Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies)

Part 8

Chapter 83,948 wordsPublic domain

La contemplation est une connaissance supérieure aux manières de connaître, une science supérieure aux manières de savoir. Supérieure aussi à la raison, elle ferait d’inutiles efforts pour s’affaisser jusqu’à elle, et la raison ne pourrait par aucun transport monter jusqu’à elle et la rejoindre là où elle est. C’est une ignorance illuminée, c’est un miroir magnifique où reluit l’éternelle splendeur de Dieu; elle n’a pas de mesure, et toutes les démarches de la raison sont impuissantes là où elle est. Pourtant cette ignorance n’est pas Dieu, elle est la lumière du contemplateur. Ceux qui vivent dans la fréquentation de l’ignorance et de la lumière divine, aperçoivent en eux-mêmes quelque chose comme une solitude dévastée. L’ignorance translumineuse, quoique supérieure à la raison, n’est cependant pas étrangère à elle; elle contemple tout sans étonnement; l’étonnement est au-dessous d’elle, et la contemplation ne le connaît pas. La contemplation voit quelque chose; mais que voit-elle? elle l’ignore absolument; elle voit une excellence supérieure à tout, qui n’est ni une chose, ni l’autre.

AU SOMMET DE L’AMOUR

Au-dessus de la connaissance, je sens, je découvre, je surprends un abîme d’ombre, sans fond et sans bornes au-dessus des qualités, au-dessus des noms de la créature, au-dessus des noms de Dieu: voici la mort, l’excès de la transcendance, et l’évanouissement de la sublimité dans l’Éternel inexprimable, c’est l’espérance de la paix, sentie au fond de nous, supérieure aux mondes du dehors: au-dessus du monde des esprits, c’est la béatitude infinie, immense, le point central où tout est un, c’est le sommet des possibilités de la créature; c’est l’abîme de la superessence, où les esprits bienheureux, toujours distincts, mais toujours noyés, sont aperçus par l’œil noir de la contemplation qui voit, dans la nuit de la nuée, Père et Fils, et Saint-Esprit, Trinité de personnes, unité d’essence, essence de paix éternelle et simple. Et si nous étions exaltés dans son altitude, nous serions, par sa grâce, béatitude en elle, activité éternelle, fécondité immense des trois Personnes, qui sont divinité et béatitude dans la simplicité de leur essence, activité éternelle et éternel repos, amour et jouissance parmi l’activité et la paix; l’amour est affamé d’agir, il est une activité éternelle et divine. La jouissance vaque à l’éternelle paix dans l’embrassement de l’amour, sans vêtements et sans forme.

Quand nous adhérons à Dieu par amour, nous sommes esprit; mais quand c’est lui qui ordonne à l’extase de nous emporter, nous sommes jouissance. Tantôt l’esprit nous entraîne au dehors vers l’action extérieure, tantôt il nous repousse au dedans vers la paix intérieure; les excès de l’esprit noyé dans sa joie, et toutes les activités extérieures de la charité la plus pratique sont les puissances qui poussent l’homme vers la rénovation perpétuelle de toute justice et de toute vertu. Ainsi l’aspiration et l’expiration entretiennent la vie du corps. Ainsi l’homme ouvre à chaque instant les yeux et les ferme trop rapidement pour s’en apercevoir. Ainsi nous mourons en Dieu, nous vivons de Dieu; ainsi la vie et la mort subissent la loi de la même unité... Tous les esprits célestes sont autant de charbons ardents qui ont pris feu au grand autel. C’est là que nous serons avec le Père et le Fils, dans l’unité du Saint-Esprit, l’incendie de l’éternité; c’est là que ce Dieu sans nom, dans la ténèbre immense, très simple et inqualifiable, sera pour nous et pour lui substance et béatitude. Le Père engendre son Fils, sa sagesse éternelle, deuxième personne de la Trinité, dans l’unité d’essence, le Fils, le Verbe, par qui tout a été fait. Or, le Saint-Esprit, troisième personne, procède de l’un et de l’autre, et il est l’amour de l’un pour l’autre; amour infini par lequel ils s’embrassent de l’embrassement infini. Un seul Dieu en trois personnes qui nous embrasse dans l’unité du même amour. Unité dans la Trinité, Trinité dans l’unité. Dieu tout-puissant, souverain de la hauteur suprême, qu’il faut chercher, poursuivre et posséder, par la grâce de Jésus-Christ, avec la sincérité d’un amour sans mensonge: vivre en lui, et lui en nous; vivre avec tous les saints, adhérer à la collection de l’amour: c’est là que le Père et le Fils nous embrassent dans l’unité transformante de l’Esprit où nous attendent l’amour de Dieu et sa jouissance; jouissance couronnée dans l’essence sans mesure. Je ne suis plus capable de parler d’aucune réalité perceptible: voici le simple, l’infini; de la perte, voici que je fonds et que je m’écoule dans la ténèbre sacrée. Voilà le sublime de la vie, le sublime de la mort, le sublime de l’amour, le sublime de la jouissance, le sublime de l’éternité.

Priez Dieu pour celui qui vient d’écrire ceci par sa grâce. Priez pour tous ceux qui me liront. Que Dieu se donne à nous largement et éternellement. Amen.

LE THABOR

Si nous voulons que son nom soit exalté en nous, suivons-le dans notre esprit, sur la montagne de la Nudité, comme Pierre, Jacques et Jean sur celle du Thabor. Thabor, signifie l’arrivée de la lumière: si nous sommes Pierre par la connaissance de la vérité, Jacques par la supplantation du monde, Jean par la plénitude de la grâce, par la possession de la justice parfaite, le Christ nous conduit au haut de notre esprit, sur la montagne de la Nudité, dans une solitude immense et absolument inconnue, où sa gloire apparaît dans la splendeur divine. En son nom le Père ouvre le livre de vie où sont écrites les paroles de l’éternelle Sagesse; et la sagesse elle-même du Seigneur embrasse notre esprit simple et nu dans la suavité absolument parfaite, où tout bien se fait sentir et toute chose se fait oublier. Dans notre exaltation, contempler et savoir, goûter et sentir, vivre et exister, avoir et être, tout est une seule chose, et devant cette exaltation nous comparaissons tous avec les différences de nos aptitudes particulières. Le Père, dans sa sagesse, varie ces dons suivant l’excellence et la dignité des individus. Si nous voulons vivre sur le Thabor, c’est-à-dire au sommet de l’esprit, sur la montagne de la Nudité, la lumière arrivera toujours et grandira continuellement. Nous entendrions toujours la voix du Père, et nous sentirions toujours son doigt qui nous toucherait, et nous tirerait vers l’unité intérieure. Tous ceux qui suivent Jésus entendent la voix du Père, et c’est d’eux tous qu’il parle quand il dit: Voici mes fils bien-aimés, en qui j’ai mis mes complaisances. La mesure de grâce varie suivant sa volonté. Parmi les délices de l’amour mutuel qui va de Dieu à l’homme, chacun goûte son nom, et son office, et son fruit; c’est là que sont enfouis les hommes de Dieu, cachés à ceux qui vivent au monde. Ainsi les amis du monde sont morts devant Dieu, et leur nom manque; ils sont privés de goût et de sentiment vis-à-vis des choses de la lumière. Or le toucher de Dieu nous fait vivre en esprit, nous donne sa grâce, la lumière et le discernement des vertus. Le toucher de Dieu consolide nos puissances à ce point que nous pouvons supporter ce qu’il nous donne et nous fait, et sa présence même sans évanouissement. Son toucher tire au dedans, fait l’unité tout au fond, et exige de nous cette mort de joie que donne l’esprit quand il fait défaillir l’homme dans la béatitude, c’est-à-dire dans l’éternel amour, embrassement du Père et du Fils, jouissance unique de tous les deux. Quand nous montons avec Jésus au sommet de notre esprit, sur la montagne de la Nudité sans images, si nous le suivons avec le regard simple, avec l’intime complaisance, sur la pente de l’attrait jouissant, nous sentons le feu de l’esprit qui nous fait brûler et fondre au centre de l’Unité divine. Quand, par la vertu de l’unité, nous nous sommes repliés avec le Fils de Dieu vers notre principe, nous entendons la voix du Père qui touche et qui dit: Rentrez. Il dit à tous ses élus dans sa parole éternelle: Voici mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances. Le Père et le Fils, le Fils et le Père ont eu pour l’incarnation future, et pour la mort de Jésus, et pour le retour des élus vers leur principe éternel, une éternelle complaisance. Si nous sommes emportés par le Fils vers notre origine, nous entendons la voix du Père qui dit: Rentrez, et voilà l’illustration de la vérité éternelle. La vérité même nous montre la largeur de la complaisance divine, principe et fin de toute complaisance.

Là, dans le défaut de nos forces, nous tombons la face contre terre devant la montagne de notre nudité, et l’unité se fait pour nous dans l’embrassement sublime de l’unité des trois Personnes. Alors Dieu communique la vie et la béatitude; alors tout est consommé; alors tout est renouvelé. Nous sommes baptisés dans l’embrassement de l’amour. Dans l’immensité de la joie chacun trouve sa part propre; l’amour jouissant, qui est tout en lui-même, fait des prodiges d’unité. Trouver quelque chose hors de soi? il n’en a ni le besoin ni même la puissance.

Si nous voulons goûter Dieu au-dessus des domaines de la nature, il faut entrer en lui par la foi vive, et là, simples, paisibles, libres, nous demeurerons, soulevés par l’amour, dans la nudité béante de l’esprit; quand l’amour nous a emportés au-delà des choses, au-dessus de la lumière, dans la ténèbre sacrée, là nous sommes transformés par le Verbe éternel, qui est l’image du Père, et comme l’air est pénétré par le soleil, ainsi nous recevons dans la paix l’incompréhensible clarté, embrassante et pénétrante. Qu’est-elle cette clarté, sinon la contemplation sans terme et l’intuition sans fin? Nous contemplons ce que nous sommes, et nous sommes ce que nous contemplons, puisque notre essence, sans rien perdre de sa personnalité propre, est unie à la vérité divine, qui respecte toute diversité. Dans la simplicité de l’abîme, nous menons avec l’Esprit divin une vie commune. Oh! mon Dieu! voilà la vie contemplative. L’adhésion à Dieu est la part la meilleure. La contemplation de la superessence conduit à la possession. Cette contemplation a une annexe, qui est la vie mourante et l’amour évanoui. Car dès que nous sommes entrés dans la ténèbre, nous sommes saisis par le rayon simple, qui, sortant de l’océan des lumières, où réside notre paix, nous entraîne dans la submersion superessentielle, et l’exercice de l’amour sans mesure arrive après l’absorption. Car l’amour ne peut être inactif: sa vie est un perpétuel effort pour connaître, pénétrer et goûter les trésors immenses qui sont cachés au fond de lui; voilà le désir implacable. Faire un effort éternel pour saisir l’insaisissable, n’est-ce pas nager contre le courant? Or l’objet du désir ne peut pas plus être abandonné qu’être saisi. S’en passer, c’est intolérable; le tenir, c’est impossible.

Les paroles ne l’expriment pas; le silence même n’est pas de force à le serrer dans ses mains. Intelligence, raison, créature, tout est dépassé, et pourtant le désir ne tient pas son objet. Regardez au fond de vous, vous verrez que c’est l’Esprit divin qui a soulevé en vous la tempête d’impatience. Regardez au-dessus de vous, vous verrez que c’est lui qui vous arrache à vous-même, pour vous consommer dans l’amour supersubstantiel où vous trouverez l’unité, et la largeur et la profondeur, supérieure à tous les abîmes.

Or cette possession simple est la vie éternelle, goûtée dans le lieu sans fond. C’est là qu’au-dessus de la raison nous attend la tranquillité profonde de la divine immutabilité.

Mais si vous n’avez aucune expérience personnelle, il vous est impossible de me comprendre. Car la raison ne peut assigner à ces choses aucun mode. Elles subsistent comme elles sont, dépourvues de manière d’être. Même au-dessus de nous, nous ne pouvons saisir le bien infini que nous goûtons sans le comprendre. Pauvres en nous; riches en Dieu. En nous la faim et la soif; en lui, le pain et le vin. L’activité éternelle et l’éternel repos s’embrasseront dans l’éternité. Car la possession de Dieu exige et suppose une activité perpétuelle; quiconque croit autrement, se trompe et trompe. Toute notre vie est en Dieu, plongée dans la béatitude: toute notre vie est en nous, plongée dans l’activité. Et ces deux vies n’en font qu’une, contraire à elle-même dans ses attributions, riche et pauvre, affamée, rassasiée, reposée, active, sublime et suréminente, dans le temps et dans l’éternité, au milieu du combat de ses gloires. Devenir Dieu lui-même, et perdre notre substance créée, voilà l’impossibilité absolue; rester en nous-même loin de Dieu, voilà la misère absolue. L’éternité nous tiendra à égale distance du panthéisme et de l’enfer. Vie en Dieu; vie en soi: grâce, activité; la clarté divine qui s’élance du plus haut sentiment nous pousse vers tous les actes de la justice: puis, quand nous revenons à elle, après lui avoir obéi par l’exercice de l’activité, nous la poursuivons dans l’abîme d’où elle sort; mais nous ne sentons plus que l’immersion de l’esprit dans l’amour, et nous nous plongeons sans retour dans l’océan sans rivage. Si, sortis de nous, et plongés en Dieu, nous nous possédons dans l’abîme où nous nous sommes perdus, Dieu est à nous et nous à lui. Et nous creusons la mer sans rivage, pour nous retrouver au fond. Voilà l’engloutissement essentiel: veille ou sommeil, oubli ou connaissance: tout lui est bon; il va toujours. Les fleuves se jettent incessamment dans la mer: chacun cherche son lieu.

Quand nous possédons Dieu, l’engloutissement nous entraîne, par le poids de l’amour, dans le sentiment de l’abîme, d’où l’on ne revient pas. Si notre regard était éternel, notre sentiment le serait. Cet engloutissement surpasse les puissances et les travaux de l’amour, il est la sortie de nous-même que nous accomplissons avec des flambeaux, quand, plongés dans un autre que nous, nous penchons et nous nous inclinons vers notre béatitude. Car nous sentons une propension qui nous porte de nous dans un autre. C’est l’abîme, qui nous sépare de Dieu, senti dans le secret de l’intime: c’est la distance essentielle. Et cependant la raison reste, les yeux ouverts, au centre de la ténèbre, dans l’ignorance indéterminée: au centre de la ténèbre surgit une lumière immense, qui se fait ombre pour nous, par son aveuglante immensité. Nous embrassant dans sa simplicité, elle nous transforme en elle-même, et, nous affranchissant de l’obstacle, elle nous introduit dans l’amour absorbant, dans l’engloutissement de la béatitude où l’unité nous attend, pour se donner à nous. La science vive et l’amour actif sont éveillés pendant l’union.

Comme le soleil visible illumine, inonde et féconde la terre, ainsi la lumière de Dieu régnant dans le sommet de notre âme, lance dans toutes nos puissances ses splendides rayons: Dieu jette dans notre âme les ornements de son règne. Or la charité immense, qui est Dieu même, allumée dans la pureté de l’esprit comme l’incendie de deux prunelles ardentes, lance au fond d’elle-même des étincelles enflammées qui embrasent, en les touchant, les sens, la volonté et toutes les puissances de l’âme, excitant en elles une tempête de charité, un transport, un délire, une impatience, une ignorance. Or ces étincelles, ce sont les armes par lesquelles nous luttons contre l’amour dévorant du Seigneur, qui a l’attrait d’engloutir. Mais il nous arme de ses dons contre lui-même; il illustre notre intelligence; il nous exhorte à nous défendre; il nous dit: Combattez-moi. S’il nous donne la science et la sagesse, s’il attire toutes nos puissances dans l’abîme du sentiment; s’il jette au fond de nous le goût et le désir; s’il nous accorde la contemplation et les flammes ardentes par lesquelles nous montons plus haut que nous; s’il touche notre volonté, s’il brûle et liquéfie notre esprit en sa présence, c’est pour que nous sauvegardions et que nous défendions contre lui, dans toute la mesure de nos forces, notre droit à l’amour.

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Le premier signe de l’amour c’est que Jésus nous a donné sa chair à manger, son sang à boire: voilà une chose inouïe, qui exige de nous admiration et stupeur. Le propre de l’amour est de toujours donner, et toujours recevoir. Or l’amour de Jésus est avide et libéral. Tout ce qu’il a, tout ce qu’il est, il le donne; tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, il l’enlève. Il demande plus que nous ne sommes, par nous-mêmes, capables de donner. Il a une faim immense, qui veut nous dévorer absolument. Il entre jusque dans la moelle de nos os, et plus nous le lui permettons avec amour, plus nous le goûtons avec ampleur. Mais il nous dévore sans se rassasier. Il a une faim immense, une faim insatiable. Il sait bien que nous sommes pauvres; mais il n’en tient aucun compte, et ne nous fait grâce de rien. Il se fait en nous son pain lui-même, brûlant d’abord dans son amour, vices, fautes et péchés. Puis, quand il nous voit purs, il arrive béant comme un vautour qui va tout dévorer. Il veut consumer notre vie, pour la changer en la sienne, la nôtre pleine de vices, la sienne pleine de grâce et de gloire, toute préparée pour nous, si seulement nous nous renonçons. Or, si nos yeux étaient assez bons pour voir cette avide appétence du Christ, qui a faim de notre salut, tous nos efforts ne nous empêcheraient pas de nous envoler dans sa bouche ouverte. J’ai l’air de dire des absurdités; mais tous ceux qui aiment me comprendront. Or l’amour de Jésus est d’une nature noble. Là où il a dévoré, c’est là qu’il veut nourrir. Quand il nous a mangés, c’est lui qui se donne; il donne en même temps l’appétit de goûter; il fait présent d’une faim et d’une soif éternelles. A cette faim et à cette soif il donne en pâture son corps et son sang. Quand nous les avalons avec le dévouement intérieur, son sang plein de chaleur et de gloire coule de Dieu dans nos veines, et le feu prend au fond de nous, et le goût spirituel nous pénètre l’âme et le corps, le goût et le désir: et la ressemblance de ses vertus nous vient, et il vit en nous, et nous vivons en lui. Et il nous donne son âme avec la plénitude de la grâce par laquelle l’homme persiste dans la charité et la louange du Père.

Mais par-dessus il nous promet et nous montre l’éternelle jouissance de sa divinité. Il y a des hommes qui font l’expérience de Dieu. Étonnez-vous donc si la joie les brise! La reine de Saba, quand elle vit la richesse de Salomon, sa splendeur et sa gloire, perdit presque l’esprit, dit l’Écriture, et entra dans le ravissement. Et qu’est-ce que c’était que la pauvre petite gloire de Salomon, auprès de la gloire qui est Jésus-Christ? Tout ce qui concerne son humanité, nous pouvons jusqu’à un certain point l’absorber sans perdre l’esprit. Mais quand nous sentons sa divinité, l’admiration nous emporte par-dessus nous-même dans l’amour suressentiel, et voilà que les forces nous manquent devant l’autel du Seigneur, à cause des admirations et des intolérances de l’amour. L’amour entraîne en soi son objet; nous entraînons en nous Jésus. Jésus nous entraîne en lui et là il nous dévore. Alors nous grandissons, et emportés au-dessus de nous, au-dessus de la raison, dans l’intérieur de l’amour, là nous dévorons selon l’esprit, et, par l’amour nu, visant à la Divinité, nous allons au-devant de l’Époux, au-devant de son Esprit, qui est son amour, et cet amour immense nous brûle, nous consume avec notre esprit, et nous attire dans l’unité où nous attend la béatitude. Toujours manger, toujours être mangés, toujours monter, toujours descendre, voilà notre éternité. Jésus-Christ regardait là quand il disait à ses disciples: J’ai désiré d’un grand désir manger avec vous cette Pâque avant ma passion.

LA PAIX DES HAUTEURS

Le sommet de la montagne c’est la fixité de l’âme arrêtée en toute justice, en toute vertu, et sa stabilité en Dieu. L’amour nu fait l’esprit simple, et l’homme, livré à eux, est délivré des créatures. Il entre en vacances; l’amour nu soulève l’homme au-dessus de lui-même et de ses actes; il établit l’esprit dans la paix de la jouissance où se consomme l’union divine. Si nous voulons faire cette expérience, il faut livrer à l’occupation divine le dernier fond de notre fond intime, et demander une réciprocité quelconque, et faire le vide dans nos puissances. Il faut que notre amour contracte une telle pesanteur, que, pénétrant jusqu’au fond la substance de ses créatures, il ne se repose qu’après avoir trouvé Dieu dans l’abîme, Dieu seul. C’est là que l’intelligence nue est imprégnée de vérité éternelle, comme l’air est imprégné de la splendeur du soleil. C’est là que l’amour divin pénètre nos profondeurs, comme le feu pénètre le fer. C’est là que nous trouvons en nous le royaume de Dieu. C’est de là que nous sommes excités et envoyés vers toute justice et toute vertu extérieure. Car L’AMOUR NE PEUT ÊTRE OISIF.

L’Esprit du Seigneur, remuant toutes les puissances de l’homme, les pousse au dehors vers toute activité juste et sage. Il fait de nous un tabernacle spirituel. Puis il nous retire et nous rappelle au dedans. Il nous met devant les yeux, en toute action, la gloire de Dieu, et nous sommes faits, avec notre substance et notre activité, un seul et sublime sacrifice. Et la fixité de la justice demeure avec nous. Mais quand nous jouissons de la simplicité, possédant tout bien dans l’amour superessentiel, nous demeurons au fond de nous, plongés dans la paix de l’essence, établis au-dessus de tout, dans l’unité supérieure. Cette expérience se fait quand nous entrons, dépouillés de nos embarras, dans la simplicité de l’amour essentiel. C’est là que nous sentons la jouissance interminable, celle qui dit: Je ne finirai pas.

LA GARDE

Ce que j’entends par la garde, c’est l’acte par lequel l’homme livre à Dieu sa volonté propre et toute sa propriété pour ne plus pouvoir vouloir que ce que Dieu veut. Alors notre liberté est mise sous la garde de la liberté divine; nous sommes libres; Dieu est libre; il faut enclore notre volonté dans la sienne. Quel que soit notre genre de vie et l’habit qui nous couvre, il faut que chacun devienne le saint de Dieu. Tant que nous aimons mieux prendre nos sûretés que de nous confier absolument, tant que notre volonté a des caprices étrangers à l’union divine, des fantaisies de _oui_ et de _non_, nous restons à l’état d’enfance, nous ne marchons pas à pas de géant dans l’amour; car le feu n’a pas encore brûlé tout l’alliage; l’or n’est pas pur; nous sommes encore les chercheurs de nous-même; Dieu n’a pas consumé toute notre hostilité à lui. Mais quand le bouillonnement de la chaudière a consumé et brûlé tout amour vicieux, toute douleur vicieuse, toute crainte vicieuse de perdre ou de ne pas gagner, alors l’amour est parfait, et l’anneau d’or de notre alliance est plus large que le ciel et la terre. Voilà le cellier secret où l’amour place ses élus; voilà le mystère que chante l’Épouse du Cantique des cantiques. C’est ici que la charité et toutes les vertus entrent dans l’ordre. Voilà la vie extérieure et la vie intérieure; voilà toute pratique, toute vérité, toute justice; voilà le principe, la vie, l’accroissement, la nourriture, la conservation de toute vertu. Toute chose est à sa place; l’activité fait partout l’ordre; et cependant l’amour demeure avec le bien-aimé dans le cellier éternel, plus haut que la raison, plus haut que la mesure, plus haut que sa vie extérieure. L’amour se suffit à lui-même, sa soif ardente trouve dans le cellier le vin que ses lèvres cherchent; exempt de désirs vains et de menteuse concupiscence, il possède Dieu dans son abîme intérieur; dans son ascension, l’amour, sans perdre l’ordre, perd la mesure qui arrête, et trouve l’ivresse. L’amour nous entraîne au-dessus de la raison, dans l’ignorance bienheureuse, dans l’ignorance sans fond, il nous entraîne dans les détours et les sentiers que lui seul connaît, et il nous entraîne sans retour. Nous ne revenons plus sur nos pas.

LES DOULEURS DE L’ACTION DE GRACES