Part 10
Sur cette parole de tendresse paternelle qu’il proféra à mi-voix, l’ex-directeur de cinquante usines et le propriétaire d’un quartier de New-York s’endormit et fit les songes les plus agréables.
Il y vit passer tour à tour un lac agrémenté de cygnes, une jeune fille belle comme une reine... Celle-ci contemplait avec admiration l’héritier de la raison sociale, Richardson Smith and Co, lequel se tenait à ses pieds, une main sur son cœur et l’autre appuyée sur la tête d’une biche blanche, le tout dans un décor de verdures.
Un petit vent d’est, rafraîchissant et chargé de l’odeur résineuse des sapins, faisait trembler les corolles des clématites lorsque, le jour suivant, vers quatre heures de l’après-midi, Rose Perrin dit à Mlle de Trivières, occupée à compter des bandes de pansement:
--Mademoiselle, j’entends les voitures... les voilà. Elles sont dans l’avenue.
On appelait l’avenue la simple allée de sapins, pareille à toutes les autres, mais aboutissant directement du château à l’ancien pavillon de chasse.
Deux automobiles débouchaient dans la petite clairière et stoppaient devant l’entrée.
Diane parut sur le seuil au milieu de son état-major d’ouvrières et de gardes-malades. Au même instant, la troupe d’enfants, sous la conduite de la sœur Philomène, sortait du chemin de la ferme.
Une fillette en blanc, portant un gros bouquet, marchait la première; elle devait avoir l’honneur de réciter le compliment de bienvenue à Mme la marquise.
Voyant descendre d’auto deux dames également belles et respectables, l’enfant hésita, ne sachant à laquelle s’adresser, et Mrs Richardson faillit recevoir l’hommage destiné à la châtelaine, bévue qui eût été fort sensible à Mme de Trivières.
Cependant, la marquise répondit très gracieusement au compliment; elle daigna accepter le bouquet et adressa même quelques mots de félicitation à sœur Philomène sur la bonne tenue de ses enfants.
Et ces derniers, en souvenir des bonbons qu’ils avaient reçus et dans l’espoir de ceux qu’ils attendaient encore, se mirent, sur un geste de la bonne sœur, à crier à pleins poumons:
--Vive madame la marquise!
Très sensible à l’accueil chaleureux qui lui était fait, Mme de Trivières, saluant de droite et de gauche, prit le bras que lui offrait sir Richardson et entra au chalet, suivie de tout son monde.
La visite dura plus d’une heure et se termina par celle de la ferme, où un goûter champêtre était préparé.
Sir Reginald approuvait et admirait tout; les dames s’extasiaient, la marquise s’avouait étonnée et satisfaite.
Elle laissait sa fille faire les honneurs de chez elle, expliquant à ses amis comment le domaine de la Biche-au-Bois appartenant à ses enfants par héritage, elle les laissait entièrement maîtres d’en disposer. Comme on retournait du côté du pavillon où attendaient les autos, sir Richardson, qui marchait auprès de Diane, laissa passer le groupe de visiteurs pour s’arrêter au milieu de la clairière, d’où la vue embrassait la vallée.
On découvrait de là, à une courte distance, les tours du château; sur la droite, le village de Vauclair et un peu plus loin, à gauche, le gros bourg de Bonnétable.
Il répéta à plusieurs reprises:
--_Beautiful country... Splendid country!_
--N’est-ce pas, dit Diane, que c’est un beau pays? L’endroit est si favorable à nos convalescents que ceux qui arrivent à la Biche-au-Bois n’y restent que très peu de temps; ils repartent guéris au bout de peu de jours. Quant aux enfants... vous avez vu leur mine?
--Je pense, dit sir Reginald après un silence pendant lequel il n’avait cessé de fouiller le terrain du regard, je pense que c’est une pitié qu’il n’y a pas ici plus de sept ou huit malades et une si petite quantité d’enfants... Qu’est cela? Rien.
Ce qu’il faut dans ce splendide pays avec cet air vivifiant, c’est soixante ou quatre-vingts malades et cent enfants!
Diane eut un petit rire:
--Oui, sir Reginald, je pense comme vous.
Mais ces idées font partie des rêves ambitieux dont je vous parlais hier. Tout cela est magnifique... en imagination.
--Ah! que vous êtes bien Française, miss Diana!
Bien que vous soyez une pratique petite femme, vous me répondez par l’imagination quand je parle, moi, de réalités... Que vous ai-je dit hier, miss Diana?
--Je ne me souviens plus, dit-elle, ne sachant où l’Américain voulait en venir.
--J’ai répondu: il ne faut pas rêver: il faut agir... _Well! we will act!_ (Nous agirons!)
--Vous oubliez, dit-elle d’un ton pratique, que nous avons déjà beaucoup de peine à entasser dans un si petit espace un ouvroir, un refuge d’enfants et huit convalescents.
«Nous avons fait des dortoirs en abattant quelques cloisons et c’est à peine suffisant!
«Il serait vraiment impossible de...
--Ne dites pas _impossible_: ce mot n’est ni français ni américain.
Voici: j’ai encore besoin de penser pour mûrir mon idée, car j’ai une idée.
Elle est petite encore, mais elle deviendra une vraiment grande idée!
Je vois déjà ce que nous pouvons faire.
Il faudra élargir ce rond-point; abattre des deux côtés ces arbres inutiles; bien dégager le plateau et bâtir ici--il indiquait l’endroit avec sa canne--l’hôpital; un hôpital modèle avec cinquante chambres, des dortoirs, salles de désinfection, de chirurgie, etc. Nous abattons ce pavillon...
--Ah! non, s’écria Diane, s’il vous plaît, ne touchons pas au pavillon; mon père l’a fait construire et il aimait à y venir souvent... J’y tiens!
--Question de sentiment! Ah! Française! Laissons donc le chalet debout. Il servira de lieu d’isolement pour les maladies contagieuses.
Elle demanda, croyant toujours qu’il plaisantait:
--Et mon ouvroir? Qu’en faites-vous?
--Nous le mettons à la ferme avec les enfants.
--La ferme avec cent enfants et l’ouvroir!
--Je ne parle pas de ce misérable bâtiment, miss Diana--excusez-moi, nous parlons affaires--mais d’une construction nouvelle, claire, spacieuse, confortable, construction arrangée spécialement pour les besoins de la jeunesse.
Vous mettrez là quelques-unes de ces respectables personnes avec des voiles et des bonnets blancs, les sisters, ce sera parfait! Que pensez-vous de mon idée, miss Diana?
--Je pense, sir Reginald, que vous vous amusez à vous moquer de mes rêves ambitieux...
L’Américain répondit d’un ton froid:
--Je m’amuse rarement, je ne plaisante jamais et je pense: un vrai gentleman serait honteux de se moquer d’une femme, spécialement une charmante, brave et intelligente fille comme vous. On nous attend, miss Diana, venez, nous reprendrons plus tard cette conversation.
--Oh! sir Reginald, exclama la jeune fille avec un mouvement de joie, vraiment tout ceci est sérieux? Je pourrai voir réaliser mes plus chers désirs à la Biche-au-Bois?
--Oui, miss de Trivières, dans l’avenir, les habitants de ce pays et les convalescents guéris par vos belles mains rapprocheront votre nom avec le nom de Richardson dans leur action de grâces. Et il ne tiendra qu’à vous, ajouta-t-il d’un ton de voix plus bas comme ils se rapprochaient des autos, que ces noms deviennent unis d’une façon plus intime.
--Je ne vous comprends pas, murmura Diane.
--Vous ne devez pas comprendre encore, c’est trop tôt. Mais voici madame votre mère qui nous fait signe... Rentrez-vous avec nous?
--Non, je vous retrouverai ce soir, au dîner.
La jeune fille, après avoir salué ses hôtes, regarda partir les voitures sans faire un seul mouvement... Elle était encore stupéfaite par tout ce qu’elle venait d’entendre et intriguée surtout par le sens caché des dernières paroles de l’Américain qu’elle ne parvenait point à s’expliquer.
CHAPITRE VI
--Mademoiselle, dit la sœur Philomène à Diane qui arrivait le lendemain à la ferme, les mains pleines de jouets pour les enfants, dont les hôtes du château avaient bourré sa charrette anglaise, mademoiselle, il est passé tout à l’heure un soldat amputé d’une jambe et qui vous demandait.
--Un amputé? Venait-il de l’hôpital de Bonnétable?
--Non, mademoiselle, il arrivait de Paris, et il venait à pied de la station; il m’a dit qu’il s’appelait Victor et qu’il venait pour la chose que mademoiselle savait bien.
--Merci, ma sœur. Je vais voir.
--Il n’a pas voulu en dire davantage. Je lui ai indiqué le chemin du pavillon, il doit y être en ce moment...
--Prenez ces jouets, ma sœur, vous les distribuerez.
Diane s’empressa de rentrer, elle souriait d’avance de la figure qu’allait faire Rose en voyant surgir devant elle le pécheur repentant.
La première personne qu’elle rencontra dans le vestibule fut la petite sœur des Anges qui vint à elle, plus rouge qu’une cerise, un doigt sur ses lèvres et les yeux brillants.
Elle chuchota:
--Mademoiselle, «il» est arrivé; je l’ai fait entrer sans rien dire dans le petit parloir et puis j’ai été «la» chercher.
--Elle a consenti à le voir?
--Elle ne savait pas que c’était lui! Je lui ai dit que quelqu’un la demandait, je l’ai poussée dans le parloir, j’ai refermé la porte... et voilà!
La sœur des Anges soupira de contentement.
--Ils y sont encore! acheva-t-elle.
--Y a-t-il longtemps?
--Dix minutes, peut-être...
Mlle de Trivières réfléchit qu’en dix minutes on peut dire beaucoup de paroles et que si la rupture devait être consommée le tête-à-tête aurait déjà pris fin.
On pouvait donc présumer que tout allait bien.
En effet, Diane ayant pris la précaution de tousser avant d’entrer, pénétra dans le petit parloir.
Victor Plisson était précisément occupé à signer le traité de paix de baisers sonores plaqués sur les fossettes de Mlle Rose qui riait, ayant encore au bord des cils des gouttes perlées telles qu’on en voit briller sur le rosier étincelant aux premiers rayons d’un soleil de juin.
Victor Plisson était un homme de peu de paroles. Il alla droit au fait.
--Mademoiselle, dit-il à Diane d’un ton respectueux, j’ai décidé Rose à nous marier le plus vite possible. Pour ce qui est de la place que mademoiselle a la bonté de m’offrir, elle me convient, surtout comme ce pays-ci plaît à Rose, qui ne veut pas, même pour moi,--il jeta un regard à sa rougissante fiancée,--même pour moi, quitter mademoiselle... Alors, en nous prenant tous les deux, ça ferait le ménage, et mademoiselle n’aura pas à s’en repentir...
--Oui, ajouta Rose, j’ai dit à Victor que s’il me fallait quitter mademoiselle, notre mariage était rompu... J’ai pardonné les... les autres personnes, mais je ne lui pardonnerais pas de m’enlever d’ici. J’espère qu’avec le temps et... avec moi--un petit sourire à l’heureux fiancé--avec moi, il s’habituera au pays et qu’il ne s’y trouvera pas trop malheureux!
--Mademoiselle l’entend! s’écria le brave garçon ravi, pendant que Rose enfouissait ses frisons sur son épaule, comme si je pouvais me trouver malheureux là où elle est! Mais elle est rusée comme une ablette, elle aura toujours le dernier mot.
Le jour même, l’amputé, promu au grade de gardien en chef de la Biche-au-Bois, prenait possession de son poste.
Mlle de Trivières apprit avec plaisir qu’outre ses fonctions, Victor serait capable de cultiver la terre avoisinant la ferme, de soigner la basse-cour et le clapier, de conduire au besoin et de remplacer le chauffeur, qui se rendait à Bonnétable tous les matins pour les besoins de la colonie. C’était une précieuse acquisition, et Mlle Rose disait en se rengorgeant à la sœur des Anges, sa confidente:
--C’est un homme capable! On irait loin pour trouver son pareil! Il a quelquefois des idées d’indépendance, mais vous verrez, ma sœur, quand nous serons mariés, si je le mettrai au pas!
Ce même jour, au château, sir Reginald recevait cette réponse de son fils:
«New-York, 20 juin 1916.
(Traduction.)
«Prendrai prochain bateau si vous l’ordonnez, mais mon cœur est brisé. Engagé à miss Smith depuis deux ans, je l’aime. Elle m’aime.
«Cher père, je vous supplie encore, réfléchissez. Attends confirmation avant départ.
«_Miss May is a sweet girl_, pensez à cela.
«_A respectful shake-hands from your_
«JOE.»
(Réponse.)
«Vauclair, 22 juin 1916.
«Je ne puis, _dear Joe_, que confirmer dernière dépêche. Venez!
«Miss May est une douce fille, oui... Mais Mlle de T... est une _fascinating beauty_.
«Vous serez fier, _old Joe_, avec une telle femme à votre bras. C’est votre père qui vous le dit, et il s’y connaît. _Make haste._
«_Sincerely yours._
«R. RICHARDSON.»
Depuis près d’une semaine qu’avait eu lieu la visite du château au pavillon, sir Reginald n’avait plus reparlé à Diane de ses projets, mais elle comprenait qu’il y pensait toujours.
Il avait, en la regardant, un air de malice plein de sous-entendus, et plusieurs fois, en rentrant au château, elle avait surpris l’Américain causant confidentiellement avec la marquise.
Ils se taisaient en la voyant.
Ce mystère ne laissait pas que de l’intriguer.
S’agissait-il seulement de l’hôpital en projet ou d’une question qui la touchait de plus près?
Diane savait l’existence du fils Richardson, mais la mère ayant fait un jour, devant elle, allusion aux fiançailles de son Joe, elle ne soupçonnait pas qu’une proposition de mariage pût lui venir de ce côté.
Un après-midi, à la Biche-au-Bois, on vint avertir Mlle de Trivières qu’un monsieur demandait à la voir.
Diane se rendit au petit parloir et vit avec étonnement sir Reginald, avec qui elle avait déjeuné et qui ne lui avait pas annoncé sa visite.
Très étonnée, elle lui tendit la main en disant:
--Quelle bonne surprise, sir Richardson. Je ne m’attendais pas au plaisir de vous voir cet après-midi.
Vous deviez aller visiter le château de Bonnétable avec ma mère et nos amis...
--J’ai donné un prétexte, miss Diana. Je désirais causer avec vous loin des curieuses oreilles.
--Nous pouvons parler ici en sûreté. Voyons, de quoi s’agit-il? Est-ce de votre grand projet?
--Oui, premièrement. Ma petite idée a fait du chemin ces jours passés. J’ai téléphoné à Prévôt, mon architecte, à Paris.
La difficulté sera de trouver assez d’ouvriers. Nous en ferons venir de Suisse, s’il le faut.
Il sera nécessaire, peut-être, miss Diana, que vous obteniez une autorisation de votre tuteur.
--Je suis majeure, dit Diane, mais mon frère est encore mineur et ce domaine nous appartient à tous deux. Je connais d’avance la réponse de mon frère et je suis certaine d’obtenir l’autorisation de notre tuteur.
--Bien. L’architecte est prévenu, le plan va être fait; il n’y aura plus qu’à commencer quand vous l’ordonnerez.
C’est vous, miss Diana, qui poserez la première pierre de l’édifice et, si vous voulez m’accorder cette faveur, j’en serai le parrain...
Diane tendit sa main et dit avec émotion:
--Vraiment, sir Reginald, je ne sais comment vous exprimer toute ma reconnaissance!
--Ne cherchez pas, chère miss, j’ai trouvé un moyen.
--Vous? sir Richardson?
--Oui. Mon moyen se nomme Joe Richardson et, avec le consentement de la respectable marquise, votre mère, je vous demande si vous n’auriez pas de répugnance à faire sa connaissance? Mon fils viendra exprès d’Amérique pour avoir l’honneur de vous être présenté... à vous la plus fascinating girl du vieux monde.
Ayant prononcé cette longue tirade d’un ton solennel, sir Richardson demeura immobile, son chapeau à la main, fixé au sol dans une attitude rigide et les regards rivés sur la jeune fille.
Diane fit attendre un instant sa réponse.
Elle pensait:
«C’est le vingtième. Encore un!»
Puis, elle revit le long regard douloureux de _celui_ qui l’aimait.
Elle se tourna lentement du côté de l’Américain et répondit avec effort:
--Je suis étonnée, sir Reginald, que ma mère ne vous ait pas fait part d’un projet de mariage qui a été ébauché par elle-même et par mon tuteur avec... un ami d’enfance, le propre neveu du général d’Antivy.
--_Well_, miss Diana, si vous n’aimez pas l’ami d’enfance et si le projet est seulement ébauché, je pense vous pouvez rompre? Joe Richardson est un beau garçon, vous savez, un mètre quatre-vingt-deux de hauteur, solide santé, le cœur à la bonne place et, enfin, bonne fortune, c’est mon unique héritier. Joe vous aimera et vous serez une heureuse femme.
Diane eut un léger sourire.
Cette manière de mêler les affaires au sentiment était bien américaine; le pratique et l’idéal tout ensemble.
Comme elle ne répondait pas:
--Miss Diana, ajouta sir Reginald, d’un ton moins assuré, je ne vous demande aujourd’hui que de consentir à recevoir mon fils, à l’étudier comme un «aspirant» possible à l’honneur de votre main. Quand vous le connaîtrez, j’ose espérer que votre cœur parlera pour lui.
En Amérique, nous faisons toujours des mariages d’inclination: vos sentiments seront libres, miss. Quand vous aurez vu et jugé, vous direz oui... ou non, simplement... et si c’est non, Joe reprendra le prochain paquebot... Ce sera pour lui une petite promenade qui lui donnera le plaisir de revoir la France.
Pendant que l’Américain parlait, Diane se disait:
«A quoi bon le laisser venir? Je serai plus gênée de dire non _après_, surtout si ma mère s’est mis en tête de me faire faire ce mariage.
«Je sais que je dirai non... Pourquoi? Qu’importe, je le sais!... Il vaut mieux trancher la question maintenant...»
Elle répondit avec fermeté, en plongeant son regard droit dans les yeux anxieux de sir Reginald:
--Je pense, cher monsieur, que cette petite promenade en France, qui pourrait porter préjudice aux affaires de monsieur votre fils, sera parfaitement inutile.
Je n’ai point le plaisir de connaître M. Joe, sauf par le portrait flatteur que vous m’en faites. Je suis donc bien à mon aise pour vous déclarer que je ne suis pas disposée à me marier maintenant et peut-être avant longtemps...
--Vous attendrez le retour de l’ami d’enfance?... S’il revient!... Ah! Miss Diana, je vois clair! Vous êtes rougissante... Vous ne dites pas non...
«Vous aimez!
«Oui, je comprends, j’aurais dû me douter, belle comme vous l’êtes... Votre cœur est pris. Joe viendrait trop tard...
Vous êtes une fille avec une noble nature, tout d’un seul morceau, vous êtes incapable de changer. La question d’argent est nulle pour vous... Bien! bien! Je ne briserai pas votre cœur... ni celui de Joe... et de miss Smith aussi... Je n’insiste pas! Joe choisira un autre temps et une autre place pour faire son petit voyage et, _by Jove!_ ce sera un voyage de noces! avec la _sweet girl!_ La respectable marquise, votre mère, sera désappointée, je le suis également... mais, _no matter!_ Moi aussi, j’avais mes ambitieuses pensées, vous me faites comprendre qu’elles sont impossibles... _All right!_...
Maintenant, parlons de notre hôpital...
--Quoi, sir Reginald, malgré mon refus, vous ne renoncez pas...
--Renoncer? Jamais! quand une chose matérielle est en cause...
On ne doit pas briser un cœur, miss Diana; on peut et on _doit_ briser les obstacles quand il s’agit de rendre la vie à ses semblables.
Diane tendit la main à l’Américain, qui la serra avec force...
--Sir Reginald, dit-elle, vous êtes un noble cœur!
--Et vous, miss Diana, vous êtes la _most fascinating girl_ que j’aie connue en France. Je regrette pour Joe qu’il soit trop tard... réellement! Je souhaite le retour de l’ami d’enfance... un bon retour, et beaucoup de bonheur!
Diane était si confuse qu’elle ne savait que répondre.
Ce que voyant, sir Reginald se leva en disant qu’il désirait rentrer au château avant l’arrivée des invités et de la marquise.
--Je vais faire atteler mes poneys pour vous reconduire, proposa la jeune fille. J’ai maintenant un cocher à ma disposition.
Elle désigna de la main l’amputé qui fourbissait les harnais dans un coin de la cour avec autant d’ardeur qu’il en mettait naguère à frotter son ceinturon les jours de sortie.
--Non, merci; je préfère la marche. Trois petits kilomètres, c’est une promenade.
Venez avec moi, chère miss, vous m’accompagnerez jusqu’à la lisière de vos bois...
Nous causerons de notre hôpital. J’ai reçu une réponse de l’architecte.
Et, avec une étonnante liberté d’esprit, tout le long de l’allée des sapins, sir Reginald commença à déployer son grandiose projet dont les plans étaient déjà parfaitement élaborés dans son esprit.
Mlle de Trivières le quitta à l’orée du bois. Elle reprit seule le chemin du pavillon.
La démarche lente, la tête penchée, elle tâchait de trouver la clef d’un problème que, sans le savoir, sir Richardson venait de lui poser.
Elle aimait... Comment l’avait-il deviné? Pourquoi, en entendant cette affirmation, n’avait-elle pas protesté?
Elle ne pouvait s’expliquer, même maintenant, le trouble que ces paroles avaient soulevé tout au fond de son cœur.
Diane n’osait plus donner à la question une réponse négative et, malgré cela, il lui était tout aussi difficile de répondre par l’affirmative.
Elle aimait, c’était un fait.
Son esprit était sans cesse occupé d’un être qui lui avait fait découvrir le sens du mot «amour»; mais cet être, quel était-il?
Il avait tantôt le regard profond, la physionomie grave d’Hervé de Kéravan, tantôt les yeux rieurs, la figure animée d’Hubert de Louvigny.
Car, si elle ne pouvait se rappeler sans émotion certains moments passés à Paris auprès du premier, les lettres d’Hubert possédaient un charme inexprimable... Elle les attendait, les désirait et les voyait arriver avec une joie toujours renouvelée.
Lequel?
«C’est Hubert, et ce doit être lui, raisonna-t-elle en arrivant au pavillon. Bon ami me le destinait, notre mariage le rendra heureux et ma mère le verra volontiers.
«C’est lui que j’aime... Je dois l’aimer!»
Aussitôt rentrée, Diane se mit avec entrain à écrire à Hubert pour se faire pardonner l’infidélité de sa pensée dont les souvenirs la ramenaient sans cesse vers un autre.
Pendant ce temps, sir Richardson, revenu à Vauclair et trouvant que la bande des promeneurs n’était pas encore rentrée, monta dans son appartement, où il griffonna ce télégramme:
«CHER JOE,
«Inutile venir si votre présence nécessaire à New-York. Je renonce à la _french girl_; son cœur n’est plus libre... _Too late!_
«Épousez May Smith et Dieu vous bénisse.
«Prévenez-nous avant le mariage. Votre mère désire assister.
«Je regrette quand même la _fascinating beauty_, mais puisque vous croyez être heureux avec la _sweet girl_... _All right!_ A bientôt.
«Votre père affectionné,
«R. RICHARDSON.»
CHAPITRE VII
Extraits de lettres.
«Rose Perrin à H. de L.
«Je suis navrée de votre tristesse. Est-ce du découragement, de l’ennui?
«Puisque notre traité d’amitié comporte la clause que nous ne devons rien nous cacher de nos sentiments intimes, dites-moi vite ce qui cause votre peine afin que j’essaie de la consoler... Tant d’amertume, tant de tristesse ne sont pas compatibles avec la nature d’un homme d’action tel que vous...
«Ayez confiance, monsieur le lieutenant, sinon ce serait un crime de lèse-amitié et vous ne seriez plus digne de recevoir la mienne.
«Supposez que vous adressez votre confidence à l’une des jolies souris qui viennent vous regarder écrire... Je ne tiendrai peut-être guère plus de place dans votre vie et puisque vous vous imaginez éveiller en elles une vague sympathie, pourquoi refuseriez-vous de croire à celle que je ressens pour vous?
«Sympathie, affection, tout idéales, n’est-ce pas? et qui n’engagent à distance que notre pensée...
«Voici pourquoi, mon lieutenant, vous me devez toute la vérité.»
--Cette bonne petite Rose, pensa le lieutenant, elle a raison... Mais comment oserai-je lui parler d’«elle»? Est-elle seulement capable de comprendre un amour comme celui que je «lui» ai voué?... Oui, elle est femme, elle comprendra...
Plusieurs jours après, Mlle de Trivières recevait cette réponse:
«Comme vous savez trouver les choses qu’il faut dire pour me rappeler aux devoirs de notre amitié et faire que je ne puis me dérober à ses exigences sans me rendre coupable d’un crime à votre endroit.
«Mais vos doigts délicats, petite amie, ouvrent si doucement la porte des confidences qu’elles viennent à vous sans effort.
«La cause de ma tristesse, du profond dégoût où je m’enfonce depuis mon dernier congé, la devinez-vous?