé en l’isle Espaignole Il trouva toute chose en confusion Et ung rodien qu’il avoit nourry avec beaucoup d’aultres espaignolz s’estoit rebellé et l’admiral voulant mittiguer non seullement ce pacifia/ mais il escripvit au roy et royne d’espaigne tant de mal de l’admiral qu’il est impossible de le dire: et aussi escripvit de son frere qui estoit demouré capitaine au gouvernement de l’isle espaignolle en le accusant qu’il estoyt vicieux de toute deshonnesteté trescruel & injuste lequel pour chascune petite chose faisoit prendre et mourir les hommes & qu’ilz estoient orgueilleux: envieux: & plains d’ambicion intollerable et pour ceste cause estoyent reboutez d’eulx comme de bestes sauvaiges qui se delectent de espandre le sang humain & ennemis de son empire & comme ceulx qui ne cerchoient que de usurper l’empire de ceste isle en escripvant ceste conjecture qu’ilz ne laissoyent point aller aux caves de l’or sinon leurs serviteurs. L’admiral semblablement notiffia audict roy et royne la nature de ces mauvais garçons & larrons et leur escripvoit qu’ilz ne attendoyent a autre chose sinon a paillardise et larcins et qu’ilz estoyent du tout affrenez dequoy les habitans de l’isle s’estoyent rebellez alloyent par l’isle violant robant & destroussant et ne faisoyent que dormir & estoient habandonnez a toute oysiveté & luxure & que pour leur plaisir ilz alloient mettre au gibet les povres gens d’icelle isle et ce pendant que ces inimitez se faisoient l’admiral envoya pour combatre ung qui s’estoit rebellé qui s’appelloit le roy de cigiani: lequel avoit six mil hommes tous armez de arcz et flesches: mais ilz estoient nudz et leur corps estoit paint de diverses couleurs depuis la teste jusques aux piedz ces gens cy apres plusieurs traveilz furent surmontez & vindrent a obeissance.
¶ Comment l’admiral et son frere furent mis es fers et envoyez en espaigne.
Chapitre .cvii.
Cy apres le roy et la royne d’espaigne en ces entre faictes receurent les lettres de l’admiral et de ses adversaires et eulx voyans que par ceste dissention de tant d’or il en venoit a eulx peu de proffit ilz envoyerent ung leur gouverneur qui eust soy enquerir des choses dessusdictes et ceulx qu’il trouveroyt coulpables qu’il les chastiast ou qu’il les envoyast en espaigne et qu’ilz chastieroyent. Et incontinent que celluy gouverneur fut arrivé a l’isle espaignolle par la subornation et fraulde [de] ces mauvais espaignolz et aussi pour la grant envie que ilz avoyent contre l’admiral et son frere son advis fut de prendre l’admiral & son frere lesquelz furent mis es fers et envoyez a la volte D’espaigne & des ce qu’ilz furent a cades le Roy et la Royne d’espaigne les envoyerent delivrer et les firent venir a leur court voulentairement en laquelle au present jour ilz se trouverent.
¶ Comment alons le noir compaignon de l’admiral trouva isles non ouyes avec divers coustumes des pays.
Chapitre .cviii.