Part 4
--Ne l’offre pas au grand Plisson, Victor, il en a quatorze, ce mâtin-là, les colis pleuvent sur lui, et déjà trois d’entre elles l’ont demandé en mariage!...
Après une dernière tournée d’inspection, Kéravan remonta dans la chambre du premier étage qu’il partageait avec Louvigny.
En fait de meubles, deux étroites couchettes sans matelas, une table à trois pieds qui tenait contre le mur par un miracle d’équilibre et deux chaises dépaillées.
En guise d’ornements, Louvigny avait eu l’idée de recouvrir les murs de gravures découpées dans des journaux illustrés, ce qui produisait une galerie de portraits et des effets de couleur saisissants.
Ils se sentaient là chez eux, bien que jamais sûrs d’y revenir après chaque voyage à l’avant.
Qu’importe!
Ils y dormaient, sans souci des marmites, de lourds sommeils d’enfants.
Louvigny s’était couché de bonne heure, après une partie de piquet avec Roysel; il dormait déjà quand Hervé rentra, fatigué.
Mais avant de s’étendre sur ses fils de fer, le sous-lieutenant vint s’asseoir devant la table.
C’était le moment qu’il avait attendu pour prendre connaissance de sa mystérieuse missive, celle de «sa princesse». Penché sur un grossier papier de cuisine, l’officier déchiffra péniblement cette épître dont nous corrigeons l’orthographe:
«MONSIEUR HERVÉ,
«C’est pour vous dire que Mme la baronne va bien. Je lui donne des œufs à la coque, ça passe toujours. Nous avons des nouvelles poules sur le balcon, elles vont bien. L’autre soir, on a rapporté à Mme la baronne qu’on s’était battu en Champagne et j’ai été mettre un cierge à Notre-Dame-des-Victoires à votre intention.
«Rien d’autre à vous mander, monsieur Hervé; madame vous fait répéter qu’elle n’a besoin de rien et que tout va bien.
«Elle vous embrasse, et moi, cher monsieur Hervé, cher enfant que j’ai vu naître, je vous dis que le bon Dieu vous préserve et vous ramène bientôt.
«Votre fidèle servante,
«CORENTINE.»
«_P. S._--Madame n’a pas payé le loyer, mais la propriétaire ne nous tourmente pas.»
Kéravan sourit, content, tout allait bien. Ce loyer arriéré, il s’en occuperait à sa prochaine permission.
Il revit en pensée le modeste salon de l’avenue Malakoff avec ses vieux meubles de province, son petit piano droit devant lequel il avait passé tant d’heures heureuses, et la tapisserie ancienne qu’il avait fait porter de Kirvanac’h en s’installant à Paris: _Anne de Bretagne et Charles VIII fiancés_... Il avait senti le besoin, chez lui, de ce rappel de sa Bretagne.
Il revit encore, devant la porte-fenêtre du balcon où picoraient les poules, la chère aveugle, assise dans sa bergère, cherchant le soleil et levant son visage ridé aux paupières fermées, vers les rayons du jour qu’elle ne voyait plus.
C’était afin que son aïeule, sa dernière et plus proche parente,--avec ses trois sœurs, toutes mariées,--afin que l’infirme fût environnée d’air et de lumière que le jeune homme avait choisi, en arrivant à Paris, ce petit appartement de l’avenue Malakoff, bien exposé, assez confortable et d’un prix modéré.
Ils n’étaient pas riches, tirant toutes leurs ressources de leur domaine de Kirvanac’h, en Morbihan, tout l’argent liquide dont les enfants avaient hérité de leur père, disparu en mer dix ans auparavant, ayant servi à doter Mlles de Kéravan, qui auraient couru grand risque de rester filles.
Elles étaient bien mariées, heureuses dans leur Bretagne, où elles élevaient des nichées d’enfants; elles s’intéressaient de loin au succès de leur unique frère, parti à Paris pour compléter sa préparation à Saint-Cyr.
La baronne douairière de Kéravan avait tenu à accompagner son petit-fils.
Pour la sainte femme, Paris représentait la Babylone moderne où les garçons sans foyer perdent irrémédiablement leur foi, leur âme et leur santé.
Elle s’était décidée, non sans peine, à quitter son manoir et la baie d’où elle avait vu partir pour la dernière fois son fils, le père d’Hervé, que l’Océan n’avait jamais rendu.
Depuis, lentement, la cataracte s’était étendue sur ses pupilles qui avaient trop pleuré et pour la pauvre femme, l’éternelle nuit avait commencé.
Telle qu’elle était, âgée, faible, aveugle, Mme de Kéravan s’était sentie de force à lutter contre les enchantements pernicieux de la capitale.
Et de fait, durant ses années d’école, son petit-fils n’avait point goûté de plaisir plus vif que celui qu’il prenait auprès d’elle, les dimanches, lorsqu’il lui faisait la lecture, ou l’obligeait dans les beaux jours à sortir dans les avenues, à s’en aller à son bras, à petits pas, jusqu’au bois de Boulogne.
C’étaient les jours de fête de l’aveugle. Et aussi de ce grand garçon qui savait qu’il était la joie, les yeux, la vie de l’infirme.
A cause d’elle, il s’était tenu à l’écart des tentations de la vie parisienne et il avait gardé intacte son âme bretonne, inaccessible comme le granit de ses grèves, sentimentale et poétique comme ses vieilles légendes.
Ayant lu la lettre hebdomadaire de la servante, les yeux d’Hervé tombèrent sur l’autre enveloppe qu’il avait sortie en même temps...
C’était la lettre de la personne qui demandait un filleul.
Il la relut avec soin, quelque chose dans le style simple, dans l’écriture souple, hardie, l’attirait.
Il voyait tous ses camarades s’amuser à entretenir des correspondances plus ou moins sérieuses avec des soi-disant marraines, et l’idée ne lui était point venue de les imiter.
Par principe, il s’écartait de ce qui pouvait devenir une occasion de dépense...
Ce n’était pas tout que de correspondre. On faisait souvent connaissance au temps des permissions, et il devenait difficile de ne pas se laisser entraîner par ces marraines si séduisantes.
Pourtant, celle-ci paraissait modeste... Le milieu de la lettre avec sa phrase naïve et pieuse le rassurait... cela ne lui paraissait pas si effrayant...
--Si j’essayais? murmura-t-il.
Un mouvement derrière lui le fit retourner.
Il vit Hubert, assis sur son lit, qui le regardait.
--Tu es rentré tard!... fit-il en bâillant, que dit-elle, ta princesse?
--Que tout va bien. Mais, dis... mon vieux, parlons d’autre chose; cela ne te contrarie pas de me céder cette lettre que tu as reçue ce soir?
--Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse? Toi ou un autre? Est-ce que je la connais, cette Blanche Perrin?
--Rose... Rose Perrin!
--Rose ou Blanche, je m’en moque! Écris-lui donc, on verra qui c’est.
--Ce qui m’ennuie, c’est que sa première phrase indique bien que c’est à toi qu’elle s’adresse, et il est fort possible que, voyant que tu ne lui réponds pas, toi, Louvigny... elle ne réponde pas non plus...
--Eh bien! c’est très facile: signe de mon nom!
--Oh! quelle idée, mon cher; cela ne se fait pas!
--Mon pauvre Hervé, tu ne seras jamais de ton temps!... Quand je te regarde, je cherche toujours où tu as posé ton armure. Sois jeune, que diable! Penses-tu que ces choses-là ont une grande importance?... Une personne qu’on ne connaît pas!... Que tu ne verras sans doute jamais. C’est dit! Tu vas lui écrire, tout de suite!... Et si tu crains qu’elle ne réponde pas, signe carrément de mon nom! A cette distance, elle n’y verra que du feu! Tu sais... pour les dangers que tu lui feras courir... Ah! mon vieux, tu ne t’emballes pas, toi! non...
Hervé se fit encore prier, mais comme il avait, dans le fond, bonne envie d’écrire, il se décida et dit tout à coup:
--Voyons, toi qui es au courant? Dirons-nous madame ou mademoiselle?
--Mademoiselle. Si c’est une jeune fille, ça tombera bien, si c’est une vieille dame, ça la flattera.
Hervé écrivit:
«MADEMOISELLE,
«Je suis charmé de la bonne pensée que vous avez eue de vous adresser à moi pour vous aider à choisir un filleul.
--«Il s’agirait cependant de s’entendre, souffla Hubert de son lit, et de savoir ce que vous désirez: si c’est un filleul des pays envahis, j’en aurai quelques-uns à vous proposer, très dignes d’intérêt, si, comme certaines expressions de votre lettre me le font supposer, vous cherchez un correspondant...»
--Tu ne trouves pas que c’est aller bien vite?...
--Tiens! tu me fais hausser les épaules!... arrange-toi!
«... c’est-à-dire un combattant sans famille, privé de recevoir de temps à autre un mot de sympathie, continua Hervé, j’avoue, mademoiselle, que je suis moi-même dans ce dernier cas, et je me mettrai volontiers sur les rangs... trop heureux, si...»
--Aide-moi, Hubert, «trop heureux, si...»
--Ah! tu vois, tu ne t’en tires pas! Marche:
«... Trop heureux, si vous consentez à vouloir bien faire de moi le plus dévoué et le plus reconnaissant des filleuls...
«Agréez, mademoiselle, mes respectueux hommages.
--Et signe: «H. DE LOUVIGNY.»
--C’est fait.
--Attends, dit Hubert, il faut penser à tout. Ajoute: «Au cas où vous consentiriez à m’agréer comme correspondant, ayez l’obligeance de me donner sur vous-même quelques précisions. Je répondrai volontiers aux questions que vous voudrez bien m’adresser...»
--Après cela, est-ce tout?
--Après cela, mon vieux, tu peux souffler la chandelle qui coule, et je te souhaite une bonne nuit! dit le comte de Louvigny en se retournant du côté du mur.
CHAPITRE V
«Lieutenant Hubert de Louvigny,
Secteur postal 322.
«MONSIEUR L’OFFICIER,
«C’est avec grand plaisir que je vous accepterai comme filleul.
«Je vois que vous avez compris tout de suite quelle sorte de correspondant je désirais.
«C’est très aimable à vous d’avoir répondu si vite à une petite jeune fille inconnue, très insignifiante, alors que vous devez recevoir d’autres lettres bien plus attrayantes; cependant, je veux espérer que vous lirez les miennes sans trop de déplaisir et que vous y répondrez.
«Vous me demandez des précisions?
«J’imagine que cela signifie: Comment est ma marraine? Jeune ou vieille? Brune ou blonde? Laide ou jolie? Quelle est sa situation dans le monde? Son genre de vie? et peut-être vous demandez-vous davantage encore?...
«Je veux bien satisfaire votre curiosité jusqu’à un certain point, mais je vous demanderai, en échange, la même confiance.
«Voici mon portrait: au physique... Eh bien! non! Je ne vous le dirai pas! Quand vous saurez que votre correspondante est brune, élancée, qu’elle a les yeux comme ceci, la bouche comme cela, me connaîtrez-vous davantage?
«Je vous laisse libre d’imaginer une marraine suivant votre fantaisie; c’est la meilleure manière d’être certain qu’elle vous plaira.
«Quant à son caractère, à ses idées, vous en jugerez par ces lettres, où je veux vous parler non comme à un inconnu,--l’état de guerre autorise un peu plus de sans-façon--mais un ami ou un confident.
«J’ai entendu faire votre éloge par une personne qui vous connaît beaucoup, je sais donc que je puis me fier à votre honneur et à votre discrétion.
«Mais continuons à «préciser».
«Ma condition sociale est modeste, ma fortune nulle, cependant j’ai reçu une certaine instruction.
«J’aurais peut-être pu la prolonger par quelques lectures, mais la lecture m’ennuie, et du reste...»
--Comment dites-vous cela, Rose?
«... Étant obligée de travailler pour vivre, il ne me reste pas beaucoup de temps pour mes distractions...»
(Rose dictant): «... excepté le cinéma où je vais quelquefois le dimanche.»
--Oh! non, Rose, pas cela! Cherchez autre chose.
--Oui, mademoiselle... voilà:
«Je cultive les fleurs qui sont sur ma fenêtre. Quand mes résédas seront sortis, je vous en enverrai un brin, et je serai heureuse désormais de les soigner en me disant qu’ils vous porteront un peu de la pensée de votre petite amie... Elle n’a pas grand’chose à donner, mais c’est de bon cœur!... et si vous avez besoin de quelque chose, livre ou journal, qu’il soit en mon pouvoir de vous procurer, dites-le-moi tout simplement, et vous l’aurez!
«Votre nouvelle amie vous souhaite bonne chance.
«Au revoir, monsieur le lieutenant, et à bientôt une lettre.
«ROSE PERRIN.»
«Mademoiselle Rose Perrin,
«183, rue de Longchamp, Paris.
«Bonjour, petite amie Rose! Vous permettez, n’est-ce pas? Mademoiselle est sous-entendu.
«Voulez-vous que nous laissions de côté les mots encombrants de marraine et filleul pour nous en tenir à ces appellations si douces: «Ami»... «Amie»?
«Voulez-vous que, sans nous être vus, nous essayions de nous bien connaître et d’ébaucher une de ces amitiés entre homme et femme qui sont d’autant plus précieuses qu’elles sont rares?
«Merci de la confiance si touchante que vous me témoignez... Je vous réponds de suite et je dois avouer que je suis déjà très enthousiaste de mon amie et correspondante.»
Après avoir lu par-dessus l’épaule d’Hervé, Hubert de Louvigny:
--Tu aurais dû mettre «emballé», tu ne sais rien dire de neuf!
--Écoute, mon vieux, tu me donneras ton avis quand je te le demanderai... Enthousiasme me plaît, à moi! Me l’as-tu cédée; oui ou non?
--Là!... là! ça va bien! Je ne te dirai plus rien!
Hervé continue:
«Vous voudrez bien alors, puisque cette idée charmante vient de vous, petit à petit, dans chacune de vos lettres, m’apporter un élément nouveau qui me permette de préciser, au fur et à mesure, l’image très vague encore de la jeune Parisienne prénommée Rose, qui cultive avec amour le réséda et que la lecture ennuie.
«De moi, que vous dirai-je?
«L’ami auquel vous faites allusion,--cet ami que vous vous refusez à nommer m’intrigue passablement!--cet ami a dû, du moins, vous faire mon portrait physique... Je ne m’y étendrai donc point.
«Comme âge...»
--A propos, Hubert, quel âge as-tu, au juste?
--Ça ne te regarde pas, ni ta demoiselle non plus! Il me plaît à moi de ne pas le dire!
--Idiot, va!
Un haussement d’épaules et Kéravan continue:
«Mettons entre vingt-cinq et trente... Donc, vieux! Comme caractère: fantasque, souvent triste, rarement très gai, en un mot, un sauvage!»
Hubert, après avoir regardé de nouveau:
--Dis donc, tu m’arranges bien! Parle pour toi...
--C’est pour moi que je parle... Mais, tu sais, le plus sauvage des deux...
--Quel animal!
Hervé écrivant:
«Quant à mon être moral, cette correspondance vous le fera connaître.
«Pour moi, je crois voir d’ici la gentille Rose penchée sur son ouvrage.
«Je sais déjà qu’elle a le cœur compatissant puisqu’elle s’offre à combler la solitude morale d’un pauvre soldat, je sais qu’elle aime les fleurs et j’en suis enchanté: ce goût nous est commun, et je la soupçonne de posséder, sans qu’elle s’en doute, une âme d’artiste, un peu poète. Je l’ai reconnue à la dernière phrase de sa lettre d’une sensibilité exquise.
«Me suis-je trompé?
«Et maintenant, charmante amie (mademoiselle toujours sous-entendu), si mon style, mon écriture, mon portrait ou toute autre chose vous déplaisent en moi, dites vite, sans détour.
«Je tâcherai, dans ce cas, de vous dénicher un autre filleul qui vous donne satisfaction.
«En tant que nouvel ami, vous m’autorisez, je l’espère, à déposer sur votre jolie main un baiser très respectueux.
«H. DE LOUVIGNY.
«_P.-S._--Envoyez moi quelques livres, si vous voulez.»
Hubert, furieux:
--Ah! que c’est bête, mon pauvre vieux! C’est romance, c’est rococo, 1830, quelle confiture!
--Si cela t’ennuie, tu n’es pas obligé de lire ce que j’écris.
--Non, mais quand je pense aux fadeurs qui s’écrivent sous mon nom! Tiens, je vais faire un tour, je ne m’en mêle plus!
--Mais, grand Dieu, je ne te demande que cela!
«Monsieur Victor Plisson, fantassin,
«Secteur 322.
«MON CHER TOTOR,
«Tu n’imagines pas comme j’ai attendu ta carte avec ton petit mot toujours pareil: «Ça va bien, on les aura! Totor.» Deux jours de retard! J’étais folle! Heureusement que Mlle Lancelot--tu sais, l’ancienne institutrice qui demeure sur mon palier?--m’a remonté le moral en me disant que c’était la faute de la poste.
«Enfin, je l’ai et je l’ai mise avec les autres sur mon cœur.
«Quelle bonne idée j’ai eue, mon Totor, d’acheter ces cartes pour te les envoyer et que tu me les renvoies!... et quelle chance d’avoir juste trouvé les endroits où nous nous sommes tant promenés le dimanche: Nogent, le bois de Vincennes, Clamart... Figure-toi que j’ai fini par trouver la rue Lepic, juste à l’endroit où on jouait tous les deux quand on était petits, sur le trottoir, devant la loge de tes parents, là où, quand ta mère était en colère, tu te laissais donner des claques à ma place, quand nous avions fait une sottise?
«Dire qu’on s’est aimés si petits, nous deux, et que ça finira par un mariage, comme dans les romans!
«Ah! Totor, jure-moi bien au moins que je suis la seule et que tu n’as pas d’autre tendresse dans l’esprit ni dans le cœur!
«Mais je suis là que je bavarde, et je ne te mets pas les bonnes choses qui me sont arrivées depuis ta dernière.
«Tout ça m’est venu par une de mes clientes, une demoiselle de la haute qui s’est intéressée à ton petit bouton de Rose--un mot à toi!
«Tu sais le rhume que j’ai pris à ta dernière permission? Cette fois qu’on était allé se promener dans le cimetière de Bagneux. Ce qu’il pleuvait!
«On n’était pas pressé, on marchait tout doucement à travers les tombes, on était si seuls, tu avais ton bras passé autour de ma taille, et tu _causais_ si bien! Il n’y a que toi pour ça!
«S’apercevait-on qu’il pleuvait? Je ne crois pas.
«Pour en revenir à Mlle Diane (oui, il paraît que c’est aussi un nom de demoiselle), elle m’a entendu tousser pendant que je travaillais, et voilà qu’elle s’est mis en tête de me guérir!
«Mon petit, si on dit devant toi qu’il n’y a pas de bons cœurs parmi les riches, tu pourras toujours parler de celle-là!
«Voilà qu’elle me donne l’adresse de son médecin avec un petit mot de recommandation.
«Je me fais belle, et j’y vais.
«Non! J’aurais voulu que tu _voyes_ cette maison, toi qui aimes l’élégance: et le tapis et ce salon avec des statues partout! J’en ai vu pourtant, tu sais!...
«J’étais dans mes petits souliers, si bien que j’en ai oublié de retirer tes cartes de mon corsage, et voilà-t-il pas qu’au moment où le grand médecin veut m’ausculter, en défaisant mes boutons... patatras.
«Tout le paquet s’étale sur le tapis!
«Tu penses si j’avais honte!
«Le grand médecin m’a aidée à les ramasser, et j’ai vu qu’il avait envie de rire, mais il n’a rien dit; il m’a seulement regardée d’un drôle d’air, et moi, comme de juste, j’ai rougi comme une pivoine!
«Il m’a fait une ordonnance qui n’en finissait plus et il m’a demandé très sérieusement si je ne pouvais pas aller à la campagne le mois prochain.
«Ces beaux messieurs et ces belles dames s’imaginent comme ça qu’on lâche son travail pour aller se promener... Ça serait bien commode!
«Eh bien! et manger, et payer son loyer, et envoyer des colis à son petit soldat, et mettre de côté pour son futur ménage?
«J’ai répondu que ça ne m’était pas possible.
«Alors, il m’a dit comme ça, brusquement:
«Vous êtes au service de Mlle de Trivières, je lui en parlerai. Allez.»
«Ah! ça va rondement! Dix minutes à chacun, comme à confesse!
«Mlle Diane m’a demandé à voir l’ordonnance. Il y en avait bien pour 20 francs.
«Le soir même, on m’apportait le paquet de chez le pharmacien, et, depuis, j’en ai avalé des drogues, et je suis retournée plusieurs fois chez le médecin, qui m’a fait des pointes de feu...
«Il paraît que c’était plus grave que je ne croyais, mais, rassure-toi, je vais déjà bien mieux, et je ne tousse presque plus.
«Ça n’est pas encore toute la bonté de Mlle Diane; elle m’a prise tout à fait comme lingère pour que je ne coure pas de droite et de gauche, et tu me vois installée dans son cabinet de toilette, les pieds au chaud, l’estomac bien garni, et, en face de moi, les arbres du jardin qui commencent à sortir leurs petites feuilles vertes...
«Ça, Totor, c’est meilleur que tout pour me guérir. Mlle Diane me donne ma tâche tous les matins; elle m’en donne si peu, que j’en suis honteuse; et le soir, comme je ne suis pas fatiguée, je couds un peu tes chemises neuves que tu trouveras faites quand nous nous marierons.
«Là-dessus, mon chéri, plus rien à te dire, excepté que j’ai été voir ta mère dimanche. La pauvre femme était fatiguée; alors je lui ai fait son ménage à fond. Nous avons parlé de toi tout le temps. Quel bon dimanche!
«Au revoir, mon Totor, une bonne bise de ta petite fiancée.
«ROSE.»
«Monsieur Hubert de Louvigny,
«Secteur Postal 322.
«D’abord que je vous rassure en vous disant que mon correspondant, pour fantasque et sauvage qu’il est, ne me déplaît pas; et, puisque j’ai assumé la grave responsabilité de son réconfort moral, je ne m’en dédirai point.
«Parlons de la question des livres. Je suis très perplexe pour chercher ce qui pourrait vous plaire.
«Je n’aime pas la lecture et n’ai sur tout cela que des idées assez vagues.
«Soyez assez bon, monsieur le lieutenant, pour me donner sur vos goûts particuliers quelques précisions.
«Il y a, de nos jours, peu de romans que les jeunes filles puissent lire. Je pense, du reste, que les lectures d’un officier ne doivent pas ressembler aux nôtres. A tout hasard, je vous envoie: _Grandeur et décadence militaires_, d’Alfred de Vigny, mais vous le connaissez, sans doute?
«Oui, je voudrais bien aussi m’intéresser à la lecture. A quoi peut penser une jeune fille qui ne lit pas, qui ne sort guère--Paris est devenu si morne!--et qui, jusqu’ici, n’a jamais eu beaucoup de penchant pour l’amitié de ses semblables?
«Vous parlez de solitude morale, monsieur, de la vôtre qui n’est que momentanée, sans doute, parce que vous avez quitté d’excellents amis... Mais que diriez-vous d’une solitude de cœur absolue, d’une timidité de sentiments telle que les pensées les plus délicates sont refoulées au plus profond de l’être, que lorsqu’une velléité d’épanchement vous monte aux lèvres, on se sent tout à coup glacée, morfondue, et que l’on rentre en soi-même avec le regret de ne pouvoir se faire comprendre... ou encore une autre crainte que je ne puis vous confier et qui vous empoisonne le cœur?
«Vous voyez combien nous sommes déjà d’intimes amis, puisqu’à vous seul j’ose parler de mes tristesses.
«Il est vrai que ces aveux s’adressent à un homme que je ne connaîtrai sans doute jamais, qui m’a offert spontanément sa sympathie, mais que j’oserais à peine regarder en face s’il était devant moi.
«Ne vous connaissant pas, il me semble que j’écris un peu pour moi-même et malgré moi je me laisse entraîner.
«C’est si bon de parler sans contrainte! D’être bien soi... sans crainte, sans arrière-pensée!
«Laissez-moi donc user de ce plaisir, à distance, monsieur mon correspondant, à une condition:
«C’est que vous me promettrez que vous ne chercherez jamais à rencontrer Rose Perrin, si vous ne voulez pas voir rompre l’enchantement qui lui permet de s’ouvrir à vous.
«Ainsi, pour la première fois de ma vie, j’aurai rencontré l’ami véritable, celui que de mesquines jalousies féminines ne pourront m’enlever, ou que des sentiments d’une autre nature que l’amitié ne pourront atteindre.
«Je veux être pour vous une Rose Perrin tout idéale, que je ne vous défends pas d’aimer, de loin, comme une sœur.
«D’après vos lettres, je vous crois capable de comprendre mon désir et d’en apprécier toute la délicatesse.
«Voulez-vous bien?
«Vous ne me chercherez pas. Nous ne nous connaîtrons jamais!
«A cette condition, j’aurai, moi, un confident unique, et vous, monsieur le lieutenant, une amie sûre et fidèle, très discrète, à qui vous pourrez confier tout ce qu’il vous plaira.
«C’est entendu, n’est-ce pas?
«Puisqu’il est convenu que nous jouons au petit jeu des devinettes en ce qui concerne nos caractères, je vais essayer de deviner le vôtre.
«Je me demande si votre sauvagerie ne cacherait pas au fond une grande sensibilité, un psychologue, un rêveur, plus qu’un homme d’action. En décrivant mon caractère, vous cherchez à me parer des dons que vous estimez le plus: artiste, sensible, poète!
«Hélas! j’ai bien peur d’être loin de ressembler à ce portrait.
«Est-ce une cause qui doive nous empêcher de nous comprendre?
«Non, je ne le pense pas.
«La différence des natures est au contraire un attrait. Et si je dois subir les effets de vos humeurs fantasques, je m’y résignerai...»