Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies)

Part 9

Chapter 93,963 wordsPublic domain

L’action de grâces et la louange engendrent une double douleur. La première vient du sentiment profond de notre impuissance. Nous sentons notre impuissance; et notre insuffiscence, en face du respect que le culte exige, nous entre dans l’âme. La seconde vient du regard que nous jetons sur notre peu d’amour, notre peu de perfection, notre peu d’accroissement. Et ce regard nous montre à nous-mêmes incapables de la louange, indignes de l’action de grâces, trop petits pour servir Dieu. Or ces douleurs sont les racines et les fruits des vertus profondes: principe et fin de toute élévation. Cette douleur est le premier degré de l’acte intérieur par lequel l’homme adore; et elle se retrouve au sommet de l’adoration pour la consommer et la couronner.

Parmi les choses qui ne peuvent ni s’écrire, ni se raconter, n’oublions pas l’excellence inénarrable de Marie conçue sans péché. Elle adressait ses prières à son Dieu, et ses ordres à son Fils. Elle fut profonde en humilité, sublime en chasteté, très large en charité, et elle acquit, à force de s’étendre vers les pécheurs et les suppliants, une longueur incommensurable. Mère de toute grâce, piété et miséricorde, avocate, médiatrice et intermédiaire, elle demande, et Dieu ne refuse rien; car c’est sa Mère qui demande, la Reine couronnée avec lui, et assise à sa droite, exaltée par-dessus toute créature; elle est la plus voisine du Seigneur. Nous devons rendre grâces à Dieu pour l’inouïe dignité de sa Mère, et pour les communications de joie qui tombent de là-haut sur la nature humaine. Il ne faut pas oublier que c’est le premier acte de la créature, et cet acte durera autant que l’éternité. Quand Michel et ses anges combattirent Lucifer et ses anges, ceux-ci furent précipités comme la foudre, car celui qui s’élève sera abaissé; ceux-là commencèrent l’éternelle action de grâces. Tous les cœurs des anges fidèles, Vertus, Dominations, Séraphins et tous les autres, entonnèrent l’hymne qui ne finira pas, louant Dieu pour leur victoire, parce qu’il est leur Dieu, et leur amour est éternel, comme sa gloire et leur jouissance.

LE PETIT CAILLOU ET LE NOM NOUVEAU

Au vainqueur, dit le Saint-Esprit dans l’Apocalypse, je donnerai la manne cachée, et un caillou blanc, et sur le caillou un nom nouveau, qui n’est connu de personne, excepté de celui qui le reçoit.

Le vainqueur, c’est celui qui a traversé et dépassé lui-même et toutes choses. La manne cachée, c’est un sentiment intérieur, une joie céleste. Le caillou est une petite pierre, si petite qu’on la foule aux pieds sans douleur. (_Calculus_, caillou; _calcare_, fouler.) La pierre est blanche et brillante comme la flamme, ronde, infiniment petite, polie sur toutes les faces, étonnamment légère. Un des sens que présente ce caillou pourrait être le symbole de Jésus-Christ. Jésus est la candeur de la lumière éternelle; il est la splendeur du Père; il est le miroir sans tache, en qui vivent tous les vivants. Au vainqueur transcendant ce caillou blanc est donné, portant avec lui vie, magnificence et vérité. Le caillou ressemble à une flamme. L’amour du Verbe éternel est un amour de feu; ce feu a rempli le monde, et il veut que tous les esprits brûlent en lui. Il est si petit, ce caillou, qu’on peut le fouler aux pieds, sans le sentir. Le Fils de Dieu a justifié l’étymologie du mot _calculus_. Obéissant jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix, il s’est anéanti. Non plus homme, mais ver de terre, opprobre du genre humain, et mépris de la populace. Il s’est mis sous les pieds des Juifs, qui l’ont foulé sans le sentir. S’ils eussent reconnu Dieu, ils n’eussent pas dressé sa croix. Il y a plus: aujourd’hui, Jésus est petit et nul dans tous les cœurs qui ne l’aiment pas.

Cette magnifique petite pierre est ronde et égale à elle-même sur toutes ses faces. La forme ronde, la forme de la sphère rappelle la vérité éternelle sans commencement ni fin. Cette égalité d’aspect que présente de tous côtés la forme sphérique, indique la justice qui pèsera tout avec équité, rendant à chacun ce qui lui est dû. Ce que donnera la petite pierre, chacun le gardera éternellement.

Ce caillou est extraordinairement léger. Le Verbe éternel ne pèse rien; il soutient par sa vertu le ciel et la terre. Il est intime à chacun, et n’est saisi par personne. Jésus est l’aîné des créatures, et son excellence les surpasse toutes: il se manifeste à qui il veut, là où il va porté par sa légèreté immense; notre humanité est montée par-dessus tous les cieux, et s’est assise à la droite du Père.

La pierre blanche est donnée au contemplateur: elle porte le nom nouveau que celui-là seul connaît, qui la reçoit.

Tous les esprits qui se retournent vers Dieu reçoivent un nom propre. Le nom dépend de la dignité plus ou moins excellente de leurs vertus, et de la hauteur de leur amour.

Notre premier nom, celui de notre innocence, celui que nous recevons au baptême, est orné des mérites de Jésus-Christ. Si nous rentrons en grâce, après l’innocence baptismale perdue, nous recevons du Saint-Esprit un nom nouveau, et ce sera un nom éternel.

LES AMIS SECRETS

ET LES ENFANTS MYSTÉRIEUX

Il y a une différence intérieure et inconnue entre les amis secrets de Dieu et ses enfants mystérieux. Les uns et les autres se tiennent droits en sa présence. Mais les amis possèdent leurs vertus, même les plus intérieures, avec une certaine propriété, imparfaite de sa nature. Ils choisissent et embrassent leur mode d’adhésion à Dieu, comme l’objet le plus élevé de leur puissance et de leur désir: or leur propriété est un mur qui les empêche de pénétrer dans la nudité sacrée, la nudité sans images. Ils sont couverts de portraits qui représentent leurs personnes et leurs actions, et ces tableaux se placent entre leur âme et Dieu. Bien qu’ils sentent l’union divine, dans l’effusion de leur amour, ils ont néanmoins, au fond d’eux-mêmes, l’impression d’un obstacle et d’une distance. Ils n’ont ni la notion ni l’amour du transport simple: la nudité, ignorante de sa manière d’être, est une étrangère pour eux. Aussi leur vie intérieure, même à ses moments les plus hauts, est enchaînée par la raison et par la mesure humaine. Ils connaissent et distinguent fort bien les puissances intellectuelles, soit; mais la contemplation simple, penchée sur la lumière divine, est un secret pour eux. Ils se dressent vers Dieu dans l’ardeur de leur amour; mais cette propriété, imparfaite de sa nature, les empêche de brûler dans le feu. Résolus à servir Dieu et à l’aimer toujours, ils n’ont pas encore le désir de la mort sublime, qui est la vie déiforme. Ils font peu de cas des actes extérieurs et de cette paix mystérieuse qui réside dans l’activité. Ils gardent tout leur amour pour les consolations intérieures et pour d’imparfaites douceurs; c’est pourquoi ils s’arrêtent en route, se reposent avant la mort mystérieuse, et manquent la couronne que pose l’amour nu sur la tête du vainqueur.

Ils jouissent bien d’une certaine union divine, ils s’exercent, ils se cultivent, ils connaissent leur état distinctement, dans leurs voies intérieures, ils aiment les chemins qui montent.

Mais ils ignorent l’ignorance sublime du transport qui ne se connaît plus, et les magnificences de ce vagabondage enfermé dans l’amour superessentiel, délivré de commencement, et de fin, et de mesure.

Ah! la distance est grande entre l’ami secret et l’enfant mystérieux. Le premier fait des ascensions vives, amoureuses, et mesurées. Mais le second s’en va mourir plus haut, dans la simplicité qui ne se connaît pas. Il est absolument nécessaire de garder l’amour intérieur et l’activité extérieure; ainsi nous attendrons avec joie le jugement de Dieu et l’avènement de Jésus-Christ. Mais si, dans l’exercice même de notre activité, nous mourons à nous-même et à toute propriété, alors, transportés au-dessus de tout, par le sublime excès de l’esprit vide et nu, nous sentirons en nous avec certitude la perfection des enfants de Dieu, et l’esprit nous touchera sans intermédiaire, car nous serons dans la nudité.

INNOCENCE ET REPENTIR

Le péché est un mal tellement épouvantable que pour chercher un bien quelconque, ou éviter un mal quelconque, aucun péché ne doit être commis, ni mortel, ni véniel. Or nous en avons commis un grand nombre.

Dites-moi comment nous faisons pour contenir notre substance et l’empêcher de fondre d’amour, et de défaillir d’adoration, quand nous plongeons dans l’abîme de la miséricorde et que les yeux de notre âme sont arrêtés sur ce fait: Dieu a enlevé nos péchés. Il a restitué fidèlement son amitié à ses ennemis. Comment faisons-nous pour ne pas fondre? Auprès du pardon, la création du monde tiré du néant est peu de chose en vérité. Mais ce n’est pas tout. Ce Seigneur, dans sa clémence, a voulu retourner nos péchés contre eux-mêmes et pour nous, il a trouvé le moyen de nous les rendre utiles, de les convertir entre nos mains en instruments de salut. Que ceci ne diminue en rien ni notre terreur de pécher, ni notre douleur d’avoir péché. Mais nos péchés nous ont conduits à la pénitence. Ils sont devenus pour nous des sources d’humilité et d’amour. Mais il est important de ne pas ignorer une haute source d’humilité, beaucoup plus haute que celle-ci. La Vierge Marie, conçue sans péché, possède une humilité plus sublime que Madeleine. Celle-ci fut pardonnée; celle-là fut sans tache. Or cette immunité absolue, plus sublime que tout pardon, fit monter de la terre au ciel une action de grâces plus haute que la conversion de Madeleine.

L’HOMME PARLE A DIEU

Soyez béni, Seigneur mon Dieu, qui avez fait selon mon désir. Car vous m’avez donné le saint Sacrement, et mon transport vient de là. C’est là que je reçois votre corps, votre corps, mon salut, votre corps, ma joie. Manne céleste, ne pas vous manger, c’est être mort déjà. C’est la nourriture des anges; le secret de la sagesse est de savoir la goûter. Le monde n’a pas ce secret. Il trouve loin de Dieu son plaisir ou sa douleur. Vous m’avez promis, Seigneur, que nous mangerions ensemble. Depuis ce jour, ma bouche est béante et mon désir me brûle. Car je ne peux pas vous épuiser. Plus je mange, plus j’ai faim; plus je bois, plus j’ai soif. Toute la création réunie n’épuiserait pas cette chose qui me reste à dévorer. Vous êtes, Seigneur, un hôte libéral. Vous rendez ce qu’on a dépensé de vous. Je bois avec transport ce sang qui donne la vie, ce sang qui coule de la plaie glorieuse; sa douceur est inouïe dans mon gosier. Je suis à peu près ivre, et je ne veux pas le cacher. Votre sang, Seigneur, est plus délicieux que les fruits délicieux des climats chauds. Voici mes vases, remplissez-les. Je serai magnanime et audacieux. Je suis rempli, et je désire. J’ai faim dans mon abondance: car je ne peux pas épuiser mon trésor. Quoi que vous me donniez, ce que je possède est peu pour moi; ce que je désire, c’est ce qui m’échappe. Mon désir suit et poursuit. Mais ce qui a une mesure ne peut atteindre ce qui n’en a pas. Ce qui est enchaîné à une dimension, et ce qui manque de dimension, sont toujours deux choses. Il y a entre vous et moi une diversité invincible. Jamais l’un de nous ne supprime l’autre.

Voici que l’Esprit touche notre esprit de son doigt, et il lui dit dans sa profondeur: Aime-moi comme je t’aime, comme je t’aimais éternellement. Or cette voix, cette prière, cette exigence intérieure est si horrible à entendre, que vous êtes secoué tout entier par la tempête de l’amour, et toutes les puissances de l’âme, ébranlées et tremblantes, se tournent les unes vers les autres d’un air interrogateur: Aimons-nous, disent-elles, aimons-nous l’éternel amour, l’amour sans épuisement?

Qu’est-ce que l’amour en soi? personne n’en sait rien. Mais quelques-unes de ses actions sont connues. L’amour donne plus qu’on ne peut recevoir, et exige plus qu’on ne peut donner. L’exigence de l’amour est un feu dévorant. Le corps participe aux impatiences de l’âme. L’esprit brûle dans une avidité consumante. Cette avidité béante recueille l’esprit dans la paix simple de la profondeur.

Là commence la contemplation intellectuelle, et l’amour, qui perd la mesure, pour atteindre la consommation. La contemplation intellectuelle et l’inclination de l’âme sont des harmonies célestes, sans paroles et sans notes. Sans regarder en arrière, elles s’avancent vers la vie éternelle, gardant l’immense accord de l’Église universelle et de la communion des saints.

Dieu est éternel, incréé, béatitude absolue de soi-même et des autres, essence superessentielle, enfouie sous toute essence, béatitude des bienheureux, premier objet des esprits élevés jusqu’à la nudité. Béatitude nue et suressentielle qui embrassez les personnes divines, par la vertu de l’extase, vous embrassez les esprits, ravis au-dessus d’eux-mêmes, vous les embrassez dans la paix très simple, plus haut que les essences et les distances, dans l’altitude ignorante du temps, et de l’avant et de l’après, et de la route et du sentier, et de la possession et de la convoitise, et du donner et du recevoir, et du bien et du mal, et du lourd et du léger, et de la lumière et des ténèbres, et du jour et de la nuit, et de tout ce qui est abordable à la parole humaine. C’est là qu’on meurt en Dieu, et que la vie s’enfouit dans le Christ. Ceux qui chercheront sur terre notre maison ne la trouveront plus. Car, au-dessus du créé, nous nous sommes envolés, avec l’Esprit de Dieu, dans l’essence suressentielle, dans la béatitude simple, qui est son secret à elle-même. La paix de l’essence suressentielle est inaccessible à tout ce qui n’est pas illustré de la lumière divine, et ravi par la main de l’extase au-dessus de sa nature.

Dieu, par sa nature, est la paix suprême. Connaître, aimer, vouloir, telle est son action, et son action est sa substance. Pour lui, ni passé, ni avenir; tout est présent, béant et nu. Paix de l’essence; activité de la nature; repos et fécondité absolue. C’est pour cette dignité qu’il a fait les hommes et les Anges. Son don c’est son royaume, et son royaume c’est lui-même, et il est propre à nous, si nous ne vivons que pour lui. Le ciel, la terre et toute créature sont là pour nous. Il nous a donné la raison, et au-dessus de la raison, la liberté de l’esprit nu, dépouillé de vêtements et d’images, et si nous adhérons à lui par la grâce du transport, c’est l’unité qui nous attend dans l’éternel et suressentiel amour. Voilà la vie contemplative, offerte aux hommes libres, aux adhérents de Dieu seul, et il demeure en eux, et ils demeurent en lui.

LES TRONES

La lumière de l’essence est simple, sans fin, sans mesure; elle entoure, elle embrasse l’unité divine, l’unité humaine et toutes les puissances; elle entoure et elle éclaire les pentes de la profondeur, et la jouissance qui adhère à Dieu, et tous les membres du grand corps; c’est par elle que se fait l’unité des esprits d’amour dans le transport des esprits; les grandes eaux de l’amour affluent vers cette lumière, soulevées par des soulèvements divins. Dans cette lumière sans couleur où les esprits s’abîment, la défaillance touche les bras; c’est là que les personnes divines jouissent de l’essence divine. C’est là que s’accomplit la transformation de la lumière simple. Le signe que l’âme reçoit de l’arrivée de Dieu, c’est une jouissance qu’elle n’était pas capable même de désirer. Quiconque est uni à Dieu reçoit les joies incompréhensibles, l’ineffable jouissance de la transformation, et cependant tous ne possèdent pas le même degré de béatitude. Le désir, l’impatience et la sublimité que vous avez eus mesurent la gloire que vous aurez. Il y a un bien commun à tous, mais les appétits et les impatiences de l’amour ont préparé à quelques-uns de particulières inondations; et cependant ces torrents de délices restent surabondants pour tous, interminables, inépuisés. Le Seigneur Jésus lui-même, quant à son âme créée, est inondé pleinement.

Le don fait à son âme humaine dépasse les possibilités du désir de cette âme humaine; car elle est créée, et Dieu est infini.

La charité divine, qui est une immense propriété, a d’immenses délices et d’immenses amours. Mais les délices, ignorants de la mesure, consistent dans l’essence de Dieu. Les personnes divines opèrent divinement. L’essence divine jouit d’elle-même sans mesure. Quiconque est inondé par la jouissance s’écoule, loin de soi, vers l’essence sans mesure, et s’en va dans la lumière. Car la lumière sans terme habite la jouissance sans mesure. Pendant que l’esprit s’écoule dans l’essence, il entre en possession de la lumière incompréhensible. Pendant qu’il se perd, par la grâce de l’écoulement, il s’empare des délices incompréhensibles, il possède le Dieu sans mesure, et il est possédé par lui. Dans l’essence qui ne connaît ni mesure ni mode, la défaillance suprême touche les bras et les mains. Jouissance inouïe de Dieu et des saints! adhérence jouissante et fruitive de tous les esprits d’amour dans la simplicité de l’essence divine!

Dieu agit toujours. Dieu jouit toujours. Dans l’unité sublime de sa nature, Dieu jouit de sa propre possession. Dans la fécondité de l’unité sublime, le Père engendre incessamment le Fils qui est sa Sagesse. Du Père et du Fils procède le Saint-Esprit. L’unité est le trône de la Trinité. Elle est la victoire de la puissance du Père. La nature divine se possède parmi l’action et la jouissance, ininterrompue dans l’une et dans l’autre. Tous ceux que Dieu atteint, selon la dignité et la noblesse qui leur est départie, produisent des actes de vertu vivants et féconds à la ressemblance de la Trinité. Bienheureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde, a dit le Seigneur, parlant de ceux-là.

Ils ont eu pitié d’eux-mêmes, parce que, dans la recherche de la perfection, leur âme manquait de Dieu! Ils ont eu pitié d’eux-mêmes parce que Dieu menaçait de manquer au rendez-vous des délices, exigé par leur amour; ces deux miséricordes, unies à la bonté divine, les ont poussés en avant. Ils ont poursuivi la miséricorde de Dieu jusque dans le sanctuaire de la jouissance inépuisable, et coulant, loin d’eux-mêmes, dans l’abîme de la divinité, ils sont devenus les trônes de la Trinité très haute.

Les esprits angéliques qui possèdent à ce degré le royaume de Dieu sont appelés trônes, parce qu’ils possèdent le Seigneur et sont possédés par lui. Posés entre l’action et la jouissance, ils vaquent à l’une et à l’autre dans la perfection. Et tous ceux qui dans la grâce et dans la gloire atteignent par la faveur de Dieu la même activité, ceux-là sont des Trônes, ceux-là possèdent Dieu dans l’adhésion jouissante de l’essence; ceux-là lui appartiennent comme son trône, et son repos, et sa propriété. Or l’abîme est une ignorance que l’acte intellectuel ne peut ni atteindre ni comprendre. Le Christ a parlé au Père et lui a dit: Qu’ils soient _un_ comme nous sommes un.

Il demandait l’amour qui jouit, et l’immersion dans la ténèbre sans mesure qui absorbe et qui dévore.

LIVRE SIXIÈME

SAMUEL

SAMUEL

Dans la paix de l’essence, quand l’amour nous a fait le don de l’unité, je vois poindre la contemplation superessentielle, et un mode de sentir superessentiel trop excellent pour être exprimé: c’est le secret de vivre dans la mort et de mourir dans la vie, plongés plus haut que notre essence dans notre béatitude superessentielle; c’est le moment où Dieu nous a conféré l’empire sur nous-mêmes, et la puissance de nous dépouiller des images toutes les fois que nous nous en donnerons l’ordre, pour entrer dans la paix de l’essence où l’union divine nous attend dans l’abîme d’amour. L’action de Dieu en nous ne nous confère avec Dieu ni l’unité d’essence ni l’unité de nature, mais l’unité d’amour. Cependant nous sommes bienheureux, nous sommes même béatitude dans l’essence divine, quand Dieu jouit de lui et de nous sur les hauteurs de lui-même, parmi l’amour immense, et la ténèbre sacrée et la nuit noire sans dimension. Or cette nuit noire c’est la lumière inaccessible où se recueille la nature divine, dans la béatitude essentielle à lui, superessentielle à nous, où Dieu jouit de lui-même. Par la vertu de l’amour, nous sommes abîmés et absorbés dans sa jouissance: là nous nous perdons, non pas quant à notre substance, mais quant au sentiment de joie. L’amour de Dieu et le nôtre sont fondus dans la même jouissance, quand son esprit a absorbé notre amour dans sa béatitude essentielle. Quand je parle d’unité entre Dieu et l’homme, j’ai déjà dit, et je le répète, qu’il ne s’agit ni d’unité de nature, ni d’unité d’essence, mais d’unité d’amour. Je veux insister sur ce point. L’essence de Dieu est incréée, la nôtre est créée; l’abîme est infranchissable, la distinction est éternelle. Jamais les prodiges de l’amour ne l’effaceront; jamais les transports de l’union ne produiront l’unité de la nature. Nous nous perdons quant aux transports de jouissance; mais si nous nous perdions quant à la substance, si nous étions anéantis, dans un certain sens de ce mot, dépourvus de connaissance et d’amour, nous serions incapables de béatitude. Notre essence est une solitude immense, un désert à perte de vue, où Dieu vit et règne; or nous sommes condamnés à errer dans ce désert, à moins que l’amour ne nous enlève plus haut que nous-mêmes dans le sein de Dieu. Nous pouvons donc être heureux dans notre essence, si nous vivons dans l’amour. Nous sommes même béatitude en Dieu, si l’amour nous a donné la mort par la vertu de la jouissance. Nous vivons en nous par amour, nous mourons en Dieu par jouissance; c’est une mort vivante et une vie mourante, car nous vivons avec Dieu et nous mourons en lui. Bienheureux les morts qui vivent et meurent de cette vie et de cette mort, héritiers du Seigneur et de son royaume éternel.

Je vous supplie tous de prier pour tous ceux qui ont été mes maîtres, pour tous ceux qui ont travaillé et écrit pour m’instruire. Priez du fond de vous-mêmes, dans la vérité, pour tous ceux qui m’entendront ou me liront moi-même. Oh! qu’ils soient tous les élus de la grande éternité, où ils loueront le Seigneur dans les siècles des siècles!

Que Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous donne la gloire et la couronne éternelle; là est la vie qui ne finira pas, et la joie sans défaillance et la possession de Dieu. Des splendeurs inconnues, la lumière des yeux de Jésus, des voies prodigieuses, des harmonies qui n’ont pas de nom! Bondir à jamais, être sorti de soi-même par un excès éternel! Voir la face du Seigneur, la beauté infinie, y puiser la joie et la gloire! Être libre, ne rien craindre, tout oser! Régner avec Dieu, être placé de sa main sur un trône éternel! Vaquer librement à l’éternel amour, sentir qu’il se donne à nous, et demeurer à jamais en lui! Aimons-nous les uns les autres, pour obtenir sa grâce, pour jouir de sa familiarité. Servons-le, obéissons; car Dieu n’est pas seulement très puissant, il est tout puissant dans la Trinité des personnes; il est digne vraiment d’un amour éternel. Il est digne d’une louange éternelle, et bienheureux ceux qui sont affamés de lui. Oh! que le jour arrive, le jour du grand désir, le jour du grand amour, où, affamés pour toujours et rassasiés pour toujours, nous serons plongés dans la jouissance, dans la jouissance qui ne finit pas! Amen, amen! Oh! que toute créature prenne une voix pour dire: Amen, amen, amen!

Si nous voulons vivre au sommet de la vie, il faut que l’âme et l’esprit soient divisés; il faut que l’esprit, au-dessus de la raison, au-dessus des images, au-dessus de l’exercice des vertus, fixe son regard nu sur la lumière divine, et, regardant au fond de soi jusqu’au centre de l’intérieur, adhère à Dieu par l’amour nu. Ici la distance se sent encore; mais dès que le transport d’esprit nous a entraînés sur la hauteur sans sommet, établis dans l’unité essentielle, et immobiles en Dieu, nous y trouvons l’éternel repos et l’activité éternelle. Voilà la vie sans fatigue.