Rose Perrin

Part 5

Chapter 53,818 wordsPublic domain

--Rose... une petite phrase simple pour finir?

--Sur quoi, mademoiselle?

--Ce que vous voudrez, quelque chose de gentil.

--Voyons... que je cherche...

«Si vous saviez quel plaisir ce sera pour votre amie de penser à vous souvent, en marchant, en travaillant, à vous qui passez votre vie à souffrir pour la France... Ainsi je me sentirai plus près de mon Totor...»

--Oh! pardon, mademoiselle, je me trompe!

--Cela ne fait rien, Rose, c’est corrigé: «de mon ami»; ensuite?

--«De mon ami. A toute heure, je me dirai: A-t-il bien ce qu’il lui faut? Mange-t-il à sa faim? Souffre-t-il du froid ou du chaud? Est-il en grand danger? Et je prierai Dieu de vous préserver de tout mal; je lui demanderai d’écarter les obus de votre route, de vous envoyer la pluie qui rafraîchit ou le soleil qui réchauffe, de vous permettre le bon sommeil qui réparera vos forces, afin de vous donner tout le bien que je vous souhaite de tout mon cœur...

«Votre amie dévouée,

«ROSE PERRIN.»

--Oh! Rose! Rose! vous m’en faites trop dire!

--Ça n’est pas bien, mademoiselle? Quand mademoiselle me dit de l’aider, je fais comme si je pensais tout haut... Nos pauvres soldats! Ils font tant pour nous!

--Oui, mais... c’est peut-être même trop bien...

Enfin, c’est écrit... Savez-vous à quoi je pense, Rose, en relisant?

--Non, mademoiselle.

--C’est que, si La Fontaine ne vous avait pas devancée en écrivant la fable des _Deux pigeons_, vous auriez pu l’inventer.

--Voyez-vous comme les beaux esprits se rencontrent!

Où demeure-t-il ce M. La Fontaine?

Si mademoiselle veut me donner son adresse, j’aimerais à causer avec lui?

--Vous auriez de la peine à le rencontrer, ma pauvre Rose, il est mort depuis plus de deux cents ans.

--Ah!... mademoiselle m’en dira tant!

«Marquise de Trivières,

«Avenue Malakoff, Paris.

«BELLE AMIE,

«Impossible de vous donner en ce moment le conseil que vous me demandez... j’ai besoin d’y réfléchir et je suis littéralement débordé.

«Je m’excuse même de cet informe gribouillage écrit sur le coin d’une table d’auberge.

«Reçu hier une lettre de mon neveu Hubert.

«Pourquoi Diane ne lui écrit-elle pas ainsi qu’il était convenu?... Je l’avais prévenu, il s’étonne... Il attend.

«Répondez si vous avez renoncé à notre projet, alors j’écrirais de temps à autre à ce pauvre garçon.

«J’embrasse les enfants.

«Merci à Jacques de son petit mot. Bon courage pour son examen.

«Je baise vos belles mains, chère amie.

«Agréez mes respectueux hommages.

«G. d’Antivy.»

«Mademoiselle Rose Perrin,

«rue de Longchamp, Paris.

«Savez-vous, petite amie Rose, que je dois faire sur moi-même un effort surhumain pour souscrire à la condition effrayante que vous m’imposez, et que vous me faites mériter cruellement la faveur de votre amitié?

«Hélas! vous connaissez trop déjà le pouvoir que vous possédez et je sens bien que je n’ai plus le choix!

«Il ne me reste qu’à obéir.

«Je mettrai cependant à cette obéissance une restriction... une seule! que je vous supplie d’accepter.

«Je consens et je vous promets de ne jamais chercher _volontairement_ à vous voir, de ne point abuser de l’adresse que vous m’avez donnée pour me rapprocher de vous... Cependant, si, par la suite, le hasard--ou ma bonne étoile--nous mettaient en présence, si, sans l’avoir voulu, nous arrivons à nous rencontrer, alors, petite amie qui m’êtes déjà chère, promettez à votre tour que vous ne vous déroberez pas, que vous ne chercherez pas de faux-fuyants, et que, si jamais je viens à vous en disant: «Est-ce vous?» Vous me répondrez aussitôt: «Oui, mon grand ami, c’est moi, Rose Perrin!...»

«Quelle jolie aventure ce serait de vous trouver sans vous avoir cherchée!

«Vraiment, reconnaissez que je ne suis point trop exigeant?

«C’est entendu, n’est-ce pas? Vous dites oui?

«Ceci établi, je vous remercie du livre que j’ai reçu.

«Je le connaissais, mais je l’ai relu avec grand plaisir.

«Les belles choses ne vieillissent point et on ne s’en lasse jamais. Merci encore.

«J’ai relu plus de dix fois votre dernière lettre et l’impression qui m’en est restée est celle-ci:

«Vous la trouverez bizarre. C’est qu’il me semble être en présence de deux Rose, l’une très sérieuse, réfléchie, je dirai même raisonneuse, d’une intelligence subtile, avec une certaine amertume de ton qui indiquerait un cœur déjà déçu...

«L’autre Rose, petite âme toute droite, bonne, la nature même, avec un charme de simplicité naïve, qui sollicite l’affection...

«Balançant de l’une à l’autre, également séduit et attiré, je ne saurais prononcer à laquelle va le plus volontiers ma pensée...

«Une seule chose m’étonne et me déconcerte dans le portrait que vous tracez de vous-même:

«Vous n’aimez point la lecture, vous l’avouez!

«Ceci est tellement contraire à la nature de l’une et l’autre Rose!

«Quoi! nos grands génies français: Racine, Corneille ne vous ont point émue?

«La superbe Andromaque, la tendre Bérénice, le sublime Polyeucte ne vous ont jamais arraché des larmes? Je voudrais avoir encore la fraîcheur de sentiment de ma première jeunesse pour retrouver, en les lisant, les mêmes émotions.

«Mais, en admettant que la grande tragédie vous soit inaccessible, petite Rose, regardez plus près de vous... lisez du Dickens par exemple; je m’étonnerais bien si les malheurs de David Copperfield ou de la petite Dombey vous laissaient indifférente. Lisez encore cet admirable _Récit d’une sœur_, de Mme Craven, qui a le mérite d’être une œuvre vécue.

«Une nature aussi richement douée que la vôtre ne peut que gagner encore en se développant.

«J’ai l’air, vraiment, de vous donner des conseils.

«C’est un peu le rôle du grand ancien ami que je suppose déjà être pour vous.

«Et si vous voulez bien me permettre de compléter ces conseils par un autre, je vous dirai:

«Ne laissez jamais l’ennui pénétrer jusqu’à vous. Repoussez-le par tous les moyens...

«Que ce soit par la lecture, par la prière ou par le dévouement dont je vous crois si capable, à cause de la noblesse de votre cœur...

«Dans les temps malheureux que nous traversons, on a tant de façons de faire le bien!... et pour oublier ses soucis--croyez-m’en, petite amie, j’ai une certaine expérience de ces choses--il n’y a rien de plus efficace.

«Essayez et vous verrez que vous ne souffrirez plus autant de cette «solitude du cœur» qui vous pèse.

«Voici un sermon bien sévère pour la petite Rose, si bonne qu’elle voudrait me donner «tout le bonheur qu’elle souhaite pour moi de tout son cœur».

«Qu’elle me le pardonne en faveur de notre pacte d’amitié et de l’intérêt très vif qu’elle a su éveiller en

«Son ami obéissant et dévoué,

«H. DE L.»

«Général d’Antivy,

«G. Q. G., secteur 156.

«Je commence par vous dire, bon ami, que votre neveu est un étourneau qui ne sait ni ce qu’il fait, ni ce qu’il dit... ou encore que vous-même êtes si occupé que vous ne vous souvenez plus de ce qu’on vous écrit!

«Il est tout à fait inexact que Diane n’écrive point au lieutenant de Louvigny.

«J’ai vu--de mes yeux vu--une enveloppe de lettre à son nom prête à mettre à la poste et que ma fille a écrite devant moi.

«Que vous faut-il de plus pour être convaincu?

«Et je vous avouerai même que je me sens un peu inquiète de la tournure que prend cette correspondance!

«Une drôle d’idée, vraiment, que vous avez eue là, général!

«Je suis forcée de reconnaître que vous ne vous trompiez pas en prédisant que ma petite cachottière de fille ne me ferait part de ses lettres que jusqu’à un certain point... Vous entendiez par là le moment où l’amour commencerait à montrer le bout de ses ailes dans la correspondance de nos jeunes gens.

«Eh bien! cher ami, ce moment a dû venir très vite, car je n’ai pas vu une seule des lettres de Diane et pas seulement aperçu la couleur de l’écriture de M. Hubert.

«Voilà où ils en sont après six semaines d’un échange de lettres assidu!

«Oh! oui! cela va bien... trop bien!

«Sentimental bon ami, vous avez placé ces enfants sur la pente et moi j’assiste, sans pouvoir l’arrêter, dans les limites que les convenances de notre monde devraient leur imposer, au déroulement du petit roman que vous avez combiné... J’en reste confondue, effrayée, tandis que vous, qui avez mis le feu aux poudres, vous vous en tirez en disant: Arrangez-vous!

«Ah! vraiment, je me demande si vous n’êtes pas encore le plus jeune de nous tous!

«Mais l’étonnant de l’aventure, ce sont les transformations que ses nouvelles idées produisent tous les jours dans les manières et les habitudes de Diane...

«Volontairement elle a renoncé à aller dans le monde et au théâtre pour la raison, me dit-elle, qu’il lui paraît choquant de penser au plaisir alors que tant des nôtres tombent à chaque instant... Cette chère enfant, elle m’a plongée, bien malgré moi, dans un abîme de réflexions. Je ne puis que l’approuver et trouver qu’elle a raison; aussi, depuis quinze jours, je refuse toute invitation; nous menons ici une vraie vie de cénobites!

«Diane a fixé l’emploi de son temps heure par heure, ayant découvert un beau jour qu’elle avait une maladie nommée l’ennui et que, pour la combattre, il lui fallait réformer de fond en comble son existence... et la mienne! Eh! mon Dieu, vous trouveriez, mon bon ami, que votre pupille prend de plus en plus vos idées et sans nul doute vous seriez enchanté de la voir chaque matin partir à la messe de huit heures, puis, avec une liste des malheureux du quartier, aller dans les rues les plus pauvres distribuer elle-même ses aumônes.

«C’est l’abbé Grenet, l’ancien directeur de ses catéchismes, qui la guide et la conseille. Et elle me revient de ses courses fraîche et rose, avec un appétit dévorant et une physionomie animée que vous ne lui avez jamais vue. Diane se transforme et, vous avouerai-je, cher ami, qu’à part quelques exagérations, son changement me rend bien heureuse?

«Elle a pris goût au travail; en ces derniers temps une fringale de lecture l’a prise. Cela a commencé par les œuvres de Racine, où elle s’est jetée à corps perdu, si bien qu’un jour, en lui voyant à déjeuner l’air préoccupé, je lui demandai: «A quoi penses-tu, chérie?» Elle me répondit: «A _Polyeucte_! La première fois qu’on reprendra _Polyeucte_ au Français, vous m’y conduirez... Que ce doit être beau de l’entendre répéter son: Je suis chrétien!» Je cite textuellement, vous pourriez croire que j’invente. Et notez que la veille, elle avait refusé d’aller à un petit théâtre où l’on joue en ce moment une pièce à la mode.

«Ces petites filles!... Comme tous les jours elles deviennent plus compliquées!

«Vraiment, bon ami, vous qui me reprochiez de ne pas élever Diane assez sérieusement, que pensez-vous du résultat?

«Je commence à croire que cette vertu à laquelle vous donniez le nom de «sens de la guerre» l’a touchée de sa grâce: peut-être bien aussi que les lettres de son prétendu filleul ont contribué à la lui inculquer.

«Car, non seulement il écrit, mais ce doit être des volumes, à en juger d’après l’épaisseur des enveloppes que mademoiselle ma fille escamote sous mes yeux et emporte dans sa chambre d’un pas léger et avec un air tout nouveau aussi...

«Les vacances de Pâques vont commencer. Je n’en suis point fâchée pour Jacques, que ses études fatiguent.

«Vous savez que nous allons chaque année faire un petit voyage à cette époque.

«Hier, j’émettais l’idée d’aller en Suisse, puisque c’est l’un des rares pays neutres où nous pouvons mettre le pied. Diane s’est arrachée à une lecture qui la captive: _le Récit d’une sœur_, livre d’une tristesse noire dont je n’ai pu lire dix pages sans pleurer, et elle m’a annoncé son intention de rester à Paris jusqu’à notre grand départ pour Vauclair, sous prétexte que Paris est charmant à cette époque, le Bois délicieux, surtout depuis qu’on n’y rencontre personne... que c’est le moment ou jamais d’en profiter, etc.

«A-t-elle peur que ses précieuses lettres ne soient égarées en route?

«Bref, Jacques m’a priée aussi de le laisser à Paris: il désire prendre pendant ses vacances quelques répétitions de mathématiques.

«J’ai cédé; comme toujours je me sacrifierai et je partirai seule pour Montreux, puisque ces méchants enfants ne veulent point m’accompagner. Ma santé exige absolument un changement d’air à cette époque.

«Voici, cher ami, une bien longue lettre en réponse à votre petit mot. Aurez-vous seulement le temps de me lire?

«Ne vous fatiguez pas trop, n’abusez pas de vos forces et n’oubliez point votre régime!

«Vous savez combien votre santé nous est précieuse et, en dépit de nos petites escarmouches, j’espère que vous ne doutez point de ma sincère affection.

«HERMINE DE TRIVIÈRES.»

«Marquise de Trivières,

«Avenue Malakoff, Paris,

«Mille grâces pour votre charmante lettre et pour les excellentes nouvelles que vous me donnez.

«Je vois, d’après ce que vous me dites, que ce scélérat d’Hubert veut jouer au plus fin avec son vieil oncle. Enchanté de l’apprendre!

«Puisqu’il ne veut rien dire, je n’aurai pas l’indiscrétion de l’ennuyer de mes questions.

«Si vous m’en croyez, marquise, faites comme moi, ne nous en mêlons ni l’un ni l’autre; laissons l’amour faire nos affaires en s’occupant de nos enfants... Nous interviendrons quand il en sera temps...

«Ma tournée menace de se prolonger et je crains bien de ne pouvoir me rendre à Vauclair cet été, ainsi que je le fais chaque année.

«Je vous baise les mains... Souvenirs à vos enfants.

«Votre respectueusement dévoué,

«G. D’ANTIVY.»

«Mademoiselle Rose Perrin,

«189, rue de Longchamp, Paris.

«MADEMOISELLE,

«Avant son transfert dans un hôpital de l’intérieur, votre correspondant m’a chargé de vous avertir qu’il avait été évacué pour une blessure au bras droit, heureusement légère, mais qui le met pour quelques semaines dans l’impossibilité de tenir une plume. Il a, de plus, subi un commencement d’asphyxie par les gaz.

«II vous fait toutes ses excuses d’être obligé d’interrompre votre correspondance, mais il espère qu’après sa guérison, vous voudrez bien vous souvenir de lui et la reprendre.

«Il vous adresse, mademoiselle, ses plus respectueux hommages.

«Recevez, mademoiselle, l’expression de mes sentiments respectueux.

«P. JACQUET,

«Sous-lieutenant au 10e d’Infanterie.»

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

--Rose, j’ai vu le docteur Beauchamp.

--Alors, mademoiselle?

--Il vous trouve beaucoup mieux, mais il ordonne que vous partiez à la campagne pour achever votre guérison... Vous partirez demain.

Les yeux de Rose s’ouvrent pleins d’étonnement:

--Où cela, mademoiselle?... A la campagne?... Je ne connais personne...

--Vous partirez demain avec Pascal, le cocher. Il va à Vauclair conduire le cheval de M. Jacques, qui a besoin d’être mis au vert.

--C’est comme moi alors, dit Rose, en agitant dans un rire les petits grelots autour de son front. Pourtant, mademoiselle... vous êtes si bonne!... Trop! Trop! Qu’est-ce que je vais faire là-bas sans mademoiselle?

La petite lingère courba la tête sur la chemisette de batiste où elle faisait des «jours».

Aussitôt les grelots s’allongèrent en clochettes et deux ou trois larmes brillantes glissèrent le long de ses joues.

Mlle de Trivières répondit sans la regarder, d’un ton qu’elle voulait rendre impassible:

--C’est pour votre santé, ma fille... Et, de plus, nous avons besoin d’une lingère à Vauclair pour tout cet été.

«La femme de charge du château devient vieille, elle a de mauvais yeux; pour certains travaux délicats, il faut là-bas une bonne lingère.

Un regard à l’adresse de la bonne lingère qui a des larmes plein les yeux.

--A moins que cela ne vous contrarie et que vous ne préfériez me quitter...

--Quitter mademoiselle!... Quand mademoiselle m’a sauvé la vie!... Ah! bien, alors! A moins que mademoiselle n’ait assez de moi...

Un hochement de tête désolé, et Rose enfouit sa figure et ses frisettes dans ses mains et sanglote.

Un petit silence.

Mlle de Trivières contemple d’un air embarrassé cette image de la désolation qui profère des mots entrecoupés.

--Moi qui m’étais si bien habituée... Qu’est-ce que je deviendrais sans mademoiselle? Elle a tout fait pour moi!... Oui, tout!... Jusqu’à l’huile de foie de morue que mademoiselle m’a forcée d’avaler... malgré que ça me fait mal au cœur...! Mon Dieu! Mon Dieu!

Mlle de Trivières interrompt les lamentations en disant d’une voix douce et contenue:

--Rose, vous n’êtes pas plus raisonnable qu’un enfant! Vous savez que, dans deux mois à peine, nous serons tous à Vauclair, vous voyez donc qu’il n’y a pas lieu... puisque je dois passer l’été là-bas...

L’ouvrière relève son front et sa physionomie changeante passe aussitôt à l’expression de la joie.

--Mademoiselle viendra!... tout l’été. Ah! quel bonheur!

--Allez préparer vos affaires... Laissez cela; Marie le finira. Rentrez chez vous, faites vos paquets et soyez prête pour le train de 8 h. 15 demain matin, à la gare d’Orsay. Vous y trouverez Pascal... Il vous indiquera l’endroit.

--Je ne verrai donc plus mademoiselle aujourd’hui?

--Je vais au Bois ce matin. Vous pourrez me voir un moment ce soir, avant le dîner. Je vous donnerai des instructions pour votre travail là-bas. Mais j’exige avant tout que vous vous reposiez... que vous évitiez toute fatigue. Vous m’obéirez, n’est-ce pas?

--Oui, mademoiselle.

L’ouvrière pliait avec soin la chemisette commencée. Tout à coup elle s’écria, en regardant par la fenêtre au delà du jardin, avec cette liberté de langage que Mlle de Trivières lui avait laissé prendre bon gré mal gré:

--Ah! voilà la Bretonne du cinquième qui secoue par la fenêtre un dolman d’officier... Elle le secoue tellement fort... Elle va le lâcher!... Là!... Qu’est-ce que j’avais dit! Où va-t-il tomber maintenant?... Oh! la Bretonne se penche! Elle va y passer aussi! Non! elle se décide à descendre.

«Si mademoiselle permet, j’irai le lui ramasser... Il est tombé dans le jardin.

--Allez, Rose.

Mlle de Trivières jeta un dernier coup d’œil à la glace, pour voir si sa nouvelle amazone lui allait bien; elle prit sur son bureau sa cravache et ses gants et descendit.

Il était à peine dix heures, elle avait déjà terminé sa tournée charitable.

Par cette matinée d’avril ensoleillée, le Bois serait d’une fraîcheur délicieuse.

Elle traversait le jardin pour se rendre aux écuries, lorsqu’elle rencontra Rose Perrin qui rentrait.

--Eh bien, vous avez rendu ce vêtement?

--Oui, mademoiselle. Je l’ai donné à la Bretonne. C’est à son maître, un officier qui vient d’arriver en convalescence.

Diane passa et se dirigea vers la cour à droite. Le vieux Pascal, prêt à l’accompagner, finissait de vérifier les attaches de sa selle.

Diane caressa du plat de sa main l’encolure de la vieille jument que la réquisition lui avait laissée, puis jetant par hasard un regard du côté des stalles, elle fut surprise d’y voir un beau cheval bai-brun qu’elle ne connaissait point.

--Quel est ce cheval? dit-elle, étonnée.

Pascal rougit et se pencha davantage en rebouclant la sous-ventrière. Il balbutia:

--Mademoiselle... c’est le cheval d’un officier qui est arrivé hier dans la maison de devant. Il n’avait pas d’endroit pour loger son cheval. Alors, comme il doit rester un bout de temps--deux mois au moins--Moreau (c’était le portier) et moi, nous avons pensé qu’on pouvait offrir à ce monsieur une petite place...

--Dans nos écuries? Sans notre autorisation? Sans celle de ma mère?

--Mme la marquise est absente, reprit le cocher, penaud... Madame aurait sûrement permis... L’écurie est vide.

Il ne convenait point au cocher d’avouer que l’officier en question avait donné à Moreau une bonne gratification dont lui-même, Pascal, avait bénéficié et que, tous deux avaient affirmé au propriétaire du cheval que Mme la marquise permettait, que cela ne faisait pas un pli, etc.

Diane ignorait cette petite histoire. Elle dit, de son ton le plus autoritaire:

--Et moi, ne suis-je pas ici? Et ne pourriez-vous me consulter avant d’accorder à n’importe qui le droit d’entrer dans les dépendances de l’hôtel à toute heure du jour?

«Ce monsieur a accepté, sans notre permission? Vraiment, c’est d’un sans-gêne qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer!»

Mlle de Trivières tournait le dos à la cour, elle élevait la voix et n’entendit point un pas d’homme qui se rapprochait.

A peine avait-elle fini de parler qu’une voix, dont l’accent indiquait une colère contenue, répondit:

--Cet homme n’est pas en faute, mademoiselle. Il croyait bien faire...

L’inconnu salua:

--Mlle de Trivières, je crois? C’est moi qui n’aurais pas dû accepter avec un pareil «sans-gêne» l’offre de votre portier.

«Croyez que je regrette vivement. Toutes mes excuses... Viens, Farfadet, débarrassons les lieux...

«Vous pouvez vous tenir pour assurée, mademoiselle, que mon cheval ne rentrera plus ici...»

Diane interdite serrait nerveusement le manche de sa cravache... Ses yeux étincelants ne quittaient pas l’officier.

Celui-ci, un lieutenant de haute taille, en tenue de campagne bleu horizon, faisait sortir son cheval, qu’il avait sellé avec l’adresse d’un homme habitué à se servir lui-même.

L’étranger salua encore en partant, d’un geste cérémonieux. Son œil bleu, profond, rencontra le regard hautain de la jeune fille.

Arrivé au milieu de la cour, il sauta en selle avec aisance, tourna la tête du côté de Mlle de Trivières et dit, d’un ton ironique, en soulevant son képi:

--Il ne me reste plus, mademoiselle, qu’à vous remercier de votre gracieuse hospitalité.

L’officier enleva sa bête et disparut. Depuis son arrivée, Mlle de Trivières n’avait plus prononcé un mot. Seulement, elle avait pâli en recevant son dernier salut et, comme elle se mettait en selle, ses traits prirent une expression de froideur méprisante.

En sortant de la maison, elle aperçut de loin la haute silhouette de l’officier qui tournait le coin de la place du Trocadéro. Il allait prendre l’avenue Henri-Martin.

Elle observa sa direction.

Il lui aurait fortement déplu de le rencontrer de nouveau.

Diane changea ses habitudes et, tournant la tête de sa bête, dans la direction opposée, elle se dirigea vers l’avenue du Bois.

Elle se sentait mécontente d’elle-même et furieuse contre l’officier.

Il avait eu l’audace de se moquer d’elle... Rien que cette pensée fouettait le sang à son visage... Elle avait senti son orgueil cinglé par ses dernières paroles... et elle s’en voulait de n’avoir rien su trouver à lui répondre.

Ce monsieur s’était permis de lui donner une leçon, à elle, Diane de Trivières, elle, dont les jeunes gens se disputaient, naguère, les rares sourires!

Elle frémissait en se rappelant le ton sec, froid et ironique avec lequel il avait relevé ses paroles... Elle était d’autant plus agacée de la leçon qu’elle comprenait l’avoir méritée.

--Il est vrai, se disait-elle, que ma mère eût accordé cette autorisation, mais il aurait pu se déranger pour la demander lui-même!... C’est aux petits détails qu’on reconnaît un homme bien élevé... Des petites gens, sans doute!

Elle se souvint de la réflexion de Rose, tout à l’heure, et de l’incident du dolman tombé dans le jardin.

«Un officier en convalescence arrivé la veille... au cinquième étage...»

Il devait faire partie de ceux qui n’avaient pas soldé leur loyer... Un parent de la vieille dame aveugle ou de la veuve chargée de famille qui lui avaient déjà valu une admonestation de son tuteur.

Ces gens-là ne lui occasionneraient que des ennuis! Ils ne payaient pas leurs dettes et ils trouvaient le moyen de s’imposer aux autres!

Diane essaya de chasser de son esprit le souvenir désagréable de cet incident, mais malgré elle, il revenait sans cesse l’importuner. Elle abrégea sa promenade.

En revenant dans sa chambre, elle eut une petite impression de regret en apercevant, dans son cabinet de toilette, la place vide auprès de la fenêtre.

Rose n’était plus là...