Rose Perrin

Part 9

Chapter 93,920 wordsPublic domain

Au moment de commencer, elle songe:

«A quoi bon continuer la comédie que j’ai inventée? Nous sommes fiancés dans l’esprit de nos parents. Pourquoi ne pas signer de mon nom?»

Elle hésitait, partagée entre deux partis: l’un, qu’il faudrait bien que la mystification prît fin; l’autre, que du moment où elle se serait dévoilée, il faudrait renoncer à la liberté de leur correspondance, au plaisir de tout dire sous un nom emprunté, et c’était justement cette liberté qui en faisait le charme; il faudrait retomber dans la banalité des formules convenues; et elle pensa que, dès lors, elle n’aurait plus aucun goût à écrire.

Ce fut cette idée qui la décida. D’ailleurs, que faisait-elle de mal? De toute façon, Hubert deviendrait son fiancé, peut-être son mari, avant la fin de la guerre...

Mari... fiancé?

Elle essaya de se représenter Hubert de Louvigny tel qu’il devait être aujourd’hui d’après le souvenir qu’elle en avait gardé, mais la bonne figure ronde et rieuse de l’ancien étudiant ne lui inspirait rien...

Soudain Diane rougit violemment.

Un autre visage aux traits mélancoliques, aux yeux profonds et graves, se dressait devant elle.

Elle revoyait ce regard douloureux, résigné, qu’une glace lui avait renvoyé, le regard qui lui avait appris qu’elle était aimée comme elle désirait l’être.

--Je rêve! fit-elle à mi-voix en secouant ses épaules, c’est absurde de penser à lui!

Écrivons à Hubert.

Elle écrivit rapidement:

«Voici plus de deux mois, mon cher correspondant, que j’attends de vos nouvelles et ne vois rien venir.

«C’est moi qui viens vous demander si vous vous souvenez encore de Rose Perrin et si vous avez l’intention de reprendre notre correspondance interrompue.

«Vous remarquerez par le timbre de ma lettre datée de la Sarthe que j’ai quitté Paris: cela ne m’empêchera pas de recevoir vos réponses à la même adresse que précédemment; une amie se chargera d’en faire l’envoi.»--(L’amie en question était celle de Rose, Mlle Lancelot.)

«Êtes-vous curieux de savoir ce que je fais dans ce pays et ce que je vois autour de moi?

«Je vais vous le décrire:

«D’abord l’endroit, un pays ravissant en plein bois, ni ville, ni village, pas même un hameau, une maison isolée au milieu de grands arbres; cette maison même n’est qu’un chalet rustique.

«Une vigne vierge et des clématites le recouvrent en partie d’un côté, de l’autre il disparaît sous les roses grimpantes. Tout autour c’est la forêt, sans fleurs, rien que des arbres, chênes, sapins, et des taillis profonds où les pas des promeneurs font lever des lièvres et des biches.

«A cent mètres environ du chalet, on aperçoit le toit de tuiles rouges d’une ferme basse et longue.

«D’ici, j’entends l’aboi des chiens, les cris des enfants, et les roucoulements des pigeons, au matin, le chant du coq. Cela met un peu d’animation dans mon coin perdu toujours plein de silence: c’est un véritable ermitage.

«Et voici la salle où je vous écris.

«Elle est grande et claire étant percée de quatre fenêtres dont deux regardent sur une éclaircie qui domine la vallée et les autres donnent sur une longue allée de sapins.

«Seul le crissement sur le sol des aiguilles de pin avertit de la venue des rares visiteurs de mon ermitage.

«C’est au milieu de cette paix profonde que mes jours se passent, non dans l’oisiveté, car je suis devenue très active; vous allez en juger:

«Je dois inscrire les piles de linge qui entrent et qui sortent, les bandes de pansement fabriquées par nos ouvrières et les vêtements d’enfants qui prennent le chemin de la ferme pour servir à tout un petit peuple remuant et gai.

«Vous l’avez deviné, cher monsieur, l’endroit où travaille Rose Perrin est un ouvroir; c’est là que, du matin au soir, je vais et viens de mon bureau à la table chargée de linge, et, de là, aux chambres des blessés convalescents que nous soignons et guérissons au bon air de ces bois.

«Vous me disiez l’hiver dernier: «Occupez-vous, chassez l’ennui par tous les moyens!» Vous le voyez; je suis votre conseil; je ne connais plus l’ennui et je m’en trouve bien. Ici, où je me sais utile, je me sens très heureuse; une grande sérénité, une paix profonde m’enveloppent si doucement que je me laisse vivre, oubliant de compter les jours... Ma vie est transformée et je me sens l’âme légère comme elle ne l’a jamais été.

«Est-ce donc que, pour être heureux, il ne faut point vivre pour soi?

«Je me reproche quelquefois mon heureuse quiétude en pensant à tout ce qui souffre sur terre en ce moment.

«J’en ai eu un exemple sous les yeux dernièrement, en visitant un hôpital où l’on soignait d’horribles blessures...

«Ce jour-là, j’ai compris bien des choses et je me suis promis de ne jamais laisser passer une souffrance près de moi sans essayer de la soulager...

«Faut-il vous compter au nombre de ceux-là, monsieur le lieutenant? Êtes-vous encore souffrant, blessé au moral ou au physique?

«Si ce n’est qu’au moral et si les lettres de votre petite amie peuvent être un soulagement à votre mal, rendez-lui confidence pour confidence.

«J’attends de vous une longue lettre qui resserrera le pacte d’amitié auquel reste toujours fidèle

«Votre amie Rose.»

Mademoiselle Rose Perrin,

183, rue de Longchamp, Paris.

(Faire suivre.)

«Mademoiselle Perrin,

«C’est mon camarade Plisson, Victor, qui est bien anxieux à cause qu’il ne reçoit rien de vous.

«Il dit comme ça qu’il n’y tient plus et que si il avait encore la jambe qu’on lui a coupée, il ne resterait pas un jour de plus à l’hôpital; il dit qu’il irait vous demander si c’est que vous l’avez remplacé comme promis parce que vous auriez honte d’un mari avec une jambe de bois.

«Ça, alors, ça serait mal! (Ce que je vous dis là, c’est de mon cru!)

«Il se fait du mauvais sang rapport à vous que ça fait peine à voir et que ça lui donne la température, que dit M. le major.

«Les autres demoiselles lui ont toutes écrit des petits mots bien aimables, et même qu’elles ont été jusqu’à envoyer des petits paquets, dont des cigarettes qu’on a fumées ensemble en causant de vous... Victor ne sait plus causer que de vous, mademoiselle Perrin; il en devient «rasoir». Quant aux lettres de ces demoiselles, c’est moi qui les lis; Victor veut pas même les voir puisqu’il dit comme ça qu’il n’y en a qu’une qui compte pour lui et que c’est celle-là qui ne dit rien.

«Allons, mademoiselle Perrin, un bon mouvement. Faut pas lui en vouloir de sa jambe, quoi! C’est pour le pays qu’il l’a laissée, pas vrai?

«Je ne sais pas vous arranger ça comme il faudrait, mais je me comprends et je pense que vous me comprenez pareillement, parce que, comme dit Victor, vous êtes fine comme une mouche et rusée comme une ablette!

«A part ça, rien de nouveau à vous dire, excepté que Victor a été cité à l’ordre de l’armée et qu’il aura une palme sur sa croix.

«Bien le bonjour, mademoiselle Perrin, de votre respectueux

«Caporal LANDIN JOSEPH.»

C’est un clair matin à l’ouvroir, où les ouvrières diligentes bavardent en travaillant, car à la Biche-au-Bois, la gaieté est de rigueur.

Seule, Rose Perrin fait exception.

Les lèvres serrées, elle n’ouvre plus la bouche, que pour les monosyllabes indispensables.

C’est un deuil général à la Biche-au-Bois où on l’entendait rire si souvent quand ce n’était pas le son de sa petite voix aigrelette lançant le refrain du _Temps des cerises_. Mais Rose s’entête dans son chagrin farouche et repousse toute idée de pardon.

La sœur des Anges, qui est douée d’une nature douce et tendre, s’intéresse vivement à cette triste aventure.

On l’entend dire et répéter:

--C’est à croire qu’elle n’a pas de cœur!

Une jambe coupée, la croix de guerre, la fièvre, le désespoir, que lui faut-il de plus pour la toucher?

Mademoiselle Rose, le bon Dieu se lassera de vous, à cause de votre dureté! Songez qu’il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui...

--C’est facile, ma sœur, répond la coupable, de parler de choses qu’on ne peut pas comprendre, surtout quand «on» ne sait pas ce qu’«on» ferait à la place des autres...

Sœur des Anges rougit très fort, mais, en baissant sa cornette sur la grosse chemise qu’elle reprise, elle ne peut empêcher un sourire fin de voltiger autour de sa bouche un peu grande, aussi bien faite pour le rire que pour la prière.

Le fin sourire signifie:

«Oh! si, je sais bien ce que je ferais à votre place. J’accueillerais le pécheur repentant, le pécheur douloureux, mutilé pour la France, et je lui ouvrirais les portes du ciel!»

Mais Rose n’admet pas qu’on parle de pardon quand la confiance est enterrée à jamais!

Cependant, bien que toute sa jolie gaieté se soit enfouie sous un voile de deuil, la petite lingère n’en accomplit pas moins sa tâche d’abeille industrieuse et ponctuelle.

On dirait même qu’elle redouble de zèle à tirer l’aiguille, à soigner les malades ou à guider les pas des convalescents qui regagnent en petits soins prévenants ce qu’ils ont perdu en gaieté.

Et c’est toujours la compagnie de Rose qu’ils préfèrent à celle de Mlle de Trivières, qui leur en impose, ou de la sœur des Anges, qui les sermonne.

Quelques jours plus tard, Rose s’en va à la recherche de mademoiselle, qu’elle trouve assise sur son banc, à l’abri du gros chêne.

--Mademoiselle, deux lettres pour vous: une à mon nom, mais je crois que c’est le monsieur officier; et une autre...

--Eh! bien, Rose, allez-vous mieux?

C’est du moral que s’informe Mlle de Trivières car, pour le physique, Dieu merci, il n’en est plus question.

--Non, mademoiselle, c’est pire...

--Vous savez que nous avons demain la visite des personnes qui sont au château. Avez-vous veillé à ce que tout soit prêt?

--Oui, mademoiselle. Tous les malades ont des draps propres, et les enfants des tabliers neufs. On a nettoyé partout, les vitres sont lavées, les parquets cirés. Sœur des Anges mettra des fleurs dans les vases et même elle a fait une guirlande en papier rose plissé pour mettre autour de la sainte Vierge... On ne peut rien faire de plus...

--Non, vraiment, acquiesce Diane avec un petit sourire. Allez, Rose, c’est bien.

L’ouvrière s’éloigne sans bruit dans l’allée et Diane, en la suivant des yeux, pense à sa triste figure et songe:

«Pourquoi souhaiter connaître l’amour puisqu’il est une cause de souffrance?...

«Mais, voyons ce que dit Hubert?...»

Encore ce visage troublant, ces yeux profonds et tristes, qui s’interposent entre son regard et l’écriture serrée où elle retrouve un souvenir.

Non pas celui d’anciennes lettres, mais d’une simple carte de visite avec deux lignes d’adieu...

Elle s’empresse de lire pour chasser la vision:

«MON AMIE ROSE,

«Vous permettez n’est-ce pas que je reprenne l’appellation familière qu’autorise le pacte d’amitié dont vous voulez bien vous souvenir et que vous me rappelez si gentiment?

«Je ne sais comment vous exprimer tout le plaisir que j’en ai ressenti!

«Moi non plus, je n’ai point oublié notre traité d’alliance et j’y suis resté fidèle.

«Jugez-en:

«Étant à Paris en congé de convalescence, je n’ai pas cherché une seule fois à me rapprocher de vous... Je vous l’avais promis...

«Bien qu’il m’eût été facile de me renseigner, je ne l’ai même pas tenté: un officier n’a qu’une parole!--Mais j’avoue, pour diminuer mon mérite, que Paris n’était pas le cadre où j’eusse voulu vous connaître si j’en avais eu le choix.

«Si j’avais pu choisir, j’aurais voulu vous voir dans le milieu rustique et champêtre que vous me dépeignez, tout occupée à vos simples devoirs, allant et venant, des enfants aux malades, des blessés à l’ouvroir, un sourire aux lèvres et l’âme légère!

«Ah! petite amie, pourquoi existe-t-il des femmes si différentes?... de splendides lis de serre chaude fiers, purs et superbes, mais qui savent à peine se pencher sur la misère humaine et que les émotions communes aux autres femmes semblent ne devoir jamais atteindre!

«Vous êtes, vous, douce amie, la rose des baies au charme discret. Votre grâce délicate n’attire pas les regards et ne recherche aucune louange.

«Lorsque vous faites le bien ce doit être comme une émanation naturelle de votre cœur: le doux parfum de la fleur!

«Que Dieu me garde des beaux lis fiers, et me conserve votre amitié, Rose!

«Nous sommes auprès d’un misérable village dont il ne reste guère que le souvenir, quelques caves et beaucoup de rats, des souris aussi, très jolies, que nous avons apprivoisées.

«Deux ou trois plus familières regardent courir ma plume de leurs petits yeux brillants où je veux voir une vague lueur d’intérêt.

«On se sent là si seul, si séparé du monde civilisé; le mauvais temps porte aux humeurs noires; il fallait la lettre de mon amie Rose pour secouer la vague de tristesse qui fait comme la pluie et s’insinue lentement...

«Ah! quand le temps de l’action viendra-t-il! Quand le grand souffle du combat viendra-t-il balayer les torpeurs de l’attente!...

«Alors il n’y aura plus de place pour le regret de ce que la vie aurait pu être, ni pour l’amertume des espoirs impossibles... Donner sa vie pour une belle cause, la sacrifier au plus grand et au plus pur amour, n’être enflammé que de la seule passion qui devrait faire battre le cœur d’un soldat: après l’amour divin, celui de la Patrie!

«Douce amie, puisque vous m’avez promis de prier pour moi, tâchez d’obtenir du Ciel ces faveurs...

«Je me reproche d’avoir peut-être assombri de ma tristesse votre «âme légère». Vous m’avez dit un jour que vous étiez patiente. N’ai-je pas abusé aujourd’hui?

«Toujours votre respectueux et dévoué,

«H. de L.»

Le charmant garçon, se dit Diane en refermant sa lettre. Qu’est-ce qui peut le rendre triste?...

... Je me demande si «l’autre» saurait écrire comme lui?...

Mlle de Trivières aperçoit l’autre lettre où son adresse est tracée d’une écriture féminine, correcte, inconnue.

Elle décachète et lit:

Mlle de Trivières

La Biche-au-Bois

par Bonnétable (Sarthe).

«Mademoiselle,

«Je me permets de m’adresser directement à vous à l’instigation d’un soldat mutilé dont j’ai reçu la visite et qui me charge de vous supplier de vouloir bien vous intéresser à lui.

«Le pauvre garçon a payé largement sa dette à la patrie, ayant perdu une jambe en Champagne.

«Réformé, il est rentré chez sa mère, brave concierge du quartier Montmartre et cherche actuellement un emploi afin de la décharger de son entretien. Mais cette question n’est pas celle qui lui tient le plus à cœur.

«Cet ancien soldat se recommande à vous, mademoiselle, connaissant l’influence que vous possédez sur la jeune fille avec laquelle il était fiancé.

«Elle se nomme Rose Perrin, et elle est à votre service en qualité de lingère... Vous avez eu la grande bonté de vous intéresser à sa santé.

«Rose, qui avait gardé jusqu’en ces derniers temps une correspondance régulière avec ce jeune homme, a cessé complètement de lui écrire depuis qu’il a été blessé.

«Ainsi que je l’ai affirmé au pauvre garçon désespéré de son abandon, je ne puis croire que la cause en soit sa mutilation si digne de pitié.

«Cette petite ouvrière était remplie de cœur, elle n’est point de celles qui reviennent sur leur parole pour un semblable motif, cependant j’avoue que je ne comprends rien moi-même à son silence obstiné, et j’ai promis au fiancé malheureux d’obtenir, mademoiselle, votre intervention en sa faveur.

«Je connais assez votre bonté compatissante dont j’ai eu la preuve par l’intérêt que vous avez témoigné à mes pauvres blessés, pour être assurée que vous n’hésiterez pas à confesser Rose et peut-être à la faire revenir à de meilleurs sentiments envers le malheureux à qui elle s’était promise.

«Recevez de nouveau, mademoiselle, l’expression de ma sincère gratitude, et les sentiments tout dévoués de

«MARIE LANCELOT,

«189, avenue de Longchamp, Paris.»

«Voici une commission peu facile», pense Diane.

Elle réfléchit longuement, et, tout à coup, un sourire éclaire son visage.

Elle se lève et se dirige vers le chalet.

--Ah! petite obstinée, pense-t-elle, nous verrons qui aura le dernier mot!

Bien seule dans l’ouvroir--il va être six heures et demie: c’est l’heure du repos du soir. Diane s’asseoit devant son bureau et trace ces lignes:

«MADEMOISELLE,

«Je reçois à l’instant votre lettre et voici la solution à laquelle je me suis arrêtée comme étant la plus pratique et comme celle qui doit donner le meilleur résultat.

«Je n’ai pas confessé Rose qui s’obstine dans une idée fixe.

«Je pense que mon intervention serait inutile et j’estime que si quelqu’un est mieux qualifié que tout autre pour plaider sa cause ce ne peut être que le coupable lui-même--coupable d’avoir eu quatorze marraines! Tel est son crime.

«J’ai décidé que M. Plisson prendrait le train pour Bonnétable au jour le plus proche et viendrait en personne présenter ses excuses et obtenir son pardon.

«A en juger d’après certains indices, je ne crois pas que ce soit une chose impossible.

«Il pourra même passer plusieurs jours à la Biche-au-Bois--si tout s’arrange comme je le pense--et, si le pays lui convient, y rester en qualité de gardien.

«L’emploi manque encore de titulaire.

«Je cherchais justement un homme honnête et, de préférence, un mutilé de la guerre.

«Nous fixerons ultérieurement ses appointements.

«Vous trouverez ci-inclus, mademoiselle, deux billets de cent francs.

«Je vous prie de vouloir bien en donner un à Plisson pour le défrayer de ses frais de voyage et de garder le second que vous emploierez à des douceurs pour vos blessés.

«Recevez, mademoiselle, l’expression de mes sentiments distingués.

«D. DE TRIVIÈRES.»

Diane finit d’écrire les derniers mots quand la petite sœur des Anges entre sur la pointe des pieds portant très haut, avec une infinie précaution, une superbe guirlande de papier... La sœur s’approche de la cheminée où elle dispose son œuvre avec art, puis recule de deux pas pour juger de l’effet, et enfin tourne sa cornette du côté du bureau, où elle rencontre le regard de Mlle de Trivières.

--C’est joli? mademoiselle, demande la sœur en rougissant.

--Très joli, répond Diane, retenant un sourire.

Les roses de papier luttent de couleur avec les joues de la sœur des Anges, mais c’est à leur désavantage.

--Ma sœur, dit Diane en faisant un signe, venez ici, je vais vous dire un secret.

Sœur des Anges palpite rien qu’à l’idée d’apprendre le secret, mais sa joie et son enthousiasme débordent quand elle le sait et elle s’écrie en battant des mains comme une enfant.

--Oh! Mademoiselle, la bonne idée! Cette fois, si l’endurcie résiste, il n’y aura plus qu’à l’abandonner à la divine Miséricorde.

--Elle ne résistera pas, ma sœur. Maintenant vous seriez bien aimable d’aller dire à la ferme qu’on attelle les poneys, je vais être en retard pour le dîner et je n’aurai pas le temps de changer de robe.

Cinq minutes plus tard, Mlle de Trivières, emportant sa lettre, franchit la distance qui la sépare du village d’abord, où elle s’arrête devant la poste, puis du château.

Elle accélère le pas vif des poneys en franchissant la grille, car elle entend résonner les premiers coups de la cloche du dîner; elle sait qu’on attend des invités.

CHAPITRE V

Diane entra dans le grand salon au moment où Mme de Trivières prenait le bras de sir Richardson pour passer à la salle à manger.

La marquise jeta à sa fille un regard de reproche et dit cependant avec un sourire aimable à l’Américain qui saluait:

--Vous connaissiez ma fille, je crois?

Sir Richardson répondit avec un fort accent et en cherchant ses mots:

--J’ai eu l’honneur, chère Mrs Stevens, un long temps avant d’être présenté, et quand on a eu le plaisir de voir mademoiselle une fois... on n’oublie pas!

Diane sourit en réponse au compliment, puis salua au passage Mrs Richardson qui suivait au bras du comte de Voylans.

Il y avait en tout une douzaine de convives, y compris les hôtes du château.

Les invités du cru étaient deux vieux ménages, voisins de campagne, plus deux officiers venus à cheval du cantonnement de Bonnétable.

Diane s’excusa de son retard sur ses nombreuses occupations, et la baronne de Rivoire, qui s’intéressait aux œuvres de bienfaisance du pays, s’informa des progrès en cours à la Biche-au-Bois.

Elle manifesta son admiration de ce que la jeune fille avait su créer avec ses seules ressources.

Sir Richardson écoutait attentivement.

Très grand ami de la France, l’Américain s’y était fixé depuis qu’ayant cédé la direction de ses immenses affaires à son fils unique, il s’était trouvé libre de suivre ses goûts.

Depuis la guerre, il avait largement contribué aux œuvres fondées par ses compatriotes pour venir en aide à la France.

Et, sans embarras, sans faste, saisissant les occasions qui s’offraient ou les faisant naître, sir Reginald Richardson répandait l’or à pleines mains et soulageait des misères sans nombre.

L’initiative de cette belle jeune fille dont la haute taille gracieuse, les manières libres, le ferme et droit regard, lui rappelaient les façons de ses compatriotes, lui plut. Il admira la volonté, l’esprit d’organisation qui avaient su créer une œuvre avec des ressources limitées.

--Splendide fille, pensait sir Reginald en regardant Diane; grand nom, caractère, énergie, beauté et de la race! By Jove! tout à fait la femme désirable pour mon Joe. Il serait fier de présenter à New-York cette fille de marquise... Attention!... Il faut voir.

Il se ménagea dans la soirée un tête à tête avec la jeune fille, sous prétexte de faire un tour au bord du bassin où les cygnes, leur long col replié sous la neige de l’aile, dormaient au clair de lune.

Sir Reginald n’était pas sensible à la beauté des cygnes ni à celle du clair de lune, mais il l’était beaucoup aux attraits de la charmante fille en robe blanche qui marchait à son côté!

Leur conversation avait pris un tour général sur les mérites respectifs des deux pays amis. Sir Richardson s’étendit aussi sur ceux de son fils.

--Joe Richardson sera un rude combattant.

Un bon garçon, mon Joe, vous savez: du cœur, de la tête, du jarret et une bonne poigne!...

Un garçon qui rendra une femme heureuse!

Diane écoutait distraitement.

Soudain, l’Américain dit sans transition:

--Je désire, miss Diana, je désire vivement visiter le sanatorium, l’école des enfants, l’ouvroir.

Je suis curieux de cette Biche dans les bois dont vous avez entretenu vous-même à table avec la forte dame en noir.

--Dès demain, sir Reginald, nous nous proposons de vous emmener là-bas si toutefois ce n’est pas un ennui pour vous?

--Tout à fait le contraire, miss Diana.

--A côté des œuvres dont vous vous occupez, c’est si peu de chose! Un simple chalet dans les bois avec quelques malades, une cour de ferme où jouent des enfants... Ce n’est rien!

Je rêverais, moi aussi, de plus grandes choses...

--Il ne faut pas rêver, miss, il faut agir.

Sur cette parole laconique, sir Reginald jeta son cigare et ils rentrèrent au salon.

Après la soirée, quand ils furent rentrés dans leur appartement, sir Reginald dit à sa femme:

--Jessie, jolly girl, je pense bientôt vous faire une surprise.

--Agréable, cher?

--Certainement, puisque c’est une surprise pour vous. _A very pleasant one!_

--Oh! dites?

--Non, c’est encore trop tôt. Attendez!

--_All right, dear!_

Mrs Richardson passa dans le cabinet de toilette et son mari, s’asseyant devant une table Empire destinée à cet effet, écrivit le brouillon d’un télégramme qui devait être câblé le lendemain à New-York.

C’était sa manière habituelle de correspondre.

«Monsieur Joe Richardson,

«278, 5th Avenue, New-York.

(Nous traduisons.)

«Cher fils, laissez les affaires à Smith. Partez par le prochain paquebot. Venez en France.

«Trouvé pour vous splendide fiancée, grand nom, petite fortune, tout à fait la chose pour vous. Je vous attends château de Vauclair, Bonnétable (Sarthe). Vous oublierez miss Smith; celle-ci est préférable, mais il faut conquérir.

«_Affectionately yours._

«R. RICHARDSON.»

--A partir de demain, je regarde avec attention dans le _Herald_ les noms des navires torpillés.