Rose Perrin

Part 12

Chapter 123,855 wordsPublic domain

Elle parlait en hochant la tête, d’une voix à peine perceptible. Son visage était tourné vers la flamme à laquelle elle présentait ses mains transparentes; elle les frottait l’une contre l’autre comme s’il lui était impossible de les réchauffer.

La pauvre aveugle vivant dans la réclusion devait avoir pris l’habitude de ces longs monologues, de ces questions répétées qui restaient sans réponse. Elle ne paraissait même point en attendre, enchaînant avec volubilité les questions aux réflexions personnelles.

Elle passait sans transition d’un sujet à un autre, suivait le fil d’une idée qui s’égarait, y revenait ensuite et continuait ses questions sans fin...

Mlle de Trivières restait devant elle, gênée, n’osant interrompre ce flux de paroles et craignant de recevoir des confidences qui ne lui étaient pas destinées.

A quelques-unes de ces questions, et surtout aux dernières, elle se disait, à part soi, qu’il lui eût été assez facile de donner des réponses.

Pourquoi le lieutenant de Kéravan ne voulait-il plus entendre parler de sa petite-cousine au trente-sixième degré, Mlle Annaïk? Mlle de Trivières était peut-être mieux qualifiée que quiconque pour l’expliquer.

Mais elle garda pour elle ses réflexions et tenta d’attirer l’attention de la baronne en lui touchant le bras légèrement.

L’aveugle tressaillit. Elle passa sa main sur ses yeux sans regard.

--Oh! pardon, mademoiselle. Excusez-moi! Je vis si retirée! Il m’arrive quelquefois d’avoir des absences.

--Je suis obligée de vous quitter, madame, dit Diane en se levant. J’ai rendez-vous avec ma mère à trois heures pour des visites. Je regrette de ne pouvoir rester davantage, mais je craindrais de vous fatiguer.

--Oh! non, chère demoiselle. Ne dites pas cela, s’écria l’aveugle en tendant ses mains. Vous m’avez fait tant... tant de plaisir!

Quand mon petit-fils est ici, je ne m’ennuie jamais. C’est un si bon enfant! Il me donne presque tout son temps! Et cependant ma société n’est pas bien amusante pour un garçon de son âge.

Il me fait la lecture. C’est un plaisir si rare pour moi qui ne lis plus! Ma pauvre Corentine arrive à grand’peine à me lire les communiqués de la guerre. Cela suffit pour me tenir au courant. Je me dis: Hervé était peut-être ici... ou là. Il a pris part à tel assaut! Et quand les nouvelles sont plus terribles, je prie davantage la bonne sainte Anne, ma patronne, de protéger mon enfant!... Qu’est-ce que je vous disais?

Ah! oui! je parlais de lectures... Cette pauvre fille lit d’une manière si insipide qu’elle m’endort. Oui... le croiriez-vous? elle m’endort! répéta l’aveugle avec un petit rire narquois à l’adresse de sa lectrice ordinaire.

Diane se sentit touchée de tant d’abandon:

--Madame, dit-elle, voulez-vous accepter que je vienne de temps en temps vous faire la lecture? J’en serai très heureuse! J’ai pris depuis la guerre beaucoup de goût à la lecture et je passerai près de vous le temps que j’y consacre habituellement.

Une joie véritable illumina le visage de l’aveugle.

--Vraiment! vous feriez cela? Oh! chère demoiselle, soyez bénie pour cette bonne pensée! Vous ne pouvez imaginer le plaisir que vous me ferez. La solitude est ce qu’il y a de plus affreux pour les vieillards... Je savais déjà que vous étiez belle...

--Madame!

--Oui... oui, on me l’a dit! Et depuis hier, je sais que vous êtes bonne... bonne!

A bientôt, ne me faites pas trop attendre!

Fidèle à la promesse qu’elle venait de faire, Diane renouvela souvent ses visites dans la chambre aux portraits.

Maintenant qu’ils avaient fait connaissance, il semblait à la jeune fille que ceux-ci l’accueillaient avec condescendance, mais sans froideur.

Ses toilettes parisiennes à la dernière mode, jupe étroite et courte, découvrant les bas de soie et les fines bottes à hauts talons, blouses de soie claire, jaquettes du bon faiseur, les offusquaient encore, mais il y avait une pitié si douce, de telles inflexions de caresses dans les yeux et la voix de la visiteuse quand elle abaissait sa lumineuse beauté sur le pauvre visage éteint, sur le corps émacié et les mains diaphanes de leur descendante, que les portraits laissaient fondre leur glace; ils jetaient à la jolie Parisienne des regards moins farouches.

Il est vrai de dire que si Mlle de Trivières avait entrepris son œuvre charitable sans grand enthousiasme, elle fut elle-même surprise de constater qu’elle y trouvait du plaisir et elle s’accoutuma sans peine à monter chaque jour avant le dîner jusqu’au cinquième étage pour passer un moment auprès de la recluse, qui attendait sa visite en comptant les heures.

Lorsque la lecture fatiguait Mme de Kéravan, elles causaient.

Il arrivait encore, mais de plus en plus rarement, que la causerie dégénérait en monologues où l’aveugle ressassait les souvenirs de sa jeunesse; elle racontait le départ de son fils, le père d’Hervé, parti un jour sur son brick, la _Sainte-Anne_, et qu’on n’avait jamais revu...

Elle parlait de la terrible attente des deux femmes restées au foyer; de la disparition de la plus jeune emportée par une maladie de langueur et laissant à l’aïeule la charge de ses quatre petits. Les réminiscences de Mme de Kéravan se terminaient toujours par une histoire commençant par ces mots:

«Quand Hervé était petit...»

Diane connaissait maintenant la vie antérieure du lieutenant mieux que ne devait la connaître la cousine Annaïk elle-même.

Elle se plaisait à faire répéter à la grand’mère des traits de délicatesse ou de courage, que celle-ci ne se lassait jamais de redire.

Et Diane s’imaginait le voir à des âges différents, toujours avec ce regard bleu si pénétrant qu’il semblait vous fouiller jusqu’au fond du cœur et laissait rarement deviner ses propres pensées.

La bonne aïeule avait souvent en parlant d’Hervé un mot: «Mon petit.» Diane souriait en se représentant la haute taille du lieutenant, sa voix grave, ses épaules larges.

Du reste, pour le revoir tel qu’il était naguère, elle n’avait qu’à regarder autour d’elle en suivant la direction du doigt de Mme de Kéravan.

--Ici, sur le guéridon, cette photographie de Vannes, il avait cinq ans. Si je me souviens toujours il portait son costume marin avec son col bleu.

Ce costume avait causé toute une discussion entre mon fils et nous, les femmes.

Son père aimait le voir en marin.

Il rêvait la mer pour son fils unique.

Ah! la traîtresse!... Nous l’aimons malgré tout. C’est dans le sang!

Mais ma belle-fille, une de Kérouât, qui avait eu son frère aîné perdu sur la _Marie-Yvonne_, résistait à son mari. C’était le seul sujet sur lequel ils ne n’entendaient point.

Et ce costume marin qui lui allait si bien le petit gredin, c’était son père qui le lui avait choisi lui-même un jour qu’il l’avait emmené avec lui.

Ah! celui-là l’avait aussi la vocation, la passion de la mer! Mais sa mère et moi l’en avons détourné de toutes nos forces, et, plus tard, lorsqu’il a eu compris la peine qu’il m’aurait faite en partant, il y a renoncé de lui-même, le cher petit, sacrifiant tout à sa vieille grand’mère!

--Et celui de la tête du lit! demanda Diane.

--Celui de mon lit, c’est le portrait de l’époque de sa première communion. Il est un peu maigre, vous voyez; il avait eu la scarlatine. Il était si pieux à cette époque... un ange!

«Maintenant, regardez la cheminée. C’est le plus récent.

«J’ai demandé à Hervé de le faire faire quand il est entré à Saint-Cyr, l’un de ses premiers dimanches de sortie. J’y voyais encore un peu en ce temps-là. Maintenant... je ne puis plus que me souvenir...

L’aïeule inclinait tristement la tête et Diane s’empressait alors de parler d’autre chose.

Un après-midi, Mlle de Trivières était venue de bonne heure, étant libre tout le jour; elle proposa à la vieille dame de lui faire une longue lecture.

--Oh! bien volontiers, chère enfant, tant que vous ne serez pas fatiguée. Mais nous avons fini notre dernier roman.

Voulez-vous choisir un livre dans la bibliothèque?

Elle est dans le bureau de mon petit-fils. Ouvrez la porte à la tête du lit... c’est là.

Pendant que vous chercherez, moi, je ferai mon petit quart d’heure de sieste: ne vous pressez pas.

Diane savait que le petit quart d’heure se prolongeait souvent de trois autres; elle se dirigea du côté de la pièce voisine où elle n’était jamais entrée, ayant jusqu’alors apporté de chez elle les éléments de leurs lectures.

Le cabinet d’Hervé...

Qu’est-ce qui reflète le mieux l’état d’âme, les goûts, le caractère, que la pièce où l’on vit habituellement et qui reste tout imprégnée d’un peu de nous-mêmes?

Le cabinet d’Hervé de Kéravan devait ressembler assez à la chambrette du village bombardé qu’il avait dépeinte dans sa première missive à Rose Perrin.

Des murs presque nus. Aucun tapis, point de rideaux, des vitres claires, d’où, entre deux grandes bâtisses, la vue s’étendait jusqu’à la petite place du musée Guimet, et, au delà, sur le scintillement du fleuve où l’on apercevait par éclairs--tache fuyante--la course rapide d’un bateau-mouche.

La clarté crue du soleil d’hiver mettait en relief les moindres détails du paysage parisien.

C’était bien là le point de vue choisi par l’homme amoureux des vastes horizons, que devait faire souffrir l’étroitesse de ces murs... Ce petit coin de fleuve entrevu de loin lui rappelait, sans doute, l’Océan breton dont la nostalgie l’oppressait.

D’un regard, Diane embrassa la pièce, simple et ordonnée comme une chambre de prêtre.

Sur le mur de face, il y avait une carte d’état-major appliquée avec des punaises.

Au-dessus de la cheminée se dressait un grand crucifix d’ivoire jauni.

Au milieu, une petite table-bureau chargée de papiers méthodiquement rangés, une écritoire de bois noir fort simple et une photographie.

Diane prit le portrait pour l’examiner de plus près.

C’était celui d’un homme de grande taille, à l’air autoritaire et fier, en costume d’officier de marine, auprès de qui se tenait une jeune femme blonde dont la physionomie intelligente et douce rappelait celle d’Hervé.

«Son père, sa mère, pensa-t-elle; il leur ressemble à tous deux...»

L’ameublement de la pièce était complété par deux vieilles chaises bretonnes à paillage de couleur, et une antique bibliothèque de chêne... C’était tout.

A l’extrémité opposée à celle où elle était entrée, la jeune fille aperçut une porte grande ouverte qui donnait accès dans le salon.

Elle avança en glissant doucement sur le parquet brillant--la propreté devait être comptée par Corentine au nombre des vertus théologales--et jeta un regard sur le petit salon que les persiennes fermées laissaient dans la pénombre.

Il avait l’aspect antique d’un salon de province avec son meuble vieillot en acajou et velours grenat fané: aucune fantaisie, pas un bibelot. Mais, de même que dans la chambre, de superbes portraits de famille, en ligne serrée, occupaient les murs, excepté au-dessus du canapé. Le regard de Diane fut attiré par les couleurs vives d’une tapisserie ancienne qui tenait tout le panneau.

La tapisserie représentait l’entrée du roi Charles VIII dans sa bonne ville de Rennes.

Les costumes, les personnages, étaient frappants de vérité. Dans une large rue pavée, c’était un cortège magnifique, le roi Charles en tête, monté sur un cheval blanc empanaché de plumes.

Le prince, jeune et beau, levait la tête du côté d’une fenêtre basse, au balcon de laquelle étaient penchées trois jeunes femmes. L’une d’elles, un peu en avant des autres, petite, gracieuse et fine, coiffée du hennin à voile retombant, portant une collerette évasée, un corsage à pointe et une ample jupe à godets, n’était autre que la princesse Anne, l’héritière du beau duché, envoyant à son royal fiancé un geste de bienvenue.

Diane examina longuement la superbe tapisserie; c’était une œuvre de prix de toute beauté.

Elle comprit par intuition la pensée qui avait poussé Hervé à apporter dans son appartement de Paris cette grande pièce mieux faite pour décorer les panneaux d’un salon monumental; elle y voyait l’amour profond du jeune homme pour son pays natal, la petite patrie si chère aux cœurs bretons.

Hervé avait cru emporter avec lui un morceau de sa Bretagne...

Diane se tourna machinalement du côté du piano droit placé de dos, dans un angle.

Elle remarqua auprès des piles bien rangées de partitions anciennes: la _Norma_, la _Dame blanche_, la _Traviata_, etc., qui avaient dû appartenir à la défunte baronne de Kéravan.

Mais, ayant fait le tour du piano, elle vit qu’il était resté ouvert et qu’une feuille de musique à l’aspect neuf était placée toute dépliée sur le pupitre.

La jeune fille regarda le titre: _la Chanson de Fortunio_. Elle rougit soudain en lisant une date écrite au crayon à l’angle de la feuille: 14 mai 1918.

Elle reconnut la main qui avait écrit cette ligne de cette écriture ferme et serrée qui ressemblait si étonnamment à celle d’Hubert de Louvigny.

Diane avait rougi en reconnaissant la date. C’était celle du jour--le seul jour--où Hervé était venu chez elle, le soir, en sautant sur le balcon, ainsi qu’il l’avait dit en plaisantant, comme un sauvage ou un voleur, et venant la complimenter sur son chant. C’était, elle s’en souvenait bien, précisément cette romance qu’elle avait chantée. Depuis cette soirée il l’avait faite sienne et elle devinait qu’à cette même place il avait dû répéter bien des fois lui-même:

Et je veux mourir pour ma mie Sans la nommer!

Cette musique encore ouverte, cette date précise, n’était-ce pas l’aveu de l’amour d’Hervé signé de sa main?

Diane demeura longtemps, le coude appuyé au bord du petit piano, la tête inclinée sur sa main.

«Jamais, pensait-elle, jamais on ne m’a aimée ainsi... Et je sais qu’il n’en dira rien! Faudra-t-il que tant d’amour reste vain? Et moi-même oserai-je jamais y faire allusion?

Elle comprenait qu’elle ne pourrait s’en ouvrir à sa mère. La marquise jetterait les hauts cris: épouser un officier sans fortune, de petite noblesse, et qui pouvait la laisser veuve d’un moment à l’autre, ce serait fou, alors qu’elle avait éloigné les plus beaux partis!

--Quelle impasse! soupira-t-elle. Que le bonheur est donc une chose difficile!

Elle ne se doutait pas, qu’en parlant ainsi, elle répétait presque mot pour mot une phrase de son tuteur...

La voix faible de Mme de Kéravan lui parvint du fond de l’appartement. L’aveugle appelait, s’étonnait de se trouver seule.

Diane revint au cabinet de travail, elle prit au hasard dans une rangée un roman de Walter Scott et rejoignit la vieille dame.

Celle-ci lui déclara que son petit quart d’heure--il avait duré quarante minutes--lui avait fait le plus grand bien, et qu’elle était toute disposée à entendre ce que la lectrice voudrait bien lui narrer.

Mais la lectrice de la baronne eut, ce jour-là, de fréquentes distractions; il lui arriva de tourner deux ou trois pages à la fois sans qu’elle, ni son auditrice, s’en aperçussent. Vers la fin, cependant, elle prit un vif intérêt aux aventures de la princesse Isabelle et de Quentin Durward; elle lut avec expression le passage où ce dernier déclare avec douleur à l’objet de sa flamme:

«Je ne puis oublier la distance que le destin a placée entre nous, et vous exposer à la censure de votre noble famille comme l’objet de l’amour le plus dévoué d’un homme pauvre.

«Que cette idée passe comme un rêve de la nuit pour tous... excepté pour un cœur où, tout rêve qu’elle est, elle tiendra la place de toutes les réalités.»

Et, au lieu de clore l’entretien en disant comme la princesse: «Adieu, ne m’oubliez pas, Durward, je ne vous oublierai jamais!» Diane, se substituant à Isabelle, eût voulu répondre: «Pourquoi désespérer, Hervé? Pourquoi tenir ce langage désolant? Qu’importent les considérations de fortune! Ne comprenez-vous pas que, moi aussi, je...»

Le reste se perdait dans les lamentations de la princesse de Croye dont Quentin baisait les mains avec une tendresse passionnée.

Hélas! le héros de 1918 reviendrait-il vainqueur du gigantesque tournoi engagé contre les ennemis de sa race?

Oui, la victoire était certaine; mais «lui» reviendrait-il pour recevoir la récompense de ses exploits... et celle de son amour?

--Comme vous lisez avec expression, chère enfant, dit l’aveugle. C’est une privation pour moi de ne pouvoir jouir de la vue de votre beau visage... Car vous êtes charmante, je le sais.

--Qui vous a dit cela, chère madame?

--Qui voulez-vous que ce soit, petite masque? C’est Hervé, naturellement!

Le lendemain de ce jour, Mlle de Trivières arriva au milieu d’une discussion entre Mme de Kéravan et sa domestique.

Il s’agissait de dresser une liste d’objets dont Hervé pouvait avoir besoin, afin de la soumettre à l’approbation du lieutenant.

--Vous écrivez si mal, ma pauvre Corentine, disait la baronne en forçant sa voix, que l’autre jour, le cher petit avait compris «chandelle» pour «chandail»; il a répondu qu’il n’avait pas besoin de chandelles, que sa lampe de poche lui suffisait...

--Hé! c’est déjà bien beau, madame, répondait Corentine avec son rude accent, d’écrire comme je fais, quand on a été à l’école à la queue des vaches! Ma doué! ça me coûte tant de les écrire, ces lettres, c’est une si dure ouvrage, que si c’était point pour notre Hervé, j’aimerais autant recevoir cent coups de bâton!

Mme de Kéravan renvoya sa servante à sa cuisine et se plaignit ensuite de la difficulté de correspondre avec son petit-fils, et d’être obligée de le faire si brièvement qu’elle ne pouvait rien lui dire.

--Si vous étiez bien gentille, mademoiselle Diane, dit-elle, je vous demanderais de vouloir bien recopier cette liste d’objets que Corentine a déjà faite, du moins si vous pouvez vous y reconnaître... Vraiment, j’ai peur d’abuser, mais vous êtes si complaisante!

--Je suis enchantée de vous être utile, répondit la jeune fille. Ce sera fait en un instant!

Et, de son écriture élégante, droite et haute, Diane recopia l’informe gribouillage de la Bretonne:

Deux caleçons;

Quatre paires de chaussettes;

Un chandail de laine, etc.

... Sans se douter de la perturbation que l’énoncé de ces objets prosaïques allait jeter dans l’esprit d’Hervé de Kéravan.

N’allait-il point s’imaginer y reconnaître l’écriture de Rose Perrin!

Lorsque ce fut fini, Diane proposa gentiment:

--Je serai très heureuse de vous servir de secrétaire, chère madame, puisque les talents de Corentine sont insuffisants. M. de Kéravan me lira plus facilement. Vous lui direz qu’une de vos voisines vous a offert ses services.

On juge avec quel empressement Mme de Kéravan accepta l’offre de sa jeune amie. Elle en profita aussitôt et dicta une longue lettre où elle fit passer par la plume de Diane ses appréhensions maternelles et les expressions de sa tendresse.

«Tu sais, mon Hervé, disait-elle, combien je t’aime et comme je pense à toi tout le long du jour. Prends donc bien garde à ta santé! Je ne dis pas aux balles et aux obus; je sais que mon enfant fera grandement son devoir comme un Kéravan qu’il est: «Bon sang ne peut mentir!» Mais veille à ta santé, pour ta vieille grand’mère qui t’en prie, si ce n’est pour toi.

«Je dis mon chapelet matin et soir pour que sainte Anne et la Vierge te protègent. Qu’elles gardent ton corps sain et ton âme sans tache. Je sais que tu ne négliges aucun de tes devoirs. Cependant je te rappelle que tu m’as promis de dire la prière que je t’ai envoyée chaque fois que tu devras aller à l’assaut. Y penses-tu? Je dors si peu que chaque nuit, je te suis en pensée, je te vois... sachant que ces heures de la nuit sont les plus terribles pour les combattants. Je te recommande à Celui qui peut tout et je Le supplie de me rendre le fils bien-aimé qui est le seul bonheur de ma vie!

«Je t’aime et t’embrasse de toutes mes forces.

«Ta grand’mère affectionnée.

Pour Mme de Kéravan:

(Signature illisible.)

--Il ne saura pas que c’est moi, se dit Diane en écrivant; il ne connaît pas mon écriture. S’il apprenait jamais, qu’en penserait-il?

Eh bien! après tout, M. de Kéravan pourrait-il lui en vouloir d’avoir témoigné de la bonté envers son aïeule?

Dès lors, la lettre hebdomadaire adressée au lieutenant de Kéravan fut écrite de la main de Diane de Trivières, qui évitait toujours de signer lisiblement.

Les mois de janvier et février s’écoulèrent. Hervé ne parlait pas encore de permission.

Lorsque après la première lettre de Diane, il avait demandé, anxieux d’apprendre la réponse: «Qui donc écrit maintenant?», Mlle de Trivières, dans la lettre suivante, avait modestement supprimé les éloges dont voulait la couvrir la vieille dame, pour répondre simplement: «La personne qui me sert de secrétaire est une de nos voisines. Elle s’est offerte à remplacer Corentine et s’acquitte avec plaisir de cette tâche.» Et le lieutenant avait eu beau insister, supplier qu’on lui dît un nom, il n’en avait pas appris davantage.

Mais le temps marchait. Les offensives du printemps 1918 allaient bientôt commencer.

CHAPITRE II

Corentine à la fenêtre de sa cuisine recueillait les derniers rayons d’un jour pluvieux de mars pour achever un raccommodage pressé.

Tout en tirant l’aiguille, elle parlait à sa poule noire, Freluquette, qui picorait des miettes sur le carreau. La poule s’interrompait par moments pour regarder la servante de son œil vif et brillant, une patte levée, d’un air profond.

Tout à coup, Corentine tressaillit:

On avait sonné deux fois à la porte d’entrée.

--Par ma foi! murmura-t-elle, si je ne savais point que ça n’est pas le temps de sa permission, je jurerais bien que c’est lui!

Elle alla ouvrir... C’était le lieutenant!

Sa grande taille s’encadra dans le chambranle.

--Jésus, Marie! Monsieur Hervé! Si je m’attendais à vous voir ce soir!

--Embrasse-moi, d’abord, Corentine. Comment va grand’mère?

--Tout doucement; elle se maintient. Mais, Seigneur, vous êtes trempé! Entrez dans la salle à manger que je vous essuie, vous allez m’égoutter partout sur mon parquet ciré... Eh bien! en voilà une surprise!

--J’ai vingt-quatre heures de permission. Grand’mère est-elle dans sa chambre?

--Elle ne l’a point quittée de tout l’hiver, la chère dame. Mais je vous préviens que la demoiselle est avec elle.

--Quelle demoiselle?

--La demoiselle qui vient tous les jours, dame! Celle qui lui fait la lecture, qui...

--Qui écrit ses lettres à ta place? dit Hervé vivement.

--Oui, et ça fait tant de plaisir à madame! Au moins elle peut vous en mettre long...

C’est plus comme de mon temps!

Hervé se mit à marcher de long en large; le front penché, il réfléchissait.

Au grand étonnement de la Bretonne, il n’avait pas l’air pressé des dernières fois pour courir à sa grand’mère aussitôt entrée.

A quoi rêvait-il donc?

Tout à coup, le lieutenant s’arrêta et dit à mi-voix:

--Écoute, Corentine, puisqu’elle ne m’attendait pas, je veux faire une surprise à grand’mère.

J’arriverai doucement dans sa chambre sans qu’elle s’en doute.

Entre chez elle en trouvant un prétexte...

--Je peux toujours porter une bûche au feu, souffla la servante dont toute la figure se plissa dans un rire silencieux.

--Si tu veux. Tu repartiras ensuite par mon cabinet en laissant la porte entr’ouverte, tu comprends?

--La porte entr’ouverte? Oui, oui, monsieur Hervé.

Ce qu’elle va être contente, madame!

Pendant que la servante entrait dans la chambre de sa maîtresse par la porte de l’antichambre, le lieutenant traversa la salle à manger, le salon et de là, il pénétra dans son cabinet où il attendit dans l’obscurité.

Une minute plus tard, Corentine entra d’un air mystérieux, laissant entr’ouverte la porte qui communiquait à la chambre de la baronne.

--C’est fait, monsieur Hervé, dit-elle à voix basse, madame ne se doute de rien et la demoiselle non plus.

--Va, répondit-il, laisse-moi. J’entrerai tout à l’heure.

Malgré la joie qu’il éprouvait à revoir le cher visage ridé qui lui faisait face, et ne pouvait le voir, le lieutenant de Kéravan ne se pressait pas de courir à son aïeule.