Part 2
--C’était pourtant une très belle idole, je vous assure. Puisque je suis en veine de comparaisons mythologiques, savez-vous à quelle déesse votre superbe Diane peut être le plus justement comparée?... Non? Mais à celle dont elle porte le nom païen, à Diane chasseresse. Malgré moi, je cherche toujours au-dessus de son front le croissant symbolique.
--Taisez-vous, la voici, dit Mme de Trivières, en reprenant activement son tricot. Ne parlons de rien maintenant...
--Vous m’écrirez?
--Oui, je vous tiendrai au courant.
Au même instant, une voix profonde, richement timbrée, résonna dans la pièce:
--Vous étiez ici, bon ami, et on ne m’a pas prévenue?
Ils regardèrent entrer une grande jeune fille à la taille élégante, à laquelle on aurait pu appliquer l’expression: «un port de reine». Sa tête couronnée d’opulents cheveux bruns était petite et fine; elle avait les traits réguliers de sa mère, avec moins d’expression dans la physionomie et plus de fermeté dans le regard de ses yeux brun foncé... Ainsi que la dépeignait son tuteur, Diane de Trivières était une admirable statue.
CHAPITRE II
En entrant, la jeune fille vint présenter son front au baiser de son tuteur.
--Je t’attendais pour servir le thé, lui dit sa mère.
--Je vais le faire, maman. On ne m’avait pas dit qu’il était servi.
--Et ton frère, mon enfant, est-il rentré? demanda le général en recevant une tasse des mains de la jeune fille.
--Non, bon ami, Jacques ne rentre qu’à six heures. Il a une répétition après le lycée. Vous dînez avec nous, n’est-ce pas? J’ai dit qu’on mette votre couvert.
--Certainement. Tu as bien fait, appuya la marquise.
--Non, vraiment, je suis désolé, mais ce soir je dois passer à mon cercle pour y rencontrer quelques amis avant mon départ.
--C’est votre tour d’inspection?... Vous partez déjà?
--Oui, ma petite fille... Je vais être surchargé de besogne! des revues, des inspections, des rapports! Ne compte pas trop que je t’écrirai pendant mon absence!
--Oh! bon ami, vous nous donnerez de vos nouvelles? Nous ne saurions nous en passer.
Diane éprouvait, autant qu’elle en était capable, une réelle affection pour son tuteur, qui l’avait, depuis son enfance, comblée de gâteries. Quant au général, il se sentait heureux dans ce milieu d’affections féminines, le seul où il eût l’impression de se sentir un foyer familial.
Tout en suivant avec plaisir les mouvements harmonieux de sa belle pupille, il pensait:
«Oui, vraiment, cela ferait un joli couple, Diane et Hubert... bien assorti!... La tête sage et la tête folle... trop de sécheresse d’un côté, un peu de légèreté de l’autre, mais tout cela fondu, amalgamé, fera un tout parfait! Quel dommage qu’elle n’ait point été élevée autrement! qu’elle n’ait reçu d’autres notions de la vie que des frivolités! Avec les dons d’intelligence, la nature élevée qu’elle possède!... Ah! si mon vieux camarade avait vécu!
Mme de Trivières suivait aussi avec satisfaction les allées et venues de sa fille. Elle dit tout à coup, interrompant le monologue intérieur du général:
--A propos, bon ami, pendant que je pense à vous le dire, j’ai reçu une lettre de mon gérant, Delarbre, au sujet des loyers arriérés de ma maison. Il me demande des ordres. Faut-il poursuivre, donner des congés?
Avec l’afflux des réfugiés qui vivent à Paris, me dit-il, nous ne manquerions pas de locataires si certains locaux étaient rendus disponibles... Conseillez-moi, je ne sais que répondre?
--Delarbre m’a parlé de cela: je l’ai vu hier.
Dans l’espèce, comme on dit au Palais, il s’agit des appartements les plus modestes de votre immeuble de l’avenue Malakoff, celui qui touche cet hôtel... Je ne vois guère comment on pourrait faire, les locataires étant, pendant la guerre, couverts par le moratorium... Ce sont, d’après ce que m’a dit le gérant, d’un côté une veuve chargée d’enfants, de l’autre, une vieille dame aveugle. Il est facile de comprendre que le renchérissement de la vie a dû bouleverser l’équilibre de leur petit budget... Mon Dieu! ce n’est point pour vous un revenu si appréciable... Dans ces conditions... donner des congés...
--Oh! non, non, n’est-ce pas? qu’on les laisse tranquilles; j’ignorais ces détails. J’écrirai à Delarbre, dit vivement la marquise, dont la bonté naturelle et spontanée reprenait facilement le dessus.
Diane dit d’un ton posé:
--Pourquoi, ma mère, user de tant de générosité envers des inconnus? Je trouve, moi, que si vous avez le droit de reprendre vos appartements pour leur faire rapporter ce qui est dû, il est très naturel que vous en profitiez. Vous ne pouvez entrer dans le détail de circonstances particulières plus ou moins intéressantes...
«Aïe! aïe! pensa le général, voilà mon idole hindoue!»
Et tout haut:
--Si je te comprends bien, Diane, ta mère devrait donner immédiatement congé à ces femmes qui n’ont pas droit à la protection du moratorium, cette veuve avec ses nombreux enfants qui n’ont d’autre tort que de ne pas être des orphelins de la guerre..., cette dame vieille... et aveugle? Évidemment, les affaires n’ont aucun rapport avec le sentiment. Ta mère parle «générosité» et tu réponds «droit».
Je crois, marquise, que le meilleur homme d’affaires de la maison, c’est votre fille; c’est avec elle que votre gérant devrait s’entendre. Vous seriez certaine de ne rien perdre de vos _droits_.
Mme de Trivières, un peu gênée, faisait avancer ses aiguilles avec une ardeur inusitée.
Diane avait saisi la leçon, car un flot de sang envahit la pâleur nacrée de son teint.
Elle hésita, puis... s’approchant de son tuteur, elle lui passa une main autour du cou, et dit à mi-voix les yeux baissés:
--Bon ami, vous êtes fâché?
Il la força à relever la tête et à le regarder:
--Non, mon enfant, je ne suis pas fâché. Je suis peiné seulement, peiné... et étonné. Tu n’as jamais souffert de la vie: c’est ton excuse!
--Maman écrira dès ce soir au gérant de laisser ces gens en paix... C’est ce que vous voulez?
Embrassez-moi, bon ami. Je ne peux pas supporter d’être fâchée avec vous!... surtout au moment de votre départ.
Le vieillard baisa avec affection le beau front blanc, il soupira... et, laissant aller la jeune fille, il répondit à une question de la marquise qui l’interrogeait sur son prochain départ.
Une demi-heure plus tard, le général traversait le jardin de l’hôtel.
Il se retourna avant de franchir la grille et entrevit derrière la haute vitre éclairée la toilette blanche et le profil pur de Diane.
La marquise, placée derrière sa fille, lui fit en souriant un signe d’intelligence. Diane lui envoya un dernier geste d’adieu; le général leur répondit en élevant son képi, et comme conclusion à ses réflexions, il dit à demi-voix:
--Quel dommage!
Après avoir passé la grille basse qui entourait le jardin, M. d’Antivy se trouva dans une cour vaste et dallée. On y remarquait, à droite, les remises et écuries; à gauche, le bâtiment destiné au portier dont la loge, comme celle de tous les concierges parisiens, ouvrait sa large baie sous la voûte de l’immeuble dont il a été précédemment question.
Cette maison de rapport, fort importante, de cinq étages, surélevée de mansardes, se trouvait sur le devant, en bordure de l’avenue Malakoff, tandis que, au fond de l’espace de terrain plus long que large, converti en jardin, se trouvait l’hôtel des propriétaires.
L’inconvénient de cet arrangement était la servitude qui obligeait ces derniers à emprunter la voûte de la maison, commune à tous les locataires, pour gagner la rue.
Mme de Trivières s’en accommodait, mais la fière jeune fille en éprouvait quelquefois de l’ennui.
Le général referma la lourde porte à deux battants qui aboutissait de la cour à la voûte, il regarda devant lui en entendant marcher et s’aperçut qu’une vieille dame appuyée au bras d’une domestique venait lentement à sa rencontre.
Au même instant, le concierge parut au seuil de la loge, salua le général, et appela:
--Mlle Corentine, une lettre pour Mme de Kéravan.
Ce nom qu’il connaissait--c’était celui de l’ami intime de son neveu--frappa M. d’Antivy.
Il ralentit sa marche et regarda avec attention la personne en noir, très âgée, qui se tenait immobile au milieu du porche pendant que la domestique la quittait pour recevoir sa lettre.
Entendant marcher tout près d’elle, la dame étendit la main d’un geste hésitant et le général se dit:
--Ah! c’est cette dame aveugle qui n’a pas payé son loyer!
Prenant doucement la main de l’aveugle qui l’avait touché au passage, il la conduisit au bas des marches de l’escalier.
--Vous êtes en plein courant d’air, madame, dit-il, permettez-moi de vous mettre à l’abri.
--Ce n’est donc pas vous, Corentine? demanda la vieille dame... Où donc êtes-vous?
--Ici, madame. Le concierge me donnait une lettre.
--Une lettre de lui! Une lettre d’Hervé, enfin! Mais qui m’a conduite ici?
--Un passant, madame, répondit le général, avec son plus respectueux salut, bien qu’il dût être perdu pour l’aveugle, le général d’Antivy. Puisque le hasard me met sur votre chemin, permettez-moi de vous demander si le nom que je viens d’entendre est le vôtre?
--Oui, général; je suis la baronne de Kéravan.
--Pardonnez mon insistance. Vous êtes sans doute parente d’un jeune officier que j’ai connu à Saint-Cyr et qui doit être actuellement à l’armée?
--Hervé! Hervé de Kéravan, n’est-ce pas?
C’est mon petit-fils! Vous le connaissez?
Vous venez peut-être de l’endroit où il est? Vous l’avez vu? Il vous a parlé?
--Non, madame. Mais je vais repartir pour le front et il se peut que je le rencontre, car je sais qu’Hervé de Kéravan fait partie du même régiment que mon neveu. J’aurai grand plaisir à le revoir. J’ai pu apprécier ses brillantes qualités au temps où j’étais instructeur à l’École, et je suis heureux de vous en féliciter.
La main de la vieille dame tremblait de joie sur le bras de sa servante.
--Oh! je voudrais vous donner la main, général, pour vous remercier du bel éloge que vous faites de mon enfant! Si vous le rencontrez là-bas, dites-lui qu’il ne se tourmente pas, que sa vieille grand’mère va très bien... et merci... merci!
Ayant serré avec émotion la main de la vieille dame, le général d’Antivy rejoignit l’automobile qui l’attendait sur l’avenue.
CHAPITRE III
Un indiscret rayon du pâle soleil de mars pénétra dans la chambre de la jeune fille, soie bleue et boiseries gris perle; cette chambre Louis XV avec ses glaces à guirlandes, ses petits fauteuils de bois ancien, ses consoles fleuries, était le nid douillet où reposait Mlle de Trivières.
Sous des rideaux de dentelles retenus au plafond par deux amours enguirlandés de roses, elle dormait encore, étant rentrée la veille assez tard d’une soirée de bridge agrémentée de musique.
La demie de huit heures sonna à la pendulette placée sur une console entre les fenêtres.
La cheminée était ornée d’un superbe marbre, cadeau du général d’Antivy à sa filleule pour ses dix-huit printemps.
C’était la reproduction de la _Diane chasseresse_ de Houdon; la chaste Diane vêtue de la légère tunique à plis droits, ses jambes longues, son buste gracieux, sa tête fine aux traits classiques, rappelait en plus d’un point la belle jeune fille qui s’éveillait à ce moment.
Elle sonna. Sa femme de chambre entra, portant un plateau chargé.
--Déjà huit heures et demie, Marie?
--Oui, mademoiselle. Comme mademoiselle était sortie hier, j’ai pensé qu’il fallait la laisser dormir.
--Ma mère est-elle réveillée?
--Mme la marquise est à sa toilette.
--Donnez-moi le plateau...
Marie avait tiré les rideaux.
Le rayon de soleil réfléchi dans un miroir incliné dansa de côté et d’autre, s’accrochant aux cuivres du petit bureau, sautant parmi les roses du baldaquin, ou mettant une flamme à la pointe du croissant de Diane, tandis que la Diane vivante, assise sur son lit, prenait son déjeuner matinal et ouvrait son courrier.
La femme de chambre était passée dans le cabinet de toilette adjacent où elle préparait les accessoires du bain.
Diane ouvrait, sans grand intérêt, les journaux, revues de jeunes filles auxquelles elle était abonnée; son œil allait droit aux rubriques mondaines, à l’article mode, au petit roman anodin qu’elle parcourait distraitement. Puis, elle décacheta quelques lettres: annonces de conférences, quêtes, invitations, concert au profit des orphelins de la guerre...
Tout cela l’ennuyait à mourir.
L’ennui, c’était sa grande maladie. Elle se levait le matin avec la préoccupation de ne point s’ennuyer ce jour-là, et elle s’endormait le soir en se faisant ce morne aveu:
«Comme je me suis ennuyée!»
Depuis que la guerre avait supprimé une partie des plaisirs qui, par leur répétition bruyante, masquaient le vide de son existence et la sécheresse de ces distractions, Diane trouvait sa vie dénuée d’intérêt, les petites émotions d’orgueil envolées aux premiers coups de canon avec les beaux danseurs des hivers précédents, et rien n’avait comblé le vide: ni les habitudes machinales d’une piété très superficielle, ni aucun élan de charité ou de dévouement.
Plusieurs de ses amies avaient réagi, chacune avec leurs différences de goûts: l’une en s’occupant activement d’une quantité de filleuls, d’autres, comme Lucie de Lizerolles, en soignant des blessés; mais vraiment ces hôpitaux regorgeant de malades aux plaies infectées ne lui disaient rien!
--C’est un métier de domestique ou de garde-malade, pensa Diane. Voyons, que vais-je faire aujourd’hui? Quel temps fait-il, Marie? demanda-t-elle en élevant la voix.
La femme de chambre apparut au seuil du cabinet de toilette.
C’était une grande pièce claire. Peu de meubles, très simples.
Une longue table-coiffeuse, placée entre deux fenêtres espacées qui donnaient sur le jardin, montrait son étalage d’instruments délicats aux manches de vermeil.
La glace inclinée, placée au-dessus, la reflétait. L’encadrement de cette glace était une guirlande de fleurs de porcelaine, dont les calices contenaient des ampoules électriques.
Cette pièce était le lieu de prédilection de la jeune fille. C’était là qu’elle écrivait ou lisait--rarement--quelqu’un des livres à la charmante reliure verte et or qui garnissaient les tablettes d’une bibliothèque tournante.
C’était là surtout qu’elle rêvait, et depuis la guerre ressassait ses ennuis.
Marie jeta un coup d’œil sur le ciel pommelé où des nuages légers obscurcissaient par moments le soleil.
--C’est un temps entre les deux, mademoiselle. C’est du soleil qui va chercher la pluie. Faut-il préparer l’habit de cheval?
--Non, je ne monterai pas ce matin. Donnez-moi une robe d’intérieur et, pour cet après-midi, mon tailleur bleu à boutons d’acier.
--Mademoiselle doit se souvenir qu’elle a commandé de rectifier à la maison son dernier peignoir de lingerie, avec des valenciennes.
--Oui. Eh bien?
--Je voulais dire à mademoiselle que c’est un ouvrage bien délicat pour moi. J’ai pensé que si mademoiselle permettait, je pourrais le donner à faire à la lingère.
--Quelle lingère?
--Une petite ouvrière qui travaille à la maison depuis l’année dernière. Mademoiselle n’a pas dû la voir; elle vient deux fois par semaine aider aux raccommodages et elle est adroite comme une fée.
--Eh bien! donnez-le-lui. Que ce soit vous ou une autre, cela m’est indifférent. Arrangez-vous.
--Il faudra sans doute essayer. Si mademoiselle permettait que cette fille travaille dans le cabinet de toilette, cela éviterait de transporter le peignoir de la lingerie ici. Ces dentelles blanches, c’est si délicat!
La jeune fille réfléchit une seconde.
--Eh bien! oui. Quand j’aurai fini ma toilette, dites-lui qu’elle pourra descendre dans mon cabinet.
--Oh! elle ne gênera pas beaucoup mademoiselle. C’est une fille si tranquille, si réservée, elle ne fait pas plus de bruit qu’une souris, et pour l’honnêteté, mademoiselle peut être tranquille.
--Cela suffit, dit Diane que ce bavardage ennuyait, le bain est-il prêt?
Trois quarts d’heure plus tard, Mlle de Trivières s’asseyait devant le petit bureau de sa chambre.
Elle devait répondre à une invitation et renouveler un abonnement.
Tout à coup, le souvenir lui revint d’une promesse qu’elle avait faite à sa mère.
C’était la veille au soir, dans l’auto qui les ramenait de leur soirée de bridge. Mme de Trivières avait dit:
--Diane, j’ai fait ce soir une promesse; je me suis engagée pour toi.
--A quoi donc, maman, envers qui?
--Envers ton tuteur. Le pauvre homme va être débordé d’occupations, il n’aura pas un instant à lui pour sa correspondance particulière. J’ai promis que tu lui servirais de secrétaire.
--Cela me paraît bien compliqué, avait répondu Diane.
--Pas du tout, avait repris la marquise. Je t’aiderai. Moi, je me charge des lettres d’affaires ennuyeuses, toi, tu écriras à son neveu Hubert qui est orphelin; le malheureux n’a pas de famille proche, sauf ton tuteur, et si son oncle cesse de lui écrire, tu vois qu’il sera tout à fait abandonné. C’est vraiment une charité de s’en occuper. Et nous soulagerons cet excellent bon ami qui a tant fait pour nous! Tu dois te souvenir de lui? Il jouait avec vous quand vous étiez enfants, Hubert de Louvigny...
--Je déteste écrire, vous le savez, maman... et à quelqu’un que je connais si peu...
--Bah! en ce temps-ci, on supprime les cérémonies! Et puis, avait ajouté l’artificieuse marquise, si tu préfères les lettres d’affaires, je te les cède volontiers, avec documents à l’appui!
--Ah! non, merci! avait répondu Diane, gardons chacune notre lot. J’aime encore mieux le pauvre orphelin sans famille... J’écrirai.
--C’est bien entendu. J’informerai ton tuteur qu’il peut compter sur toi?
--Oui, maman... Mais, grand Dieu! quelle idée a eue bon ami de m’infliger cette corvée!
Elle se répétait à ce moment même, devant une feuille de papier blanc:
«Quelle corvée!»
Et voici qu’au moment d’écrire, un souvenir la fit arrêter net, la plume en l’air.
C’était, la veille, son entrée au salon, sa mère et son tuteur chuchotant à voix basse, la regardant d’un certain air, échangeant ensuite un regard d’intelligence.
Diane avait surpris tout cela: ce n’avait été qu’une impression, mais elle la reliait dans son esprit avec le ton dégagé qu’avait eu la marquise en lui parlant du neveu du général. Elle flairait un mystère. «Pourquoi, réfléchit-elle, bon ami ne m’a-t-il pas demandé lui-même d’écrire à son neveu?... Il ne se gêne pas avec moi... et ma mère m’avertit de cela comme d’une chose convenue à l’avance... Ce n’est pas naturel!... Encore un prétendant! Ce sera le numéro dix-neuf... Cette histoire de correspondance n’est qu’une invention de mon tuteur pour nous faire refaire connaissance... Bah! A quoi cela m’engage-t-il? Je lui prédis autant de succès qu’aux dix-huit autres. Lui aussi, sans doute, connaît le chiffre de ma dot!
Mlle de Trivières eut un sourire désabusé bien étrange sur une bouche de vingt ans.
Cette triste certitude de ne jamais être recherchée pour elle-même la rendait d’avance insensible et glacée.
La méfiance, l’habitude de douter des sentiments les plus vrais s’était peu à peu insinuée en elle, altérant les plus généreux mouvements de son cœur.
«Tous, se dit-elle, oui, tous ont soupiré pour ma dot. On ne m’a jamais aimée... L’on ne m’aimera jamais.»
Une petite toux sèche, venant de la pièce voisine, interrompit ses réflexions.
Diane se pencha en arrière pour regarder dans le cabinet de toilette dont la porte--une sorte de baie--était large ouverte. Cependant, il lui semblait que Marie était sortie, son service terminé. Ce n’était qu’une petite ouvrière, la lingère qui avait apporté le peignoir et cousait près de la fenêtre sans lever les yeux.
Diane ne l’avait jamais vue: elle la regarda un instant.
C’était une assez gentille fille, bien que d’une figure commune, avec ce teint pâle, déjà fané des ouvrières parisiennes qui ont travaillé trop jeunes.
Celle-ci était de taille plutôt petite, mais bien prise dans sa robe simple en grisaille que recouvrait, devant, le petit tablier luisant de lustrine noire.
Elle pouvait avoir vingt ans, avec un air modeste, effacé. Les yeux baissés, elle cousait vite, sans arrêt, même quand sa petite toux sèche la secouait et mettait une nuance rosée à ses pommettes.
«Cette fille a l’air poitrinaire, pensa Mlle de Trivières; je dirai à ma mère de la renvoyer, cela peut devenir malsain...»
Diane reprit sa plume, et sa pensée se reporta sur celui à qui elle avait promis d’écrire et dont elle se souvenait très vaguement.
Au physique: grand, assez distingué, bien que trop gros, de beaux yeux bleus, toujours gais... Au moral, doux, aimable et causeur.
Le portrait n’avait rien du classique héros de roman fatal ou chevaleresque, mais, somme toute, il pouvait faire un mari présentable. «Tout à fait mon vieux bon ami, en plus jeune... Ah! s’il pouvait m’aimer vraiment, celui-là; m’aimer pour moi!... Comme je serais prête à le lui rendre... Lui ou un autre, quel qu’il soit!»
La petite toux sèche qui l’agaçait ramena encore son attention vers le cabinet.
Diane jeta un regard sur l’ouvrière et pensa:
«En voici une qui peut être certaine de ne pas être aimée pour son argent!»
Puis une idée bizarre lui vint tout à coup, elle eut un sourire, un haussement d’épaules, comme pour repousser une chose impossible, et, enfin, se décidant:
«Pourquoi pas? Je puis essayer. Ma mère et mon tuteur ont voulu me prendre au piège, ce serait me venger d’une façon amusante et si cela réussit... Je serai bien sûre, cette fois, d’être aimée pour moi-même!»
Diane de Trivières posa sa plume; elle se pencha de nouveau pour mieux examiner la lingère qui continuait à coudre sans s’apercevoir qu’elle était l’objet de cette observation.
Diane pensa encore:
«Pourquoi refuserait-elle?... Avec de l’argent on obtient tout ce que l’on veut de ces gens-là. Allons, je me décide! Je ne vais plus m’ennuyer... ce sera très amusant!»
Et de fait, depuis cinq minutes, Mlle Diane oubliait de s’ennuyer; la pensée nouvelle qui l’animait donnait à sa physionomie un entrain inusité.
Elle appela:
--Dites-moi, ma fille?
--Mademoiselle m’a parlé?
L’ouvrière releva la tête, et Diane rencontra son regard.
C’étaient vraiment de jolis yeux d’un bleu clair, nuancés de gris, avec de longs cils bruns. Une couronne de cheveux follets entourait le front d’innombrables frisettes qui remuaient au moindre mouvement de tête.
Cette physionomie très douce ne manquait pas d’intelligence.
Par instants, une flamme sautillante passait au fond de ses yeux gris et les faisait pétiller d’esprit ou de malice.
--Oui, dit Mlle de Trivières, en reprenant le ton hautain dont elle se servait d’ordinaire avec les domestiques, je vous parle. Comment vous appelez-vous?
--Rose, mademoiselle.
--Y a-t-il longtemps que vous venez ici?
--Un peu plus d’un an, mademoiselle. Deux fois par semaine, je vais coudre dans la lingerie. Mais, ce matin, Marie m’a dit que je pouvais m’installer ici.
--Je l’avais permis... Y voyez-vous assez pour faire les petits plis?
--Oh! oui, mademoiselle. On est si bien ici! La lingerie est claire, mais on n’a, en face de soi, toute la journée, qu’un grand mur tout nu! Tandis qu’ici... sur le jardin... Ça vous donne du cœur à travailler avec le beau soleil et le chant des oiseaux!
Diane jeta un regard du côté du jardin, où rien pour l’instant ne justifiait l’enthousiasme de l’ouvrière, car les nuages cachaient complètement le soleil, et quant au chant des oiseaux, il fallait avoir une vive imagination pour suppléer à leur absence.
La jeune fille dit sèchement:
--Il va pleuvoir et il n’y a pas un seul oiseau dans le jardin.
La lingère eut une expression drôlement désappointée en regardant au dehors sans cesser de tirer l’aiguille.
--Eh bien! mademoiselle, dit-elle avec un petit rire, ce que c’est que l’idée tout de même! Ça vous fait voir des choses! Il y avait un rayon de soleil quand je suis entrée dans la chambre; je l’aurai gardé dans ma tête! D’abord, moi, rien que de voir un arbre, des feuilles qui _pourraient_ être vertes, ça me donne des idées de printemps, et je vois tout en beau!