Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies)
Part 11
Le don de science est une lumière surnaturelle, infuse dans l’âme raisonnable, qui montre à l’homme la route de la perfection supérieure. Quand l’homme a secoué le joug du démon, il a rencontré la crainte qui aime, il a éclairé au fond de lui l’appétit irascible par la lumière du Seigneur. Quand il a ouvert son âme à toutes les miséricordes et à toutes les compassions, il a répandu la lumière divine sur l’appétit concupiscible. Mais il faut que la discrétion règle la crainte, règle la miséricorde, discerne les personnes, les choses, les temps, les occasions, les cœurs, les mesures, et voici le don de science, qui s’adresse à l’intelligence et jette sur elle la clarté de l’esprit.
Le don de science donne à l’homme la connaissance de lui-même, et avec la connaissance le mépris profond. De lui procèdent les larmes: à lui s’applique cette parole de Jésus-Christ: Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés.
Ceux qui pleurent, ce sont ceux qui savent.
Le don de science est une ressemblance divine. Dieu sait tout d’une science éternelle. De toute éternité, il contemple toutes ses créatures dans leur type qui est consubstantiel à lui-même: c’est d’après cette science qu’il donne au ciel, à la terre et à tout ce qu’ils contiennent, l’ordre, la mesure et l’ornement. C’est d’après cette science qu’il répond aux hommes dont toute la vie et tous les actes sont des paroles dirigées vers lui. C’est d’après cette science qu’il éclaire au dedans et au dehors toutes les créatures éclairées, suivant leurs capacités propres. Jésus-Christ était comblé de science, et il accomplit tous les actes de sa vie, conformément à sa lumière immense.
Celui qui possède le don de science introduit la perfection dans le domaine de l’intelligence.
Le don de crainte, qui gouverne l’appétit irascible, s’appliquait spécialement à la terre, qui est sous nos pieds; car l’appétit irascible est la plus basse des forces. Le don de piété, qui gouverne l’appétit concupiscible, s’appliquait spécialement à l’eau; car la compassion coule sur les mondes. Le don de science, qui gouverne le désir raisonnable, s’applique spécialement à l’air, qui est orné d’oiseaux comme la terre est ornée d’arbres. Il y a des oiseaux qui marchent sur la terre; il y en a qui se promènent sur l’eau; il y en a qui volent dans l’air; il y en a qui volent vers les cieux, et je sens le feu dans leur voisinage.
Ceux qui marchent sur la terre représentent les hommes qui distribuent aux pauvres leurs richesses avec bonté, sagesse et libéralité; ils rendent surtout service au corps. Les oiseaux aquatiques représentent les hommes qui, plongés dans la compassion, font le tour du monde intérieurement, plaignant, aimant leurs frères, et rendant à tous les hommes l’immense service de leur faire miséricorde au fond de leur âme.
Les oiseaux qui volent dans l’air ressemblent aux hommes qui se regardent eux-mêmes d’un regard profond, pénétrant, scrutateur et sublime, et qui ne perdent de vue dans aucun acte la lumière perçante qui est présente à leur esprit. Ces hommes-là sont envers eux-mêmes miséricordieux, utiles et bons.
Mais au-dessus de l’air voici une région que j’appellerai l’éther, et je veux voler ici comme l’aigle; je veux plonger, comme l’aigle, plus haut que l’espace des esprits, plonger dans le feu de Dieu. Il faut que tout acte et toute vertu remontent vers sa gloire avec un désir immense. Ainsi nous avons trois ornements pour trois domaines: la crainte pour l’appétit qui s’emporte, la piété pour celui qui désire, la science pour celui qui comprend. Voilà la vie active, et celui qui la pratique s’apprête à recevoir les dons de Dieu.
LE DON DE FORCE
Nous avons parcouru les royaumes de la terre et de la crainte, de l’eau et de la piété, de l’air et de la science. Voici le don de force, et le royaume du feu.
Les trois dons qui précèdent ordonnent et ornent la vie active. Le don de force ordonne et orne la vie effective.
Le don de force élève l’âme au-dessus des créatures. Il place devant elles les propriétés des personnes divines, la puissance du Père, la sagesse du Fils, et la bonté du Saint-Esprit. Il embrase l’âme d’un amour sensible qui délivre jusqu’à la mémoire. Toutes les puissances de l’âme se dressent et s’unissent; le mépris du monde grandit dans l’intelligence, et elle sent toute créature trop faible désormais pour gêner l’offrande qu’elle fait d’elle-même à la bonté sans fin et sans commencement. Le don de force brise nos liens et nous absout de la créature. Les choses d’en bas sont vaincues, et toutes les puissances de l’âme font l’unité sur la montagne. La prière naît sur les lèvres et dans l’âme, avec l’action de grâce et la sincérité, et le désir grandit comme un feu qui s’allume. La chose aperçue, éternelle vérité, sagesse infinie, et magnificence, a dans sa beauté propre tout ce qu’il faut pour mettre en flammes celui qui contemple. Or, ce désir incommensurable blesse le fond de l’homme qui se sent une atteinte portée dans son intime.
Plus il se tourne vers Celui qui est désirable, plus la blessure grandit. Quelquefois il arrive une telle suavité intérieure que l’homme, incapable de se contenir, ne sait que devenir et que faire. Il croit que personne n’a l’expérience de ce transport. C’est la joie proprement dite: il se demande s’il va mourir, la poitrine brisée. Mais le transport se contient, tant que l’extatique est en présence d’un témoin; car Dieu veille sur l’honneur de ses amis. C’est l’ivresse spirituelle; c’est la folie trois fois sublime.
C’est du don de force que le Seigneur parlait, quand il a dit: Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés.
Le don de force s’exerce spécialement sur le feu, c’est-à-dire sur la volonté libre. Le feu est la splendeur de la création matérielle, il revendique la première place, au milieu de ce royaume; par sa nature et sa noblesse propre, il tend à s’élever, en même temps il agit dans toute créature avec une extrême subtilité. La liberté aussi tend à monter toujours, emportée par le désir. Car l’âme a reçu de Dieu la sublime faveur de ne pouvoir se reposer dans aucune créature. Que son désir l’emporte et qu’elle brûle comme le feu. Qu’elle soit à l’abri des calomnies de celui qui ment, et qu’elle fasse connaissance avec les choses supérieures de la puissance et de la vertu.
Or l’éternelle Sagesse veille sur l’ascension des désirs qui montent, afin que, portés par la force, ils se réunissent au centre de l’unité. Les torrents de grâce et de gloire coulent dans chaque âme qui désire, suivant l’excellence du désir. Le flux et le reflux de cet océan produisent la soif éternelle. Ceux qui coulent avec leur désir dans la mer sans rivage sentent la faim, sentent la soif et goûtent l’unité. Mais comme cette unité est inépuisable, la soif persiste à jamais. Jésus-Christ, au centre du feu, de l’amour et du désir, s’est toujours penché vers les nécessités des hommes, plein de compassion pour tout ce qui est misérable, car il avait le don de force au suprême degré. L’homme qui le prierait avec la confiance dont il est digne, obtiendrait tout; je n’en doute pas. Il a payé lui-même nos dettes; il a donné sa chair et son sang pour être nourriture et breuvage, afin de nous pénétrer, corps et âmes, et jusqu’à nos dernières puissances. Il veut nous entraîner en lui, être possédé par nous, nous posséder lui-même et nous dévorer. Mangé et être mangé! Unité! Unité! J’ose affirmer que si vous ouvrez seulement un peu la bouche, Jésus-Christ va vous dévorer, et vous fondrez, vous fondrez, et vous coulerez dans l’Unité! Et puisque son désir est l’immensité même, je ne m’étonnerais pas beaucoup d’être dévoré par lui. Dévorer, être dévoré; c’est ce qui s’appelle avoir faim et soif de la justice. Ce sera notre éternelle action dans le temps et dans l’éternité. Amen.
J’ai dit que le don de force règne sur le feu. En effet, la liberté ressemble à la flamme.
Le feu monte toujours. Mais un ordre arrive du ciel et lui dit: Descends.
Le feu possède sur les créatures inférieures une action subtile, mystérieuse, pénétrante.
Le feu conserve toutes les créatures qui vivent au ciel, dans la mer ou sur la terre.
Le feu subsiste en son lieu propre, supérieur au reste de la matière illustrée, réchauffée et fécondée par lui.
Or la liberté, victorieuse du monde et du démon, monte toujours. Elle s’en va vers la louange et vers l’éternité de son Seigneur et de son Dieu. Elle possède l’unité et ne la perdra pas. Mais un ordre du ciel arrive; elle se retourne vers les hommes, compatit à toutes leurs nécessités, se penche vers toutes leurs misères; il faut qu’elle pleure et qu’elle féconde. Elle éclaire comme le feu; comme lui, elle brûle; comme lui, elle absorbe et dévore et soulève vers le ciel ce qu’elle a dévoré. Et quand elle a fait son action en bas, elle se soulève et reprend, brûlante de son feu, le chemin de la hauteur.
LE DON DU CONSEIL
Le don de conseil est un certain attrait du Père, un certain attouchement. Cet attrait donne à l’âme une noblesse surnaturelle. Elle ne sait ce qu’elle éprouve; elle ne comprend pas ce qu’elle sent. Elle désire comprendre; mais plus elle cherche, plus elle ignore. C’est une impression spéciale et particulière: appelée par l’immense désir, et consommée par Dieu sur les sommets de l’âme. C’est une étincelle suspendue par la main de Dieu, sur la cime de l’esprit. En tant qu’elle est créature, cette flamme peut être saisie et sentie; mais en tant qu’elle est divine, elle échappe à celui qu’elle touche, et produit le désir impatient. En cet état l’âme persiste dans l’unité, quant à sa hauteur propre; mais elle se précipite au dehors pour agir. Elle n’embrasse pas Dieu; car elle a une manière d’agir d’où la mesure n’est pas bannie. Elle a des lumières, des amours et des opérations de créature. C’est pourquoi elle agit et travaille et combat magnifiquement. Mais comme elle sent que l’ennemi est invincible, et que Dieu ne sera pas embrassé, elle promène sur le royaume de l’esprit un sublime regard, le regard du souvenir, cherchant ce qu’il faut corriger, modifier, ordonner. Elle envoie deux messagères dans ce royaume, la sagesse et l’agilité; celles-ci se lancent poussées par le doigt du Père et par la folie sacrée de l’âme. L’agilité se hâte, conformément à sa nature, et aux ordres du Seigneur, et au feu brûlant du contact divin. La raison, servante de la sagesse, explore et considère. Cependant elles marchent ensemble, ordonnent et gouvernent. Elles trouvent une grande absence de vertus, un grand espace vide, sans excellence et sans justice. La raison voit bien le mal, mais ne trouve pas le remède. C’est pourquoi les deux messagères reviennent à la source de l’unité, ouvrent leur cœur au sublime amour et se plaignent à lui; il est temps de goûter Dieu; car elles languissent et brûlent.
Sur le rapport qui lui est fait, l’amour, instruit de la misère qui règne dans le royaume, envoie ces deux filles au secours de ceux qui souffrent. Ce sont la miséricorde et la magnificence; la sagesse est leur compagne; l’agilité est leur servante. La sagesse ordonne tout, suivant la lumière et la justice. Mais l’amour jette les grâces à pleines mains, et sa sublime pitié tombe sur toute misère, et les pauvres et les indigents du royaume de l’esprit reçoivent les dons de la magnificence, et le royaume rentre dans la possession glorieuse de l’unité. Bienheureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde.
La miséricorde et le don de conseil sont unis. Ceux qui le possèdent font l’aumône à toutes les créatures, et, après avoir répandu la miséricorde sur toute douleur et toute souffrance, ils poursuivent la miséricorde elle-même dans le sein de Dieu; ils la poursuivent dans l’unité, jusqu’à ce que les forces leur manquent pour s’enfoncer plus avant.
SUBLIMITÉ DU DON DE CONSEIL
Celui qui veut posséder le don de conseil dans la plénitude de sa perfection doit viser à la ressemblance même de Dieu et ne pas se contenter d’une excellence inférieure. Il faut que, ravi par l’amour, il adhère à l’essence suressentielle. Ceux qui s’inclinent et s’abîment dans l’essence supersubstantielle, y trouveront la jouissance immense: ils recevront avec une joie immense la lumière simple dans la puissance de l’unité. Ceux qui vont dans ce lieu sacré, impénétrable à l’ennui terrestre, ne peuvent échapper aux mains du ravissement qui les plonge dans la lumière simple où ils s’éloignent d’eux-mêmes par la fuite sublime, très lointaine et sans retour. Et ils deviennent le trône où le Dieu des délices se repose avec le ciel entier. Ainsi, sans défaillance, nous aspirerons, la bouche ouverte, vers l’essence superessentielle. Mais toujours penchés sur le monde inférieur, par toute pratique, par toute vérité, par toute activité, par toute justice, nous dessinerons notre royaume intérieur à l’image et ressemblance du Seigneur Dieu. Mais un désir médiocre, qui ne vous suspendrait pas à l’essence divine, serait un cruel empêchement. Les gens du désir médiocre ne reçoivent pas le rayon; ils ne sont pas touchés par l’ignorance sublime, par l’ignorance essentielle des mesures humaines; ils subsistent en eux-mêmes. Ils font défaut à la lumière; ils n’aspirent pas, la bouche ouverte, vers le lieu où l’homme ne se connaît plus. C’est pourquoi les gens du désir médiocre ne sont pas dévorés sur terre par la gueule béante de la béatitude.
LE DON D’INTELLIGENCE
Quand l’homme a senti l’attrait intérieur du Père, quand il a été illuminé par le Fils et embrasé par le Saint-Esprit, il a conquis la ressemblance divine. Mais voici le moment de croître dans cette similitude. Vous avez beaucoup reçu: mais vous pouvez recevoir encore mille fois davantage. L’intelligence ne peut être illuminée au point de n’avoir plus à désirer de lumière, ni l’âme embrasée au point de n’avoir plus à désirer d’amour.
L’homme a été créé de rien. C’est pourquoi il poursuit ce rien, qui n’est nulle part, et, dans cette poursuite, il s’écoule si loin de lui-même, qu’il perd sa propre trace; plongé dans la simple essence de la Divinité, comme dans son fond propre, il s’en va mourir en Dieu. Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
Dieu adhère à son essence, dans la jouissance qui l’a d’elle-même, et contemple ce dont il jouit.
Dans notre jouissance, la lumière divine succombe, parmi les ténèbres sacrées de l’ignorance suressentielle. Mais dans la contemplation, la vision ne succombe pas. Notre contemplation et notre jouissance seront également éternelles.
Ceux qui sentent les défaillances de la lumière sont ceux-là mêmes qui se sont réfugiés, bienheureux et sublimes, dans la très vaste solitude de la Divinité, où le Seigneur se possède et jouit de son essence. C’est là que la lumière tombe en défaillance; car l’essence divine ignore la mesure humaine. Ceux-là sont les tabernacles du Seigneur, ensevelis en lui, et jouissant à jamais.
Cette mort n’est qu’un point de départ, d’où s’élance la vie contemplative, et voici le don de l’intelligence.
Dieu contemple éternellement son essence dont il jouit: mais, quand il confère à quelqu’un sa ressemblance, il lui prête l’_amour_, les impatiences de l’amour. Il donne la paix quand il s’unit.
La lumière par laquelle nous contemplons est immense; l’objet même de la contemplation est quelque chose de neutre et d’interminé; c’est l’abîme sans fond ni forme; c’est pourquoi ces deux choses ne peuvent être saisies l’une par l’autre. Mais le regard de la contemplation, perdu dans l’ignorance superessentielle, demeure sur la face glorieuse d’où la joie coule, sur la face de la très haute Majesté, non loin du ciel où le Père, à la lumière de sa sagesse, contemple son essence infinie et inépuisable.
Le plus grand des contemplateurs passés, présents et futurs, fut le Christ; je parle ici de son humanité, hypostatiquement unie à la personne du Fils. Mais je vous supplie de remarquer qu’il fut toujours au service des hommes, et que jamais sa vision ineffable et perpétuelle ne diminua sa charité et son activité extérieure. Car la sublimité du don d’intelligence consiste dans l’activité unie à la contemplation; c’est de là que procède la liberté.
Bienheureux les cœurs purs, parce qu’ils verront Dieu.
Oui, bienheureux, bienheureux ceux à qui se montre, parmi les labeurs de la vie, la nudité superessentielle, dans la contemplation sublime et déiforme.
LE DON DE SAGESSE
La sagesse est une saveur qui est goûtée sur la plus haute cime de l’esprit, et qui pénètre l’intelligence et la volonté, dans la mesure où celles-ci se recueillent, dans le lieu sublime où celle-là réside. Cette saveur immense et inépuisable part du fond de l’abîme intérieur, et s’en va gagnant vers le dehors, pénétrant les puissances de l’âme suivant leurs capacités respectives, et atteignant enfin le corps qu’elle ne refuse pas de toucher. Les autres sens, l’ouïe et la vue, par exemple, prennent leur joie au dehors; ils demandent leur nourriture aux grands spectacles de la création, et aux créatures que Dieu a mises au service de l’homme. La sagesse, au contraire, part du fond le plus intérieur. Au-dessus et au-dessous de l’esprit, elle le domine et le soutient. Au-dessus elle est incompréhensible. C’est une immensité qui réside dans une solitude. C’est le don du Saint-Esprit, et l’amour est insaisissable. Telle est l’amplitude du lieu dont je parle, sa largeur, son immensité, que, s’il vous apparaît, le ciel, la terre et tout ce qu’ils contiennent fondent à vos yeux, et on dirait le néant lui-même. Quant aux délices de cette saveur, elles sont partout: en haut, en bas, au dedans, au dehors. Elles découlent d’un lieu simple et immense, et le regard contemple cette simplicité. Ceci est le point de départ d’une contemplation plus haute. L’esprit sait parfaitement qu’il ne pourra saisir les délices incompréhensibles; car c’est à une lumière créée qu’il les cherche. Cependant sa joie est immense; car il se sent défaillir dans sa contemplation. Transformé par la lumière immense, il se tourne vers la béatitude incompréhensible, et, sans jamais la saisir, il tient de ce côté-là les deux yeux immobiles.
L’âme qui contemple à une lumière créée, et dans des mesures créées à la façon d’une créature, voit sortir des abîmes de la Divinité certaines espèces intellectuelles qui lui donnent lumière et joie; elle voit que celui qu’elle aime est immense en vérité et qu’aucune créature ne peut le concevoir, tel qu’il est en lui-même. Elle pense à sa sublimité, inaccessible à tout esprit, à sa simplicité, Α et Ω de toute multitude; à sa beauté, qui est l’unique splendeur du ciel et de la terre; à sa magnificence, à sa richesse. Elle contemple les espèces divines: vie, en qui tout vit; victoire, couronne, santé, paix, sécurité, béatitude, consolation, suavité, principe de joie, essence de joie. Voici que les paroles meurent et que les puissances de l’âme sont en défaut pour sentir. Récompense, après laquelle tous les vivants ont la bouche béante. Volupté trop infinie pour permettre à qui la connaît de supporter la vie sans elle. Feu qui brûle; puissance qui dompte; Divinité qui comble; éternité, bonté, munificence: amour, excellence, noblesse, pureté, fécondité, efficacité, vertu, pouvoir, sagesse, stabilité, fidélité, vérité, sainteté, chaleur, lumière, rassasiement, force; don qui surpasse les attitudes et les possibilités du désir et de l’espérance.
La créature éclairée contemple ces espèces intellectuelles; mais en tant qu’elles se laissent contempler, ces espèces-là sont des créatures, des ressemblances telles quelles, émergeant des abîmes de la Divinité. Mais les voici toutes qui se retournent vers le fond de l’abîme où elles ont leur Α et où elles ont leur Ω. Ici la contemplation tombe en défaillance; car elle approche du sanctuaire, où Dieu est simplement.
Dieu montre son royaume aux hommes illustrés dans la lumière de la grâce ou dans celle de la gloire. L’opération se fait plus haut que les sens, plus haut que la nature, plus haut que toute connaissance puisée dans les Écritures. Elle n’est pas contraire aux Écritures. Mais les Écritures ne l’ont pas racontée, et nulle créature ne peut raconter ses délices par une parole assez vivante pour dire ce que Dieu donne aux âmes brûlantes. O fruit et saveur de toute vertu! ô manne des anges et des bienheureux! Il en est qui font le bien, mais sans chaleur divine; ils ne connaissent pas la saveur. D’autres font le bien avec amour; mais l’éblouissement de Dieu est absent, et avec lui sa saveur. Pour la connaître, il faut que l’homme soit posé par la main de Dieu et établi sur la plus haute cime de son esprit, au centre sacré d’où rayonne la vie active, et où plane la contemplation ardente, adhérente, superessentielle... Amen! Amen! Amen! Amen!
L’amour divin infiniment actif pousse l’homme au dehors vers toute perfection extérieure et toute justice visible: mais en tant qu’il regarde au-dedans de lui-même; tourné vers son abîme, il est essentiel, et tout ce qui s’unit à lui est inondé par l’incompréhensible. Car il est le gouffre sans fond à qui les âmes éminentes adhèrent par la joie, et c’est en lui qu’elles s’engloutissent. Il est le soleil éblouissant qui darde sur la cime de l’âme, attirant le regard vers les choses éternelles. Il est la source vive, qui sort du fond et se donne au dehors, lancée par sept torrents. Et ceux qui le poursuivent dans l’abîme d’où il sort, coulent entraînés de clartés en clartés, et de délices en délices. Car, dans les feux de cette aurore, scintille la rosée des joies ineffables, et l’esprit fond dans la béatitude. Oh! Dieu jouit de lui-même immensément. Et son essence dit à la mesure: Je ne te connais pas.--Et, si elle le connaissait, la jouissance ne serait pas parfaite.
Le règne de Dieu apparaît à l’amour, au sein d’une lumière immense. Ceci se passe plus haut que la raison, au fond de l’âme qui est entrée dans l’unité superessentielle de Dieu. Ici l’homme reçoit trois dons, la lumière immense, l’amour incompréhensible et la jouissance divine. La lumière immense dont je parle ici est la source d’où coule toute lumière, dans la contemplation ou dans l’action. L’intelligence en est si avide qu’elle s’y plonge essentiellement, pour s’unir à elle-même. L’amour incompréhensible se répand dans tout le royaume de l’âme, suivant sa capacité de contenir, et l’âme fond dans l’ardeur simple. Quand la lumière et l’amour ont envahi et pénétré l’âme, celle-ci touche la fruition. Celle-ci est tellement immense que Dieu, les saints et les hommes sublimes sont dévorés au fond d’elle par une certaine ignorance, par une essentielle absence de mesure. Être plongé dans cet abîme, c’est la plus haute saveur de cette béatitude. L’homme qui est arrivé là est la joie de toutes les créatures.
Possédant son esprit, comme un roi son royaume, il saura se tourner vers le dehors et tendre la main à tous ses frères. Car il est à l’image de l’unité féconde, du Dieu en trois personnes qui arrive avec tous ses dons, quand la créature l’appelle en ses nécessités. Mais au sommet de son âme, il adhèrera essentiellement à Dieu, pour être transformé dans la clarté qui ne finit ni ne s’épuise. Les Personnes sont incessamment et éternellement plongées et absorbées dans l’abîme de l’essence, où la jouissance les inonde! Et cependant dans la nature infiniment féconde de la Divinité, la distinction des trois Personnes subsiste avec toutes leurs propriétés et toutes leurs opérations. Ainsi l’homme, frère dévoué à toute créature, résidera au sommet de son âme, entre l’essence et la puissance, entre la jouissance et l’activité, essentiellement adhérent à Dieu dans l’abîme de fruition, et dans la profondeur d’obscurité; car l’ombre sacrée n’est pas seulement la béatitude suprême des esprits; elle est la béatitude suprême de Dieu.
LIVRE HUITIÈME
LES DEUX CANTIQUES
CANTIQUE