Rose Perrin

Part 3

Chapter 33,813 wordsPublic domain

Diane écoutait vaguement avec son air impassible.

«Drôle de fille!» pensa-t-elle.

Après sa longue tirade, Rose posa d’un mouvement instinctif sa main sur sa poitrine pour s’empêcher de tousser.

--Vous êtes malade? dit Mlle de Trivières sèchement. Vous devriez cesser de travailler.

La lingère prit un air aussi étonné que si elle eût entendu: «Vous devriez cesser de respirer.»

--Ça n’est rien, mademoiselle. C’est un rhume que j’ai pris en janvier. Ça passera quand mon soldat reviendra...

Diane releva la tête.

C’était l’entrée en matière qu’elle cherchait depuis un moment.

--Ainsi, dit-elle, feignant un vague intérêt, vous avez quelqu’un des vôtres à la guerre?

--Quelqu’un?

A cette question, le visage de la petite ouvrière se couvrit entièrement d’une couleur rose pareille à ses pommettes; toutes les frisettes de son front s’agitèrent d’un même mouvement; elles firent surgir à leur appel une quantité de fossettes de tous les coins du visage illuminé d’un sourire radieux.

Mise en confiance par l’intérêt que semblait prendre à elle cette demoiselle si fière qu’elle n’avait fait jusqu’alors qu’entrevoir de loin, comme une créature d’un monde supérieur, Rose répondit, continuant à faire courir ses doigts lestes dans la dentelle:

--Oui, mademoiselle. J’ai «quelqu’un». «Il» est fantassin, «il» a la croix de guerre! C’est Victor qu’il s’appelle. Il ne faudrait pas que mademoiselle se fasse des idées de choses qui... qui ne sont pas... Enfin, je veux dire, on a beau n’être qu’une ouvrière, ça n’empêche pas d’être honnête fille. Nous devons nous marier quand il reviendra de la guerre et que nous aurons assez d’argent pour entrer en ménage. Moi, je ne suis pas ambitieuse, mais lui, mademoiselle, il voudrait toujours me voir la plus belle... Qu’est-ce que ça fait, puisqu’il m’aime telle que je suis? Je mettrais tant de bonheur dans notre petite chambre, qu’il ne s’apercevra pas qu’elle est nue, et je peux bien me marier avec ma pauvre robe de laine comme je suis là, ce n’est pas encore ça qui nous empêchera d’être heureux... Ah! oui!... bien heureux!

Une vague sensation d’envie et de tristesse s’insinua dans le cœur de la riche héritière, en remarquant les yeux humides de tendresse de la pauvre fille qui exprimait si naïvement son rêve de bonheur.

--Vous écrivez souvent à... cette personne?

--Mademoiselle comprendra qu’on n’a guère le temps d’écrire quand on travaille. Je suis toujours dans la bousculade! Le matin, j’ai beau me lever à cinq heures, avant que j’aie fait mon petit déjeuner, rangé ma chambre et que j’aie passé à l’église--il faut bien, mademoiselle que je dise ma petite prière pour mon Victor, s’il lui arrivait malheur, je croirais que c’est de ma faute! Eh bien! avec le temps de mes courses pour me rendre au travail, je n’arrive pas à prendre la plume... C’est seulement le dimanche que je peux lui écrire une bonne lettre. Je lui raconte toute ma semaine. Ah! mais alors, je lui en dis! Une vieille demoiselle institutrice qui demeure dans ma maison m’a dit que j’écrivais autant qu’une dame qu’elle connaît, une certaine Mme de Sévigné, qui écrivait comme ça à sa demoiselle... Sans doute, une de ses anciennes patronnes.

Diane ne put s’empêcher de sourire, et toutes les frisettes de Rose, voyant leur succès, appelèrent à la rescousse les jolies fossettes qui s’épanouirent de gaieté:

L’ouvrière reprit en s’excusant:

--J’ai peur d’ennuyer mademoiselle avec mon bavardage!... C’est que je suis si contente de causer!... A la lingerie, c’est joliment triste quand Marie n’est pas là!

Mlle de Trivières avait repris sa plume et paraissait vouloir cesser la conversation. Après un silence, elle se décida à parler:

--Rose, j’ai un petit service à vous demander.

--Un service!... A moi, mademoiselle?

--Oui, c’est même un service assez délicat qu’il ne me conviendrait point de demander à tout le monde. On m’a dit que vous étiez discrète et honnête... Je crois que je puis avoir confiance.

Cet exorde était si solennel, que Rose cessa de coudre, et les frisettes, frappées d’immobilité, parurent écouter avec attention.

Mlle de Trivières reprit:

--Voici ce que c’est. J’ai un ami d’enfance, un très ancien ami qui est au front. Je voudrais lui écrire sans qu’il sût que cela vienne de moi. Il faudrait que je puisse signer mes lettres d’un autre nom et lui donner une autre adresse que celle-ci, afin qu’il puisse m’y répondre...

Jusque-là, Mlle de Trivières avait parlé les yeux fixés devant elle, dans le vide; elle tourna la tête du côté de l’ouvrière et comprit, à son regard vite abaissé, la pensée secrète de Rose.

Diane rougit légèrement et se hâta d’ajouter:

--Ma mère est au courant de cette correspondance; c’est même sur son avis que je l’entreprendrai; mais c’est une idée à moi d’intriguer ce jeune homme, en lui laissant ignorer le nom et la qualité de sa correspondante.

--Je comprends, dit Rose épanouie; c’est une idée comme ça qu’a mademoiselle pour s’amuser. Une supposition que ce serait le 1er avril et que mademoiselle voudrait faire une farce! Oh! c’est une bonne idée. Je crois bien que mademoiselle peut se servir de mon adresse tant qu’elle voudra!... Et je lui rapporterai la réponse... Comme je reçois déjà des lettres de militaires dans ma maison, on n’y trouvera rien à redire... Mais pourvu que Victor ne l’apprenne pas!

C’était vrai. Diane n’avait pas songé à cela. L’idée ne lui était même pas venue que cette fille pût tenir à sa réputation.

--Vraiment, Rose, cela ne vous contrarie pas?

--Au contraire, mademoiselle, je serai bien contente de vous faire plaisir!

Et d’un petit air entendu:

--Je sais bien ce que c’est! Les hommes, il faut savoir les prendre! Il y en a qu’il leur faut du sentiment, d’autres, c’est de la gaieté... C’est comme nous, pardi, et c’est souvent le plus galant qu’on aime le mieux!

Toutes les frisettes sonnèrent le carillon pendant qu’un rire clair fusait dans la chambre.

Mais Rose s’arrêta soudain devant l’air choqué de Mlle de Trivières.

Elle balbutia, confuse:

--Pardon, mademoiselle!... Excusez. J’aime à rire, c’est pas de ma faute... Quelquefois, c’est la vie qui est si drôle!

Diane reprit sans faire de réflexion:

--C’est donc entendu, je pourrai me servir de votre adresse, et quand il arrivera des réponses, vous me les porterez ici même. Voulez-vous me dire votre nom? Je vais l’écrire.

L’ouvrière posa son ouvrage.

Elle s’approcha du bureau où Diane préparait une enveloppe.

--Si mademoiselle veut me permettre, dit-elle, j’écrirai mon nom et mon adresse comme j’ai l’habitude.

--C’est cela. Écrivez.

Sous les yeux de la jeune fille, la main hésitante de l’ouvrière traça en grosses lettres maladroites:

Mademoiselle Rose Perrin, 183, rue de Longchamp, Paris.

Diane remarqua la maigreur de la petite main à l’index piqué d’une quantité de trous d’aiguille; elle vit de près le cerne profond des yeux, le nez retroussé, drôlet, de l’enfant des faubourgs, pincé par la phtisie, la fraîcheur factice des joues enfantines, faites pour le rire, que la terrible maladie marquait de son sceau.

Rose finit avec un beau paraphe et dit en posant la plume:

--Ça sera drôle! Qui sait si le monsieur va s’y laisser prendre? C’est qu’une demoiselle comme mademoiselle, qui a de l’éducation, qui a fait toutes ses classes, doit écrire autrement qu’une petite bête comme moi qui ai quitté l’école à dix ans!

Diane eut un petit sourire.

--Vous m’aiderez un peu pour commencer, Rose.

Elle se récria:

--Ah! ça! ça serait fort que je montre à mademoiselle à écrire une lettre! Mademoiselle, qui a plus d’esprit dans son petit doigt que moi tout entière, de mes frisettes à mes talons.

Diane se pencha sur le bureau.

Comment allait-elle commencer?

Cette fille disait vrai dans sa simplicité. Une Diane de Trivières écrivait autrement qu’une Rose Perrin... Cependant, elle voulait que l’illusion fût complète.

--Rose?

--Mademoiselle?

--Comment dites-vous en commençant, quand vous écrivez à votre fiancé?

--Comment je mets, mademoiselle?

Rose rougit, hésita... sourit, et une demi-douzaine de fossettes jouèrent à cache-cache autour de sa bouche.

--... Pas toujours pareil... cela dépend des fois. Il y a des jours, c’est «Mon petit Victor»; d’autres, «Mon grand poilu»... ou encore--elle eut un petit rire qui fit envoler les frisettes--je l’appelle «Mon gros loup chéri!»

Mlle de Trivières avait vingt ans, son rire fit écho à celui de l’ouvrière...

--Mais tout ça, dit Rose après avoir toussé, c’est des manières à nous. Chez nous, on n’a pas les façons du grand monde!

--Supposez, dit Diane en reprenant son sérieux, que vous écriviez pour la première fois à un monsieur, un officier, comment diriez-vous?

--Je dirais... je dirais: monsieur l’officier.

Et Mlle de Trivières, de son écriture ferme et élégante, écrivit:

«MONSIEUR L’OFFICIER,

«Un de mes amis que vous connaissez m’a appris que plusieurs hommes de votre compagnie manquaient de marraines; je vous serais très reconnaissante d’en choisir un et de me l’indiquer, car je suis à la recherche d’un filleul. Bien que possédant de faibles ressources, je lui enverrai de temps en temps quelques douceurs et je serai heureuse si...»

La plume s’arrêta, Diane se relut, puis:

--Aidez-moi, Rose, je ne sais comment finir ma phrase: «... lui envoyer quelques douceurs, et je serai heureuse, si...»

--Si, dicta Rose, «s’il pense quelquefois à sa petite marraine qui, de son côté, fera tous les matins pour lui une bonne prière... et pour vous aussi, monsieur l’officier, afin que vous soyez protégé... parce que, des braves, il nous en faut pour défendre notre cher pays.»

--Merci.

Diane continua seule.

«Si vous éprouvez vous-même du plaisir, monsieur l’officier, à continuer à correspondre, j’en serai charmée. Je sais que vous n’avez plus de famille, si mes lettres doivent rompre l’ennui de votre solitude, veuillez me le dire, et nous reprendrons cette correspondance.

«Recevez, monsieur...»

--Rose, comment diriez-vous, pour finir?

--Pour finir? Voyons...

«Au revoir, cher monsieur l’officier, je vous envoie mes respectueuses salutations.»

--Non, dit Diane en souriant, j’ai déjà mis «Recevez, monsieur». Ah! j’y suis! «mes sincères salutations».

Elle signa lentement d’une écriture appuyée:

«Rose Perrin».

... Puis elle écrivit l’adresse lisiblement: «183, rue de Longchamp, Paris.»

La lettre relue et cachetée, Mlle de Trivières contempla son œuvre.

L’enveloppe, adressée au lieutenant H. de Louvigny, 10e régiment d’infanterie, secteur postal 322, se détachait toute blanche sur le velours vert du petit bureau.

Maintenant que son idée avait pris corps, Diane jugeait son action téméraire, hasardeuse; elle la regrettait presque.

Puis elle eut un geste d’insouciance contraire à ses habitudes, et elle pensa:

«Qu’importe! c’est presque anonyme, puisque je ne me suis pas nommée. Si bon ami me gronde, plus tard, je lui dirai tout, j’expliquerai mon idée, et je crois qu’il la comprendra.»

Mlle de Trivières s’avisa qu’elle devait bien une récompense à la modeste fille dont elle venait d’emprunter le nom. Elle prit dans un tiroir à clef de son bureau un billet de cent francs, et allant elle-même au cabinet, elle le tendit à l’ouvrière.

--Tenez, ma fille, prenez ceci, vous l’ajouterez à vos économies.

Rose, d’un mouvement indigné, repoussa sa chaise et se leva.

--Oh! Mademoiselle!... Mademoiselle avait pensé que ça pourrait être pour de l’argent? Ah! non! par exemple, non! Rose Perrin ne prend que l’argent qu’elle a gagné avec ses doigts.

Elle hochait la tête... toutes les bouclettes se soulevaient dans un mouvement de réprobation... et ses yeux gris devenaient presque noirs.

Mlle de Trivières avait eu si souvent sous les yeux le spectacle d’indignations semblables, qui se terminaient par une main tendue, qu’elle crut devoir insister:

--Allons, Rose, ne faites pas de façons! Ce sera un petit appoint pour monter votre ménage.

Mais Rose, la gorge serrée, les larmes aux yeux:

--Merci bien de l’intention, mademoiselle. Oui, je sais qu’une pauvre fille ne devrait pas être si fière. Mais... si j’acceptais de l’argent que je n’ai pas mérité, je ne serais plus digne d’être la femme de mon poilu, et je croirais me manquer à moi-même... Que mademoiselle excuse ce que je dis... il ne me serait pas possible de faire autrement... Victor ne m’aimerait plus!

L’accent dont l’ouvrière prononça ces derniers mots était si pathétique, si sincère, que Mlle de Trivières ne sourit pas; elle mit au fond de sa poche le billet bleu et dit doucement:

--Oubliez cet incident, Rose, nous n’en parlerons plus! Mais je veux quand même faire quelque chose pour vous, ne serait-ce que par simple... intérêt (elle avait hésité à dire _charité_...). Je vous trouve en mauvais état; vous toussez et vous ne vous soignez pas. Vous devez vous soigner.

--Oh! un simple rhume, mademoiselle; ça n’en vaut pas la peine!

--Vous vous soignerez parce que je le veux... et aussi pour me faire plaisir. Voici ce que vous allez faire...

En parlant, Diane était revenue à son bureau. Elle écrivit rapidement quelques mots sur une de ses cartes qu’elle mit sous enveloppe.

--Vous porterez cette carte et vous la présenterez de ma part au docteur Beauchamp, rue de l’Université. Vous voyez: l’adresse est dessus. Il vous examinera, et vous n’aurez plus qu’à exécuter son ordonnance.

--Merci, mademoiselle, dit la lingère d’un air gêné. Seulement... ces grands médecins, c’est très cher...

--Cette question me regarde, dit Mlle de Trivières de son ton tranchant. Le docteur ne vous demandera rien; il vous auscultera et vous me direz le résultat. Il est bien entendu que je me charge des remèdes: vous me porterez l’ordonnance.

--Oh! mademoiselle! s’écria Rose.

Elle fondit en larmes et saisit la main de la jeune fille qu’elle couvrit de baisers. Que vous êtes bonne et que vous savez faire la charité sans blesser! Ah! les autres peuvent dire que vous êtes froide, hautaine et orgueilleuse? Je sais bien, moi, maintenant, que vous avez un noble cœur, si pitoyable aux misères des pauvres gens!

Diane était devenue pâle et elle reculait en retirant sa main lentement.

Était-ce seulement pour se dérober à cette débordante reconnaissance ou bien par peur de la contagion?

Son cœur était remué profondément par une émotion encore jamais éprouvée.

Elle reprit très vite son empire sur elle-même et dit en se détournant:

--Allons, ma fille, calmez-vous! Vous allez encore tousser. Désormais, vous viendrez travailler ici. Tâchez de finir mon peignoir aujourd’hui et n’oubliez pas de rectifier la manche gauche, qui est un peu plus longue que l’autre.

--Oh! oui, mademoiselle! Ça sera fait, et bien fait! Les petits plis que je vais faire! Et mon ourlet à jour donc! Mademoiselle verra. Ah! ah! si je vais m’appliquer!

Rose riait, montrant toutes ses fossettes, cependant que des larmes roulaient encore sur ses joues.

Ces larmes et ce rire mêlés en ondée d’avril, c’était toute Rose Perrin...

CHAPITRE IV

C’était la fin du jour au cantonnement. Un cavalier mit pied à terre devant la maison de paysans la plus cossue du village, qui avait à ce moment l’honneur d’abriter la popote des officiers de la compagnie. Grand, fort et blond, l’œil et le teint animés par la course, il avait un air de jeunesse et d’entrain qui séduisaient au premier abord.

Comme il sortait de la poche de son dolman un paquet de lettres et de journaux, les officiers présents tendirent les mains:

--Pour moi! pour moi! Louvigny, ici! ici!

--Il répondit en riant:

--Attrape! attrape! Il y en aura pour tout le monde! Tenez, Jacquet, pour vous! Kéravan, mon vieux, c’est ta princesse. Claudal, deux lettres... Roysel, avec tes armes et ta couronne, lettre du paternel... Et deux pour moi! Les journaux, qu’on se les partage!

Une ordonnance vint annoncer au seuil de la maison que «ces messieurs étaient servis». Mais ils étaient absorbés par la lecture de leur courrier; cela primait tout; et le _cuistot_ dut faire mijoter encore un quart d’heure le lapin de garenne qui courait le matin même dans le petit bois; un coup de feu de Kéravan, grand chasseur.

Ce dernier, de même que ses camarades, avait reçu une lettre; mais, au lieu de la dévorer, il l’avait mise tranquillement dans sa poche.

De Kéravan était un grand garçon de vingt-sept à vingt-huit ans, aux cheveux noirs, abondants et lisses, aux yeux bleu foncé qui étonnaient par leur regard profond, d’une timidité farouche, sur lesquels s’abaissaient très vite les paupières, sur un heurt, une parole vive. Kéravan appartenait à la vieille souche bretonne. De sa race, il tenait la volonté énergique, l’endurance à la peine, l’obstination têtue, les convictions religieuses, le courage simple... et rarement--quelques privilégiés, seuls--apercevaient en lui une très fine et très ombrageuse sensibilité. Certains hommes de sa compagnie aussi le connaissaient sous ce jour--généralement les plus déshérités, les malheureux. Ces derniers le nommaient entre eux affectueusement: «le petit père Kéravan».

Lorsqu’un soldat allait mourir, c’était lui parmi les autres officiers qu’on allait prévenir. Lui seul était capable de recevoir les dernières recommandations, les souvenirs, les bouts de lettres maculés de terre et de sang qu’il fallait envoyer aux familles avec un mot ému, des délicatesses pour annoncer les tristes nouvelles...

Kéravan était encore le seul qui savait dire, sans livre, les prières des agonisants, quand le prêtre ne pouvait venir. Lui seul trouvait, à la minute suprême, les paroles qui réconfortent.

On avait confiance en lui.

Si, au moment des attaques, les regards se portaient avec ensemble sur le lieutenant de Louvigny, commandant de compagnie, les plus faiblards pensaient:

--Le petit père Kéravan est là, à côté, quand on y sera (dans la tranchée ennemie) il se battra avec nous.

Et ils se redressaient... rassurés.

C’était, à cette popote, devant le lapin sauté du cuistot Bertrand, un joyeux quintette, tous anciens de l’École, sauf Jacquet et Claudal.

Le premier avait passé par les rangs et monté rapidement en grade depuis les premiers jours de la guerre où il s’était distingué sur la Marne.

De Roysel, irréprochable, astiqué comme à la parade, ce qui ne l’empêchait pas, disaient ses hommes, d’en «mettre un coup» quand il le fallait.

Claudal, avocat, beau parleur, détonait un peu dans ce milieu de soldats.

Et enfin Louvigny, plus jeune que les autres, et déjà commandant de compagnie en remplacement des anciens, tués.

Il avait fait la Marne, il s’était battu dans la Somme, dans l’Aisne, et maintenant en Champagne, n’attrapant jamais que des blessures insignifiantes pour lesquelles il refusait de se faire évacuer.

Il avait gagné sa Croix de guerre et sa Légion d’honneur à force de bravoure entraînante et de mépris de la mort.

Malgré son air sérieux, Kéravan montrait dans l’intimité joyeuse de ces repas en commun une pointe d’esprit qui souvent frappait juste; il avait une manière à lui de jeter son mot piquant dans la conversation quand il était en belle humeur.

Alors ses camarades déclaraient:

--Voilà l’homme sérieux qui s’émancipe!

A cause de la distribution des lettres, on parla de Paris, de ses plaisirs... presque tous en étaient ou y avaient vécu, ils s’intéressaient avec passion à ce qui s’y passait, revoyant toujours dans leurs souvenirs le Paris d’avant guerre, pimpant, bruyant et lumineux.

Entre ces cinq hommes de conditions diverses, la guerre avait fait disparaître l’inégalité des positions sociales.

Dans la vie civile, Jacquet pouvait être le fils d’un gros directeur d’usine; Claudal, l’avocat élégant des causes parisiennes; Kéravan, modeste propriétaire provincial de vieille famille sans éclat, et Roysel et Louvigny des jeunes gens riches et titrés appartenant à la plus haute société. Ici, dans ce trou de village, à six kilomètres des Boches, ils n’étaient que cinq camarades que les dangers affrontés en commun et la vie hasardeuse avaient unis, plus que l’eussent fait vingt ans de vie civile, parmi les conventions et les barrières sociales.

C’était vraiment l’union sacrée, dans toute sa beauté.

Louvigny, bavard, amusant, présidait, découpait, servait, sans oublier de soigner son robuste appétit.

--Tu es gai, tu as reçu de bonnes nouvelles? lui dit de Kéravan.

--Deux lettres, l’une de mon vénéré oncle, le général, l’autre d’une belle inconnue.

--Belle, fit Jacquet, puisqu’elle est inconnue, tu le supposes?

--C’est pourquoi rien ne m’interdit de l’imaginer aussi belle que Vénus!

--Que te dit ton oncle? s’informa Kéravan. Comment se porte-t-il? Quel brave homme c’était de mon temps! Je me demande s’il se souviendrait de moi?

--Comment donc! Il se souvient de tous! Une mémoire! Et solide pour son âge... droit comme un piquet! C’est un beau vieillard; je vous en souhaite à tous autant!

Roysel laissa tomber du haut de son cou:

--Peu probable, mon cher, que ces messieurs d’en face nous permettent d’en arriver là.

Louvigny reprit:

--Mon oncle est parti en tournée d’inspection. Il m’avertit qu’il m’écrira à peine deux ou trois fois... Trop occupé, mais!... Suivez-moi bien: le cher homme m’annonce qu’il sera avantageusement remplacé par une certaine personne dont je dois reconnaître le nom, car je l’ai connue dans ma prime jeunesse.

--Au maillot?

--Il paraît que nous avons joué ensemble! Il m’engage à répondre dans le plus bref délai à la personne en question; il espère que notre correspondance deviendra des plus actives et ajoute qu’il ne peut en sortir pour moi rien que d’excellent et d’agréable... Maintenant, messieurs, les paris sont ouverts: est-ce un homme? est-ce une femme?

--Tu n’as pas la plus légère idée?

--Pas la moindre!

--C’est un cachottier, ton vieil oncle, dit Jacquet; il l’est presque autant que notre petit père Kéravan qui dissimule dans sa poche le dernier poulet de sa princesse.

Kéravan changea de visage; il prit un air gêné et ennuyé qui fit dire à Louvigny, toujours prêt à défendre son ami:

--Laisse-le donc tranquille avec sa princesse, puisqu’il ne veut pas en parler!

Kéravan, pour rompre les chiens, sourit au jeune lieutenant et lui demanda:

--Et toi, Hubert, tu nous as annoncé deux lettres. Que te dit la belle inconnue?

Louvigny fredonna: «Un ange, une femme inconnue», en sortant de sa poche une enveloppe froissée sur laquelle s’étalait une écriture droite et élégante.

--Voici: «Monsieur l’officier.»

--Une femme du monde, plaisanta Roysel.

--Une ouvrière, dit Claudal.

--«Un de mes amis, que vous connaissez...» Elles commencent toujours par là, seulement l’ami, on le connaît, c’est la petite annonce de trois lignes que j’ai fait paraître, il y a quinze jours, dans l’_Œuvre des marraines du poilu_; elle tombe mal, tous mes hommes sont déjà pourvus. Mes amis, la jeune demoiselle est en quête d’un filleul..., qui en veut? Qui en veut?

Le jeune homme élevait la lettre en l’air et la tendait aux autres convives qui refusaient en souriant, d’un: «Occupé! occupé!»

Kéravan, le dernier, la prit et, pendant qu’il la parcourait, son ami lui dit à demi-voix:

--Il y a dans le milieu une phrase sur la prière de tous les matins... c’est gentil! Tu sais, Hervé, je crois que cette petite marraine-là ferait bien ton affaire!

--Mais c’est à toi qu’elle écrit, protesta l’officier, ton adresse est très bien mise. Pourquoi ce qu’elle te dit ne serait-il pas vrai?

--En effet! s’écria Claudal, frappé d’un trait de lumière, ne serait-ce point la personne mystérieuse que t’annonce ton oncle?

--Tu oublies que je dois reconnaître son nom, or, je n’ai jamais même entendu celui-ci.

Kéravan regarda au bas de la lettre.

--Un petit nom tout simple, dit-il, «Rose Perrin».

--Rose Perrin, répéta Louvigny, cherchant dans ses souvenirs, non, je n’ai jamais entendu ce nom-là... Occupe-t’en, Kéravan!

Le Breton mit la lettre dans sa poche en disant:

--En tout cas, il est facile de lui procurer un filleul; plusieurs hommes de ma compagnie se sont fait inscrire...