Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies)
Part 10
Ceci est peut-être la plus haute manifestation de vie déiforme en nous; c’est le premier mouvement de l’esprit se précipitant sur la montagne sans sommet dans la liberté de l’amour nu. Le second mouvement se fait en bas; il nous précipite dans un tel mépris de nous-même, que nous plongeons au-dessous de tous les mortels, au-dessous de toutes les mesures de l’humilité, qui ne sont pas capables de nous tranquilliser l’âme, que nous nous plongeons dans un regard intérieur et que nous nous abîmons dans la profondeur insondable de Dieu, _au-dessous_ de laquelle il n’y a rien. Et alors, dans l’humilité de l’abîme, nous constituons un royaume où Dieu vit et règne en nous, et nous avec lui plus bas que les mondes. Le second mouvement de l’esprit est une abnégation dans la profondeur interminable et infinie de Dieu; ce sont ces deux mouvements par lesquels l’esprit se sépare de l’âme. Et pourtant ce ne sont pas deux substances distinctes, ils vivent d’une seule vie; mais l’âme habite dans la grâce, dans la mesure, dans l’exercice des vertus.
L’esprit, au-dessus de la raison et de la vertu, est uni à Dieu dans l’amour nu qui ne se souvient plus des formes et des images.
LES TROIS DONS
Homme spirituel, si vous voulez vous élever jusqu’à la contemplation, il faut trois choses:
Il faut voir et posséder l’abîme sans fond de votre substance.
Il faut que votre acte interne dépasse les manières d’être.
Il faut que votre demeure soit la jouissance divine. Écoutez, vous tous qui voulez vivre en esprit; c’est à vous que je parle, non pas à d’autres.
L’union divine, quand elle se manifeste à l’esprit, est sans mesure et sans mode; elle est profonde, sublime, immense en longueur, immense en largeur; et quand l’esprit l’aperçoit, il se sent plongé par l’amour dans le sein de la profondeur, et soulevé dans l’altitude, et porté dans la longueur et promené dans la largeur. Il se sent établi dans la connaissance inconnue; il sent qu’il coule dans l’unité, qu’il s’enfonce, poussé par la mort, dans la vie et la vitalité divine où l’on respire avec Dieu.
Voilà le fondement.
Voici l’acte: c’est la seconde condition, conséquence de la première. Je parle d’une activité supérieure à la raison et délivrée de la mesure; car l’unité de Dieu, dont la possession est le principe et la fin de toute vie contemplative, attire perpétuellement au fond d’elle-même les Personnes divines et tous les esprits d’amour, elle appelle, elle exige, elle donne rendez-vous. Chaque esprit, suivant la mesure de son amour et de son activité, sent plus ou moins l’attrait. Celui qui suit et qui adhère ne peut pas tomber dans le péché mortel. Le contemplateur, qui s’est dit adieu à lui et à toutes choses, que rien n’empêche, que rien ne gêne, et qui ne possède rien avec propriété, celui-là pénètre et s’enfonce, nu et vide d’images, dans les plus intimes sanctuaires de son esprit. Il voit se lever le soleil éternel, et dans le rayon il reconnaît l’attrait intime du Dieu provoquant. Il ne se sent plus lui-même que comme un immense incendie, qui aurait conscience de son ardeur. Et il désire l’union divine, il la désire par-dessus toute chose. Plus il observe avec amour l’invitation intérieure, plus il la sent; plus il la sent, plus il désire l’union divine. Il désire payer sa dette, et l’éternelle réclamation de l’unité met en feu son esprit. Celui-ci brûle éternellement, car il paye éternellement. Dans la transformation de l’unité, les esprits tombent en défaillance, ne sentant plus rien que l’embrassement, et le feu les emporte vers l’unité très simple. Cette simplicité, personne ne la voit ni la sent, à moins d’être un des assistants de l’immense lumière, et d’avoir dépassé la raison par la vertu transcendante de l’amour qui ne sait plus. Mais, s’il s’élève jusqu’au rang des assistants, l’esprit sent le feu en lui; mais s’il cherche le commencement ou la fin de ce feu, il ne trouve rien, et l’homme découvre seulement que sa substance et son ardeur sont une même chose. L’esprit brûle sans relâche, il brûle au fond de lui-même; la perpétuité est le caractère de l’amour. Ravi dans la transformation par la vertu de l’unité, l’esprit brûle dans l’amour; et cependant, s’il se regarde pendant l’ardeur, entre Dieu et lui il voit l’abîme visible.
Mais il arrive un moment, dans le cœur de l’incendie, où la simplicité jette un voile sur l’abîme, et l’esprit ne voit plus rien, rien que l’unité pure; car l’immense amour de Dieu absorbe, dévore et consume ce qu’il tient et embrasse. Cette unité qui tire au dedans part de l’amour infini du Père et du Fils, qui attire les vivants vers l’abîme intérieur de la jouissance éternelle. C’est dans cet amour que nous brûlerons éternellement, parmi les feux du grand incendie; c’est en lui que consiste la béatitude des esprits. C’est pourquoi il faut fonder toute notre vie sur l’abîme sans fin et sans épuisement. C’est ainsi que nous pourrons plonger dans l’amour et nous abîmer dans la profondeur immense. C’est par la vertu du même amour que nous nous dépasserons nous-mêmes en hauteur, soulevés dans l’altitude qui ne se comprend pas.
Dans le même amour plein d’ignorance, nous nous lancerons comme des vagabonds, et c’est lui qui nous promènera dans la largeur immense, et nous nous baignerons là, et nous coulerons loin de nous-mêmes dans les délices inconnues, parmi les trésors de la bonté divine; et nous brûlerons, et nous fondrons, absorbés et abîmés éternellement et infiniment dans la gloire.
Je prends une image quelconque, pour montrer au contemplateur ce qu’il est et ce qu’il fait.
Quant aux autres, ils ne se comprendront pas.
Personne ne peut enseigner à un autre la vie contemplative; mais l’éternelle vérité se manifestant en esprit nous apprend tout le nécessaire.
Celui qui veut sentir l’union divine doit vivre en Dieu tout entier, de façon à satisfaire l’instinct supérieur dans toute son activité du dedans et du dehors. Il faut qu’il soit emporté par l’amour sur la montagne où la créature meurt en Dieu, où elle meurt à elle-même et à toute propriété, où elle s’incline avec toutes ses puissances, et subit l’action transformante de la vérité incompréhensible, qui est Dieu.
Il faut que l’acte de la vie précipite l’homme au dehors sur toutes les vertus pratiques. Il faut que l’acte de la mort le précipite en Dieu, au fond de lui-même. Ce sont là les deux mouvements de la vie parfaite. Ils sont unis comme la forme et la matière, comme l’âme et le corps. L’homme s’applique à Dieu par exaltation de toutes ses puissances, par la rectitude de l’intention, par le désir intime du cœur, par l’appétence sans apaisement, par l’ardeur vaillante de son esprit et de sa nature. Pendant qu’il se livre à cet exercice, en présence de la majesté divine, l’amour devient son maître, et la puissance de l’amour n’épargne rien de lui-même, et c’est l’amour qui dirige chacun de ses mouvements, et, après chaque mouvement dirigé par l’amour, l’homme est plus grand, plus fécond, très actif et agrandi.
Quand l’union divine s’opérerait sans intermédiaire, jamais pourtant Dieu et la créature ne pourraient être confondus. L’union ne peut jamais devenir confusion. Si des créatures peuvent déjà s’unir sans intermédiaire, à plus forte raison Dieu et l’âme. Mais leur distinction reste inviolable. Et cependant entre l’âme et Dieu, pendant la rentrée suprême de l’âme dans son fond, il n’y a pas d’autre intermédiaire que l’éblouissement de l’esprit et l’activité de l’amour. Ce sont là des agents de l’adhésion divine. C’est par eux que le _un_ se fait entre l’homme et Dieu, pour parler comme saint Bernard. Mais au-dessus de la raison et de l’amour, voici l’homme transporté dans la vision nue, vers l’adoration essentielle. Voici le mystère de l’unité qui s’accomplit dans l’esprit. L’adoration essentielle excède infiniment toute intelligence. Elle est la vie qui appartient aux contemplateurs. Pendant le transport, l’esprit, si Dieu le lui montre, peut entrevoir toutes les créatures dans un seul rayon, tous les habitants du ciel et de la terre, leur acte et leur destinée éternelle: mais, au fort même de l’extase, l’esprit transporté s’incline devant l’interminable infinité de Dieu; entre elle et lui, il voit un abîme infini, un abîme essentiel. L’Incompréhensible lui déclare que rien jamais ne l’a compris, pas même l’âme humaine de Jésus, qui plane cependant, au-dessus de toute union, dans la gloire unique et singulière de l’union hypostatique.
EFFETS DE L’AMOUR
L’éternel amour répand lumière et grâce dans toutes les puissances de l’âme; voilà pourquoi il y a des vertus. La grâce de Dieu touche et remue les forces suprêmes: de là la charité; de là la lumière; de là l’amour de la justice; de là l’adoration discrète et active du plan divin; de là la liberté supérieure aux images; de là la victoire sans fatigue; de là la sublime défaillance agissante et féconde, qui vous plonge, plus haut que vous-même, dans l’unité de l’esprit. C’est une activité merveilleuse, dont la continuation persévérante donne au contemplateur la joie de sentir sans intermédiaire l’union divine. Il sent en lui ce contact divin qui est le rajeunissement de la grâce et de toutes les vertus. Car la grâce coule jusque dans les puissances inférieures. Elle atteint le fond de l’homme, elle excite cet amour profond et sensible qui est le désir de Dieu. Cet amour pénètre dans le cœur, les sens, la chair, le sang, toute la nature physique de l’homme. Il excite dans ses membres une ardeur, une impatience, il exerce une pression, et la créature surmontée ne sait plus comment se conduire. Cet amour enivre, et l’homme enivré est porté, comme dans l’autre ivresse, à de singulières démonstrations, et, s’il lui reste un peu de mollesse, il a de la peine à ne rien laisser voir. Il y en a qui lèvent les yeux au ciel, dans l’impatience du désir. D’autres pleurent; d’autres chantent; d’autres crient; d’autres bondissent de joie ou de douleur; d’autres courent; quelquefois les mains se rapprochent; on s’incline; on tombe à genoux, on s’incline, on gesticule. Tant que l’homme persévère, tendu vers le trésor de Dieu, et vivant dans son esprit, il sent son contact et l’impatience de l’amour se renouvelle au fond de lui, avec toutes les splendeurs dont j’ai parlé. Par cette impression physique, il doit s’élever à une impression spirituelle et par cette impression spirituelle à une impression divine, et se plonger lui-même dans la béatitude qui ne change pas.
Le sentiment de l’immutabilité est la béatitude suressentielle, béatitude de Dieu, participable par les élus. Béatitude essentielle à Dieu; superessentielle à nous; silence caligineux de la paix éternelle. Les Personnes divines se plongent et s’absorbent dans l’essentielle unité de l’amour, et cependant chacune d’elles, suivant ses propriétés particulières, persiste dans son activité.
L’ENLÈVEMENT
Les hommes de l’amour ont devant eux le feu divin, en face de leur contemplation; c’est le trésor commun coulant au ciel et sur la terre. Ils sentent la Trinité divine s’incliner pleine de grâces en elle-même et vers eux-mêmes: leur parure intérieure et extérieure est toute justice et toute sainteté. Ainsi ils sont unis à Dieu par sa grâce et leur vertu. Et parce qu’ils se sont livrés à Dieu en toute action, omission et soumission, ils jouissent d’une paix, d’une joie, d’une consolation et d’une saveur que personne ne comprend, ni le monde, ni la créature parée pour lui, ni quiconque se préfère à Dieu. Ces hommes de l’intérieur, ces hommes au regard illustré, ont devant les yeux, toutes les fois qu’ils le veulent, l’invitation de l’amour qui tire vers le _Un_ et qui dit: Rentrez. S’ils se sentent pris avec tous les élus dans l’immense embrassement du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ils se sentent repliés par l’éternel amour vers l’unité de leur principe.
La contemplation simple et une est la gardienne du type qu’elle possède en esprit, abîmée dans la paix de Dieu. Ainsi l’esprit est ravi par un enlèvement vers la Trinité, et vers l’Unité par l’enlèvement triple: et cependant jamais la créature ne devient Dieu. Jamais elle ne se confond avec lui. L’union se fait par l’amour: mais la créature sent et voit entre Dieu et elle l’éternelle et invincible distinction. Si serrée que soit l’union, le ciel et la terre, sortis des mains de Dieu, cachent à l’esprit du contemplateur d’impénétrables secrets. Quand Dieu se donne à une âme, entre elle et lui l’abîme apparaît immense: les puissances de l’âme réduites à la simplicité, subissent la transformation divine. Voici la plénitude et la surabondance. L’esprit sent la vérité, la magnificence et l’union divine: mais il sent en lui-même une pente essentielle vers son antique situation, et cette pente sauvegarde en lui le sentiment de l’abîme essentiel qui est entre Dieu et lui. Rien de plus sublime que le sentiment de cette distance. Car l’unité est une force qui tire vers l’intérieur tout ce qu’elle a mis au monde naturellement ou surnaturellement. Aussi les hommes de la lumière sont librement ravis, plus haut que la raison, dans les domaines de la vision nue. C’est là que l’Unité divine est et appelle. C’est pourquoi leur regard nu, vide et libre, pénètre toute l’activité de toute créature, et la poursuit, pour l’approfondir, jusqu’au sommet d’elle-même. Et ce regard nu est pénétré et imprégné d’éternelle lumière, comme l’air est pénétré et imprégné de soleil. La volonté nue est transformée par l’éternel amour, comme le feu par le feu. L’esprit nu se dresse; il se sent embrassé, affermi, fixé par l’immensité du Dieu sans forme. Ainsi, au-dessus de la raison, l’image créée est unie par un triple nœud à son type éternel, principe et source de sa vie.
UNITÉ ABSOLUE
Parlons de l’unité absolue. L’amour de Dieu n’est pas seulement l’effusion de tout bien; il n’est pas seulement l’attrait intérieur; il est au-dessus du relatif, dans la jouissance essentielle, absolu, selon l’essence nue de la divinité. C’est pourquoi les hommes, illustrés au fond d’eux-mêmes, ont rencontré une contemplation supérieure à la raison et indépendante d’elle, et une jouissance ravissante dépassant mode et essence, et plongée dans l’abîme sans mesure de la béatitude, où elle se possède elle-même, jouissance essentielle, dans l’unité des trois Personnes. C’est là que la béatitude est si simple et si démesurée, que le regard de la contemplation oublie les détails, perd les sentiers, et ignore où vont les pentes. Car toutes les substances, soulevées par la jouissance, fondent, sans destruction et sans confusion, dans la fournaise infinie. O Essence suressentielle des essences béatifiées! C’est en vous qu’elles meurent à elles-mêmes; qu’elles meurent, sans cesser d’être, dans l’abîme sans fond de l’ignorance sublime. C’est en vous que toute lumière abdique dans la ténèbre sacrée. C’est en vous que l’unité dominatrice et triomphante jouit de la béatitude essentielle. Béatitude essentielle à Dieu: superessentielle aux créatures. Car nulle créature ne subit en elle-même aucune destruction, ni avec l’Essence divine, aucune confusion. Car cette créature deviendrait une divinité; ce qui est impossible. Incapable de diminution ni d’agrandissement, rien ne peut crouler de l’Essence divine. Et cependant tous les esprits d’amour sont, avec le Dieu absolument unique et absolument distinct, une seule jouissance et une seule béatitude. Essence bienheureuse, jouissance commune du ciel entier, elle est si simple, que tous les esprits illustrés par elle sortent d’eux-mêmes, dans l’extase de la jouissance, et le rejaillissement de tous vers la plénitude immense comble et excède tous leurs désirs.
LA PRIÈRE DE JÉSUS
Unité! tel était le sens de la prière de Jésus quand il demanda au Père que ses amis fussent consommés en un, comme son Père et lui sont _un_ dans la jouissance du Saint-Esprit. Il voulut être en nous, et nous en lui; il voulut pour nous l’unité, le sein du Père, et la jouissance de l’Esprit.
De toutes les prières du Christ, voici, si je ne me trompe, la plus brûlante: voici le triomphe de l’amour.
La prière de Jésus est triple, d’après l’Évangile de saint Jean. Jésus veut que les siens soient avec lui, là où il est, et qu’ils contemplent sa lumière.
J’ai déjà dit que tous les justes sont unis à Dieu par l’intermédiaire de sa grâce et de leurs vertus. L’amour de Dieu coule sur nous, chargé de dons toujours nouveaux. Les observateurs de l’amour subissent un renouvellement continuel d’activité, de vertu et de justice. Cette union, que la plénitude divine accomplit dans l’âme et dans le corps, se commence en cette vie, et se consomme dans l’autre.
En outre, Jésus a demandé sa résidence en nous, et la nôtre en lui. Voici l’union immédiate. Car l’amour de Dieu n’est pas seulement une effusion; il est aussi un recueillement. Les adhérents sont les hommes de la lumière intérieure, et leurs puissances supérieures sont soulevées, plus haut que leur vertu propre, dans la nudité de l’essence, et sont réduites à une certaine simplicité incompréhensible, qui leur donne, grâce à la suppression des intermédiaires, plénitude et surabondance.
Mais la troisième prière est plus haute que les deux autres. Jésus demande que nous soyons consommés en un, comme son Père et lui sont _un_. Il ne demande pas que notre substance soit confondue avec la substance divine; cette confusion est impossible; mais il veut que nous soyons _un_ dans l’unité d’amour, dans l’unité de jouissance, dans l’unité de béatitude.
Si vous sentez entre Dieu et vous cette triple union, la prière de Jésus est exaucée en vous; et vous demeurerez avec lui dans la joie de la possession éternelle, et l’éternelle action et l’éternel repos s’accomplira pour vous sans terreur dans l’essence suressentielle.
Vous entrerez, vous sortirez, et votre pain et votre vin seront toujours à votre portée. Les hommes de cette race sont ivres d’amour. Ils se sont endormis en Dieu au fond de la splendeur caligineuse.
Je pourrais parler encore; mais ceux qui possèdent n’ont pas besoin de paroles. Si ces choses sont claires pour vous, l’amour auquel est adhérent votre amour vous apprendra toute vérité. Quant à ceux qui se répandent au dehors, cherchant les consolations de la vanité, l’expérience de la joie leur étant interdite, je pourrais parler éternellement sans leur faire comprendre un seul mot.
Ceux qui se livrent tout entiers à l’action extérieure, dans l’oubli de la chose intime, ou à l’oisiveté intérieure, dans le mépris de l’activité, ceux-là ne peuvent pas me comprendre.
Quoique la nature physique et la nature morale de l’homme soient dépassées par les hauteurs de la foi et de la contemplation, néanmoins la vie du sentiment et de la raison subsiste en lui, impérissable comme son essence même. Et quoique l’esprit de contemplation et de désir soit surpassé par l’unité de jouissance, néanmoins la contemplation et le désir persistent invincibles. Telle est la vie intime de l’esprit, et quand l’homme monte l’échelle de lumière, sa vie sensitive adhère à son esprit. Ses forces sensitives s’unissent elles-mêmes à Dieu, par la vertu de l’amour, et sa nature est remplie de tout bien. Entre Dieu et sa vie intime, il sent l’union immédiate. Ses forces suprêmes sont suspendues à Dieu par l’éternité de son amour, pénétrées, imprégnées de la Vérité divine, fixées et établies dans la liberté qui ne se souvient plus. Son esprit plein de Dieu surabonde sans mesure. Parmi la plénitude et la surabondance, il roule essentiellement et plonge dans l’unité superessentielle; j’ai essayé de montrer l’absolu de cette chose. Dans l’unité superessentielle, toute vie a son principe et sa fin. Si nous voulons courir avec Dieu les chemins élevés de l’amour, nous trouverons, avec son éternelle activité, son éternel repos, et nous approcherons, et nous entrerons, et ce sera la paix éternelle.
LIVRE SEPTIÈME
LES SEPT DONS
LE DON DE CRAINTE
La crainte est un don qui produit l’humilité; l’humilité produit l’obéissance, et l’obéissance rend semblable à Jésus-Christ. Jésus-Christ a obéi aux désirs des patriarches et des prophètes. Il a obéi à leurs soupirs; il a obéi à leurs prières; il a obéi à leurs cris. Il a renoncé à sa volonté de mille manières suivant l’Écriture, et il a fait la volonté de ses amis. Il a obéi à son Père par un respect immense, par une action de grâces perpétuelle, par la relation à lui de toutes ses actions. Il s’est fait le serviteur de tous les mortels; il a lavé les pieds des disciples. Il n’est pas venu pour être servi, mais pour servir.
Celui qui possède le don de crainte agit spécialement sur la terre qui correspond à l’élément irascible. La terre est ornée d’arbres; les arbres portent des fruits; les fruits sont les richesses de l’âme qui s’applique à Dieu et lui présente ce qu’elle possède avec une grande révérence. La terre est ornée de plantes salutaires et odoriférantes: c’est l’obéissance et l’humilité. La terre est couverte d’animaux, de bêtes sauvages et féroces. Ce sont les sens et les passions. La puissance qu’il faut avoir sur elles, est l’attribut de la raison soumise à Dieu. Cette raison est l’ornement de la terre. Dieu a placé l’homme dans le paradis terrestre pour le travailler et pour le garder. Le travailler, c’est se livrer à toute vérité, à toute vertu, à toute justice. Le garder, c’est s’abstenir des choses contraires. Le péché est la perte des fruits de la terre et du paradis lui-même. Au milieu du paradis, Dieu a planté l’arbre de vie et l’arbre de la science du bien et du mal. Sur celui-ci naissent les fruits tentateurs que Satan et le monde offrent aux sens, c’est-à-dire à la femme. La femme les offre à l’homme, c’est-à-dire à la raison supérieure, à qui Dieu confia la garde du paradis. Toutes les joies, toutes les consolations, toutes les ascensions sont permises, excepté celle du sens dépravé. Celui qui touche à ce fruit est jeté, nu et dépouillé, hors du repos et de la joie.
LE DON DE PIÉTÉ
La piété produit la compassion qui s’applique à Jésus et aux hommes. La compassion est née du regard de la piété. C’est elle qui visite les malheureux, les exilés, les malades; c’est elle qui donne le pain, le vin et l’hospitalité. C’est elle qui console les vivants, et qui ensevelit les morts. Jésus-Christ pleura abondamment sur le malheur de Jérusalem, sur le malheur de ses ennemis. Il pleura avec Marthe et Madeleine; il joignit ses gémissements à leurs gémissements, auprès du tombeau de Lazare.
Il nourrit cinq mille hommes avec cinq pains d’orge, et deux poissons.
Celui qui a obtenu le don de piété agit spécialement sur l’eau, c’est-à-dire sur l’appétit concupiscible.
La piété peut être comparée aux fleuves du paradis terrestre; car elle conduit le désir dans quatre directions. Le premier fleuve va au ciel. C’est la compassion qui va vers Jésus, et vers les saints qui ont souffert en son nom. C’est un torrent gai et joyeux, plein de transport et d’actions de grâces: car les douleurs qu’il célèbre, sont des douleurs passées, remplacées par d’éternelles joies.
Le second fleuve coule vers le purgatoire. C’est la compassion de l’homme pour les âmes souffrantes qui payent leurs dettes à la justice. Il y a là des prières intimes et profondes: dans ce lieu redoutable, nous avons peut-être des amis, des amis qui ont besoin de nous.
Le troisième fleuve coule sur toute la terre, et s’étend aux nécessités de la chrétienté tout entière. Cet acte intérieur, plein d’un amour immense, immensément recueilli, donne plus et agit plus que toutes les œuvres extérieures réunies en une seule. Le quatrième fleuve, qui est la charité proprement dite, se précipite sur tous les indigents. Ici l’homme donne ses biens, et paye de sa personne. Il fait l’aumône du conseil et aide à supporter. Ce fleuve rencontre de grands obstacles, et ces quatre torrents arrosent le grand jardin.
LE DON DE SCIENCE