Part 11
«Hélas! Entre vingt et trente ans, est-il pour un homme une autre cause de désespoir que l’amour?
«Qui est «elle»? me demanderez-vous et pourquoi sa pensée vous remplit-elle de doute et de découragement?
«Connaissez-vous, petite amie, la chanson du barde Botrel?
Celle que j’adore en cachette A les yeux bleus...
«Les siens sont bruns, mais la fin de l’histoire est la même:
Mon cœur est las de tant de peines, Celle que j’aime... ne m’aime pas!
«C’est tout!
«Êtes-vous satisfaite de la confidence, curieuse souris?»
Après cette lecture, la lettre tomba des mains de Diane et elle exclama: «Une autre! Et il ose me le dire!... J’ai bien fait de lui écrire sous un nom supposé... Sans cela, je ne l’aurais jamais su! Eh bien! cher monsieur, je suis fort aise d’être mise au courant! Cela m’épargnera désormais de me mettre en frais de correspondance...»
Mlle de Trivières passa tristement la fin de l’été. Bien qu’elle ne voulût point se l’avouer, les lettres habituelles étant supprimées laissaient un grand vide dans sa vie et il fallut tout l’intérêt qu’elle prit à la construction du nouvel hôpital pour la distraire d’une visible préoccupation.
Cependant un travail se faisait en son esprit. La lumière y pénétrait; elle arrivait insensiblement à la solution du problème qu’elle s’était posé:
Lequel?
Si son esprit lui avait répondu: «Hubert», son cœur maintenant lui criait de toutes ses forces: «Hervé».
Elle sentait qu’il fallait dire adieu à l’amour tout imaginatif qu’elle avait cru éprouver pour l’ancien compagnon de jeux de son enfance, et s’avouer enfin l’attraction véritable qu’elle ressentait envers celui qui, seul, l’avait aimée sans le dire.
La dernière lettre d’Hubert déclarant sa passion pour une autre femme l’avait froissée dans sa vanité de jeune fille, mais l’avait aussi éclairée sur l’état de son propre cœur. Il lui sembla qu’elle devait déclarer la vérité à celui qu’elle prenait pour Hubert et un jour de septembre elle se résolut à écrire:
«Cher monsieur et ami,
«Vous devez être étonné de n’avoir pas reçu de réponse à votre dernière lettre... Ma vie est si remplie et si sérieusement, que je dois souvent remettre à plus tard ma correspondance personnelle.
«Mais, après vous avoir rappelé la première notre pacte d’amitié, je serais impardonnable, ne le pensez-vous pas? d’y être infidèle.
«Je réponds à votre lettre comme si elle m’était arrivée d’hier... Il y était question d’un violent chagrin au sujet de certaine personne.
«Vous aviez raison de croire que votre confidence m’intéressait.
«Un cœur de femme s’ouvre naturellement à la sympathie quand il s’agit d’un penchant malheureux, et d’autant plus quand il ressent lui-même une tristesse analogue.
«Voici un bien gros aveu de la part d’une jeune fille. C’est à l’ami loyal qui m’a fait la promesse de ne jamais chercher à connaître Rose Perrin que je m’adresse.
«Vous vouliez être consolé?
«Vous vouliez que je vous plaigne?
«Aimeriez-vous mieux être à la place d’une pauvre fille condamnée à garder le secret de son cœur, à en souffrir, tout en sachant qu’elle est aimée?
«Mais à quoi sert d’être aimée, de le savoir à n’en pouvoir douter, si celui dont l’aveu serait reçu avec joie ne se décide jamais à le prononcer!
«Est-il donc si impossible de vous faire agréer? Vous êtes un homme, c’est à vous à faire les premiers pas.
«Déclarez-vous!
«Qui vous dit que celle que vous traitez de femme insensible n’a pas déjà été touchée par votre amour.
«Ce serait plutôt à moi de vous dire:
«Plaignez-moi, consolez-moi!»
«Mais je ne veux être ni plainte ni consolée.
«Aimer sans espoir n’est pas un malheur irréparable quand on a la force de sortir de soi-même pour se dévouer au bonheur des autres.
«La charité est une des formes de l’amour, et c’en est même la plus belle, parce que la moins égoïste.
«C’est vous, monsieur le lieutenant, qui m’avez appris à penser et à parler ainsi par les lectures que vous m’avez indiquées, par les conseils que vous m’avez donnés.
«Est-ce à moi aujourd’hui qu’il appartient de faire la leçon à mon maître?
«Je suis réellement très occupée par une tâche absorbante et j’aurai peu de temps à vous consacrer.
«Cependant, si vous y tenez toujours, continuez d’écrire à la même adresse; je vous répondrai par des billets plus courts, néanmoins ils seront une preuve de l’intérêt amical que ne cesse de vous porter:
«Votre amie Rose.»
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Avenue Malakoff, au début de l’hiver 1918-1919.
C’est tout en haut de l’hôtel, dans la claire et vaste lingerie bien chauffée, que Mlle de Trivières, aidée de Rose, vérifiait des piles de linge destiné à l’hôpital de la Biche-au-Bois.
Il n’est plus question de l’ancienne Rose Perrin, la modeste et délicate ouvrière, sentimentale, un peu bébête, toujours entre le rire et les larmes: Rose est aujourd’hui une sérieuse matrone, mariée depuis cinq mois bientôt à l’heureux Plisson.
Elle est grasse, ronde, toujours active, et tout fait présager pour le printemps suivant la venue au monde d’un petit Français de plus.
Hélas! il en faut tant de ces petits pour remplacer ceux qui sont tombés!
Rose n’était venue à Paris que pour huit jours, son domicile habituel étant fixé à la Biche-au-Bois, où son mari remplissait toujours ses multiples fonctions, et où la sienne propre était de diriger la lingerie de l’hôpital..., ce qui n’était pas une sinécure.
--Voici, dit Mlle de Trivières, douze paires de draps que vous pourrez emporter.
Vous ferez faire les paquets par Marie, je ne veux pas que vous vous fatiguiez à les faire.
--Mademoiselle pense trop à ma santé et à celle du petit; solides comme nous sommes, Victor et moi!... Je vais regarder ces serviettes, si ce sont celles que je dois prendre.
--C’est bien demain que vous retournez là-bas?
--Oui, mademoiselle, Victor m’attendra à la gare avec l’omnibus..., celui qui roule le plus doucement. Il m’écrit qu’on attend une nouvelle arrivée de blessés. M. Richardson a encore envoyé une quantité de literie: l’hôpital nouveau va être plein.
Il faudra que mademoiselle vienne voir au jour de l’an quand tout sera bien fini.
--Oui, sans doute; j’ai l’intention d’y aller plusieurs fois cet hiver.
--C’est Mlle Lancelot qui sera contente! Cette pauvre demoiselle, depuis qu’elle est là-bas, directrice de l’hôpital, elle me dit qu’elle est rajeunie de dix ans! Ah! mademoiselle a eu une bonne idée!
--Il me fallait une personne de confiance et déjà habituée à ce genre de travail; du reste, je n’ai eu qu’à me louer de la gestion de Mlle Lancelot. Comment s’entend-elle avec les religieuses?
--Oh! très bien! mademoiselle. Il faut la voir au milieu des enfants de l’orphelinat! Elle trouve le moyen de leur faire tous les jours une petite classe... La sœur Philomène en est dépassée!
--Dites-moi, Rose...--Diane aimait à entendre parler de son œuvre, qu’elle avait dû quitter deux mois plus tôt pour suivre sa mère à Paris,--dites-moi, je me demande si M. Richardson n’a pas été imprudent en demandant si tôt qu’on nous envoie des malades, quand les murs de l’hôpital sont à peine secs.
--Oh! ils le sont, mademoiselle! Si mademoiselle avait vu les tonnes de charbon qu’on fait brûler, nuit et jour! Ah! on peut manquer de charbon à Paris, comme une pauvre dame dans la maison, qui est obligée de rester couchée parce qu’elle n’a rien pour se chauffer!
--Vraiment! Qui vous a dit cela?
--C’est M. Moreau, mademoiselle. Il paraît que c’est la vérité vraie. Mais, pour en revenir à ce que nous disions, pour sûr qu’à la Biche-au-Bois on n’en manquera pas avec celui que M. l’Américain a fait envoyer... Plein les caves! Et c’est tellement exposé au bon air et au soleil!
Quand M. l’architecte est venu fin octobre avec M. Richardson, il a dit: «Dans un mois, les blessés pourront arriver, ce sera sec.»
Un mois après, ils y étaient.
Et maintenant que c’est fini, avec les drapeaux français et américain sur le toit de la grande bâtisse, c’est si beau à voir que Victor et moi, quand notre travail est fini, vers le soir, nous descendons la colline du côté de Vauclair pour avoir le plaisir, quand nous sommes en bas, de regarder l’effet que fait l’hôpital sur le plateau, avec les sapins verts tout autour.
Quelquefois, de le regarder, on en a les larmes aux yeux! Ah! qui est-ce qui m’aurait dit, à moi qui suis née sur le pavé de Paris, que je m’en irais vivre dans un pays comme celui-là, où il y a des fleurs, de l’herbe, des arbres à foison, et que ce serait pour y être si heureuse!
Ah! Mademoiselle, c’est à vous...
Rose se retourne, une serviette déchirée à la main.
--En voilà une qui n’est bonne qu’à faire de la charpie!
--Ah! Mademoiselle! c’est à vous que je dois tout mon bonheur!
--Ne parlons plus de cela, Rose, je vous l’ai défendu.
--Oui, mademoiselle, j’obéis. N’empêche que je ne manque pas un jour de faire une prière avec la sœur des Anges pour que le Bon Dieu vous en donne autant!... Si j’osais, je demanderais à mademoiselle quelque chose qui me tourmente?
--Qu’est-ce donc?
--Mademoiselle ne pensera pas que je suis indiscrète?
--Mais non, parlez.
--Je suis curieuse de savoir si mademoiselle a toujours des nouvelles de M. le lieutenant?
--Oui, de temps en temps; ses lettres sont plus rares, répondit Diane évasivement.
Rose aurait eu bien envie d’en entendre davantage, mais ayant vu la physionomie de sa maîtresse se refermer subitement, elle se tut et, bientôt, Diane redescendit chez elle.
Ce quatrième hiver de guerre était devenu pour les malheureux une terrible épreuve, et pour tous une succession de jours mornes où l’on vivait dans l’attente d’événements qui tardaient à venir.
Comme Diane rentrait à la fin de l’après-midi, ce jour-là, elle eut l’idée de s’informer auprès du portier à propos d’un mot de Rose, qui lui revenait à la mémoire.
--On m’a dit que certaines personnes de la maison parmi nos locataires manquaient de moyens de chauffage. Est-ce vrai?
--Oui, mademoiselle, et c’est bien triste. C’est une vieille dame aveugle qui demeure tout en haut... Sa domestique a cherché partout du charbon sans en trouver... Elle a dit en secret à ma femme qu’elle avait fait coucher la pauvre dame depuis deux jours pour lui éviter de prendre mal.
--Je croyais que la maison avait le chauffage central.
--Jusqu’au quatrième seulement, mademoiselle; les petits appartements du cinquième ne sont pas chauffés.
Diane se doutait bien du nom de la vieille dame aveugle qui demeurait là-haut; mais, afin d’en être plus sûre, elle demanda:
--Quel est le nom de cette dame?
--Mme la baronne de Kéravan. Si mademoiselle avait la bonté de s’y intéresser... Seulement, c’est des personnes très fières. Mlle Corentine, la bonne, avait fait bien promettre à ma femme de ne le dire à personne!
Mlle de Trivières était fille de décision. Pourtant, à la pensée de ce qu’elle allait faire, sa main hésita un peu à ouvrir la porte de l’ascenseur.
Comment sa démarche serait-elle accueillie? La vieille dame avait dû entendre parler d’elle. Elle devait être au courant des relations qu’ils avaient eues avec son petit-fils.
Aller chez lui alors que personne ne l’en avait priée, c’était une action hardie.
Mais pouvait-elle, à sa porte, laisser la pauvre aïeule mourir de froid parce qu’elle-même avait la faiblesse de trop penser à l’absent?
Voici l’arrêt du quatrième. L’ascenseur stoppe, il ne va pas plus haut.
Décidément les locataires du cinquième n’ont pas été gâtés.
Heureusement que l’étage est bas.
Plus on monte, plus les plafonds s’abaissent, plus l’espace a été mesuré.
Le tapis rouge continue à courir sur les marches à la montée facile.
Deux portes sur le palier.
Est-ce à droite..., à gauche?
Diane a oublié de le demander.
Mais elle entend des cris d’enfants sortir de l’appartement de droite. Ce devait être en face.
Elle sonna.
Un pas ferme, presque masculin, résonna à l’intérieur. On ouvrit et la jeune fille se trouva en présence d’une domestique. C’était une femme entre deux âges, en costume breton, au visage renfrogné, dont les petits yeux noirs se remplirent d’étonnement en voyant sur le seuil la belle demoiselle de l’hôtel, la fille de la propriétaire.
--Madame de Kéravan. Puis-je lui parler?
--Madame est malade, elle est au lit; mais, mademoiselle, si c’est pour la quittance de loyer que vous venez, je peux certifier que mon maître a payé; on ne doit rien.
Diane eut un petit sourire.
--Non, ce n’est pas cela qui m’amène, reprit-elle. Voici: Nous avons fait rentrer dans les caves de l’hôtel une grande quantité de charbon au début de l’hiver. Nous en avons plutôt trop. J’ai pensé que certaines personnes de la maison pourraient en manquer, surtout celles qui n’ont pas le chauffage central, et je viens vous proposer de vous en envoyer quelques sacs.
Au mot magique de «charbon», la porte s’était ouverte tout à fait.
--Entrez donc, entrez, mademoiselle! Dame! je peux bien vous avouer qu’en fait de charbon nous ne sommes pas riches; et c’est la misère pour en avoir. Si nous en avions tant soit peu, je pourrais faire du feu à Mme la baronne, et c’est ça qui lui ferait du bien, ma doué!
Avec force révérences, la Bretonne, la figure élargie de contentement, engageait la belle demoiselle à entrer.
Diane refusa: elle était pressée, elle rentrait à l’hôtel et allait faire monter immédiatement le précieux combustible.
En effet, aussitôt rentrée, la jeune fille donna ses ordres au domestique, le vieux Pascal, qui s’empressa d’obéir.
Depuis la fondation de l’hôpital, tous les serviteurs de la marquise professaient une admiration sans bornes pour Mlle Diane.
Pour elle, ils auraient dévalisé leur maîtresse!
Le lendemain matin, Mlle de Trivières était encore à sa toilette quand on vint lui demander si elle voulait recevoir une personne qui demandait à lui parler.
--Faites entrer.
Une femme se présenta: c’était Corentine.
Mais une Corentine différente de celle de la veille.
Elle avait revêtu, dès huit heures du matin, son costume de gala: jupe à bande de velours, fichu à franges et tablier de soie de couleur éclatante; les ailes ouvertes de son léger bonnet avaient l’air d’être la continuation de son large sourire épanoui.
Corentine se tint d’abord immobile au milieu de la chambre, fort intimidée, et incapable de prononcer le petit discours qu’elle avait préparé.
Diane lui fit signe d’avancer.
--Avez-vous une commission à me faire? Parlez.
--Oui, mademoiselle. De la part de Mme la baronne. C’est pour remercier mademoiselle du charbon et aussi savoir combien on vous doit.
--Je l’ignore, dit Diane, qui n’avait pas pensé à cette question. Que votre maîtresse ne s’inquiète pas, le valet de chambre fera le compte de ce qu’il a porté.
--Ça n’est point tout encore, mademoiselle, fit la servante, qui reprenait peu à peu ses esprits: Mme la baronne fait dire à mademoiselle qu’elle serait venue elle-même la remercier si elle pouvait descendre, mais depuis trois mois elle n’a pas mis les pieds dehors. Madame dit qu’elle serait très heureuse si la bonne demoiselle voulait bien se déranger, comme voisine, pour lui faire là-haut une petite visite.
Ma doué! ajouta d’elle-même Corentine, elle est toujours seule, la pauvre dame; elle n’a pas grandes connaissances à Paris, et elle s’ennuie. Moi, je suis trop bête pour lui tenir des conversations, tandis que mademoiselle! Ah! oui! que madame serait contente d’avoir quelqu’un à qui causer de M. Hervé. Elle s’en dévore, cette pauvre madame!
Ces dernières paroles étaient de trop. Diane faillit refuser.
Était-il possible après le mouvement de bonté qui l’avait poussée chez elle la première, de répondre à l’invitation de Mme de Kéravan par une impolitesse?
Pourtant, que dirait Hervé s’il apprenait qu’elle avait franchi sa porte, lui qui avait à un si haut degré la pudeur de sa pauvreté?
--C’est un acte charitable envers une femme âgée et infirme, pensa-t-elle, et puis... je saurai ce qu’«il» devient!
Diane se décida:
--A quelle heure Mme de Kéravan pourra-t-elle me recevoir?
--Tous les jours, quand mademoiselle voudra. Mme la baronne se lèvera cet après-midi.
--Bien. Prévenez Mme de Kéravan que j’aurai l’honneur d’aller passer quelques moments auprès d’elle dans l’après-midi.
A l’heure du déjeuner Mlle de Trivières dit à sa mère:
--A propos, maman, j’espère que vous ne me blâmerez pas d’une petite charité que je me suis permis de prendre sur vos réserves de charbon.
--Sur le charbon de la maison! Diane, tu es folle! Au moment où le combustible devient introuvable!
Et pour qui t’es-tu permis une telle prodigalité?
Diane ayant raconté à sa mère l’histoire de la vieille dame aveugle et alitée, la marquise s’attendrit et refusa même d’entendre parler du paiement.
--Cette dame n’accepterait pas, maman. Elle m’a déjà envoyé demander ce qu’elle devait.
Pascal en fera le compte... Vous savez, c’est une parente du lieutenant de Kéravan dont Jacques vous a parlé l’été dernier; un ami de M. de Roysel?
--Oui, je me souviens. C’est pendant mon voyage en Suisse que vous avez fait sa connaissance.
Comment est-il ce jeune homme?
Mlle de Trivières réfléchit avant de répondre:
--Très sérieux..., très intelligent... Nous avons fait ensemble quelques promenades à cheval. Jacques s’était lié pas mal avec lui... Il lui donnait de bons conseils; il lui a aussi prêté des livres pour son examen... En somme il a été très complaisant. Si vous le permettiez, maman, j’irais faire une petite visite à cette vieille dame qui m’a fait dire qu’elle désirait me voir pour me remercier. Elle ne peut venir elle-même, elle ne sort pas.
--Fais comme tu voudras, répondit la marquise, qui pensait déjà à autre chose. Viendras-tu à la soirée de bridge de Mme de Saint-Clair?
--Mais oui, si cela vous fait plaisir...
Vers deux heures, Mlle de Trivières gravissait le dernier étage de la maison voisine.
--Où cela me mènera-t-il? pensait-elle. Lui qui n’a jamais invité Jacques à entrer chez lui! Il en sera peut-être furieux.
On eût dit que le destin la poussait à se rapprocher précisément de celui auquel elle se reprochait de penser trop souvent.
Maintenant qu’elle avait promis, il n’y avait plus à reculer.
Comme la veille, la Bretonne vint lui ouvrir, mais sa large figure n’était plus renfrognée, bien loin de là!
En traversant l’antichambre en longueur sur laquelle ouvraient plusieurs portes, la domestique expliqua:
--Excusez, mademoiselle, si je ne vous fais pas entrer dans le salon. Madame se tient dans sa chambre depuis les grands froids.
Elle ouvrit une porte au fond et introduisit la visiteuse dans une belle chambre à deux fenêtres.
Devant un feu flamboyant, Diane vit, enfouie à demi dans une grande bergère, la forme menue d’une charmante vieille qui tendait à la flamme ses mains aux tons d’ivoire jauni, que rosait le reflet du feu.
La vieille dame tourna son fin visage encadré de papillotes blanches en entendant ouvrir, et elle demanda d’une voix fluette comme toute sa personne:
--On a sonné, Corentine. Ce doit être elle?
--La voici, madame. Voilà la bonne demoiselle.
--Oh! qu’elle est gentille de venir! Je n’osais pas l’espérer. Approche un fauteuil, Corentine. Donnez-moi votre main, mademoiselle!
Diane approcha et prit la main de la vieille dame, qui lui souriait en levant vers elle son visage aux paupières fermées, mais ce sourire y mettait de la vie, une grâce aimable mélangée de bonté.
--Comme je vous suis reconnaissante, continuait l’aveugle. Grâce à votre charmante pensée, je puis enfin me chauffer...
--Je suis trop heureuse, madame, de vous avoir rendu ce léger service.
--C’est que ma pauvre Corentine, toute dévouée qu’elle est, n’est pas du tout débrouillarde; elle n’a jamais pu prendre les habitudes de Paris. Quant à moi... Moi, je ne suis plus bonne qu’à tricoter pour mon soldat!
L’aveugle montrait une chaussette de laine qu’elle avait posée sur ses genoux.
--Je vous en prie, madame, continuez; n’interrompez pas votre travail pour moi.
--Merci, merci, c’est pressé, c’est pour mon petit-fils, le lieutenant de Kéravan; mais, vous le connaissez? Il m’a dit qu’il vous avait rencontrée au Bois, l’été dernier, avec monsieur votre frère. Comment se porte M. de Trivières? Est-il parti au front?
Pendant qu’elle répondait aux questions de la vieille dame, Diane jetait un regard autour d’elle.
N’eussent été les dimensions assez exiguës de la pièce, on se serait cru transporté en plein moyen âge, dans une chambre de vieux manoir breton.
Un grand lit de chêne ciré et sculpté du temps de la reine Anne occupait le fond de la chambre. Il était surmonté d’un immense baldaquin supporté par quatre colonnes torses. Des courtines de gros reps bleu de roi à personnages--dames en hennin, pages et seigneurs empanachés--pendaient autour de ce monument à l’aspect antique et solennel.
La table massive, l’armoire énorme aux portes pleines dont le chêne était fouillé délicieusement de naïfs dessins et de gracieux feuillages; les chaises incommodes à hauts dossiers avec chacune leur coussin de reps pareil à celui du lit, les lourds fauteuils semblables, les portraits de famille à l’aspect sévère, tout contribuait à donner à cet appartement parisien un caractère d’archaïsme, une couleur locale qui transportait le visiteur très loin de la capitale moderne, de ses mœurs et de son temps.
Diane pensa en regardant les portraits des Kéravan alignés le long des panneaux qu’après avoir toujours vécu dans un pareil cadre, les façons réservées, les sentiments profonds du descendant de ces preux austères, n’avaient plus de quoi étonner.
Il avait été façonné degré par degré, par l’atavisme laissé comme une marque indélébile par la lignée de ses ancêtres, et, s’il ne portait plus l’armure des anciens âges, son âme n’était pas moins restée, comme celle des aïeux, couverte d’une enveloppe d’airain, sans défaut.
Mme de Kéravan disait de sa voix fine qu’il fallait recueillir comme un souffle:
--Vous regardez peut-être nos portraits, mademoiselle? Tout le monde sait en Bretagne que les Kéravan portent l’un des noms les plus anciens et les plus respectés du Morbihan.
Je suis moi-même une Kéravan par ma mère: vous savez que dans notre pays on cousine pendant des générations.
Les parentés se conservent aussi pieusement que des reliques; c’est ce qui fait la force des liens de famille. Ainsi, je puis bien vous parler de certain projet que nous avions formé pour mon petit-fils Hervé.
C’était de lui faire épouser une arrière-petite-cousine qui a reçu, dans un couvent de Vannes, une éducation en rapport avec nos idées. Douce, pieuse... et jolie, à ce qu’assurent mes petites-filles... Pas une de ces évaporées comme on en voit dans les grandes villes.
Je l’ai rappelé à mon petit-fils dernièrement, pendant son congé. Annaïk m’avait écrit une lettre si gentille pour s’informer de son cousin. Bah! il a à peine écouté.
Autrefois, il en parlait volontiers; et maintenant... Oui, maintenant, pourquoi répond-il d’un ton indifférent?
Pourquoi m’a-t-il affirmé qu’il ne se marierait pas, qu’il voulait vivre toujours avec sa vieille grand’mère?
Il n’a pas le droit de parler ainsi!
Il est le dernier des Kéravan de la branche aînée. Il sait que la vieille souche s’éteindrait avec lui. Et puis, cette petite Le Gallec est fille unique. Elle aura du bien, de l’argent. Est-ce qu’il veut végéter toute sa vie, pauvre officier sans fortune? Quelle figure fera-t-il, lui un Kéravan de la branche aînée, sans autre argent que sa solde, fier comme il l’est?
Est-ce qu’il saura jamais briguer un avancement, une faveur? Non, non. Les Kéravan ne doivent rien qu’à leur mérite. Mais la fortune n’y a jamais nui... au contraire. Pourquoi a-t-il changé ainsi?
Pourquoi ne veut-il plus épouser Annaïk? Oui, pourquoi?
Depuis longtemps, la vieille dame avait oublié la présence d’une personne étrangère.