Part 8
--Je vais passer sans le regarder... voici la boîte, donnez-lui tout ce qui reste et dites-lui... dites-lui qu’il a grand tort d’être honteux... Plus leurs blessures sont hideuses, plus elles sont belles, et plus ils ont le droit d’en être fiers...
Hervé sourit pour toute réponse et se dirigea vers le lit de son camarade.
Lorsqu’il rejoignit la jeune fille un moment après, il lui dit d’un ton d’émotion contenue:
--Il vous est très reconnaissant, mademoiselle; il vous remercie: il est très ému... très touché...
Et elle comprit, au regard qui accompagnait ces paroles, que le lieutenant se les appropriait et que c’était lui qui venait de dire:
«Je suis très ému... très touché!...»
Elle rougit en détournant la tête et s’empressa de se joindre à son frère qui remerciait le major de son aimable accueil.
Ils remontèrent tous ensemble dans l’auto qui les ramena avenue Malakoff.
Mais Jacques alimenta presque à lui seul la conversation; ses compagnons de route, et surtout Diane, paraissaient absorbés par leurs réflexions.
--Eh bien, Diane, fit-il enfin, à quoi penses-tu? Tu gardes pour toi seule tes impressions. Tu sais que je t’ai trouvée rudement «chic» tout à l’heure dans la dernière salle. Demande à M. de Kéravan. J’ai vu que le major s’attendait à te voir piquer une crise de nerfs comme l’auraient fait neuf femmes sur dix.
--Je crois que tu te trompes, répondit-elle. Si les femmes n’apprennent pas pendant cette guerre à dompter leurs nerfs, quand le feront-elles?
Si Mme de Trivières avait entendu la réponse de sa fille, elle se serait demandé avec stupeur comment Diane avait pu changer à ce point...
Cette dernière ajouta comme pour mieux faire saisir sa pensée sous la forme d’une comparaison:
--Tu te souviens lorsque mon amie Lucie est partie à Salonique pour soigner les blessés? J’ai dit--et nous étions tous du même avis--j’ai dit que c’était une folie, un suicide!
--Oui, je me souviens.
--Eh bien! aujourd’hui, je comprends son héroïsme et je l’approuve! Tant que l’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné.
--Bon, s’écria Jacques, stupéfait. Tu ne vas pas nous faire le tour de t’enrôler pour Salonique! Mon cher lieutenant, vous avez bien réussi en menant ma sœur voir des blessés!
Diane reprit en souriant:
--Je remercie M. de Kéravan qui m’a procuré ce matin l’une des meilleures émotions que j’aie ressenties de ma vie... et des plus douces.
Hervé salua en balbutiant quelques mots, et Diane reporta son regard sur le paysage mouvant qui filait à la portière.
Elle continuait de poursuivre sa pensée intérieure.
Le lieutenant, assis auprès de la jeune fille, ne voyait d’elle que son profil perdu, nettement découpé sur la glace.
Il lui parut que le beau sphinx venait de soulever les voiles qui dérobaient à la vue ses secrètes pensées et qu’il les refermait à nouveau.
Au moment de la séparation, au seuil de la maison, Jacques pria son ami de venir encore passer quelques soirées avec eux avant son départ.
Mais Kéravan, alléguant son désir de passer auprès de son aïeule les dernières soirées, s’excusa.
Du reste, il allait être obligé de retourner en Bretagne, où il irait ramener son cheval, et il profiterait de cette circonstance pour jeter sur son domaine le coup d’œil du propriétaire.
--Lieutenant, s’écria Jacques de Trivières, désolé, vous n’allez pas partir comme cela, sans nous donner encore un jour! Faisons demain la grande promenade dont nous avions parlé, dans la vallée de Chevreuse. Ma sœur et moi ne la connaissons pas et nous aurons bien plus de plaisir à y aller avec vous.
Hervé hésitait.
Il attendait un mot de la jeune fille avant d’accepter.
--Je désire beaucoup, dit Diane, connaître cet endroit que vous dites si joli. S’il fait beau demain, voulez-vous pour la dernière fois nous servir de guide?
Il s’inclina.
--Je serai trop heureux, mademoiselle, de vous satisfaire. Mais vous ne pouvez entreprendre une excursion aussi longue en un seul jour. Si vous voulez bien me confier vos chevaux avec votre jeune domestique, je les conduirai à Versailles où ils passeront la nuit, et vous les y trouverez demain. Nous pourrons prendre un train de bonne heure pour Versailles, cela raccourcira de beaucoup la distance.
--C’est une excellente idée, approuva Jacques, demain soir, nous dînerons aux Réservoirs et nous pourrons prendre encore le chemin de fer pour rentrer... Qu’en pensez-vous?
Firmin ramènera nos chevaux après-demain.
--Mais, objecta Diane en regardant l’officier, cela vous privera d’une des soirées que vous vouliez réserver à madame votre grand’mère.
--Le sacrifice sera compensé par le plaisir de la passer avec vous.
La matinée du lendemain se leva dans un réseau de brumes bleuâtres qui promettaient une éclatante journée de printemps.
En débarquant à la gare des Chantiers vers neuf heures, la première personne que virent les jeunes de Trivières fut le lieutenant, leur ami, qui les avait précédés.
Leur domestique tenait les chevaux en main à l’extérieur des grilles.
Diane avait passé un long cache-poussière par-dessus son costume de cheval, elle s’en débarrassa et sauta en selle à la porte de la gare.
Sous les allées ombreuses et ensuite à travers bois, ils prirent la route des Vaux de Cernay.
Tous trois, enchantés de la lumineuse journée de printemps, de leur jeunesse, de leur sympathie réciproque, bavardaient et riaient à qui mieux mieux.
Pour l’officier, c’étaient les dernières heures de répit avant la séparation définitive...
Il ne se lassait pas d’entendre la jeune fille.
Heureuse comme une pensionnaire à qui on a mis la bride sur le cou, celle-ci montrait une animation inusitée. Les cheveux au vent, les yeux brillants, Hervé lui répondait avec le même entrain décidé à jouir de l’heureux temps, si court, qu’il ne retrouverait sans doute jamais.
Vers onze heures, ils arrivaient en vue du petit restaurant de la mère Hippolyte où M. de Kéravan avait promis qu’on trouverait un bon déjeuner.
--Le service ne ressemblera guère à celui des Réservoirs, mais la cuisine vous dédommagera.
Cette brave femme vous aura bientôt confectionné une gibelotte de lapin exquise et une fricassée de poulet dont elle a la réputation.
Mlle de Trivières était décidée à trouver tout bon et agréable, même la serviette de grosse toile qui remplaçait la nappe, les assiettes de faïence blanches et bleues enluminées de naïfs personnages, les couverts d’étain frottés et reluisants, et les deux roses trempées dans un verre, au milieu de la table étroite; tout, jusqu’à la petite servante aux joues rubicondes et aux mains maladroites qui tournait autour d’eux.
Ils déjeunèrent devant une fenêtre large ouverte sur le jardinet qui rappelait la guinguette des environs de Paris avec sa tonnelle ronde au fond et ses berceaux de verdure.
Tonnelle et berceaux étaient heureusement vides. Ils ne se remplissaient que le dimanche.
Au delà du petit mur qui encerclait le jardin, la vue s’étendait sur l’admirable vallée. Au premier plan le village de Vaux, dont les maisons groupées pittoresquement entouraient le clocher.
Ce fut un gai déjeuner rempli d’incidents imprévus. Des poules entrant sans façon pour venir picorer les miettes sur la robe de Diane; un papillon que Jacques réussit à attraper et piquer malgré les protestations de sa sœur. Puis, la mère Hippolyte en personne sortant de sa cuisine entre chaque service, s’essuyant les doigts à son tablier bleu pour venir quêter quelques compliments sur sa cuisine.
--Eh ben, mon officier? et vous, madame, et vous le p’tit jeune homme? Qu’est-ce que vous en dites de mon lapin sauté? hein?
On irait loin pour manger le pareil!
Et mon p’tit vin blanc? Y s’laisse boire!
Allez! faut pas vous gêner! Il n’est point méchant. Y en a d’autre à la cave...
Marie, tu remonteras deux bouteilles... du bon, tu sais, les militaires, faut pas les attraper...
Allons, s’pèce d’engourdie! R’mue-toi, et pus vite que ça!... Excusez, messieurs, madame; à c’t’ âge-là, ça n’a que l’amour en tête! Ah! jeunesse!
Avec des clins d’œil rieur du côté des jeunes gens, la mère Hippolyte repartait à petits pas, toute sa forte poitrine secouée de rires et répétant:
--Ah! c’te jeunesse! Toutes les mêmes! Allez, allez! ça y passera avant que ça me r’prenne!
Le repas terminé par un café exécrable, Jacques sortit afin de faire seller les chevaux pendant que sa sœur s’apprêtait.
Debout devant la glace pendue au-dessus de la cheminée, Diane, les bras levés, remettait son chapeau et son voile.
De loin, Hervé suivait ses mouvements. Il s’avisa que la jeune fille avait laissé ses gants et sa cravache sur une chaise à l’entrée de la salle; il alla les prendre.
De l’endroit où elle était, Diane suivait ses mouvements dans la glace tout en continuant à causer.
Elle le vit revenir vers elle, lentement, en retournant les gants entre ses doigts avec délicatesse, puis... (Était-ce pour sentir l’odeur dont ils étaient parfumés?) il les porta très vite à sa bouche en lui jetant un regard furtif et il s’approcha...
Diane avait saisi le geste étrange; cependant elle ne se retourna pas et dit d’une voix tranquille, continuant la conversation du dessert:
--Vous ne voyez pas le moyen de renvoyer votre Farfadet en Bretagne sans y aller vous-même?
--Cela serait possible; mais, de toutes façons, il est préférable que j’y aille moi-même. J’ai plusieurs affaires à régler avec mes fermiers.
Il ajouta plus bas, avec un accent pénétré:
--Oui, cette promenade est la dernière que je fais avec vous...
Ayant pris ses gants, elle les boutonna lentement, toujours tournée vers la glace.
Elle eut l’idée d’y jeter un coup d’œil.
Elle rencontra alors le regard de Kéravan fixé sur elle avec une intense et douloureuse expression. Regret, douleur, tendresse... Il y avait tout cela! A cette minute, Diane se sentit pénétrée de la conviction absolue qu’il l’aimait... comme elle avait longtemps désespéré d’être aimée...
Puis, une réflexion traversa son esprit:
«Il m’aime, mais il n’osera jamais me le dire.»
Elle se retourna très calme, puis, prenant sa cravache:
--Venez, dit-elle. J’entends les chevaux; ils doivent être prêts.
A plusieurs reprises, pendant le cours de l’après-midi, Jacques remarqua que sa sœur avait des distractions; elle ne parlait plus avec sa gaieté légère du matin, ou bien elle arrêtait souvent ses yeux sur leur compagnon et l’examinait avec attention.
Le lieutenant devait faire effort sur lui-même pour soutenir la conversation au diapason du matin; mais, à mesure que les heures passaient, sa mélancolie naturelle reprenait le dessus.
Somme toute, cette belle partie, commencée avec un joyeux entrain, s’acheva dans une impression de tristesse à laquelle le prochain départ de l’officier pouvait servir de prétexte.
Ils rentrèrent à Paris par le dernier train. Avant de se séparer de ses compagnons, l’officier promit d’aller faire ses adieux durant son court passage à Paris entre ses deux voyages... Et ils se séparèrent.
Le lendemain, dans le wagon qui l’emportait vers la Bretagne, Hervé de Kéravan repassait de souvenir les semaines qui venaient de s’écouler... ces jours rapides, si vite passés, qui, à ce qu’il lui semblait, avaient bouleversé toute sa vie!
Trois visions familières prenaient tour à tour possession de son esprit au point qu’il ne pouvait s’en détacher.
C’était Diane dans les attitudes et les situations où quelque aspect nouveau de la jeune fille l’avait frappé.
Diane, chez elle, pendant cette soirée de mai avec sa robe blanche aux mouvements onduleux, sa taille gracieuse, et le sourire qu’elle avait en disant: «Il faudra revenir» et encore, pendant la même soirée, quand il avait ressenti les premiers symptômes de son amour, la voix enchanteresse au timbre si pur qui, par une coïncidence étrange, lui avait pour ainsi dire tracé sa ligne de conduite... Comme Fortunio, il savait que son secret ne dépasserait jamais ses lèvres, dût-il en mourir!
Il voyait encore Diane à l’hôpital, sa face pâle, ses grands yeux rayonnants d’une douce pitié, et l’air dont elle lui avait dit: «Plus leurs plaies sont hideuses, plus ils ont le droit d’en être fiers!»
Si jamais il devait revenir, comme ce pauvre Jacquet, défiguré ou mutilé, daignerait-elle jeter encore un regard sur lui?
Il se répondait «oui», car il la croyait aussi noble et aussi bonne qu’elle était belle.
Mais, hélas! ce n’était point sa pitié qu’il eût convoitée...
C’était enfin Diane insouciante et gaie, la veille, dans la forêt, ou encore à la petite table du déjeuner avec son visage animé, le rire fusant de ses lèvres ouvertes et ce rayon de soleil filtrant à travers les branches qui mettait des tons chauds sur ses cheveux bruns.
Ces trois silhouettes, d’abord distinctes, finirent par se confondre et il s’endormit croyant voir devant lui le sourire énigmatique de l’amazone telle qu’il l’avait rencontrée pour la première fois.
Hervé revint à Paris deux jours plus tard, rompu de fatigue, ayant passé le temps à se promener dans ses terres dont il avait constaté le triste abandon et à écouter les doléances des fermières qui, en l’absence de leurs maris, déclaraient ne pouvoir payer leurs fermages.
Pourtant il recueillit une somme suffisante pour solder le compte arriéré de ses loyers et, aussitôt de retour à Paris, il l’envoya au gérant de la marquise de Trivières.
Hervé ne voulait plus revoir celle qui occupait ses pensées.
Il avait trop rêvé de son image durant sa courte absence; il ne se sentait plus assez sûr de lui-même, plus assez certain qu’en sa présence rien ne trahît ses sentiments.
Ayant vu Mlle de Trivières traverser le jardin accompagnée de son frère, et ayant entendu résonner sous la voûte le roulement de l’auto, il se présenta à l’hôtel et laissa sa carte au bas de laquelle il griffonna quelques mots de regrets et d’adieu...
Le soir, en rentrant, Mlle de Trivières reçut cette carte qu’elle examina longuement.
Puis la jeune fille monta chez elle, très vite.
Elle ouvrit un tiroir de son petit bureau où elle prit une lettre ouverte et, debout auprès de l’embrasure de la fenêtre, elle compara longuement les deux écritures: celle de la lettre et celle de la carte d’Hervé de Kéravan.
Elle murmura:
--C’est étrange! Je n’aurais pas cru qu’il fût possible de trouver deux écritures se ressemblant autant!
CHAPITRE IV
Feu le marquis de Trivières avait fait élever, à deux ou trois kilomètres de son château de Vauclair, un chalet au milieu des bois. C’était un rendez-vous de chasse où il aimait quelquefois réunir ses amis, les nemrods de la contrée. Sa fille ayant toujours montré une prédilection pour cette demeure champêtre, d’ailleurs admirablement située, une clause du testament du marquis l’en avait instituée légataire.
A partir de cet été, où elle atteignait sa majorité, la jeune fille devenait la maîtresse incontestée de la Biche-au-Bois. A peine arrivée à Vauclair, elle s’ouvrit à sa mère de son désir d’installer dans son petit domaine le siège de plusieurs œuvres qu’elle désirait fonder. Il y aurait de la place, en haut, en abattant quelques cloisons, pour une quinzaine de lits, et l’hôpital de Bonnétable, le gros bourg le plus rapproché, serait heureux d’y envoyer des convalescents; plus tard, on ferait venir des petits orphelins. Enfin, la grande salle du bas servirait d’ouvroir et les femmes du pays pourraient y venir travailler. Le curé de Vauclair, venu saluer les châtelaines, s’intéressa aux projets charitables de Diane. Par son entremise, on vit bientôt arriver à la Biche-au-Bois des convalescents, des ouvrières et des religieuses dont le dévouement fut fort apprécié. La marquise de Trivières donnait à sa fille le concours de sa fortune et de ses relations dans le pays.
Dans l’ouvroir de la Biche-au-Bois, six heures du soir. Les ouvrières sont parties.
Mlle de Trivières termine des comptes devant un bureau; Rose Perrin fait des reprises dans des chemises de soldats.
Une jeune religieuse compte des serviettes qu’elle empile sur une longue table.
Mlle de Trivières s’informe sans tourner la tête.
--Rose, le facteur est-il passé?
--Oui, mademoiselle. Il y en avait une pour Ramée, une pour Graindor, une autre pour la sœur Philomène et une pour moi, que je ne connais pas. Mais sûrement ce n’est pas celle que mademoiselle veut dire...
--Laissez vos reprises, Rose, et lisez votre lettre. Six heures ont sonné, c’est le temps du repos.
--Je n’ose pas, mademoiselle. Si c’était une mauvaise nouvelle?
--Allons! vous êtes par trop enfant! Lisez-la, et ne restez pas dans le courant d’air.
--Oh! mademoiselle, avec la santé que j’ai maintenant, courant d’air ou pas courant d’air, c’est tout comme! Mais, si mademoiselle voulait bien la lire, ou bien vous, ma sœur des Anges, j’aurais plus de courage pour écouter...
Une voix claire, celle de sœur des Anges.
--Si cela vous fait plaisir, mademoiselle Rose, je lirai.
La sœur décachète l’enveloppe avec de petits mouvements nets, proprement, et lit:
«MADEMOISELLE PERRIN,
«La présente est pour vous apprendre en douceur, comme il me l’a bien recommandé, que votre filleul et ami Plisson Victor, de la quatrième, vient d’être gravement blessé...»
--Oh! mon Dieu! Qu’est-ce que je disais? Continuez, ma sœur.
--On lui a coupé la jambe hier, la gauche, ça s’est très bien passé; il avait reçu dedans un éclat d’obus dans le gras de la...» Lisez, mademoiselle Rose, il y a un mot...
--«De la cuisse!» Ah! mon pauvre Victor! Ensuite, ma sœur? Est-ce qu’il donne des détails?
--«Peut-être bien qu’il en reviendra, mais c’est pas sûr! Seulement, comme c’est un garçon bien cos...» Il y a encore un mot que je ne dois pas dire...
--«Costaud!» Oh oui! il l’était! C’est rien de mal, ma sœur, vous pouvez le dire...
--«... Costaud, il a des chances de s’en tirer... Pour lors, mademoiselle Perrin, excusez-moi d’abréger. Il faut que j’écrive encore aux treize autres marraines de mon pauvre copain pour...
--Comment! comment! ma sœur, vous lisez mal, treize autres marraines! Pas possible!
--C’est écrit. Voyez la lettre, mademoiselle Rose, et ne tremblez pas si fort!
--Où? où? Ah oui! «aux treize autres marraines». C’est vrai, c’est écrit!
Rose continue d’une voix larmoyante:
--«... marraines de mon pauvre copain. Seulement, ce que je peux vous assurer, sûr et certain--et ça c’est de mon cru--c’est que vous êtes la celle qu’il aime par-dessus les autres, vu qu’avec vous, c’est pas seulement l’histoire des petits colis qu’on se partageait, mais qu’il porte votre portrait dans la petite poche qu’est sur son cœur, et sûr et certain que vous y êtes toute seule... Moi qui vous le dis, je l’ai vu! Je suis pour la vie le sincère camarade de votre ami avec un respectueux bonjour de...»
Rose lâche la lettre et sanglote:
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Que je suis donc malheureuse!
--Voyons, voyons, Rose, vous n’êtes pas raisonnable. Vous allez vous rendre encore malade!
--Ah! qu’est-ce que ça fait maintenant, mademoiselle? Pour qui? pour qui? ma santé, si ce n’était pas pour lui! et, à présent... plus rien!
--Il n’est pas mort, mademoiselle Rose. C’est offenser le Bon Dieu que de ne pas avoir confiance en sa miséricorde. Même avec une jambe en moins, votre fiancé...
--Oh! non, ma sœur, ne me parlez pas de sa jambe! Ce n’est pas ça, ce n’est rien... rien du tout! C’est les quatorze ma... ma... marraines!
Des sanglots effrayants secouent Rose; toutes ses frisettes, au désespoir, sonnent le glas de la confiance morte!
--Ma sœur, ordonne Diane, emmenez-la à l’église. Elle va prier et se calmer.
--Mademoiselle... je ne peux pas! Je ne peux pas prier pour lui... Je ne lui pardonnerai jamais!
--Notre-Seigneur a pardonné trois fois à saint Pierre qui l’avait renié. Il lui a ouvert les portes de son Paradis, et vous...
--Oh! ma sœur, moi je ne suis pas saint Pierre, et je dis... je dis que s’il devait aller au Paradis, suivi de ses treize autres marraines, eh bien, non! je lui tournerais le dos!... Mais, quant à lui pardonner, jamais!
Les frisettes s’agitent, dans une colère folle. Sœur des Anges lève au ciel des bras scandalisés et Diane prend une voix sévère:
--Vous dites des folies, ma fille. Votre chagrin est hors de proportion avec sa cause.
--Il faudra vous en confesser, dit la sœur en se signant. Je prierai Dieu de vous envoyer la sainte résignation.
--Oh! pardon, ma sœur; je vous scandalise! C’est vrai, aussi, je suis trop malheureuse! Vous ne pouvez pas comprendre tout ce qu’il était pour moi, mon Victor!
Toute ma famille! Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur; ils sont tous morts! Alors lui, je m’étais dit qu’il me remplacerait tout! Et j’avais tant de confiance! Depuis qu’on était petits, on s’était promis... Même à sept, huit ans, du temps de la rue Lepic, on s’appelait petit mari, petite femme. Il disait qu’il n’aimerait que moi, rien que moi, et voilà, maintenant... voilà que nous sommes quatorze! Non, c’est trop dur! Quatorze! Ah! ma vie est finie: je peux bien mourir!
--Rose, je vous défends de parler ainsi.
--Ah! pourquoi mademoiselle m’a-t-elle rendu la santé? Mon Dieu, pour souffrir encore!
--Voyons, dit la sœur des Saints-Anges, de sa voix douce, est-ce que la lettre ne vous dit pas que... que ce malheureux blessé vous aime plus que les autres, et que vous êtes la seule... dans la petite poche?... Mon Dieu! qu’est-ce que j’ai dit?
--Vous voulez me consoler, ma sœur, mais qui sait, s’il n’a pas fait écrire la même chose à toutes les autres?
--Je suis certaine que non, dit Diane avec autorité. Il y a dans la lettre de ce garçon un accent de naïveté, de vérité qui ne trompe pas. Il faut croire ce qu’il vous dit.
--Je le croirai naturellement si mademoiselle me l’ordonne. Mon Dieu, que c’est désolant! Et sa jambe! le pauvre malheureux!
--Enfin, mademoiselle Rose, votre cœur s’incline vers le pardon!
--Ma sœur, je lui pardonnerai tout ce qu’on voudra, excepté d’avoir eu qua...
--Songez, interrompt Mlle de Trivières, de sa voix profonde, qu’il a été blessé pour la France... pour nous!... Pensez à cela, et allez à l’église avec la sœur, tout de suite. Rose, obéissez.
--Mademoiselle oublie que c’est moi qui sers la soupe aux petits, parce que la sœur Philomène n’y voit pas clair et qu’elle verse tout à côté?
Non, ce n’est pas encore M. Plisson, ni sa jambe, ni ses treize marraines qui me feront manquer à mon devoir!...
--Allez à l’église, répète doucement Mlle Diane; je servirai la soupe aux enfants.
Rose Perrin et la sœur des Anges, parties dans l’allée des sapins, l’une soutenant l’autre, Mlle de Trivières s’installe devant le bureau où elle fait les comptes de la petite colonie.
Ce meuble ne rappelle en aucune façon son joli bureau de Paris.
On l’a pris au château, dans la pièce du rez-de-chaussée, où feu le marquis de Trivières recevait son intendant et ses fermiers.
Carré, massif, solide, ce meuble de chêne foncé énonce des souvenirs de comptes, échéances, quittances, etc. Aussi clairement que le bureau de la chambre de Diane, aux guirlandes de roses sur vernis Martin, évoquait la pensée de charmants billets parfumés, de lettres féminines nouées de rubans aux couleurs tendres.
Cependant, depuis qu’il sert aux comptes d’une jolie femme, le vieux bureau lui-même a ses faiblesses: c’est d’abord un tiroir fermé à clef qui contient quelques lettres et, sur la tablette extérieure, un vase de verre transparent avec un lis et deux ou trois roses qui répandent leur odeur à travers la salle.
Diane sort du tiroir en question le paquet de lettres; elle en relit des passages.
Par la fenêtre ouverte, la jeune fille voit passer les convalescents qui se promènent lentement sous les sapins; au loin, elle entend les éclats des voix aiguës des enfants et la basse plus forte de sœur Philomène qui les gronde.
«Il faut que je profite de ce moment de solitude, se dit-elle; je vais _lui_ écrire la première pour savoir de ses nouvelles, puisqu’il n’en donne pas... Il y aura bientôt trois mois qu’il n’a donné signe de vie! Diane prend une feuille blanche, mais elle reste longtemps sans y toucher.