Roland Furieux, tome 4

Part 5

Chapter 53,991 wordsPublic domain

Astolphe, le cœur ému de pitié, se retourne en pleurant, et dit à Dudon qui était près de lui, ainsi qu’à Olivier: «--C’est Roland!--» Ceux-ci fixant attentivement les regards sur le fou, finissent par le reconnaître, et se sentent remplis d’étonnement et de pitié en le retrouvant dans un tel état.

La plupart de ces seigneurs pleuraient, tellement leur douleur était forte: «--Ce n’est pas le moment de pleurer sur lui,--leur dit Astolphe,--mais bien de trouver le moyen de le rappeler à la raison.--» Et aussitôt il descend de cheval. Brandimart, Sansonnet, Olivier et Dudon en font autant, et tous s’avancent en même temps vers le neveu de Charles, dans l’intention de le saisir.

Roland, se voyant entouré, brandit son bâton en fou, en désespéré. Il en assène un coup terrible à Dudon qui, la tête protégée par son écu, cherche à s’approcher de lui. Si Olivier n’avait pas amorti le coup avec son épée, le bâton aurait brisé l’écu, le casque, la tête et le buste.

L’écu seul est brisé, et le coup s’abat sur le casque comme une tempête; Dudon tombe à terre. Au même moment, Sansonnet, du tranchant de son épée, porte un tel coup, que le bâton est coupé net à plus de deux brasses. Brandimart saisit le comte par derrière et le serre aussi fortement qu’il peut dans ses deux bras, tandis qu’Astolphe le saisit par les jambes.

Roland se débat, et envoie rouler l’Anglais à dix pas; mais il ne peut faire lâcher prise à Brandimart qui l’étreint avec une force nouvelle. Olivier s’étant un peu trop approché, il lui applique un coup de poing si rude et si violent, qu’il le renverse pâle et sans vie, et rendant le sang par le nez et par les yeux.

Et si ce n’eût été le casque excellent qu’avait Olivier, ce coup de poing l’aurait tué. Quoi qu’il en soit, il tombe comme s’il allait rendre son âme à Dieu. Dudon et Astolphe se sont relevés; le premier a la figure tout enflée. Tous deux se joignent à Sansonnet dont le beau coup d’épée vient de briser en deux le bâton, et tous se jettent ensemble sur Roland.

Dudon l’étreint vigoureusement par derrière, tout en cherchant à le renverser avec le pied. Astolphe et les autres l’ont pris par les bras. A eux tous, ils ne peuvent encore le contenir. Celui qui a vu le taureau auquel on donne la chasse courir en mugissant, emportant avec lui, sans pouvoir s’en débarrasser, les chiens féroces pendus à ses oreilles,

Pourra se faire une idée de Roland entraînant avec lui tous ces guerriers. Cependant, Olivier se relève de l’endroit où le formidable coup de poing l’avait étendu. Il voit combien il sera difficile de mettre le projet d’Astolphe à exécution. Soudain, il imagine un moyen pour faire tomber Roland, et ce moyen lui réussit en effet.

Il se fait apporter plusieurs cordes auxquelles il fait faire des nœuds coulants que l’on passe aux jambes et aux bras du comte, puis il donne le bout des cordes à tenir à plusieurs des assistants. Grâce à ce moyen, employé par le maréchal-ferrant pour renverser les chevaux et les bœufs, Roland est enfin couché à terre.

Dès qu’il est renversé, tous se jettent sur lui, et lui lient fortement les pieds et les mains. Roland se débat avec fureur, mais tous ses efforts sont vains. Astolphe ordonne qu’on l’emporte, afin de procéder à sa guérison. Dudon, le plus vigoureux de tous, le charge sur ses épaules, et le porte sur l’extrême bord de la mer.

Astolphe le fait laver sept fois et le fait plonger sept fois dans l’eau, jusqu’à ce que sa figure et tout son corps soient débarrassés de la saleté qui les recouvrent. Puis, au moyen de certaines herbes cueillies à cet effet, il lui fait fermer hermétiquement la bouche, ne voulant le laisser respirer que par le nez.

Astolphe avait fait apporter la fiole dans laquelle était renfermé le bon sens de Roland. Il la lui met sous le nez, de façon qu’en respirant, il la vide entièrement. O merveille! la raison revient à Roland comme avant sa folie; son intelligence renaît dans ses paroles, plus lucide et plus nette que jamais.

Comme celui qui, après avoir été plongé dans un sommeil lourd et pénible, où il a vu en songe des monstres aux formes horribles qui n’existent pas et qui ne sauraient exister, une fois maître de ses sens et réveillé, s’étonne encore de son rêve étrange et confus, ainsi Roland, guéri de sa folie, reste étonné et stupéfait.

Pensif, il regarde Brandimart, le frère de la belle Aude, et celui qui lui a remis son bon sens dans la tête, et ne s’explique pas comment et depuis quand il est là. Il tourne les yeux de côté et d’autre, et ne peut comprendre où il est. Il s’étonne de se voir nu et garrotté des pieds à la tête.

Puis, comme autrefois Silène à ceux qui l’avaient surpris dans une grotte obscure, il dit: Déliez-moi, d’un air si calme, avec un regard si tranquille, qu’on s’empresse de le délier et de lui passer des vêtements qu’on a eu soin de préparer. Tous s’efforcent d’apaiser la douleur qui s’empare de lui au souvenir de son erreur passée.

A peine Roland est-il revenu dans son premier état, plus sage et plus sain d’esprit que jamais, qu’il se sent guéri de son amour. Celle qui lui semblait naguère si belle et si charmante, celle qu’il avait tant aimée, ne lui paraît plus qu’une méprisable et vile créature. Tous ses vœux, tous ses désirs ne tendent plus qu’à regagner ce que l’amour lui a fait perdre.

Cependant Bardin apprit à Brandimart que son père Monodant était mort, et qu’il venait lui offrir le trône, de la part de son frère Gigliant et des populations qui habitent l’archipel et les rivages du Levant. Il n’était pas au monde de royaume plus riche, plus peuplé, plus agréable.

Il lui dit, entre autres raisons, que la patrie était une douce chose, et qu’une fois qu’il en aurait goûté, il prendrait à tout jamais en haine la vie errante. Brandimart lui répondit qu’il voulait servir Charles et Roland pendant toute cette guerre, et que s’il pouvait en voir la fin, il songerait ensuite bien mieux à ses propres affaires.

Le jour suivant, le fils d’Ogier le Danois mit à la voile pour la Provence. Après son départ, Roland se renferma avec le duc, et apprit de lui où en étaient les hostilités. Puis il fit bloquer complètement Biserte, tout en laissant l’honneur de la victoire au duc anglais. Mais celui-ci ne faisait rien qu’après avoir pris les instructions du comte.

De quelle façon s’entendirent-ils pour donner l’assaut à Biserte, de quel côté et à quel moment la ville fut-elle assaillie; comment fut-elle prise à la première attaque, et quelle fut la part de Roland dans ce glorieux fait d’armes; si je ne vous le dis pas tout de suite, ne vous en tourmentez pas, car je ne tarderai pas à y revenir. Qu’il vous plaise pour le moment de savoir comment les Français donnèrent la chasse aux Maures.

Le roi Agramant se vit abandonné quasi de tous ses soldats en ce péril extrême. Marsile, ainsi que le roi Sobrin, était rentré dans la ville, avec un grand nombre de troupes païennes, mais ne se croyant pas en sûreté derrière les murailles, ils s’étaient réfugiés sur la flotte, et leur exemple avait été suivi par une foule de chefs et de chevaliers maures.

Cependant Agramant soutint le combat jusqu’à ce que, la résistance n’étant plus possible, il fût obligé de battre en retraite, et de rentrer dans la ville par la porte la moins éloignée. Rabican le poursuivait de près, excité par Bradamante, qui brûlait de se venger, par sa mort, de ce qu’il lui avait tant de fois enlevé son Roger.

Marphise avait le même désir dans le but de tirer une vengeance tardive du meurtre de son père. Elle enfonçait ses éperons dans le ventre de son destrier. Mais ni l’une ni l’autre n’arriva à temps. Le roi put entrer dans la ville, et de là se réfugier sur la flotte.

Comme deux belles et ardentes léopardes, qui ont rompu leur laisse, et qui, après avoir en vain poursuivi les cerfs ou les daims légers, s’en reviennent la tête basse, et pleines de dépit, ainsi s’en revinrent en soupirant les deux donzelles, lorsqu’elles eurent vu le païen disparaître sain et sauf.

Elles ne s’arrêtent point pour cela; mais elles se jettent dans la foule des autres fuyards, renversant de çà, de là, à chaque botte, nombre de gens qui ne se relevèrent plus jamais. Les malheureux ne pouvaient même pas trouver leur salut dans la fuite, Agramant ayant, pour sa propre sécurité, fait fermer la porte qui donnait sur le camp,

Et rompre tous les ponts sur le Rhône. Ah! plèbe infortunée, lorsque tu n’es plus utile au tyran, l’on te traite comme un troupeau de moutons et de chèvres! Les uns se noient dans le fleuve et dans la mer, les autres rougissent les sillons de leur sang. Un grand nombre périrent; fort peu furent faits prisonniers, car la plupart n’auraient pu payer de rançon.

Dans cette bataille suprême, le nombre des morts fut si grand de part et d’autre--quoique cependant les pertes des Sarrasins eussent été beaucoup plus considérables, grâce à Bradamante et à Marphise--qu’on en voit encore les traces en cet endroit. Tout autour d’Arles, la campagne, où le Rhône forme comme un lac, est couverte de tombes.

Cependant le roi Agramant avait fait prendre le large à ses plus gros navires, laissant quelques-uns des plus légers à la disposition de ceux qui pourraient se sauver. Il y resta pendant deux jours, soit pour recueillir ceux qui pourraient se sauver, soit parce que les vents étaient contraires et mauvais; le troisième jour, il mit à la voile, croyant pouvoir retourner en Afrique.

Le roi Marsile, ayant grand’peur que l’Espagne ne payât les frais de la guerre, et que l’horrible tempête ne s’abattît en dernier lieu sur ses États, se transporta en toute hâte à Valence, où il fit sur-le-champ réparer châteaux et forteresses, et presser les préparatifs de la guerre qui devait par la suite amener sa ruine et celle de ses amis.

Agramant faisait voile vers l’Afrique avec des navires mal armés et presque vides d’équipages. Les rares soldats qu’elle ramenait, se lamentaient de ce que les trois quarts d’entre eux étaient restés en France. Les uns traitaient le roi d’orgueilleux, les autres l’appelaient cruel, d’autres le qualifiaient de fou, et, comme il advient en pareil cas, tous le maudissaient en secret. Mais la crainte qu’ils en ont les fait rester cois.

C’est à peine si parfois deux ou trois amis, sûrs de leur discrétion, épanchaient entre eux leur colère et leur rage. Toutefois le malheureux Agramant s’imaginait encore que chacun l’aimait et le plaignait, car il ne voyait autour de lui que des visages composés, et n’entendait jamais que des paroles d’adulation mensongère.

On avait conseillé au roi africain de ne pas aborder à Biserte, car on avait la nouvelle certaine que le port et tout le littoral étaient au pouvoir de l’armée nubienne. Il ferait bien, en conséquence, de s’en éloigner assez pour que le débarquement ne fût pas inquiété. Une fois à terre, il se porterait à droite, au secours de son malheureux peuple.

Mais son destin implacable ne lui permit pas d’exécuter un projet si sage. Il lui fit rencontrer la flotte, miraculeusement formée avec des feuilles d’arbre, et qui s’en venait, fendant les ondes, du côté de la France. Pour comble de malechance, la rencontre eut lieu pendant la nuit, par un temps nébuleux, obscur et triste, alors que la flotte d’Agramant était le plus en désordre.

Aucun espion n’avait prévenu Agramant qu’Astolphe envoyait à sa rencontre une flotte si considérable. Quand bien même on le lui aurait dit, il n’aurait jamais cru que, d’un seul rameau, il eût pu tirer cent navires. Il s’avançait donc sans crainte, et ne pouvait s’imaginer que quelqu’un fût assez audacieux pour lui barrer le passage. Il n’y avait ni garde, ni vigie dans les huniers, pour signaler les navires en vue.

De sorte que les bâtiments confiés par Astolphe à Dudon, et qui étaient montés par des soldats intrépides, ayant un soir aperçu la flotte d’Agramant, se dirigèrent droit sur elle, et purent l’assaillir à l’improviste. Dès qu’à leur accent ils eurent reconnu que c’étaient bien des Maures, c’est-à-dire leurs ennemis, les gens de Nubie jetèrent les grappins, et tendirent les chaînes.

Poussés par un vent favorable, les lourds navires de Dudon abordèrent ceux des Sarrasins avec une telle impétuosité, qu’ils en coulèrent un grand nombre au premier choc. Puis on commença à lancer le fer, le feu et d’énormes pierres en si grande quantité, que la mer n’avait jamais vu tempête pareille.

Les gens de Dudon, redoublant d’ardeur et de force à la pensée que l’heure était enfin venue de venger sur les Sarrasins plus d’un méfait, faisaient pleuvoir sur leurs adversaires, de près et de loin, une telle masse de projectiles, que la flotte d’Agramant ne savait comment s’en préserver. Un nuage de flèches fondait sur elle, tandis que sur les flancs elle était assaillie à coups d’épées, de grappins, de piques et de haches.

De gros rochers, lancés par de puissantes machines, retombaient d’une grande hauteur sur les navires ennemis, fracassant les poupes et les proues, entr’ouvrant les coques où la mer se précipitait par de larges ouvertures. Mais les plus grands dommages étaient causés par les incendies, prompts à s’allumer, et difficiles à éteindre. La chiourme infortunée, voulant fuir ce grand péril, retombait dans un péril plus grand.

Les uns, chassés par le fer de l’ennemi, se jetaient dans la mer où ils se noyaient; les autres, jouant à temps des pieds et des bras, essayaient de se sauver tantôt dans une barque, tantôt dans une autre. Mais celles-ci, déjà trop chargées, les repoussaient impitoyablement, et la main des malheureux qui avaient déjà saisi le bord était tranchée d’un coup de hache et restait accrochée au bateau, tandis que le reste du corps retombait dans les flots qu’il rougissait de son sang.

D’autres, après avoir espéré se sauver à la nage, voyant que personne ne venait à leur secours, et sentant la force et l’haleine leur manquer, bravaient les flammes qu’ils avaient fui tout d’abord. La crainte de se noyer leur faisait saisir quelque morceau de bois enflammé, et pour fuir un genre de mort, ils s’exposaient à deux.

D’autres enfin, pour échapper à l’épée et à la hache de l’ennemi levées sur leur tête, se précipitaient en vain dans la mer; les pierres et les flèches ne leur laissaient pas le temps de gagner le large. Mais peut-être serait-il utile et sage de finir là mon chant, pendant qu’il vous intéresse encore, plutôt que de le poursuivre jusqu’à ce qu’il vous ennuie.

CHANT XL.

ARGUMENT.--La flotte d’Agramant ayant été battue et brûlée, les chrétiens assiègent Biserte qui est prise d’assaut, mise au pillage et livrée aux flammes. Agramant se réfugie à Lampéduse avec Sobrin. Ayant trouvé Gradasse dans cette île, ils arrêtent tous les trois le projet de défier Roland et deux autres chevaliers chrétiens au combat. Roland accueille volontiers cette offre, et choisit pour compagnons Brandimart et Olivier.--Entre temps, Roger, retournant à Arles, délivre sept rois africains que Dudon conduisait prisonniers, et en vient aux mains avec ce dernier.

Il serait trop long de m’appesantir sur les diverses péripéties de ce combat naval. Il me semble du reste que vous les décrire, à vous, magnanime fils de l’invincible Hercule, ce serait, comme on dit, porter des vases à Samos, des chouettes à Athènes et des crocodiles en Égypte. Alors que je ne puis vous en parler que d’après ouï-dire, vous, seigneur, vous en voyez et vous en faites voir aux autres d’admirables.

Vous donnâtes, comme sur un théâtre, un grand spectacle à votre peuple fidèle, la nuit et le jour où vous lui montrâtes la flotte ennemie écrasée, à l’embouchure du Pô[11], entre le fer et le feu. Vos sujets purent entendre les cris et les plaintes, et contempler les ondes teintes de sang humain. Vous vîtes, et vous fîtes voir de combien de manières on peut trouver la mort dans ce genre de combat.

Quant à moi, je ne pus le voir, car depuis six jours j’étais parti, et j’allais, changeant de voiture, d’heure en heure, me jeter en toute hâte aux pieds sacrés du grand Pasteur, pour lui demander secours. Vous n’eûtes besoin, il est vrai, ni de cavaliers ni de fantassins, car pendant ce temps vous brisâtes si bien les griffes et les dents du Lion d’or, que depuis ce jour je ne l’ai plus entendu rugir.

Mais Alphonse Trotto qui assistait à la bataille, ainsi qu’Annibal et Pierre Moro, Affranio, Albert, les trois Ariostes, le Bagno, et le Zerbinetto, me la racontèrent avec de si grands détails, que j’en eus une parfaite connaissance. Le grand nombre de drapeaux que je vis plus tard suspendus aux voûtes du temple, et les milliers de galères et de vaisseaux captifs sur ces rives, me confirmèrent leur récit.

Tous ceux qui furent témoins des incendies, des naufrages, des massacres multiples que vous fîtes éprouver à la flotte ennemie, jusqu’à ce que le dernier vaisseau fût pris, digne vengeance de nos palais brûlés, pourront s’imaginer les pertes et le désastre essuyés par la malheureuse armée d’Agramant, assaillie en pleine mer par Dudon, pendant une nuit obscure.

Il était nuit, et quand l’âpre bataille commença, c’est à peine si l’on pouvait distinguer les objets. Mais quand le soufre, la poix et le bitume, répandus à profusion, eurent allumé une flamme dévorante aux flancs des navires et des galères mal défendus, chacun voyait si clairement autour de lui, que la nuit parut changée en jour.

Agramant, trompé par l’obscurité, avait fait assez peu de cas de la flotte ennemie; ne croyant pas avoir à faire à un si grand nombre de navires, il pensait pouvoir leur résister. Mais quand les ténèbres furent dissipées et qu’il vit--ce qu’il ne croyait pas tout d’abord--que les vaisseaux ennemis étaient deux fois plus nombreux que les siens, il changea bien vite d’avis.

Montant, avec des serviteurs dévoués, sur la barque la plus légère qu’on pût trouver, et dans laquelle il avait fait placer Bride-d’Or et ce qu’il avait de plus précieux, il se glissa silencieusement entre les navires, jusqu’à ce qu’il se trouvât en sûreté, loin des siens que Dudon continuait d’exterminer. Pendant que les malheureux étaient brûlés par le feu, engloutis dans les flots et détruits par le fer, lui, qui était cause de leur perte, s’enfuyait sain et sauf.

Agramant fuyait, ayant avec lui Sobrin. Il se plaignait de n’avoir pas voulu le croire quand il avait prévu, avec le coup d’œil d’un devin, les malheurs qui étaient arrivés. Mais revenons au paladin Roland qui conseillait à Astolphe de détruire Biserte avant qu’elle fût secourue, de sorte qu’elle ne pût jamais plus guerroyer contre la France.

Le camp fut publiquement prévenu de se tenir prêt pour le troisième jour. En prévision d’une attaque, Astolphe avait conservé avec lui un grand nombre de navires, car il ne les avait pas tous donnés à Dudon. Il en donna le commandement à Sansonnet, aussi bon guerrier sur mer qu’en terre ferme. Celui-ci vint se poster en face de Biserte, à un mille environ du port, où il fit jeter l’ancre.

En vrais chrétiens, Astolphe et Roland, qui ne se lançaient jamais dans aucun péril sans avoir imploré Dieu, firent ordonner dans toute l’armée des prières publiques et des jeûnes. Ils firent prévenir qu’au troisième jour, au signal donné, chacun se tînt prêt à donner l’assaut à Biserte, qui, une fois prise, serait livrée au sac et à l’incendie.

En conséquence, après que les abstinences et les prières eurent été scrupuleusement observées, les parents, les amis, et ceux qui se connaissaient entre eux, commencèrent à s’inviter réciproquement. Quand ils eurent restauré leurs corps fatigués et épuisés par le jeûne, ils s’embrassèrent en pleurant, ainsi qu’on fait quand on se sépare de ses plus chers amis pour aller en voyage.

Dans Biserte, les prêtres sacrés, mêlant leurs supplications à celles de la population plaintive, se frappaient la poitrine, et versaient des torrents de larmes, et invoquaient leur Mahomet, qui ne les entendait pas. Que de veilles, que d’offrandes, que de promesses furent faites dans chaque famille, ainsi que publiquement dans les temples, au pied des autels et des statues, afin d’éterniser le souvenir de leurs périls extrêmes!

Après que le peuple eut été béni par le Cadi, chacun prit les armes, et courut aux remparts. La belle Aurore était encore étendue dans son lit, auprès de son époux Tython, et le ciel était plongé dans l’obscurité, lorsque Astolphe d’un côté, Sansonnet de l’autre, donnèrent l’ordre de prendre les armes; puis, au signal donné par le comte, on assaillit Biserte avec impétuosité.

Biserte était baignée de deux côtés par la mer; le reste de la ville s’étendait dans l’intérieur des terres. Ses murs avaient été jadis très solidement construits. Mais ils étaient anciens, et l’on n’avait pu y faire que fort peu de réparations, car Branzardo, contraint de s’y réfugier, manquait non seulement d’ingénieurs et d’ouvriers, mais du temps nécessaire.

Astolphe enjoint au roi des Nègres de faire assaillir les merlons et les créneaux par ses frondeurs et ses archers, de telle façon que les assiégés ne puissent s’y montrer. Cela permet à ses fantassins et à ses cavaliers, chargés de pierres, de poutres, de fascines et d’autres matériaux, d’arriver sains et saufs jusqu’au pied des remparts.

Les fascines et les pierres passent de main en main; chacun jette sa charge dans les fossés dont on avait détourné l’eau dès la veille, de sorte qu’on en pouvait voir le fond fangeux. Les fossés ne tardent pas à se combler jusqu’au niveau de la campagne. Astolphe, Roland et Olivier se préparent à escalader les murailles avec leur infanterie.

Les Nubiens, impatients de tout retard, et poussés par l’espoir du pillage, s’avancent, sans se soucier du danger. Abrités sous leurs boucliers formant tortue, ils portent les béliers et les autres instruments propres à faire brèche dans les tours, et à rompre les portes élevées. En un clin d’œil ils sont aux remparts, mais les Sarrasins ne se laissent point surprendre.

Faisant pleuvoir, comme une tempête, le fer, le feu, les merlons et les créneaux, ils brisent, entr’ouvrent le toit formé par les boucliers, ainsi que les pièces des machines au moyen desquelles les assiégeants cherchent à leur nuire. Tant que dure l’obscurité, les troupes chrétiennes ont fort à souffrir; mais dès que le soleil est sorti de sa riche demeure, la Fortune tourne le dos aux Sarrasins.

De tous les côtés à la fois, du côté de la mer comme sur la terre ferme, le comte Roland fait renforcer les troupes qui montent à l’assaut. Sansonnet, dont la flotte est restée au large, entre dans le port et s’adosse au rivage. De là, il attaque vigoureusement les murs de la ville à coups de fronde et de flèches. En même temps, il fait préparer les échelles et tout ce qui est nécessaire pour monter à l’assaut.

Du côté où la ville s’enfonce dans les terres, Olivier, Roland, Brandimart, et celui qui a naguère montré tant d’audace en s’élevant dans les airs, livrent une âpre et rude bataille. Chacun d’eux s’avance à la tête d’une partie de l’armée qu’ils ont divisée en quatre. L’un s’attaque aux remparts, l’autre aux portes, les autres ailleurs; tous donnent des preuves éclatantes de courage.

On peut ainsi bien mieux juger de la valeur de chacun, que s’ils étaient confondus dans les rangs, car mille regards sont fixés sur eux, et peuvent voir quel est celui qui remporte le premier prix ou qui se signale entre tous. Les tours en bois sont amenées sur des chariots; les éléphants portent d’autres tours semblables qui dominent ainsi les créneaux des remparts.

Brandimart accourt; il applique une échelle au mur, y monte et excite les autres à l’imiter. Une foule intrépide le suit, rassurée par celui qu’elle voit à sa tête. Personne ne regarde et n’a souci de savoir si l’échelle pourra supporter un poids si considérable. Brandimart ne voit que l’ennemi. Tout en combattant, il monte et finit par saisir un créneau.